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Leopoldo Federico - Maestro de los Maestros
par Philippe Krümm

À 82 ans Leopoldo Federico vient de sortir contre toute attente (même de la sienne) un disque saturé d’émotions et d’essences tangueras qui nous transportent au-delà d’une simple performance de soliste. C’est l’occasion de dresser le portrait d’un des plus grands bandonéonistes de l’histoire du bandonéon, dernier dinosaure d’une génération exceptionnelle.
Dans la longue histoire du bandonéon depuis le début du vingtième siècle, les héros du bandonéon ont écrit de leurs doigts la mythologie du tango. Des noms raisonnent dans les cuadras de Buenos aires et provoquent l’admiration de ceux qui les prononcent. Laurenz ! Maffia ! Gordo Pichuco (1) ! Astor ! Ortiz ! Ruggiero ! Federico ! La seule différence, c’est que le dernier est bien vivant. Il le prouve chaque fois qu’il prend le bandonéon sur ses genoux. Et là, quarante années disparaissent du corps de cet homme à la modestie naturelle. Rentré au panthéon du bandonéon de son vivant, embrassant plus de soixante ans de carrière, Federico est aujourd’hui le patriarche respecté du bandonéon urbi et orbi.
Né dans le quartier tanguero de Balvanera à Buenos Aires en 1927, de famille modeste, il est élevé avec le son du bandonéon de son père. Vers 12 ans, il s’initie à cet instrument et commence à étudier auprès des maitres Felix Lipesker et Francisco Requena. Très vite vers 17 ans, il est repéré comme un surdoué du Fueye (2). Il commence sa carrière professionnelle dans les files de bandonéons des orquestas típicas (3) de Di Amado Flores, Toto D’Amario et Juan Carlos Cobian. Rapidement encore, il devient le bandonéoniste soliste des meilleurs orchestres de Buenos Aires : Alfredo Gobbi, Osmar Maderna, Emilio Balcarce, Miguel Calo, Mariano Mores et Carlos Di Sarli, que le gratin des années 1940, l’âge d’or du tango.
En 1946, Piazzolla quitte l’orchestre d’Anibal Troilo pour former son propre Orquesta Típica. La musique est incroyable et à la limite de ce qui est possible de faire avec un bandonéon. Il convoque Federico pour remplacer un autre monument du bandonéon Roberto Di Filipo. Leopoldo restera jusqu’à la dissolution de l’orchestre en 1950. « À l’époque, nous étions tous fous d’Astor Piazzolla et de la manière de jouer de son orchestre. Quand mon tour est arrivé de rentrer dans la file de bandonéons, je ne pouvais pas y croire. » L’amitié et le respect réciproque qui les uniront ne seront jamais altérés. Piazzolla disait de lui qu’il était, avec Di Filipo, le plus grand bandonéoniste de Buenos Aires. Dans la bouche d’un Piazzolla, plus habitué aux déclarations venimeuses sur ses confrères, cela témoigne de beaucoup d’admiration.
En 1950, le pianiste compositeur et arrangeur Horacio Salgan remonte son propre orquesta típica, il confie la fila de bandoneones à Leopoldo Federico. « Ce fut comme un rêve, comme si j’avais gagné le premier prix d’un concours. » Ce sera aussi la meilleure époque de l’orchestre de Salgan. Le niveau est exceptionnel, et la musique rare.
En 1955, Piazzolla rentre de Paris et a dans la tête de quoi révolutionner le tango. Il forme l’Octeto Buenos Aires avec les plus brillants solistes de sa génération : Baralis et Francini (violons), José Bragato (violoncelle), Vassalo (contrebasse), Atilio Stampone (piano), Horacio Malvicino (guitare électrique) et Leopoldo Federico en alter ego de Piazzolla. Ce groupe mettra la pagaille pendant trois ans dans Buenos Aires. Leopoldo Federico se souvient des répétitions prévues au dernier moment dans le secret, car des hommes les attendaient devant leur local pour leur casser la figure. Il raconta qu’un jour tous les musiciens étaient prêts à commencer le concert. On cherchait Piazzolla partout, jusqu’au moment où une émeute ronfla du fond de la salle. Piazzolla était au cœur de la mêlée. Il se battait avec rage contre ses détracteurs. Ceci témoigne de l’ambiance de l’époque !
Dans les années 1950, Leopoldo Federico commence à écrire les arrangements pour bandonéon solo qui vont devenir ce que peuvent être les préludes de Chopin pour le piano ou les partitas de Bach pour le violon. Outre le fait qu’ils soient difficiles à jouer, ils sont aussi d’une profonde beauté. Il faut citer Fuimos, La Cachila, Che Bandoneon, Pobre Mi Madre Querida, Mala Junta, El Entrerriano. On devra attendre 1983 pour entendre ces pièces jouées par le bandonéon vigoureux du maestro sur un 33 tours consacré à ce répertoire.
Le grand chanteur de tango Julio Sosa entame une carrière soliste en 1960. Il demande à Leopoldo de former un orchestre pour l’accompagner. Federico tient la direction artistique et écrit les arrangements. Il forme ainsi son premier orquesta típica. Sosa et lui sont totalement sur la même longueur d’onde. De leur collaboration naît une œuvre importante et un succès aussi fulgurant que la mort de Julio Sosa en 1964 dans un accident de voiture.
L’orquesta típica est l’outil le plus abouti de Federico. Il lui permet de ne jamais oublier ses racines et d’innover dans un cadre classique. Ce qui ne l’empêchera pas d’expérimenter durant toute sa carrière dans des configurations audacieuses (trio violon-bandonéon-basse ou basse-guitare électrique-bandonéon, par exemple). L’orchestre enregistre beaucoup entre 1960 et 1983, un disque tous les deux ans environ. Son style est brillant et rageur, les contrastes rythmiques intelligents et l’harmonie recherchée. C’est le prolongement du style Troilo avec l’habileté orchestrale d’un Horacio Salgan ou d’un Argentino Galvan. De grands musiciens passent par cet orchestre-là : les bandonéonistes Osvaldo Montes, Juan José Mosalini, Julio Pane, Julio Ahumada, les pianistes Osvaldo Berlingieri, José Collangelo, Nicolas Ledesma, les violonistes Fernando Suarez Paz, Antonio Agri et les bassistes Fernando Cabarcos puis le fils Horacio. De grands chanteurs font appel à lui tels que Ruben Juarez, Edmundo Rivero, Susana Rinaldi, Hector Maure. Son répertoire est un équilibre entre la relecture des tangos anciens (El Pollo Ricardo, La Cumparsita, El Abrojito, etc.) souvent arrangés de ses mains et les créations de ses contemporains (Balcarce, Piazzolla, Requena, Plaza…). Il est le compositeur de pièces magnifiques comme Cabulero (neotango), Retrato de Julio Ahumada, Festival, Eramos Tan Jovenes.

