Musique au caravansérail

Par Nicolas Filicic

Charmes de femme - عشوۀ زیبا

par nicolas filicic Email

Tout d’abord, je vous souhaite à tous une très bonne année ! En effet, l’équinoxe de printemps, dans la nuit de dimanche à lundi, a marqué le début de la nouvelle année iranienne : l’année solaire 1390.

 

 

Elle arrivait de loin, de l’autre bout du monde. Un monde où les conventions, l’expression des sentiments et le mode de vie sont bien éloignés des nôtres. Elle monte sur scène en pantalon noir, un châle noir sur les épaules et nous explique que dorénavant elle ne demande plus une minute de silence en mémoire des victimes de l’oppression mais nous enjoint à nous lever en frappant dans les mains de plus en plus vite, au rythme du daf qui résonne tragiquement. Puis, le visage tendu par un rictus qui semble imiter les larmes, la voix chevrotante, elle se lance dans un « I had a dream » de sa composition qui bientôt tourne en « They were shouting : Where is my vote ? Ahmadinejad is not what I wrote ».

 

On pense déjà “ah l’Iran! la persistance au quotidien de la culture chiite de la supplication ! » Mais en fait, je pense ici surtout à la Californie où Ziba Shirazi vit depuis 25 ans. Car, ni une ni deux, à peine le I had a dream achevé, Ziba [Ziba shirazi, signifie mot à mot ‘belle de shiraz’] nous adresse un petit clin d’œil, se faufile dans la coulisse pour tomber le châle, orner son visage de quelques réhauts de fard qu’il eût été déplacé d’arborer pour la minute de daf, et remonte sur scène avec son pantalon près du corps, la grosse ceinture descendant subrepticement jusqu’au bas du bassin sur l’un des côté. Elle nous explique alors qu’elle ne compose par des chansons féministes mais des chansons féminines.

 

 

 

Il faut préciser que ce jour-là Ziba chantait devant une assemblée de femmes (à quelques exceptions près – moi par exemple) réunies par l’association culturelle iranienne Rahaward d’Aix-la-Chapelle en l’honneur de la Journée Internationale de la Femme. Et effectivement, nombre de textes de Ziba Shirazi montrent non pas des revendications féministes, mais une attention subtile et sensible aux attentes de la femme dans la relation amoureuse.

 

C’est le cas par exemple de اوج [Owj, signifiant le point culminant, en l’occurrence de la passion amoureuse] de l’album Lost Dreams (2002) qui décrit l’appel d’une femme qui demande à « être extraite de sa terre avec la même avidité que celle du chercheur d’or face à une pépite d’or pur pour pouvoir s’abandonner à une nuit d’amour ». Comme la plupart des chansons de Ziba Shirazi, le texte est très écrit et utilise de nombreuses métaphores, rimes et assonances. De plus, la composition de la chanson est originale car le refrain est constitué de la reprise du deuxième hémistiche de certains vers du texte chanté par ailleurs :

 

 

 

Si l’on regarde l’introduction de quinze secondes qu’elle donne de la chanson, on observe également deux choses intéressantes d’abord l’espèce de minauderie lorsqu’elle annonce la chanson en parlant de ses amants, puis le ton légèrement grandiloquent qu’elle prend pour exprimer la signification de la chanson.

 

Concernant le deuxième point, c’est quelque chose de tout à fait iranien avec une langue qui, quand elle est prononcée de manière littéraire, tend naturellement vers une sorte de scansion grandiloquente. Mais Ziba Shirazi le fait particulièrement bien et assez systématiquement, ce qui rend la chose plutôt drôle et maniérée.

 

Quand au premier point, on donne en persan le nom de عشوه eshveh à cette minauderie ou coquetterie qui tend vers le maniérisme et s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes. C’est un mot extrêmement courant puisque la quasi-totalité des Iraniennes et Iraniens sont maniérés et Ziba Shirazi est experte en la matière. Pendant le concert d’Aix-la-Chapelle, elle a chanté beaucoup de chansons de son dernier album accompagnée au saxophone, piano et guitare basse. Il fallait voir le déhanché délicat, les petits coups de tête pour remettre en place une mèche rebelle ou les petits clins d’œil au jeune saxophoniqte berlinois qui l’accompagnait pour l’occasion ! Le tout en expliquant que son cœur se languit de journées ensoleillées (dans la chanson آرزوهای گمشده – Lost dreams) ou d’un souffle d’air frais (dans la chanson هوای تازه – Fresh Breeze) :

 

 

 

 

Mais Ziba Shirazi a aussi écrit et composé des chansons sur l’exil car elle-même a quitté l’Iran en 1986. Ces chansons sont notamment خاک – Khāk (sur l’album Seebe sorkh en 1995), خونه – Home sweet home (sur l’album Lost dreams en 2002) ou بازگشت – Return (sur l’album Fresh breeze en 2005). Elles évoquent l’amour de la patrie aux odeurs d’eau de rose. Elles décrivent l’absurdité d’un pays recréé de toutes pièces à des milliers de kilomètres de ka patrie de Rostam. Elles décrivent enfin le fossé qui s’est creusé entre les Iraniens de Los Angeles et les Iraniens d’Iran : les « Iraniens » américains qui ont passé plus de trente ans sans pratiquement revoir le pays ont aujourd’hui une idée de l’Iran qui n’est pas toujours tout à fait juste : « To prevent my memories from fading / I took a trip to my homeland / I searched desperatly for the days of my youth / Everything seemed new ! » (بازگشت – Return).

