Accordéon & Accordéonistes


Guerino, l'apprenti tsigane oublié !

par Philippe Krümm

 

 
Qui se souvient de Guerino, le virtuose de l'accordéon, le Zingaro napolitain ? Des ouvrages spécialisés lui consacrent quelques lignes, parfois un alinéa, rarement un paragraphe… Mince espace, comparé aux pages dévolués aux Péguri, Vacher, Peyronin, etc. Oublié, Guerino. Presque anonyme. Son état civil ? On n'est sûr de rien. On peut lire, çà et là, que ses dates de naissance et de décès sont ignorées, et qu'il se pourrait bien que ce fût un Argentin. Guerino : juste un nom, ou un prénom, ou peut-être un pseudonyme. Alors ?
Pierre Guerino Vettese est né le 1er août 1895 à Gallarate, au nord-est de Milan. Mais le berceau familial se situe plus au sud de l'Italie, entre Rome et Naples : Vallerotonda, près de Cassino. Beaucoup de Tsiganes vivent dans cette région et il n'est pas impossible qu'une partie de sang manouche ait coulé dans les veines de Guerino. À peine mariés, ses parents quittent la Campanie et se lancent sur les routes. On les suit au fil des naissances de leur dizaine d'enfants : France, retour en Italie, Angleterre, France. Cette nomadisation, qu'on pourrait prendre pour l'atavique besoin d'ailleurs, fut commandée par l'impérieuse nécessité de fuir la misère. Ils furent nombreux à émigrer, les Italiens à la fin du dix-neuvième siècle, et les travailleurs du cru ne les aimaient guère. Le cas échéant, on en venait aux mains, et guère pour rire.
Malgré l'adversité, Aimable (le bien nommé), père de Guerino, cultive l'art de ne pas trop s'en faire. Quand la marmite ne bout pas suffisamment, le voilà ouvrier-maçon, au jour le jour. Car de l'accordéon, c'est Gaëtane, la mère de Guerino, qui en joue au hasard des bals et des fêtes de villages. C'est elle la musicienne ambulante. Une maîtresse-femme, la mamma, énergique et autoritaire ! Guerino héritera cette dualité de tempéraments : forte personnalité mais velléitaire. Sa carrière s'en ressentira.
 
Joseph, frère de Guérino...
Sur la Zone
Pour l'heure, le petit Guerino grandit au milieu des roulottes. On se regroupe là où la vie semble possible. Le soir, on chante sa nostalgie sur des musiques plus ou moins improvisées. Chacun y va de l'instrument qui lui tombe sous la main. C'est le conservatoire de Guerino. L'hiver, les roulottes s'immobilisent. La nichée se risque craintivement à l'école. Les parents savent à peine écrire leur nom. Que les jeunes puissent au moins se dépêtrer des tracasseries administratives dont l'État ne fait nullement grâce aux illettrés. Guerino apprend vite mais il se distingue surtout par sa précocité au bandonéon, à la guitare et… à l'accordéon ! Il accompagne les adultes de son entourage dans leurs pérégrinations professionnelle. Et déjà, son aisance lui vaut de beaux succès. D'ailleurs, il est l'aîné et doit aider à faire vivre la famille.
Et Émile Vettese, son neveu ; quand on se prêtait le “piano du pauvre”…
En Angleterre, les Vettese n'ont pas fait fortune, à peine de quoi payer les billets du retour pour Calais. Dans le nord de la France, on apprécie cet accordéon encore guère connu. Très demandés, Guerino et les siens participent à toutes les fêtes de mineurs, à toutes les ducasses. Quelques notables engagent le jeune prodige pour animer leurs soirées. D'un château à l'autre, l'existence se fait plus clémente.
Mais les parents, qui approchent de la quarantaine, auraient bien envie de se fixer. Justement, des cousins habitent Ivry, à la limite des fortifications de Paris, en pleine Zone. On les rejoint. Guerino a 13 ans.
La Zone, c'est un fouillis de baraques de bois et de tôles récupérées au petit bonheur. Les Zoniers (on ne dit pas encore les Zonards) y vivent le plus souvent d'expédients. Les réprouvés de toutes les nationalités y cohabitent. La police ne s'y hasarde jamais. Dur de sortir de l'enclave…
Son adolescence, Guerino la passe comme musicien des rues de Paris, jouant en groupe, en solo, ou accompagnant quelque chanteur. Avenue de Choisy, sa famille a pour voisin Casimir Coia, accordéoniste extrêmement doué lui aussi et qui possède au plus haut point le goût de la bohème. Sa personnalité originale influencera de façon considérable Guerino. À son contact, il se perfectionne ; le secondant même à l'occasion dans son travail. Ses progrès techniques sont tels qu'il commence à donner des cours : le père de Deprince sera, un temps, son élève. Tout cela l'amène à se produire dans les bals musette. Au Petit Gravilliers, on le remarque pour la variété et la rareté de son répertoire. On loue la souplesse de son doigté, son goût de la nuance, le côté harmonique qui marquera toujours son interprétation d'un cachet si particulier.
 