De 1966 à 1970, il forme avec le guitariste Roberto Grela le Cuarteto San Telmo. Réminiscence du cuarteto tipico de Troilo-Grela des années 1950 ? Non, c’est un prolongement naturel. La plus grande collaboration qui ait eu entre un guitariste et un bandonéoniste. Ils signent trois 33 tours mythiques qui restent aujourd’hui des références. Leopoldo laisse éclater toute la force de son jeu de bandonéon.
Entre 1970 et 1975, il monte un trio avec O. Berlingieri au piano et F. Cabarcos à la basse. La musique est résolument d’avant-garde pour l’époque. C’est un déluge d’idées, de virtuosité qui s’échappe de leur musique. Un dialogue perpétuel d’un très haut niveau musical. Là aussi, on sent toute la force créatrice de Federico et la facilité déconcertante à se mouvoir entre tradition et avant garde post-Piazzolla.
À partir de 1975, Leopoldo Federico sort régulièrement d’Argentine pour effectuer des tournées dans le monde : Japon, Chili, brésil, France, Finlande, Suisse, États-Unis.
La chute de popularité du tango et la période obscure de la dictature militaire voient disparaître les orquestas típicas les uns après les autres. Dans les années 1980, seuls restent ceux de Federico et d’Osvaldo Pugliese. Les autres ont tous disparu ou se sont unifiés (Sexteto Mayor, Sexteto Tango). Le Viejo Almacen, Tangueria (4) créée par le chanteur Edmundo Rivero à la fin des années 1960, sera le dernier bastion de résistance à la musique nord-américaine. Federico sera l’un des piliers du Viejo Almacen pendant des décennies.
Il prend la direction de AADI (5) dans les années 1980 où il lutte pour les droits des interprètes argentins. C’est un challenge important, dans lequel il s’implique corps et âme.
À partir des années 1990, il s’entoure de jeunes musiciens de tango qui s’investissent auprès du vieux maestro pour continuer à faire vivre l’orquesta típica. Pour Federico, l’orchestre est comme sa propre famille.
Ces dernières années, on a pu le voir dans les documentaires “Une histoire du tango (Si Sos Brujo)” et “Café de los Maestros” qui lui rendent directement ou indirectement hommage. On le voit aussi comme capitaine de la Seleccion National de Tango, qui comme une équipe de foot renferme le All-Star des musiciens actuels.