 

Les premiers albums de Ziba Shirazi sont en écoute libre sur le site Bia2, dans la rubrique Music. Je vous conseille en particulier Seeb-e Sorkh ou Zananeh-ha pour ses instruments traditionnels.

 

Sur la route des caravanes

par nicolas filicic Email

 

« Celui qui reprend terre en Occident pour quelques semaines et voudrait communiquer un peu de sa ferveur pour l’univers spirituel iranien éprouve une certaine crainte qui freine son exposé. On n’ose pénétrer au cœur du sujet, à moins de savoir l’interlocuteur en possession d’un réseau de références historiques et géographiques assez fort pour tendre la perspective intérieure où doivent se projeter les images et les problèmes. Et l’on voudrait pourtant éveiller d’emblée l’intérêt pour la situation spirituelle de cet aimable peuple, qui n’a jamais abdiqué sa vocation d’être un peuple de penseurs et de poètes. »

 

Henry CORBIN, Octobre 1946, cité dans L’Âme de l’Iran aux éditions Albin Michel (2009)

 

Les caravansérails, du persan kārevānsarā (کاروانسرا), permettaient aux caravanes, aux marchants et aux messagers, de faire escale lors de leurs longues routes à travers des contrées souvent arides. Les premiers caravansérails seraient apparus sous l’empire Achéménide, il y a plus de 2500 ans. Ils connurent un développement important au cours des premiers siècles de notre ère et constituèrent rapidement un réseau ‘dense’ allant de la Chine à l’Afrique du Nord. C’est à l’apparition de l’automobile et du train au XIXème siècle que l’on doit leur déclin.

 

 

 

[Dans cette vidéo, Malek Mohammad Mas’oudi interprète les morceaux regroupés sur l’album Mandir. Il s’agit de musique bakhtiarie, les Bakhtiaris étant une tribu iranienne vivant à l’Ouest d’Ispahan.]

 

A quelques exceptions près, les plus anciens caravansérails toujours debout que l’on trouve aujourd’hui en Iran furent construits sous le règne des Safavides, soit à partir de 1500 ap. J.-C.. C’est le cas du caravansérail de Meybod, une petite ville située à 50 km au Nord de Yazd, aux portes du désert du Kavir :


 

 

Le caravansérail de Meybod a été entièrement restauré et présente, à l’instar de tous les caravansérails de cette région, une cour centrale autour de laquelle sont disposées les chambres. On note sur la photo ci-dessous que la cour est plus basse que les chambres. Cette disposition a plusieurs avantages, le premier étant de constituer une barrière pour éviter que la poussière de la cour n’entre dans les chambres :


 

Cependant, les caravansérails n’étaient pas uniquement constitués de chambres pour dormir. Il fallait aussi, suivant le contexte, pouvoir se restaurer, se laver, abriter sa monture (contre la touffeur des jours et les nuits glaciales du désert) et faire des affaires. C’est ainsi que l’on trouve au caravansérail de Meybod :


 

آب انبار – une réserve d’eau

Dans les régions arides, les Iraniens utilisaient un système d’aquifères souterrains appelé qanât permettant d’acheminer l’eau depuis les nappes phréatiques des montagnes jusqu’aux villes. Ces aquifères débouchaient sur des réserves d’eau comme celle-ci d’où l’on pouvait puiser de l’eau.

Le schéma ci-contre montre le fonctionnement d’une telle réserve avec le point de puisage de l’eau en bas des marches. Le schéma montre également le phénomène de convection qui se produit sous la coupole afin de garantir la fraicheur de l’eau. Cette convection est possible grâce aux bâdgir, ou tours de vent, dont est muni le réservoir.



 

سرچشمۀ قنات – résurgence du qanât

Voici une deuxième raison pour l’abaissement de la cour centrale du caravansérail. L’abaissement du niveau de la cour par rapport au sol environnant permet de se rapprocher du niveau de l’aquifère souterrain et de pouvoir ainsi, au moyen de la construction ci-contre, bénéficier d’un point d’eau au centre de la cour du caravansérail.

 

بازارچه – marché couvert

Le caravansérail était un lieu de commerce : les caravanes y exposaient leurs marchandises, ce qui nécessitait des zones ombragées dédiées à cet effet.


