Accordéon & Accordéonistes


Azzola, Corti, Lassagne et Olivier Une "dream team" pour l'accordéon

par Philippe Krümm

Lassagne et Azzola en grande discussion...

 
Lundi 28 novembre 2003, place de la Bastille (Paris), au Lounge Café. Dans ce lieu cosy branché où chaque soir des DJs font tourner les platines, une salle au premier étage était réservée pour l'événement. Les premiers sur les lieux furent Marcel Azzola et notre photographe Serge. Armand Lassagne arriva peu après, puis Christian Olivier — chanteur-accordéoniste des Têtes Raides — et quelques minutes plus tard Jean Corti. La belle équipe était au complet. Paroles aux accordéonistes. Récit d'un déjeuner pas comme les autres, comme si vous y étiez.
 
Après un apéritif très sage et une séance photo un peu moins (peut-être un peu longue mais nécessaire), nous voilà à table avec du vin et de l'eau à bulle.
 
JEAN CORTI : Tiens, une San Pellegrino ! J'avais un cousin qui travaillait pour cette compagnie dans les thermes.
MARCEL AZZOLA : J'avais de la famille qui y vivait.
J. C. : Oui mais j'avais un cousin qui y travaillait. Et un jour il m'a conseillé d'acheter des parts de cette source. Je n'avais pas de sous, donc aujourd'hui je ne bois pas de mon eau et je ne suis pas riche. (rires)
 
Comment vous êtes-vous rencontré les uns les autres ?
J. C. : Avec Armand, nous nous sommes connus chez le professeur Guy Ducas à Montrouge. C'était juste après la Libération.
MARCEL AZZOLA :J'ai connu aussi ce professeur mais le mien c'etait Médard Ferrero.
J. C. : Marcel, toujours après la guerre, on s'est croisé chez Fratelli Crosio. J'avais 18 ans, et Marcel 55 ans ! (rires de tous)
M. A. : Voilà pourquoi je ne veux pas me souvenir trop du passé car cela fait toujours dire des bêtises aux autres.
CHRISTIAN OLIVIER (après quelques instants de réflexion) : Je ne veux vexer personne mais le premier nom que j'ai découvert parmi vous, ce fut celui de Marcel Azzola, puis Jean Corti et enfin Armand Lassagne.
M. A. : Il est malin, il garde l'ordre alphabétique. Et les premiers seront les derniers.
C. O. : Il faut dire que quand j'ai débuté l'accordéon, je n'avais pas écouté grand-chose dans ce domaine. Je connaissais juste des chanteurs et chanteuses qui s'accompagnaient avec l'instrument mais c'était tout.
Car j'ai découvert l'accordéon par hasard. Je jouais de la guitare et lors d'une répétition un ami est venu avec un accordéon. J'ai essayé. Et deux jours après, j'ai acheté un biniou. Je me suis tout de suite senti à l'aise avec l'instrument, autant physiquement que pour écrire. J'avais 20 ans. J'ai suivi une seule heure de cours, le prof n'a pas compris ce que j'attendais de cet instrument.
M. A. : Oui, ce qui est important, c'est que le professeur comprenne chaque élève. C'est la première chose à faire quand on se dit pédagogue.
 
Et vous, à quel âge avez-vous commencé ?
M. A. : 8 ans.
J. C. : 9 ans.
A. L. : Vraiment à 10 ans car avant j'avais eu un petit touches piano, puis un diatonique et à 10 ans enfin un “vrai” accordéon.
M. A. : J'avais déjà tâté du violon avec mes sœurs. Puis je suis passé à l'accordéon par la faute au père de Joë Rossi. C'est lui qui a poussé mon père vers cet instrument en lui disant : « Il ne va pas apprendre le violon, il y a des violonistes partout. Alors qu'avec l'accordéon, il gagnera toujours sa vie. » Il ne s'était pas trompé.
J. C. : Tu connais cette histoire, Marcel ? À cette époque, en Italie, quand un garçon naissait, on le jetait contre un mur. Et s'il restait collé il serait maçon : s'il tombait au pied du mur, il deviendrait accordéoniste.
M. A. : J'ai trouvé qu'il existait des similitudes entre le maniement de l'archet et le coup de soufflet.
 