L’association TangoVia et le label Epsa créent une collection de disque, “El arte del bandonéon”. En 2007, ils arrivent à convaincre Federico de rentrer en studio pour graver un disque de solo de bandonéon. Le résultat est au-delà de toute espérance et, de loin, le meilleur disque de la collection. De la première à la dernière note, la force émotive est à son comble. On sent vraiment qu’il a unifié là tous les paramètres qui font les grands enregistrements. Ce disque est d’une grande vitalité humaine et d’une grande profondeur intellectuelle.
Aujourd’hui, le maestro profite d’une tranquillité relative. Toujours investi dans l’AADI, il répond généreusement aux invitations de la jeune génération tanguera (Sonia Posseti, Pablo Agri, Hugo Rivas...) qui nourrit un profond respect et beaucoup d’estime pour le Maestro. Ainsi, il permet à beaucoup de jeunes de profiter de son aura médiatique et de son soutien sincère. Ce héros si discret aura tout connu et tout joué. Il fut l’artificier des plus beaux orchestres de Buenos Aires, un arrangeur et compositeur prolixe, un chef d’orchestre charismatique. Il fut enfin ce bandonéoniste génial qui révolutionnât la technique instrumentale dans les années 1950 et qui influença ses contemporains et toutes les générations suivantes. Il ne manque rien à cette carrière aboutie bien au-delà de toutes simples ambitions. Ses disques sont encore les plus beaux témoins qui attestent de la richesse des doigts précieux de Leopoldo Federico.
- Vous avez commencé très jeune l’étude du bandonéon et vous êtes devenu professionnel très vite. Qui furent les bandonéonistes les plus importants de votre jeunesse ? Qui vous a le plus marqué ou influencé dans votre jeunesse ?
À mes débuts, ce fut Antonio Rios (bandonéoniste de Rosario (6)) que j’ai admiré. Après sont venus tous les grands bandonéonistes, nombreux à l’époque. Mais je m’identifiais à Pedro Laurenz car je considère que mon tempérament tient beaucoup du sien.
Vous avez joué dans les plus prestigieux orchestres de Buenos Aires avant de former le vôtre dans les années 1960. Quel a été l’orchestre qui vous a laissé le plus de souvenir et quel fut celui qui influença vos propres conceptions de l’orquesta típica ?
Des orchestres avec lesquels j'ai travaillé, j'ai admiré différents styles. Par exemple ceux de Carlos Di Sarli, Osmar Maderna, Alfredo Gobi, Astor Piazzolla, Horacio Salgán et bien d’autres. Tous ont eu de l’influence sur ce que mon orchestre est aujourd'hui.

Vous avez fait partie des premiers projets d’Astor Piazzolla (orquesta típica, Octeto Buenos Aires) à un moment où il cherchait son propre langage et sa voie. Quel souvenir cela vous a-t-il laissé ?
Ce fut une époque inoubliable tant en jouant avec l’orchestre qu’avec cet Octeto. J’ai eu l’honneur de jouer aux côtés de l’extraordinaire musicien, arrangeur, compositeur et bandonéoniste que fut Astor Piazzolla.

Que vous évoque le nom de Julio Ahumada (7) ?
Il joua dans mon orchestre en 1976 lors d’une tournée au Japon, mais je le connaissais bien avant. Je vois en lui l’un des grands bandonéonistes de l’histoire. Comme Antonio Rios, il était aussi de Rosario et une personne exceptionnelle, très apprécié de ses collègues. Je garde un souvenir inoubliable de lui. En sa mémoire, j’ai composé un tango avec Requena qui lui est dédié (8).