 

Sur la première photo de Meybod, on remarque aussi la couleur jaune uniforme de la totalité des constructions. En regardant de près les maisons au premier plan, on voit qu’elles sont dans un état de conservation impeccable ce qui témoigne du souci de préservation du patrimoine bâti et du respect des modes de construction traditionnels. Ce mode de construction est décrit par Sir John Chardin qui voyage en Perse de 1673 à 1677 :

 

 

« The Persian Houses are not built of Stone, not because Stone is scarce, but because it is not a proper Material to build with in hot Countries […]. At Ispahan, which is the Metropolis of the Empire [Téhéran n’est devenue la capitale que sous le règne des Qâjars], the Soil is naturaly Clay, and as weighty as a Rock, so that if the Place where they build be Virgin Ground, which was never dug up, the Persians build upon it without any Foundation at all; but if the Ground has been broken up before, they dig sometimes three Cubits deep, before they come to hard Ground, and they fill the Foundation with Clay Bricks, laying between every Layer of Brick a Layer of Plaister; those Bricks are made of the same Clay which is dug out of the Foundations; then they begin to build the Wall with those Clay Bricks, which they do over with Clay, mixed with Straw, and Kaguil [کاهگل ou ‘bauge’ en français], i.e. Mud and Straw, made of the same Material as the Bricks; the Wall is built by Layers, which they let dry, before they lay a new one on, and it is build so, that the higher it rises, the narrower it grows; the top of the Wall is cover’d with a Layer of red Bricks, to keep out Water the better, or else it is overlaid with those Tiles bak’d in the Sun, laid close at the Top, and hollow at the Bottom, that the Water may run off.”

 

Trois cent cinquante ans plus tard, on note que ces techniques constructives sont toujours utilisées pour la rénovation des bâtiments dans les centres historiques de villes comme Yazd ou Meybod :



Atelier de fabrication de briques d’argile et de formation aux méthodes d’assemblage au pied de la forteresse de Narin (قلعه نارین) à Meybod.

Au lieu des briques rouges ou céramiques évoquées ci-dessus, les zones exposées de la forteresse de Narin (allèges, soutènements, acrotères,…) ont été récemment recouvertes de torchis

 

 

 

[Nous restons dans la musique traditionnelle régionale, mais sommes cette fois à Torbat-e jam, une petite ville du Khorassan au Nord-Est de l’Iran, à quelques kilomètres des frontières afghane et turkmène. Deux vieux musiciens, un chanteur et un joueur de dotar interprètent ici un poème de Rumi, Sarv-e kharâmân-e mani. Ce morceau est extrait du cd Khunpâsh o Naghme-riz (Melodiously Bleeding) chez Mahriz Recordings.]

 

On associe souvent les caravansérails aux déserts et aux plateaux peu peuplés mais il existait aussi des caravansérails dans les villes, le plus souvent à proximité des bazars. Leurs caractéristiques étaient légèrement différentes : constructions plus ouvertes car moins soumises aux éventuels assaillants grâce à la présence des défenses de la ville, constructions avec un étage et/ou un sous-sol pour rentabiliser le prix de la parcelle, absence d’écurie ou écurie de taille réduite.

 

D’autre part, ces caravansérails intégrés dans le tissu urbain tendaient à prendre la forme des autres maisons de la ville. Ainsi à Yazd, les caravansérails à l’intérieur de la ville sont très semblables aux maisons traditionnelles parfois appelées خانه های چهار فصل (maisons des quatre saisons) : de hauts murs aveugles autour de la maison, une cour au centre, au Nord de cette cour quelques pièces réservées à l’hiver (car exposées au soleil), au Sud de la cour un eyvan (ایوان, terrasse couverte) et d’autres pièces qui restent à l’ombre et sont donc utilisées en été.

 

C’est le cas du Musée de l’Eau de Yazd, ancien caravansérail, il ressemble tout à fait à une ‘maison des quatre saisons’ (par exemple, les célèbres maisons Tabatabaii ou ‘tarikhiye ‘abbassian’ de Kashan) :


Ici, pas d’accès à l’eau du qanât depuis la cour (les deux bassins dans la cour ont probablement été ajoutés au XXème siècle, lors de l’aménagement du musée). L’accès à l’eau de qanât se fait en sous-sol depuis une pièce qui désignée sous le nom de sardâb.

Le qanât alimentait un bassin au centre de la pièce, au-dessus duquel on suspendait parfois les denrées alimentaires qui devaient rester au frais. Sur le côté, des alcôves permettaient de venir se reposer dans cette pièce lors des fortes chaleurs.


 

Si ce caravansérail a été transformé en musée, d’autres sont transformés en caserne, faculté et beaucoup sont redevenus… des hôtels ! Et il faut dire que c’est bien agréable de prendre un thé, allongé sur un tapis,  à l’ombre de l’eyvan ou sur le toit en regardant les coupoles et les montagnes à l’horizon :


Sur le toit de l’hôtel sharq à Yazd (annexe de l’hôtel Jadeh-ye abrisham).