Rêviez-vous de devenir des rois du bal musette ?
A. L. : L'accordéon, c'était une envie car un ami de mon père en jouait. Je ne savais pas trop quels seraient les débouchés.
M. A. : Je fréquentais les bals avec mon père. Il aimait ça, cette musique de fête.
J. C. : J'ai fait du bal, mais parce que je jouais de l'accordéon. Je ne me suis pas mis à cet instrument pour faire du bal. Une chose est sûre : c'est une bonne discipline.
 
Corti et Olivier
Vous souvenez vous de votre première prestation publique ?
M. A. : Ma première prestation, c'était avec un ami de Médard Ferrero qui jouait le dimanche dans une guinguette à Bobigny. J'allais les retrouver à vélo, et ce que j'avais travaillé la semaine, je le jouais dans cet établissement. Il m'accompagnait au jâse pendant ma prestation, et après je m'installais à la batterie. Je n'étais pas batteur mais je lui faisais une sorte de métronome. Toutefois, mon premier vrai travail, ça a été de me produire dans des brasseries. Parce que l'école Ferrero, ce n'était pas la musique de bal mais plutôt Mozart et Rossini. Comme je lisais la musique, j'ai fait l'affaire tout de suite.
J. C. : Tu as joué dans une brasserie vers Richelieu-Drouot.
M. A. : Oui, à la Taverne de Paris et chez Maxéville. En ce temps-là, il y avait Adolphe Deprince et sa nièce Simone Bultiau au Balthazar. Il y avait tout un réseau. Je suis aussi resté au Globe avec un orchestre de balalaïka pendant quatre ans. J'avais même appris le russe et cela a épaté les gens quand je suis allé avec Yves Montand à Moscou. J'y retourne dans trois semaines… Après une année sabbatique, tout repart de plus belle.
J. C. : On a fini de travailler, Armand ! Marcel revient en force. Je me demandais pourquoi je travaillais si bien en 2003. Fini de pavoiser. Il va falloir baisser les tarifs. (rires)
A. L. : Tu sais, les tarifs n'ont pas beaucoup augmenté depuis dix ans. C'est curieux ce métier, aujourd'hui c'est vraiment dur pour les musiciens.
J. C. : Et depuis que je connais les Têtes Raides, c'est pire. (rires)
A. L. : Mais c'est pour le plaisir !
 
Armand lassagne, jean Corti, Christian Olivier et Marcel Azzola La belle rencontre !
Y a-t-il une différence entre vos premiers accordéons et ceux d'aujourd'hui ?
J. C. : Ceux de maintenant sont plus légers.
M. A. : Je ne peux pas dire ça, ils ont évolué. Mon premier, c'était un Dedenis trois rangs mais sans basses. Vous pouvez imaginer ce qui s'est passé quand je suis arrivé chez le professeur Paul Seve. Il a fallu que je change d'instrument. Puis je suis parti rapidement car Paul Seve n'etait pas un prof pour moi. Je suis resté six mois.
J. C. : C'était celui de Jo Privat.
M. A. : Et celui de René Sudre.
J. C. : Pour revenir à l'accordéon, si les grosses différences ne se situent pas dans le poids, en revanche les sonorités ont bien changé. Le basson, entre autres, n'existait pas.
M. A. : Je ne me souviens pas de l'accord de mon premier instrument mais mon second, c'était un Coopé avec un accordage et un son magnifique. Mon père l'a vendu pour acheter celui de Joë Rossi. Et le miracle, c'est que j'ai racheté mon Coopé cinquante ans plus tard. J'ai compris pourquoi je gagnais les concours : parce qu'il était bien accordé. Avec Médard, de toute façon, il fallait un accordage parfait.
J. C. : J'avais un Ranco Gugliermo, blanc, avec des perles partout, des lames en “bronze”, un son extra mais un poids redoutable.
M. A. : Accord musette ?
J. C. : Non, j'ai toujours eu des instruments accordage américain avec un peu plus de vibration que maintenant mais jamais totalement musette.
A. L. : Mon premier chromatique, c'était un Bellini trois rangées. À l'époque, on avait du mal à trouver des accordeurs. Alors on prenait un peu les accordéons comme on les trouvait. Aujourd'hui, c'est plus facile d'acheter un accordéon pour un jeune. Peut-être est-ce un peu moins cher aujourd'hui. À l'époque, il fallait vraiment les moyens.
M. A. : Nos parents ont vraiment fait des efforts pour que l'on ait des instruments. Nous, on était cinq mômes et je peux te dire que le paternel a dû vraiment faire des sacrifices. Je ne crois pas l'avoir remercié suffisamment. On ne se rend pas compte on est jeunes.
C. O. : Oui, l'accordéon est un instrument qui coûte cher. On peut trouver une guitare correcte pour apprendre à quelques dizaines d'euros. Un accordéon, ça coûte dès le départ plusieurs centaines d'euros.
M. A. : Je conseille toujours pour débuter de regarder dans les occasions.
A. L. : C'est le piano du riche.
J. C. : On peut aussi en louer un.
A. L. : C'est vraiment plus difficile pour les basses chromatiques. Débuter sur ce genre de modèle, ça coûte encore beaucoup plus cher.
 
