Accordéon & Accordéonistes


Anne Niepold : le diatonique en liberté

par Philippe Krümm

 

Anne Niepold
 
En voyant les doigts de la jeune fille courir sur son diato 3 rangs de chez Bertrand Gaillard, une question vient tout de suite à l’esprit : « Mais pourquoi ne joues-tu pas du chromatique ? » La réponse fuse : « Parce que ce serait trop facile ! » À l’occasion de la sortie du nouveau CD de Deux Accords Diront (son duo avec sa camarade Aline Pohl), voici le portrait d’Anne Niepold, accordéoniste diatonique atypique, passionnée et passionnante.
 
Anne Niepold est une sacrée joueuse d’accordéon diatonique. Rien ne lui fait peur. Aucune limite n’est envisageable. Au contraire, elle magnifie les contraintes de son “petit” accordéon. Un journaliste a écrit à son propos qu’elle « joue de l’accordéon diatonique dans sa version chromatique ». Et Anne le revendique. « C’est chouette comme descriptif. En effet, j’aime bien le fait que cet instrument soit plus petit. La dynamique du soufflet m’intéresse. J’aime bien l’idée d’essayer de repousser les limites dans un truc soi-disant restreint. Ça me correspond bien. » Mais avant d’en arriver là, le parcours fut semé d’embûches.
Son premier instrument fut le diatonique 1 rang de son arrière-grand-père trouvé dans le grenier familial. Il faut dire que son père est un amateur de musique trad’, musicien lui-même, joueur entre autres de cornemuse. Il est abonné à Trad Magazine et fréquente les “Rencontres de luthiers et maîtres sonneurs” de Saint-Chartier, c’est vous dire ! 
Pourtant, dans sa famille, on est plutôt pour la médecine, en tout cas pour une profession “de qualité”. Peut-être par fronderie, Anne choisit l’accordéon. « Un instrument de clown, pas un vrai instrument », pour certains membres du clan. Mais le choix est fait. « Ça m’a vraiment apporté beaucoup de bien mais aussi… C’était vraiment une lutte. »
Pour commencer ce dur parcours avec un accordéon et tous ses préjugés en bandoulière, elle se présente à la Muziekacademi Sint-Agatha-Berchem, dans la section jazz… Parce que, lui a-t-on dit, « pourquoi pas l’accordéon ? Mais si tu veux avoir une chance, essaie d’abord en compos, arrangements jazz. J’ai beaucoup appris avec mon prof Chris Defoort. Je pense que c’était une bonne approche parce que, du coup, j’étais aussi en écriture classique. Et pour la culture générale, c’est vraiment chouette par rapport au fait de faire maintenant ce que je veux. »
 
Mais à l’époque de ses 18 ans, la guerre est farouche au sein du conservatoire pour se faire accepter dans les ensembles instrumentaux de l’institution. Même ses références en jazz — Louis Sclavis, Henri Texier, Aldo Romano — ne sont pas reconnues dans l’école. Devant cette petitesse d’esprit, elle serre les dents et se verra à la fin de ses études recevoir en 2008 le prix Toots Thielemans des mains du maître de l’harmonica jazz lui-même. Et si aujourd’hui le conservatoire s’est ouvert à l’accordéon et à certaines musiques, c’est certainement un peu grâce à elle.
Aujourd’hui, Anne enseigne à la Muziekacademie Sint-Agatha-Berchem et chez Muziekpublique. « Mais surtout en animant des stages, je m’éclate. Je pense que les participants sont contents. J’adore tout le monde et surtout mélanger. D’intégrer tout le monde dans un même projet. » En Flandre dans son conservatoire national, elle se bat toujours pour le décloisonnement contre les niches, même quand il s’agit de folk. « “Folk”, ça veut dire quoi ? Ce terme est devenu tellement péjoratif. C’est peut-être moi qui ai un problème avec ça. Je préfère “musiques traditionnelles”, “folk américain”, ça d’accord. Mais l’accordéon diatonique, pour moi, c’est un instrument traditionnel. » Pendant cinq ans, il aura fallu prouver l’intérêt des instruments “folk”.
Fin de l’année scolaire 2009, pari gagné : le département est officiel. Mais la lutte continue. La formule est complexe pour Anne, il faut des spécialistes, avec de fortes envies d’ouverture. « Pourquoi je suis dans l’enseignement ? Je me pose des questions. C’est contraignant quand on tourne aussi sur scène. Cette année, je donne neuf heures de cours par semaine : harmonie, initiation pour les enfants, etc. Mais j’y suis pour essayer d’apporter un esprit d’ouverture. C’est comme les stages d’accordéon. Je suis la première à dire qu’il faut qu’il y ait des profs de bourrée auvergnate et qui ne font que ça. On peut me demander de jouer dans ce style, je sais plus ou moins faire semblant. Certains disent que je suis incapable d’animer un bal, c’est faux. Oui, je sais animer un bal, je connais les tempi adéquats, mais je ne suis pas une spécialiste pour cela. Les stages ou soirées de bourrée auvergnate, c’est bien mais on n’a pas besoin que de cela. Les programmes pédagogiques qu’ils ont faits pour l’instant : en première année, il faut savoir jouer une mazurka et une pièce en 2/4, et de préférence comme ça. D’accord, mais pourquoi en première année les élèves n’apprendraient-ils pas plutôt un 6/8 ? Je veux enseigner un esprit d’ouverture. » Cela se reflète dans la musique qu’elle écoute. Lors de notre rencontre, son iPod résonnait des musiques de Björk, Radiohead, Le Sacre du Tympan…
 