 

 

Sources :

 

·         دکتر وحید قبادیان، بررسی اقلیمی ابنیه سنتی ایران، انتشارات دانشگاه تهران، ۱۳۸۷

·         مهندس علیرضا دهقانی، آب در فلات ایران: قنات، آب انبار و یخچال، انتشارات یزدا، ۱۳۸۸

·         Sir John Chardin, Travels in Persia 1673-1677, Dover Publications, 1988

« Le ciel artistique de l’Iran a perdu l’une de ses plus brillantes étoiles »

par nicolas filicic Email

C’est ainsi que le journaliste Iraj Adibzadeh de Radio Zamaneh annonçait cette semaine le décès de Marzieh (مرضیه، مرضیه‌ی بزرگ). Marzieh s’est éteinte mercredi à Paris, à l’âge de 86 ans. Elle vivait à Paris depuis plus de 20 ans et s’est produite jusque dans les dernières années (son dernier concert remonte à 2006, à l’Olympia).

 

Marzieh était une grande chanteuse iranienne qui interprétait āvāz, tasnif et tarāneh (āvāz et tasnif font partie du répertoire classique, le premier étant un long développement non rythmé et le second correspondant à une sorte d’aria. Tarāneh désigne plutôt une chanson issue d’un répertoire plus léger) d’une voix puissante, émouvante et résolue. Certaines de ces chansons sont extrêmement connues des Iraniens et ont presque gagné le statut d’hymnes :

 

 

Mais des ghazals de Hafez aux hymnes à la gloire des héros de la Perse préislamique, l’œuvre de Marzieh reste pour moi toujours un peu inclassable et mystérieuse. Il faut dire que, en raison de l’interdiction qui pèse sur elle en Iran depuis l’avènement de la République Islamique, à laquelle s’ajoute le corset idéologique dans lequel Marzieh s’était glissée ces dernières années, il est particulièrement difficile aujourd’hui d’avoir accès à des informations sur sa vie et son œuvre. En l’occurrence, internet est très peu loquace à son sujet. Ceci tient peut-être aussi au fait que Marzieh vivait en France où la communauté iranienne est moins nombreuse et relativement moins ‘expansive’ qu’aux Etats-Unis ou même en Allemagne (ou serait-ce l’accueil gaulois qui est plus froid ?).

 

Il faut donc tenter de collecter ici et là, lorsqu’on les trouve, les disques et chansons de Marzieh (d’ailleurs, amis Bruxellois, je vous conseille une visite à la Hoofdstedelijk Openbare Bibliotheek qui possède un très bon cd de Marzieh que je n’ai jamais vu ailleurs) et s’en faire sa propre idée. A ce titre, je tente la traduction d’une ou deux chansons, en espérant que ce n’est pas du Hafez ou du Sa’di sinon les spécialistes me voleront dans les plumes pour la légèreté de ma traduction. Tout d’abord sang-e khârâ, qui fait l’objet de l’extrait vidéo concluant l’article précédent (le mois dernier, en écrivant que je reparlerais bientôt de Marzieh, je ne savais pas que les choses se passeraient comme cela) :

 

جای آن دارد که چندی هم ره صحرا بگیرم
سنگ خارا را گواه این دل شیدا بگیرم

Le temps est venu pour moi de prendre la route du désert

De prendre ces paysages rocailleux pour témoins de mon cœur amoureux

 

مو به مو دارم سخن ها
نکته ها از انجمن ها
بشنو ای سنگ بیابان
بشنوید ای باد و باران
با شما همرازم اکنون
با شما دمسازم اکنون

J’ai beaucoup de choses à vous dire,

A vous apprendre sur les gens qui vous entourent

Ecoute la pierre du désert

Ecoutez le vent, écoutez la pluie

Je suis à présent votre confident

Votre compagnon

 

شمع خود سوزی چو من در میان انجمن
گاهی اگر آهی کشد دل ها بسوزد

یک چنین آتش به جان مصلحت باشد همان
با عشق خود تنها شود تنها بسوزد

Je suis comme une bougie enflammée

Qui d’un souffle brûlerait les cœurs de son entourage

Un tel feu intérieur serait le remède de mon âme

Immolée dans la solitude de son amour

 

من یکی مجنون دیگر در پی لیلای خویشم
عاشق این شور و حال عشق بی پروای خویشم
تا به سویش ره سپارم سر ز مستی بر ندارم
من پریشان حال و دلخوش با همین دنیای خویشم

Je suis un autre Majnûn aux pieds de sa Leyla

Empli d’un amour indomptable

Pour me dégriser, seul m’est donné de partir à sa recherche

Eperdu et comblé dans le magma de mon âme.

 

Ce thème du ‘fou d’amour’ est un thème majeur, sinon exclusif, de la musique persane. Cependant, quand pour de nombreux musiciens et interprètes il s’agit d’une plainte emplie de tahrir (cette espèce de vibration plaintive si caractéristique du chant iranien), il s’agit pour Marzieh d’un chant très assuré, tendant parfois vers la marche militaire. C’est un des aspects de la musique de Mazieh qui pose question mais c’est aussi ce qui la rend si unique. Prenons la chanson khâb-e noushin qui raconte le déchirement du réveil après un rêve d’union avec l’aimé :

 

خواب خوشی وقت سحر دیدم و یادم نرود
روی تو با دیده ی تر دیدم و یادم نرود
J’ai fait un rêve ce matin qui ne quitte pas mon esprit

Les yeux humides, j’ai vu ton visage qui ne quitte pas mon esprit


پرده از رازت کشیدم
سوی خود بازت کشیدم
آنقدر نازت کشیدم
تا نشستی
J’ai fait tomber le voile de tes secrets

J’ai révélé ton visage

Je t’ai choyé pour que tu t’asseyes à mes côtés


روی دامانت فتادم
عقده ی دل را گشادم
ناگهان آمد به یادم
رنج هستی

Je me suis blotti dans ta robe

J’ai libéré les tourments du cœur

Soudain je me suis souvenu -

Quelle blessure !