Avez-vous participé à des concours ?
M. A. : Oui, ça obligeait à travailler. Ferrero inscrivait ses élèves aux concours. Ça permet d'atteindre des niveaux intéressants. C'est une bonne discipline.
C. O. : Le seul concours que j'ai fait, c'est de former le groupe Têtes Raides.
M. A. : Je ne suis pas une bête à concours mais le peu que j'ai fait, j'ai été content de les faire.
A. L. : C'était une période où il y avait beaucoup à dire sur les concours, il y avait beaucoup de 1er prix.
M. A. : Ce n'est pas grave, le tout c'est de motiver le jeune pour travailler. La préparation est fondamentale.
C. O. : Je n'aime pas trop l'état d'esprit que l'on trouve dans les compétitions, surtout pour la musique. Après, comme dit Marcel, ça pousse à travailler. Mais terminer 1er, 2e ou 25e, c'est pas ma tasse de thé.
J. C. : Moi, ce qui me gêne, c'est quand on parle de “champions du monde”. On est champion du monde de boxe, de course à pied, pas d'accordéon. Je préfère quand on parle de coupe mondiale.
 
Quand avez-vous sorti votre premier disque respectif ?
J. C. : C'est le CD “Couka” en 2001, celui que j'ai fait avec Mon Slip, le label des Têtes Raides. Avant, je jouais avec d'autres musiciens. J'ai placé aussi des titres dans des compilations.
C. O. : Il est en début de carrière !
M. A. : Mes premiers enregistrements, c'était pour des émissions de radios. Je me préparais pour des coupes mondiales. Je me rappelle que j'avais joué une étude de Chopin. C'était en différé. En écoutant l'émission, j'ai été subjugué de m'entendre tellement c'était beau (rires). Je me suis impressionné moi-même. Mes premiers disques, je ne me souviens plus de leurs dates de parutions. J'ai eu un espèce de micmac. J'ai eu deux propositions en même temps. Après une audition pour Pathé-Marconi, on devait me donner une réponse quelques jours plus tard. Trois jours plus tard, je fais une séance studio avec Ermelin chez Barclay. Eddie Barclay m'appelle et me fait tout de suite signer un contrat. Bien sûr, le lendemain, Pathé m'appelle pour que je passe signer. Sur mon premier enregistrement, comme j'ai beaucoup d'amis, j'ai fait participer Gaston Durand à la guitare, Louis Peguri au coup de cymbale, et Borel l'inventeur de l'accordina. Le résultat était propre mais pas formidable. Ça s'intitulait Rose ponpon et papillon, un morceau assez pompier mais Borel explosait avec son accordina. C'était plus des séance d'édition que de musique. Tout comme aujourd'hui, à l'époque une maison de disques ne pouvait pas tout faire. On devait s'occuper soi-même de sa propre promotion, pour se faire voir et pouvoir jouer, pour que le public nous connaisse.
A. L. : J'avais fait deux disques souples pour m'entendre. Mais les vrais enregistrements, cela a commencé à 17 ans avec l'orchestre de Roger Vaisses chez Decca. J'ai fait l'accordéoniste aussi dans l'orchestre musette de la rue de Lappe. Un de mes premiers morceaux, c'était Rue de la Chine de Marcel. À l'époque, j'étais accompagné par Matelo et Sarane Ferret. J'avais moi aussi deux contrats possibles. Mais j'ai dû partir au service militaire et cela a foutu tout à l'eau. Mais quand je suis revenu, j'ai enregistré chez Vega