L'orchestre Guérino dans les années 1930 au Petit Jardin, avenue de Clichy à Paris.
Parmi les plus grands noms du musette
1915 : Guerino a 20 ans et déjà un beau parcours artistique, lorsqu'il est appelé sous les drapeaux. Le voilà incorporé pour quatre ans dans l'armée italienne puisqu'il n'est pas encore naturalisé français. La grande boucherie de 1914/1918 terminée, Guerino se marie. Le couple s'installe en banlieue sud de Paris, à Malakoff. Deux enfants naîtront. Son fils, Henri, deviendra un très bon accordéoniste et pianiste.
Pour une quinzaine d'années — jusqu'à l'autre guerre —, ce sera vraiment l'époque Guerino. Trois lustres pendant lesquels il fera partie des plus grands noms du musette.
A la boite a matelots Guerino accompagné entre autre par Django Reinhardt. En cette période de centenaire de la naissance de Django. Il est bon de re dire que Guerino fut veritablement un de ses amis et qu'ils jouérent ensemble souvent sur scéne et en disques.
 
Dès 1925, il constitue l'Orchestre Guerino. Il recrute des musiciens de son entourage — d'où l'évidence (!) pour les journalistes qu'il était lui-même tzigane… À la Boîte à Matelots, il se produit avec les frères Ferret — avec monsieur Camembert ! — et Django Reinhardt qui débutait à peine. Les affinités entre Guerino et Django étaient nombreuses, au niveau musical et humain. D'abord parce qu'ils menaient le même genre de vie. Souvent, malgré la notoriété, il leur arrivait de passer la nuit à taper le bœuf avec les habitants de la Zone. Là, tout le monde dansait, riait, buvait, beuglait, se battait, se fâchait à mort… jusqu'à la fois suivante. Stéphane Grapelli était également de la partie, tout comme bien d'autres, tels les frères de Guerino : Joseph, Ménégui ou Émile Vettese, son neveu ; tous devenus guitaristes ou accordéonistes et qui l'accompagnaient aussi professionnellement (on lit sur des programmes : “l'Orchestre Guerino Frères”). Django le surnomme affectueusement Tête de Mouton pour sa physionomie puissante et son abondante chevelure frisée. On admire sa virtuosité. On essaie d'imiter l'une de ses particularités : il joue avec le pouce derrière, faisant la mandoline avec deux doigts et le contrechant avec les autres doigts.
banjo-guitare : Latorre, piano : Peyronnin, batterie : dédé l'américain...accordéon Guerino (autres inconnus)
 
Les bals musette se succèdent (Bal Tabarin, Le Petit Jardin, Le Paradis…), entrecoupés maintenant de cabarets chics : Château Caucasien, Soupers Lajunie, Ritz… Il se produit sur la Riviera, passe régulièrement au Palm Beach. On le réclame en Suisse et jusqu'à la cour d'Espagne où il est invité avec l'Orchestre Boldi. Il signe des compositions qui séduiront vite le public et conserveront une réputation : Gallito, Âme de Gitan, Idylle inconsciente et surtout cette Brise napolitaine qu'Yvette Horner (entre autres virtuoses) reprendra maintes fois. Gusti Malha et Jean Peyronin sont parfois ses coauteurs. Ils s'enrichiront mutuellement de leur façon et de leur répertoire. La firme de disques Odéon le prend sous contrat en exclusivité. On lui impose pour ses enregistrements un accordéon à vibration. Le résultat n'est pas à la hauteur de ses prestations avec son accordéon à lui, qui était en bois et sans vibration. Dommage que l'entêtement d'un directeur de production nous ait privé du meilleur Guerino.
 
Sa vie de bamboche d'abord, sa carrière ensuite
En ces années fastes, la célébrité, l'argent abondant — et vite dépensé avec les copains — ne tourneront guère la tête à Guerino dont les goûts restent simples et qui n'est tracassé par aucun projet chimérique. Au contraire, le confort rustique de Malakoff lui suffit. Quant aux perspectives de carrière, il préfère sa vie de bamboche. Ainsi cède-t-il volontiers le pas à des aspirants vedettes plus entreprenants et plus diplomates que lui. Mais son caractère a pris un tour de plus en plus colérique, surtout dans ses moments, devenus extrêmement fréquents, de fortes libations. Ses écarts d'humeur l'amènent à se fâcher avec ses employeurs, ses partenaires, ses amis ou sa famille. À tort ou à raison, on lui reproche aussi d'être orgueilleux voire prétentieux. Ce n'est certes pas en faisant le vide autour de soi qu'on assure le mieux une réussite durable dans le milieu du spectacle où les sympathies sont si précieuses… Et de toute façon, la guerre s'annonce, la débâcle, l'occupation. Il ne fait pas bon être — ou passer pour — un Manouche sous la férule nazie : 300 000 Tsiganes au moins périrent dans les camps de concentration.
 