 

ای خوش آن دم وان غرور خواب نوشین

وان نشاط وان سرور وصل دوشین

Un doux rêve, agréable et vain,

La joie de l’union de la nuit dernière

 

Si l’on écoute cette chanson, de manière assez surprenante, le rythme de marche que j’évoquais à l’instant ressort très clairement :

 

 

Vous imaginez alors ce que cela peut donner lorsqu’il s’agit réellement d’un chant patriotique. Le chant qui suit est un chant patriotique à la gloire de l’Iran, l’hymne de cœur des Iraniens exilés (et non l’hymne national, comme le suggère le titre de la vidéo) :

 

 

Vous pouvez écouter de nombreuses chansons de Marizeh sur le site IranSong.

Variété iranienne des 60’s et 70’s

par nicolas filicic Email

Pendant l’été, un certain nombre d’albums du label Caltex Records ont fait leur apparition dans la boutique MP3 de Mondomix, notamment des compilations de variété iranienne des années 60, 70 (à venir ?) et 80. Caltex est un des labels américains qui, un peu comme Pars Video, diffusent la variété iranienne des années 60 et 70. C’est l’occasion de vous proposer quelques uns des tubes d’une époque où, en France, les Sheila, France Gall et autres Claude François étaient les stars des plateaux télé.

 

Ce répertoire englobe des centaines de chanteuses et de chanteurs dont certains ont enregistré plusieurs dizaine d’albums. La première place de ce palmarès revient probablement à Gougoush qui, aujourd’hui encore, remplit les plus grandes salles de concert dans le monde entier (sauf en France, où l’immigration iranienne récente est quasi inexistante) :

 

 

Mais lorsqu’elle fit ses débuts, l’époque était aux émissions de variété à la télévision. En France, nous avions Maritie et Gilbert Carpentier ; les Iraniens avaient Fereydoun Farokhzâd. Frère de la célèbre poétesse Forough Farokhzâd, il présenta pendant de longues années des émissions de variété pour la télévision iranienne avant d’être emprisonné (suite à la révolution de 1979) et de fuir le pays illégalement, pour finalement être  assassiné à Bonn en 1992. On le voit dans les images ci-dessous accueillant le chanteur Farâmarz Alsani. Excusez la qualité de la vidéo, toutes ces images remontent déjà à plus de 30 ans. Si cela vous intéresse, vous trouverez facilement sur internet et en bien meilleure qualité les ‘tubes’ de Farâmarz Aslani : Ageh yeh rooz, âhooye vahshi,…

 

 

Nous venons de mettre le doigt sur une composante qui me semble essentielle pour comprendre l’importance de la variété iranienne : le contexte politique. A partir de la révolution de 1979, toutes ces chansons ont été interdites. Seules avaient le droit de cité la musique classique et les musiques régionales, à condition qu’elles ne fussent pas chantées par des femmes seules. Même si ce n’est pas trop le sujet ici, signalons que ces interdictions soudaines ont entrainé un regain d’intérêt pour la musique classique, souvent symbolisé par la sortie du disque Gol-e sadbarg de Shahrâm Nâzeri en 1984. Pour être honnête, ce mouvement a probablement été bénéfique à la richesse et à la vivacité dont la musique classique iranienne fait preuve à ce jour…

 

Mais revenons-en à nos plateaux télé. L’enthousiasme qui perdure à ce jour chez de nombreux Iraniens (et même Tadjiks, Ouzbeks, Afghans,…) pour ces chansons des années 60 et 70 s’explique en partie par la nostalgie qu’elles évoquent : la nostalgie d’une époque révolue, balayée d’un revers de manche du jour au lendemain et jamais plus revenue. A cela vient s’ajouter le fait que, mutatis mutandis, cette perte subite a eu lieu à la fin des ‘Trente Glorieuses iraniennes’. Ce qui signifie que peu ont eu le temps de percevoir les dérives potentielles de cette culture de masse. Il en est resté une image presque immaculée qui a traversé les années.

 

La vie de la chanteuse Hâyedeh est une allégorie de cette ‘extinction’ qui affecta la variété iranienne (ou du moins, ce type de variété). Forcée de quitter l’Iran au sommet de sa gloire au moment de la révolution, elle connut des années d’exile difficiles et mourut aux Etats-Unis alors qu’elle n’avait pas cinquante ans. Voici deux chansons célèbres de Hayedeh.