Aujourd’hui, elle joue sur un trois rangs 18 basses de Bertrand Gaillard. Un modèle Mi Ré Do accordé en 440, inspiré par l’un de ses “maîtres”, Norbert Pignol. Dans ses activités musicales, il y a bien sûr son duo historique avec Aline Pohl : Deux Accords Diront. Le tandem fête cette année ses dix ans d’existence. Elles ont reçu en 2006 le Prix Gus Viseur en 2006, et leur nouvel album “Eisherz” (Home Records) vient de paraître. « Ce disque ne contient que des compos originales. Il sort pour les dix ans de notre rencontre. Comme on voulait se faire un peu un cadeau d’anniversaire, on a invité un percussionniste et trois souffleurs qui jouent sur près de la moitié des pièces. C’est plus mature. Ce n’est pas le disque où je me dis “ça y est, j’ai réussi”. Mais “maturité” dans le sens où je trouve que c’est chouette d’évoluer. Tant que je sens que je bouge, en avant, peut-être en arrière même — parfois, il faut revenir en arrière pour mieux avancer… Je pense qu’il y a une vraie évolution. Le premier disque, je l’avais fait à 16 ans avec un pote bassiste qui me disait « tu dois faire ton truc. Ce que j’ai fait. »
Ce “truc”, c’est un disque entièrement composé et fraîchement enregistré en deux semaines à Liège. « Vu qu’il y avait des guests, ça a été un accouchement un peu difficile. J’ai l’impression d’avoir trouvé ma musique. Avant, je me cherchais folk. Je sentais bien que je voulais encore plus, entre guillemets. Puis j’étais jazz, je trouve qu’il y a des choses fantastiques mais je ne vais pas faire de swing ou de be bop. En même temps, il y avait toujours le désir de vouloir être reconnu par ces gens-là. Sur ce nouveau disque, j’ai invité trois souffleurs, venant du milieu jazz. Et mon écriture a évolué. Par rapport au CD “Gardadvergur”, on reconnaît mon style, il y a un côté nostalgique, peut-être triste. Il y a des formes plus longues, de l’harmonie plus complexe qui part dans une direction jazz, par le fait que c’est écrit avec les guests et que je ne voulais vraiment pas ce truc de doubler la mélodie. Mon défi, c’était de travailler avec des couleurs. Je voulais que ça ait un sens que l’on soit tous là. D’ailleurs, sur certains morceaux, il n’y a que les souffleurs ; et sur d’autres plages, il n’y a que nous. Dans l’écriture, il y a un truc en plus… Pas que c’est de la musique évidente, je pense que oui c’est une musique dans laquelle on doit se laisser aller pour pouvoir la comprendre. C’est ma musique, le mélange du swing pas en tant que style mais en tant qu’interprétation. Quelque chose qui s’est trouvé et qui se cherchait auparavant jusque-là. »
 