C. O. : Avec les Têtes Raides, on a sorti notre premier 45 tours en 1987, cela faisait juste six mois que je pratiquais l'accordéon ! (rires de tous) C'était génial, le morceau s'appelait Les petits pois. J'avais un modèle 80 basses. Avant, je composais à la guitare. C'était ma première composition à l'accordéon et cela a beaucoup influencé le rythme, la couleur, l'ambiance de notre musique. Ça a complètement changé mon écriture. À cette époque, on ne jouait que dans les bars.
J. C. : On vient d'ailleurs de se produire dans un bar il y a quelques jours.
C. O. : Une des différences que j'ai avec les trois maîtres ici présents, c'est que je chante et que l'accordéon est un instrument d'accompagnement. Après je fais quelques petites lignes mélodiques. J'ai débuté par le chant qui m'a dirigé vers l'accordéon, lequel m'a fait rebondir en matière de textes, de composition. Mais quand on joue dans les bistrots ça reste un instrument super.
M. A. : C'est ça, la richesse de l'instrument. La démarche de Christian est autre que la nôtre mais l'instrument reste le même.
C. O. : Je suis arrivé au début du renouveau. Quelques années avant, il y avait eu Gérard Blanchard et son tube Rock amadour en 1981. On commençait à entr'apercevoir des accordéons dans le rock. Mais quand on se produsait dans les bistrots, il nous est arrivé de rencontrer des personnes qui ne pouvaient plus entendre une note de cet instrument. Cela rappelait trop la guerre à certains anciens, et pour les plus jeunes c'etait limite ringard.
M. A. : Il y a eu un petit gag avec Blanchard, on faisait une émission pour Europe 1, j'étais assis à côté de lui. Pour passer le temps, je lui ai demandé avec qui il avait étudié. Il m'a regardé et m'a répondu : « Tu te fous de ma gueule ?! » C'était une autre façon d'aborder l'accordéon qui arrivait. Moi, je pensais toujours professeur et étude de l'instrument ; lui, spontanéité et efficacité.
J. C. : J'ai bien aimé cette nouvelle vague. Je suis favorable à tout ce qui peut se développer autour de l'accordéon. On peut aimer l'accordéon sans aimer la valse musette.
 
Quelle est la première personne que vous ayez accompagné ?
A. L. : Eh bien, c'était mon voisin de palier ! Non, sérieusement, j'ai commencé très tôt, vers 14 ans. Tous les week-ends, j'accompagnais des chanteurs et chanteuses, amateurs et semi-professionnels, en alternance avec un pianiste de jazz. Mon éducation musicale s'est faite par les disques d'artistes comme Nat “King” Cole. Sinon, les premiers pros, c'était Audie renall, Ray Boroin. Je passais dans les cabarets, en attraction dans les stades et dans les lieux à chansonniers. Parmi les vedettes de l'époque, j'ai accompagné Georgette Plana.
M. A. : Moi c'était à Ménilmontant, avec Renée Lebas qui interprétait Mademoiselle de Paris.
J. C. : À l'instar d'Armand, j'ai dû accompagné ma voisine de palier, même si lui c'était son voisin. Dans le vedettariat, mon premier ça a été Jacques Brel.
M. A. : Je n'ai pas connu de baisse de régime dans mon travail. Mais j'avais touché a beaucoup de styles. J'avais du métier, comme on dit aujourd'hui. Je pouvais passer du bal au classique, de l'accompagnement au solo à la séance de studio. Et pendant trente ans, j'ai eu mon orchestre de huit personnes.
J. C. : Marcel a été mon employé.
M. A. : C'est vrai, dans ton dancing.
J. C. : Quand j'ai quitté Brel en 1967, j'ai acheté une guinguette au Muraux. J'organisais des bals pour des sociétés de sport, et Marcel est venu deux fois.
 