 

Tout d’abord Soghâti (=cadeau/souvenir), une sorte de ‘que serais-je sans toi ?’ éploré :

 

 

Puis Gol-e Sangam, une chanson plus ancienne, devenue une sorte d’hymne :

 

 

Si cela vous intéresse, je vous conseille l’enregistrement de l’excellent concert ‘Hayedeh, live in Israel’ (elle y chante masti, shânehâyat,…). Vous pouvez écouter ce concert en ligne, sinon le DVD de ce concert, diffusé par Pars Video, est disponible à l’achat sur des sites américains.

 

Ces années qui précédèrent la révolution ont vu les créations de nombreux chanteurs et chanteuses plus ou moins éloignés des feux des projecteurs. On peut citer par exemple Farhâd Mehrad (ou tout simplement Farhad) et ses longues chansons à texte :

 

 

Si je me souviens bien, le générique de fin du film Un Instant de Liberté (2007, avec notamment Navid Akhavan et Behi Janati Ataii) est sur une autre chanson de Farhad, yek shab-e mahtâb.

 

Il n’était d’ailleurs pas le seul à chanter le clair de lune (qui se dit mahtâb en persan). Quatre garçons dans le vent, the Littles (!!) en faisaient autant. Ce morceau est extrait du disque Raks, Raks, Raks – un vinyl assez incroyable sorti il y a à peine deux ans regroupant des tubes iraniens des 60’s :

 

 

Il y avait aussi l’écrivain Shusha Guppy qui chantait des chansons populaires avec quelque chose de Joan Baez :

 

 

Mais revenons à Caltex Record pour un peu de solennité ! Les compilations de Caltex Record sur lesquelles nous avons ouvert cet article font aussi apparaître quelques artistes qu’il est plutôt surprenant de trouver dans ce registre plutôt léger, s’il en est. Il en va ainsi de la chanteuse Marzieh. Je ne m’étendrai pas sur Marzieh car je songe depuis longtemps à vous écrire quelque chose d’un peu substantiel sur cette chanteuse. Je vous laisse juste, au travers d’une chanson, juger de l’océan qui semble séparer Marzieh de Gougoush. Et pourtant…

 

Le substrat culturel multiethnique de l’Azerbaïdjan

par nicolas filicic Email

 

Juste devant notre maison s’élève la porte de Tsitsianachvili et là aussi du sang humain a coulé, beau et noble. Cela remonte à bien des années, à l’époque où notre pays, possession perse, devait verser un tribut au gouverneur de l’Azerbaïdjan [l’action se passe en 1806]. Le prince, alors général dans l’armée du tsar, assiégea notre cité, sur laquelle régnait Hassan Kuli khan. Ce dernier ouvrit les portes de la ville, fit entrer le prince et déclara qu’il se rendrait au grand tsar blanc. Le prince, accompagné de quelques officiers, pénétra dans la ville. On dressa une estrade sur la place derrière la porte, des bûchers brûlèrent, des bœufs y furent mis à rôtir. Le prince Tsitsianachvili, [Paul Tsitsianov] qui avait trop bu, posa sa tête fatiguée sur la poitrine de Hassan Kuli khan. Alors, mon ancêtre, Ibrahim khan Chirvanchir, tendit à son maître un grand poignard recourbé. Hassan Kuli khan prit l’arme et trancha lentement la gorge du prince. Le sang gicla sur ses vêtements, mais il continua jusqu’à ce que la tête du prince lui reste dans la main. La tête fut placée dans un sac avec du sel et mon ancêtre la porta au roi des rois à Téhéran. 

 

Kurban Saïd (Lev Nussimbaum), Ali et Nino, Nil éd. 2002, trad. De l’allemand par M.F. Demet

 

 

L’objectif de cet article est de tenter une approche de la musique d’Azerbaïdjan, de ses différents genres et de ses sources d’inspiration, en observant l’histoire du pays et des différents peuples qui s’y trouvent rassemblés. L’extrait littéraire ci-dessus fait état d’un pays ‘annexé’ à la Perse, cible d’assauts de l’Empire Russe, dont on sait qu’il parle une langue turque. Revenons 2500 ans plus tôt pour observer les origines de cette situation.

 

Le Sud de l’Azerbaïdjan, qui était au début du Ier millénaire av. JC vraisemblablement une partie de la Médie, fut intégré à l’Empire achéménide dès sa fondation, au VIème siècle av. JC. A cette époque, la culture dominante reposait sur le mazdéisme et la langue principale, l’azéri ancien, était une langue iranienne qui aurait en partie survécu dans les dialectes parlés par les Tates ou les Talyches. Après l’invasion d’Alexandre, la région se détacha rapidement de l’Empire séleucide et prit le nom d’Atropatène qui pourrait être à l’origine du nom d’Azerbaïdjan.  L’Atropatène correspond aujourd’hui aux deux provinces d’Azerbaïdjan qui appartiennent à l’Iran, c’est-à-dire au sud du fleuve Aras.