À côté de son duo incontournable, les projets foisonnent. On ne se lasse pas d’écouter miss Niepold nous raconter ses tribulations musicales : « Les deux dernières années, j’ai beaucoup travaillé avec l’ensemble Olla Vogala, dont le leader est le violoniste Wouter Vanden Abeele. Olla Vogala, c’est un gros bazar où il y a à boire et à manger. Son projet solo, Chansons Sans Paroles, le disque, je le trouve très beau. On a travaillé beaucoup en concert à quatre : Soetkin Baptist (chant), Lode Vercampt (violoncelle), moi (diato) et Wouter (violon). Avec lui, j’ai fait pas mal de projets. On a été deux fois en Chine avec Chansons Sans Paroles. Pas pour rencontrer des musiciens chinois, mais c’était quand même important parce que pour moi, en tant que personne et musicienne, d’aller ailleurs. Jouer en Chine, c’est quand même incroyable. On s‘est produit dans une université, une espèce de campus de dizaines de kilomètres carrés. Nous avons été transportés en bus sous une pluie interminable. Quand nous sommes arrivés, il n’y avait pas un chat. Ils avaient fait une magnifique affiche rouge, dorée sur les bords, avec nos noms. On a débarqué : personne. Avec la sono, ça a été la lutte. Personne ne parlait anglais. On jouait et d’un coup, quatre mille étudiants débarquent. On avait l’impression d’être les Beatles ! Hallucinant. Musicalement, ils étaient très attentifs. Ils n’avaient jamais entendu un truc comme ça. Ils touchaient l’accordéon en disant : “Qu’est-ce que c’est ?” On est aussi allé au Maroc pour travailler avec des musiciens de ce pays. L’idée, c’était de se rencontrer et de faire quelques concerts ensemble. C’était avec Olla Vogala. On a aussi joué à Soweto, en Afrique du Sud, avec des musiciens zoulous. On avait plein de demandes de festivals blancs, mais la base du projet était de collaborer avec des noirs. On a joué trois fois en Soweto, dont deux fois dans des jazz clubs. On est arrivés en camionnette, avec des mecs armés à côté de nous, on se disait “quelle histoire”. Au sein d’Olla Vogala, je suis instrumentiste. Il y a le projet Séfarade, où je suis plus une guest qui vient souvent jouer. Olla Vogala, ce n’est pas mon projet non plus mais j’ai vraiment ma place, entre le truc qui s’appelle La Roza Enflorese et qui joue donc des musiques juives séfarades sur des instruments baroques. Il y a aussi Aline Alinopoulous (je travaille avec deux Aline) & Marcel Marcelsson et leurs Poussins. Il s‘agit de deux personnages. Aline chante et joue une mi-diva grecque, mi-madame pipi. Elle est un spectacle vivant à elle seule. Et moi, je suis Marcel Marcelsson, parce que tous les accordéonistes s’appellent Marcel. C’est de la chanson. Ce n’est pas vraiment une pièce de théâtre car tout est spontané, imprévu, improvisé. J’adore le fait de travailler avec un chanteur et de devoir être une vraie accordéoniste, dans le sens “homme orchestre”. Car justement, vu que j’évolue dans plusieurs styles musicaux, je suis là comme un instrument. Mais ici, je suis avec une chanteuse, donc je dois assurer la mélodie, l’harmonie. C’est un super challenge. »
 
Les projets de manquent donc pas. Il y a également des spectacles en solo pour les enfants. « Je prépare avec une compagnie, La Zonzo Compagnie (qui mêle musique et théâtre, qui fait des spectacles pour enfants) un spectacle solo qui s’intitule “La nuit, tous les chats sont gris”. Je serai seule en scène avec des lumières. C’est une production pour enfants qui joue sur le fait de comment on perçoit le son, comment on m’entend, quand on me voit ou pas. C’est un concert pour enfants, ce n’est pas un spectacle, ça ne raconte pas une histoire. J’ai fait la pré-première le 14 novembre, ça a marché super bien. Mais j’avais la trouille parce que si les mômes n’aimaient pas… Ça dure trente-cinq minutes. Le premier groupe de spectateurs était composé de trente-cinq enfants âgés de 4 à 7 ans, et ils m’ont fait revenir trois fois sur scène. C’était super, j’ai fait des compos exprès, oui, mais je ne les ai pas du tout conçues en pensant “chansons pour enfants”. J’étais étonnée de la façon dont ils réagissaient face à moi. »
 