Alors Jean, une bonne fois pour toutes, comment s'est passée l'articulation avec Jacques Brel entre Marcel et toi ?
A. L. : J'ai failli faire partie des musiciens de Brel. On m'avait contacté, mais j'avais d'autres contrats.
C. O. : Brel avait hésité à m'appeler. (rires)
M. A. : Jean a quitté Brel pour ouvrir son dancing. À ce moment-là, André Dauchy a pris la relève. Par la suite, Brel ne chantait plus, il a fait une pause. Moi j'étais aussi un accordéoniste de séance, comme il y avait Freddy Balta ou Joë Rossi…
J. C. : Les requins de studios.
M. A. : Ce n'était pas si facile, il fallait s'accrocher. Car quand on se retrouve comme moi avec André Oder un jour où je suis arrivé en retard et que le premier morceau c'était le mien, eh bien j'ai ressenti comme un trou noir et je me devais d'assurer. Car en plus, le chef n'a pas voulu changer l'ordre des séances. J'étais anxieux. Une fois mon travail effectué, quand je lui ai demandé comment je m'étais débrouillé, il m'a répondu : « La musique a peu d'importance car il y aura du texte dessus. »
A. L. : On n'avait pas le droit à l'erreur. C'était sur partition d'un seul tenant avec de grands orchestres, parfois des philharmoniques.
M. A. : À l'époque, on se rendait à une séance de studio sans trop savoir ce qu'on allait jouer. Les plus forts c'était sans doute Gilbert Roussel, Freddy Balta. Mais nous, nous étions là aussi.
A. L. : En plus, le reste du temps, on jouait souvent en petite formation. Alors se retrouver au sein d'un grand orchestre, c'était souvent un choc, une vraie expérience. Avec tout l'orchestre dans les oreilles, parfois on avait même du mal à s'entendre jouer.
M. A. : Je n'avais pas ce problème car quand je jouais, tout le monde s'arrêtait pour m'écouter. (rires)
J. C. : J'ai fait quelques séance à l'époque avec Brel, puis Barbara, Cora Vaucaire et même avec Anthony Perkins au studio Pathé-Marconi à Boulogne. La manière de travailler est aujourd'hui totalement différente en studio. Avant, quand on enregistrait live, on n'avait pas le droit a l'erreur.
C. O. : Au sein des Têtes Raides, on travaille aussi avec des partitions. Sauf qu'on n'est pas des requins de studio comme l'ont été ces messieurs. Mais lorsqu'on enregistre un album en live, on a peu de marges d'erreurs possibles.
A. L. : Ce n'est pas la même école. Dans nos disques, si un seul musicien se trompait, il fallait tout recommencer.
M. A. : Mais pour votre live, vous aviez forcément répété. Alors que la folie, c'était d'arriver en séance, de ne pas connaître les morceaux et de travailler à vue avec la partition. Sans droit a l'erreur. Parfois, c'était un peu stupide car en jouant direct on ne joue pas soi-même, on joue la partition mais on ne peut pas développer son propre style. Il faut faire vite. J'ai participé à des musiques de films avec Delrue sans répétition : de la folie. De nos jours, on est prudent, on demande à voir les partitions avant.
J. C. : Oui, il faut recevoir les partitions avant. Pour mettre en boîte ma partie dans la chanson Rosa de Brel, j'arrive au studio Barclay avec mon biniou. Brel me demande si je joue du bandonéon. Je lui réponds : « Oui, j'en ai fait. » Il me répond alors : « Eh bien, va le chercher. » J'habitais a Nanterre, Brel a bloqué le studio en attendant que je fasse mon aller-retour. Tout était en place pour l'accordéon. J'arrive avec mon bando. Je m'installe sur un petit podium. Il me dit : « Donne le La. » J'étais terriblement bas. Vous auriez vu la tête de ceux qui jouaient des instruments à cordes, obligées de se reaccorder ! Ils etaient verts
M. A. : Surtout à l'époque où souvent on jouait à 444. Même Joss (Baselli, NDLR) avait un biniou à 445.
J. C. : C'est la dernière fois que j'ai joué du bando. À part il y a deux ans avec les Têtes Raides qui m'ont fait ressortir la bête.
C. O. : J'avais un bando mais il a brûlé dans un incendie.
J. C. : Tant mieux, maintenant on est tranquille.
M. A. : Dès le début, au dancing, nous étions obligés de jouer du bando. C'est la faute à Fernand Garbazzi
A. L. : Dans le dancing où je passais régulièrement, la patronne m'a obligé à avoir un bando. Je n'en avais pas. Alors je me suis procuré un. Sinon pas de travail.
J. C. : Il fallait les deux, accordéon et bando. Impensable de faire du dancing autrement. Et éventuellement, il fallait maîtriser la contrebasse. J'ai été le premier contrebassiste de Georges Brassens. Pendant six mois, en 1953 a la VILLA BES, avant Pierre Nicolas. Brassens avait déjà composé Le gorille, Les papillons, La mauvaise réputation… Quand la salle applaudissait, il ne savait pas trop quoi faire. Alors il se tournait vers son contrebassiste et me disait n'importe quoi, pour se donner une contenance. Puis il repartait sur un autre morceau. Il n'aurait pas fait un bon accordéoniste car la “banane” (le sourire en permanence, NDLR) il ne savait pas faire ça.
M. A. : Je retravaille de nouveau. J'ai fait une séance avec Georges Moustaki. Et l'autre jour, j'ai participé à une autre séance, j'ai joué sur une reprise de Jacques Brel par Jean-François Bernardi (I Muvrini) et improvisé sur un de ses textes. Avant que la séance soit totalement terminée, pensant que tout était OK pour moi, en plus j'étais assez fatigué — il faut bien se trouver des excuses —, j'ai commis l'erreur de rentrer à mon domicile. Quand les techniciens ont réécouté le deuxième morceau, ils se sont aperçus que celui-ci était abîmé par le bourdonnement d'un portable. Ils m'ont rappelé et laissé des messages sur mon répondeur. Je n'ai pu en prendre connaissance bien sûr qu'une fois arrivé chez moi. Mais il était trop tard, ils avaient rangé la technique. Il ne faut jamais quitter une séance avant la fin totale de l'enregistrement.
 