 

Quant au territoire de l’Azerbaïdjan actuel, situé approximativement entre le Grand et le Petit Caucase, il constituait naturellement, de par sa topographie, une zone de partage des empires. Ainsi, à l’instar de son voisin du Sud, l’Atropatène, ce territoire du Nord a été peuplé pour partie d’indo-européens du groupe iranien, mais il semble s’être trouvé exactement sur la ligne de partage entre les Mèdes et les Scythes. En effet, avant la fondation de l’Empire achéménide, les Mèdes se trouvaient plutôt au Sud du Fleuve Aras (Iran actuelle) et les Scythes plutôt au Nord du Grand Caucase (Fédération de Russie actuelle). Mais dès la fondation du Royaume Achéménide, la Médie (intégrée à la Perse) s’étendit jusqu’au Grand Caucase, atteignit la ville de Darband et repoussa les Scythes au Nord des Montagnes. Le territoire de l’Azerbaïdjan fut donc intégré à l’Empire achéménide, en maintenant toutefois sur son territoire certains peuples scythes comme les Alains, souvent présentés comme les ancêtres des Ossètes, indo-européens de langue indo-iranienne.

 

Plus tard, à la chute de l’Empire achéménide, le Royaume d’Arménie, jusqu’alors satrapie de l’empire achéménide, obtint son indépendance. Il connut une importante expansion, pour atteindre son apogée sous Tigrane II, au 1er siècle avant jésus Christ. La carte ci-dessous montre que toute la partie méridionale de l’Azerbaïdjan actuel, entre Aras et Kura, faisait alors partie de l’Arménie.

 

Source : S. BUTLER, the Atlas of Ancient and Classical Geography, 1907

 

Face à cette expansion, les tribus caucasiennes vivant dans le Grand Caucase et sur ses piémonts se sont unies. Les tribus vivant à proximité de la mer Caspienne ont formé l’Albanie Caucasienne (ou Aghbanie, correspondant plus ou moins au Arrān persan - mais n’ayant aucun rapport avec l’Albanie balkanique), un territoire bordé par le fleuve Kura au Sud, le Royaume d’Ibérie à l’Est, la mer Caspienne à l’Ouest et la ville de Darband au Nord. Ce territoire correspond aujourd’hui à la moitié Nord de l’Azerbaïdjan, y compris la péninsule d’Apchéron, et au Sud du Daghestan. On dit que l’Albanie caucasienne aurait rassemblé vingt-six tribus caucasiennes, parmi lesquels les Lezguins, les Darguins, les Avars, les Laks, etc., qui se sont rapidement fédérées sous un roi commun et furent christianisées au IVème siècle ap. JC, sous influence de l’Arménie. Le royaume adopta une langue unifiée, l’albanien. L’albanien était une langue caucasienne du groupe Lezguien qui possédait son propre alphabet qui n’a été découvert que très récemment.  Des documents écrits ont été retrouvés montrant des similitudes entre l’alphabet albanien et les alphabets géorgien et arménien, les deux alphabets chrétiens du Caucase à cette époque (pour en savoir plus, des documents sont disponibles en ligne).

 

L’Azerbaïdjan antique regroupe donc ces trois composantes : la composante irano-mazdéenne, la composante arménienne et la composante caucasienne. Attardons-nous un peu sur cette composante caucasienne que nous laisserons ensuite de côté pour reprendre le fil de l’histoire de l’Azerbaïdjan qui verra l’avènement des deux envahisseurs dont l’héritage est sûrement le plus visible dans l’Azerbaïdjan actuel : les Turcs et les Russes.

 

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Toutes les tribus caucasiennes regroupées dans l’Albanie du Caucase, possédaient leur propre langue qu’elles ont, pour la plupart, conservée jusqu’à ce jour (pour combien de temps encore ?). Les langues caucasiennes sont en générale des langues agglutinantes qui possèdent un très grand nombre de consonnes. Et, comme les enregistrements sonores sont souvent plus parlants que les signes de l’alphabet phonétique quand il s’agit de consonnes occlusive éjectives uvulaires, je vous propose cette intervention de Georges Charachidzé à propos du Oubykh, une de ces langues du Caucase dont le dernier locuteur est décédé il y a une dizaine d’années :

 

[si vous voulez voir cette vidéo, tapez Last Ubykh Lesson dans You Tube. Je ne peux pas l’insérer car l’adresse de la vidéo contient des caractères interdits par le blog…]

 

A la différence du Oubykh, de nombreuses langues sont encore actives et leur culture productive, par exemple la langue du peuple Avar, implanté au Daghestan mais aussi dans certaines vallées du Nord de l’Azerbaïdjan. Voici deux chansons accompagnées du ‘tambur’ traditionnel avar :

 

 

Je vous avoue que je ne comprends pas grand chose à la langue avar, cependant, outre deux-trois allusions religieuses, on entend bien prononcer le nom de Hadji Mourad. Ce caucasien, héros de la nouvelle éponyme de Tolstoï, s’est illustré au XIXème siècle dans la lutte contre les Russes mais aussi contre les imams mourides prônant la guerre sainte, et c’était justement un Avar.