 
Beaucoup d'établissements publics ont fermé. Où jouer ? Guerino n'aura guère à se poser la question : il est réquisitionné pour le S.T.O. dans une usine d'Albi. Il en rapportera une marche qu'il a composée : Les cadets d'Albi. Quand il reprend la “vie normale” en 1945, tout a bien changé. L'heure est à la reconstruction, aux restrictions et aux caves de jazz de Saint-Germain-des-Prés. Les bals du samedi soir vivent chichement leurs dernières années. Pour ressusciter le musette et les belles heures d'avant 1939, Guerino tente d'animer sa propre guinguette à Sevran. Il ajoute à ses vieux succès de nouveaux airs qu'il a cosignés avec J. Colombo. Son fils Henri l'accompagne au piano. Mais ses talents de gestionnaire sont médiocres, surtout que son goût pour la dive bouteille s'est encore accru. Le succès n'est pas au rendez-vous. Au bout de quelques mois, il lui faut mettre les clefs sous la porte. Il rejoue dans quelques dancings, seul ou avec une formation. On le retrouve dans des galas comme “L'apothéose de l'accordéon” dont un Bourvil en pleine ascension tient la vedette. Il a tout de même des projets. Il voudrait composer d'autres mélodies avec Charley Bazin et Louis Péguri. Mais sa santé, devenue précaire ces dernières années, achève de se dégrader. Peu de temps après la mort de sa femme, un cancer l'emporte le 24 février 1952. Il repose à Malakoff.

Mariage “à l'italienne” chez les Vettese : une des dernières photos de Guérino (complètement à gauche) et de ses parents (au 1er rang en bas à droite).

 
 
Que reste-t-il de Guerino ? Au hasard des brocantes, on trouve des petits formats et des 78 tours grésillant ses musiques à la fois entraînantes et mélancoliques. D'ailleurs, plusieurs morceaux ont été réédités en CDs et les accordéonistes de renom ne manquent pas de l'interpréter. Ainsi des rêves de roulotte de son enfance peuvent continuer à galoper dans les arpèges de Guerino, l'apprenti tzigane.

eta> Merci à Alain Vettese /article paru dans Accordéon & Accodéonistes/ Photos : Vettese, Cravic, Krûmm
i vous connaissez des détails ou possédez des documents sur Guerino, n'hésitez pas à nous contacter.
 
Et un disque est en préparation sur le Label Cinq Planètes pour septembre 2010
 
 
 

 

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5 commentaires

Commentaire de: Jean [Visiteur]
JeanQuatre titres avec Django Reinhardt disponibles sur l'intégrale Frémeaux volume 1 dont le très bon Gallito. D'ailleurs est-ce un passo doble ou un tango.
02.03.10 @ 00:43
Commentaire de: Guido [Visiteur]
GuidoExcellent et très intéréssant article sur la vie d ce grand accordéoniste oublié. je ne connaissais de lui que le nom de Guèrino...Merci de lui rendre justice et de le faire connaitre...
13.04.10 @ 22:09
Commentaire de: Pianet Monique [Visiteur]
Pianet MoniqueBonjour à tous,
je ne sais pas si mon message vous parviendra , mais sachez, qu'en Belgique, notre club de jeunes jouent grâce aux efforts des professeurs le répertoire de Monsieur Guerino. Faudrait écouter "La belle Sevranaise" interprétée en association avec "Coeur sentimental" des frères Colombo. Voir sur google en indiquant juste "Les FR7RES cOLOMBO
rien d'autre puis cliquer sur écoute deezer. Notre groupe s'est rendu compte que beaucoup d'écoles oublient ceux qui nous ont tant apporté. J'aime beaucoup l'époque Carrara,Deprince et puis les frères colombo et Peguri associée à Fredo gardoni et Guerino. Si vous souhaitez des copies gratuites de partitions musette, envoyez-moi un e-mail.
Monique Pianet;
11.02.11 @ 15:13
Commentaire de: CARON [Visiteur]
CARONBONJOUR.
En recherchant dans google, ( partition de coeur sentimental des frères Colombo), je tombe sur votre site.
vu votre proposition dans le paragraphe de recherche, pourriez-vous m'envoyer la partition de coeur sentimental interprêtée par les deux frères. Je suis accordéoniste et j'aimerais jouer cette valse. Merci de me répondre.
CORDIALEMENT.
07.03.11 @ 17:37
Commentaire de: Panico Dominique [Visiteur] Email
Panico DominiqueBonjour je suis le petit fils de Minigui frère de Guerino Vettese je suis très famille et tout m'intéresse je suis très curieux de mes origines que j'aime .
J'ai connu les parents de la Famille Vettese ( mon arrière Grand-Père et mon arrière Grand-Mère ).
A BIENTOT J'ESPERE
ps :je m'appèle Dominique comme mon Grand-Père MINIGUI
29.03.11 @ 10:07

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