Parmi la jeune génération d'accordéonistes, quels sont ceux qui vous séduisent ?
M. A. : Il y en a beaucoup. Mais il est très dur de donner des noms. Parmi les maquettes et les demandes de préfaces que je reçois, il y a des trucs magnifiques.
A. L. : J'enseigne toujours un peu. Si on parle dans le temps, il y a une différence. Aujourd'hui, la technique est plus poussé. On a plus de moyens pour les faire travailler. La technique a évolué et les moyens de l'enseigner sont au point. On tâtonne moins. Et comme dit Marcel, on ne peut pas donner de noms. Mais certains sortent vraiment du lot.
M. A. : La relève est assurée. Mais je ne citerai pas de noms. Je les aime tous.
C. O. : Les fans des Têtes Raides ne me demande pas si je peux leur donner des cours (rires). Mais on nous demande des partitions pour jouer dans le style, la ligne mélodique. C'est moins technique que vous trois, c'est sûr. Mais quand on s'est croisé pour la première fois avec Jean Corti, on a d'abord un peu parlé. Et quand on a fait notre première date ensemble, on ne savait pas, ni lui ni nous, de quelle façon le public des Têtes allait l'accepter. On a été très à l'aise de jouer avec Jean, je pense que lui aussi. La boucle était bouclée.
J. C. : J'ai été très agréablement surpris de la réaction de leur public. Pour revenir au renouveau de l'accordéon, je ne suis pas tout à fait d'accord avec vous. Je ne dis pas que j'ai raison. Certes, tous ces jeunes ont une technique foudroyante. Chapeau bas pour la technique. Seulement, ce que l'on voit à la télé, ça ne m'excite pas du tout. Ils devraient apprendre à faire vivre l'instrument. Et peu d'entre eux le font.
M. A. : Ceux-là passent peu à la télé.
J. C. : Même les très bons, quand ils passent à la télé, le répertoire choisi fait qu'on ne distingue pas leur style. Ils ne font pas avancer les choses et ne s'adressent qu'à la clientèle 100 % musette. Ils ont du mal à proposer autre chose. Ils sont coincés par le marché dit “du musette”.
A. L. : C'est pour cela que lorsqu'ils viennent me voir, je leur spécifie bien qu'il faut qu'ils jouent ce qu'ils ont envie de jouer. Il faut qu'ils fassent connaître au public d'autres répertoires.
M. A. : Tu voudrais qu'ils jouent tes morceaux ! (rires de tous)
A. L. : Non mais souvent, les conseils qu'on leur donne, c'est « le public aime ce style alors joue comme ça ». Il faut oser sa musique. Marcel, Jean et moi, on a pris des risques dans notre musique et pour nos répertoires. Il faut s'affirmer. Et à terme, ça paie. On devient différent et on fait avancer la musique en matière d'accordéon. On sait que cela plaira moins que si on reprenait pour la énième fois Reine de musette, Le dénicheur ou Aubade d'oiseaux, mais peu importe.
 