Mais pour affronter un public adulte, il lui aura fallu un véritable choc pour enfin se décider à affronter seuls la scène. « Je n’aimais pas jouer en solo. En plus, là, c’est une frustration du diato. Avec cet instrument, on fait moins de bruit. Je peux moins improviser au diato en tenant ma main gauche et en jouant de la main droite. Puis lors d’un stage en Allemagne, j’ai accepté de donner un concert d‘une vingtaine de minutes en solo devant les participants, les amis, etc. Ça se passait le samedi soir. Et le matin, l‘un des stagiaires se pointe avec le journal local où on pouvait lire en première page : “Anne Niepold, accordéoniste belge, en concert ce soir dans notre petite ville, à 20h”. Avec ma tronche en grand, en couleur. Je n’avais rien préparé. Donc après le stage, dès 18h, pendant une heure trente, j’étais toute seule à essayer des trucs. À 20h, j’arrive dans la salle, devant cent-cinquante personnes, assises en rang d’oignons, une belle scène, les lumières, la salle noire. Enfin, le spectacle, quoi. Je me suis dit : “Punaise ! Angoisse.” Et alors, j’ai joué. Je crois que c’est le concert de ma vie. J’ai repris du Vivaldi, du Bach, des standards jazz, un reel irlandais, des compos persos. J’ai chanté deux titres. J’ai fait du “moi”. Tu vas peut-être me poser la question suivante : “Est-ce qu’on ne s’épuise pas à jouer trop de trucs à la fois ?” Moi, ça me fait peur, ce côté “ah tu fais tout, donc tu ne fais rien”. Je pense que je fais les choses bien. C’était génial, ça m’a convaincu de faire des concerts en solo. Car dans une petite ville provinciale, c’est évident que certains étaient venus pour entendre du jazz, d’autres du musette, etc. Et tout le monde était ravi. »
 
 
 
Album “Eisherz” de Deux Accords Diront (Home Records/L’Autre Distribution).  

 

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3 commentaires

Commentaire de: poison-social [Visiteur] Email
poison-socialC'est drôle, ce que vous dîtes dans votre profil, je crois que je vis la même chose, pendant de nombreuses années je trouvais l'accordéon ringard (car je ne connaissais que le musette pour ce type d'instrument), et depuis quelques temps, j'ai découvert d'autres rythmes, notamment grâce à des groupes de néo-tango comme Gotham Project, et des gens comme Bayan Mix, un duo russe d'accordéons Bayan. Je viens de craquer et de commander un accordéon chromatique Bayan d'occasion, un thula202, et je suis impatient de prendre des cours.
Rien que d'écouter des morceaux d'accordéon, jazz, tango, musique russe, voire même certains morceaux de musette modernisés est devenu pour moi une vraie passion.
Comme quoi... j'ai eu une guitare, une basse... qui sont restées inutilisées, bien que je ne me débrouillais pas trop mal.
Cette fois-ci, je le sens, l'accordéon ne prendra pas la poussière, je prends des cours et je fonce.
Je sens une passion qui vient de naitre.
Cordialement,
Christophe.
:)
08.04.10 @ 19:18
Commentaire de: Gaudry [Visiteur] Email
Gaudrybonjour,
je vous fais une demande, mon mari est abonner à votre revue,
je ne vois jamais les accordéonistes les frères fitz ou fritz. c' dommage car c' est des as du musette. je ne connais pas leur adresse. merci de lire mon petit message.
cordialement.
raymonde Gaudry
30.04.10 @ 19:01
Commentaire de: catfamilie [Visiteur] Email
catfamilieMerci pour ce joli portrait. Je vous citerai sûrement dans la présentation d'Anne Niepold qui sera au festival de Trentels en 2011.
09.02.11 @ 07:22

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