Aujourd’hui, quand on écoute avec attention n’importe quel grand bandonéoniste actuel, on perçoit l’influence de votre jeu. Avez-vous conscience de cette influence ?
Si c’est le cas, je suis très heureux de savoir que, d’une certaine manière, j'ai pu servir de modèle pour les jeunes générations.
Votre dernier disque (9) en solo est bouleversant d’émotion et d’une maîtrise rare de la musique et de l’espace. Comment avez-vous préparé ces enregistrements ?

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J’ai enregistré cet album sans y avoir réfléchi, et sous l’insistance d’Ignacio Varchausky (10) et de Gustavo Margulles. Je n’imaginais pas que j’allais faire un autre disque de solos de bandonéon. J’ai dû le faire dans l’urgence pour compléter la série “L’art du bandonéon” qui a été publiée.
Votre adaptation de la cadence pour piano d’Adios Nonino est surprenante. D’où vous est venue l’idée de faire cette transcription? De quand date-t-elle ?
Quand j’étais avec Horacio Malvicino en trio, au moment de répéter Adios Nonino. Il avait la partition de la cadence originale pour piano. Et là, il m’est venu à l’esprit la possibilité de la faire au bandonéon. C’est comme ça que l’ai enregistrée.
On vous sent très investi auprès des jeunes musiciens porteño par l’intermédiaire de l’AADI dont vous êtes le président. Comment voyez-vous l’avenir du tango et comment souhaitez-vous le voir évoluer ?
Grâce à la quantité de jeunes qui se consacrent au tango, et qui le font bien, l’avenir des générations est assuré. J’aimerais bien qu’ils écrivent des arrangements avec leurs propres langages harmoniques comme ils le font déjà mais sans jamais perdre le sens et les racines dont je ne m’écarterai jamais.
Propos recueillis par William Sabatier.
Remerciements à Perla Fernandez pour la traduction.
(1) : Gordo Pichuco, c’est le surnom d’Anibal Troilo.
(2) : Orquesta Típica, c’est une formation standard et traditionnelle composée en général d’un pupitre de cordes, quatre violons, un alto et un violoncelle ; d’un putitre de quatre bandonéons (fila de bandoneones) et d’une section rythmique contrebasse et piano.
(3) : Fueye, mot argotique qui désigne le bandonéon. Littéralement, “fueye” veut dire soufflet.
(4) : Tangueria : lieu où l’on écoute du tango à Buenos Aires. On appelle aussi Milonga le lieu où l’on danse le tango.
(5) Asociación Argentina De Intérpretes. Autrement dit, c’est le syndicat des musiciens argentins.
(6) : Rosario est une ville à six cents kilomètres de Buenos Aires. L’école de bandonéon de Rosario fut initiée par Antonio Rios. Elle donna beaucoup de grands bandonéonistes : Julio Ahumada, Walter Rios, Cholo Montironi, Nestor Marconi.
(7) : Julio Ahumada fut avec Leopoldo Federico le bandonéoniste des décennies 1950, 1960 et 1970. Ce grand professionnel fut le soliste de grands orchestres : Mario Francini, Los Astros del Tango…
(8) : “Retrato de Julio Ahumada”.
(9) : Il avait enregistré un premier disque en 1983 qui reste encore difficile à trouver en CD.
(10) : Ignacio Varchausky est l’instigateur de projets divers autour du tango tels que l’association TangoVia, Escuela de Tango et la collection “El Arte del bandonéon” qui comprend trois autres disques solos. Ceux de Nestor Marconi, Julio Pane et Walter Rios.
- Discographie sélective en CD
Sideman :
• “Octeto Buenos Aires”, Astor Piazzolla (label El Bandonéon).
• “Horacio Salgan y su Orquesta Típica (1950-1954)” (label El Bandonéon).
Leader :

• “Solo de Bandoneon— Mi fueye Querido” (label Epsa, “Arte del bandonéon (vol. 3)”).
• “De anthologia”, Leopoldo Federico y su Orquesta Tipica (label EMI).
• “Tango Puro”, Leopoldo Federico y su Orquesta Tipica (label Columbia, “Colección la Resistencia del tango”).

• “Siempre Buenos Aires”, Trio Federico Berlingieri (label RCA, “Colección la Resistencia del tango”).
• “Tango de Siempre”, El Cuarteto San Telmo de Federico y Grela (label RCA, “Colección la Resistencia del tango”).
DVD :
• “Buenos Aires, Dias et Noches de Tango”, Leopoldo Federico y su Orquesta Tipica (label Tango DVD).





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