Vous composez toujours ?
M. A. : Oui, peut-être même des œuvres plus ardues qu'avant.
A. L. : Oui, un peu par vague. Dans mon dernier disque, il y a quelques compositions inédites.
J. C. : Je travaille sur mon nouveau CD pour le label des Têtes. Des morceaux un peu compliqués, barbares, sans paroles. Ce disque devrait sortir en septembre 2004.
C. O. : Au sein des Têtes Raides, on compose tout le temps. Mais moi en plus, il y a toujours l'écriture. Le texte est lié a une musique. Je passe de l'un à l'autre. J'appuie sur la touche du magnéto et je travaille.
 
À l'occasion de Noël et de la nouvelle année, quels sont vos souhaits pour l'accordéon ?
J. C. : Il y a dans cet instrument un tel arc-en-ciel de talent que cela mériterait d'être beaucoup plus médiatisé.
M. A. : On se cantonne trop dans les valses, pasos, javas. Il faut déployer l'éventail, ouvrir de nouvelles voies.
C. O. : C'est un instrument planétaire connu et reconnu dans le monde entier. La France est le berceau de l'accordéon. Mais je trouve que l'on n'est pas assez informé de ce que les autres peuples en on fait. Alors qu'il y a des choses incroyables… Donc partez à la découverte. Sinon mon souhait c'est que Marcel, Jean et Armand viennent en février faire un dimanche après-midi au Bataclan lors de notre série de concerts.
J. C. : Je souhaite que tous les jeunes qui jouent comme des bêtes se réveillent et jouent de la façon dont ils ont vraiment envie. Cela changerait le repertoire et la clientèle…Mais qu'ils ne comprennent pas cela trop vite, parce qu'ils nous piqueraient notre place (rires).
A. L. : Accordéonistes, prenez des risques.
 
Un accordéoniste, ça n'arrête jamais ?
LES QUATRE ACCORDÉONISTES (en chœur) : Jamais… La preuve.
 
Article paru dans Accordéon et Accordéonistes (decembre 2003)
 

 

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3 commentaires

Commentaire de: Charlan Gonseth [Visiteur] Email
Charlan GonsethBonjour !
Bravo, ce texte est vraiment très intéressant.
Il faut toutefois faire l'effort de penser qu'il n'est pas actuel...
J'y retrouve la manière de parler et d'appréhender le sujet de nos trois amis Armand. Jean, Marcel. Je les mets dans l'ordre alphabétique et comme a dit Marcel "les premiers seront les derniers" ou le contraire !
Je ne connais malheureusement pas Christian.
Merci !
Charlan
28.01.10 @ 08:23
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04.11.10 @ 16:31
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16.11.11 @ 10:19

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