 

On trouve sur la toile d'autres chansons traditionnelles en avar, par exemple Kak vy avarcy par Akabar Dzhamaludinov. J’ai trouvé cette chanson sur le site www.dagistan.net. Si vous êtes intéressés par la pop en langue caucasienne, ce site vous offre l’embarras du choix. Je vous conseille sur le sujet Fatima ou Marina Moustafaeva et la règle particulièrement absconse qui semble indiquer si pour telle ou telle chanson il convient de porter le voile ou d’exhiber une redoutable permanente dont le rayon de courbure des boucles semble corrélé à la hauteur des talons…

 

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Restons-en là sur les peuples caucasiens pour revenir à une vision d’ensemble de l’Azerbaïdjan. Le substrat multiethnique complexe que nous avons identifié poursuivit son développement en se modifiant pendant tout le règne des Sassanides. Au VIIème siècle de notre ère, l’hégire fut le premier d’une longue série de bouleversements qui touchèrent le Caucase. Le territoire de l’Azerbaïdjan actuel passa sous domination Abbasside et connut l’islamisation au même titre que la majeure partie de l’empire Sassanide. Puis, dès le XIème siècle, les tribus de Turcs Oghuz d’Asie Centrale converties à l’islam lors de leurs migrations vers le Sud-Ouest entrèrent dans le Caucase.

 

Il semble donc que le territoire de l’actuel Azerbaïdjan ait adopté une langue turque aux environs du XIème siècle. Par la suite, et jusqu’au XVIIIème l’Azerbaïdjan est resté dans l’empire perse dirigé essentiellement par des dynasties turcophones : Ghaznavides, Seldjouqides, Timourides, Safavides (sur les origines controversées et la langue des Safavides, l’article de Wikipédia est particulièrement riche de citations intéressantes) ce qui lui a permis de conserver l’usage d’une langue turque, devenue l’azéri moderne, bien que le persan, et dans une moindre mesure l’arabe, fussent encore très utilisés dans un certain nombre de domaines. Prenons par exemple le poète Nezâmi, né à Ganja (aujourd’hui Gəncə) au XIIème siècle, qui compte parmi les plus grands poètes de langue persane.

 

Venons-en à la dernière pièce du puzzle, s’il en est : au XVIIIème siècle, la Russie se mit à convoiter [en réalité, à la suite des actions menées auparavant, notamment par Ivan IV] le Caucase et Pierre le Grand y envoya les premières expéditions qui aboutirent, un siècle plus tard, à la signature du Traité de Golestân (12 octobre 1813). Par ce traité, la Russie se voyait attribuer tout le Caucase du Nord, y compris le Daghestan et une partie de l’Azerbaïdjan. Cette situation fut entérinée en 1828 par le Traité de Torkmantchaï qui ajoutait aux possessions russes la totalité du Sud Caucase jusqu’au fleuve Aras, formant jusqu’à ce jour la frontière entre Azerbaïdjan et Iran (pour toutes ces questions, je vous conseille Les frontières du Nord de l’Iran de Mohammad Mokri édité par la fabuleuse maison Geuthner en 2004).

 

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Je ne suis pas historien et me trompe peut-être (et dans ce cas, je vous invite à m’en faire part), mais il me semble que, au vu de ce que nous avons identifié ci-dessus, en dépit de la proximité géographique et de l’apparente proximité linguistique, les liens historiques de l’Azerbaïdjan avec l’Empire ottoman furent extrêmement ténus. L’Azerbaïdjan a été en partie occupé par les Ottomans à la fin du XVIème siècle (avant que Shah Abbas Ier ne reprennent le contrôle du territoire), il a apparemment subi quelques incursions ottomanes au XVIIIème siècle lors de la désagrégation de l’Empire safavide (mais à cette période, l’Empire ottoman était déjà en nette régression du côté oriental), mais il ne fut ni une possession réelle et durable de l’Empire ottoman, ni un berceau historique des tribus nomades turciques (territoire des Göktürks).

 

Pour en revenir à la musique, ceci expliquerait la présentation que fait Jean During des musiques azéries dans le livret d’un disque d’Alim Qasimov : « Beaucoup d’éléments de la musique azéri se retrouvent dans la musique persane, et, d’une manière générale, de l’avis des Azéris eux-mêmes, elle se rattache à cette grande famille, et non au monde turc ou centre-asiatique. La plupart des mélodies et des modes ont des noms persans et sont connus sous des formes similaires ou assez proches en Iran. Bien entendu, en dehors de son style propre, le Mugham possède des traits spécifiques uniques, tout particulièrement en ce qui concerne les intervalles et les modes. »

 

Concernant le style propre du mugham, j’ai retrouvé en écrivant cet article une vidéo que j’écoutais souvent il y a quelques années et que j’avais un peu perdue. C’est un documentaire sur le mugham en 6 parties. En voici la première partie qui est intéressante parcequ’elle met en scène, dans un style très pastoral, un mugham ‘dialogué’. On a l’habitude d’entendre des chanteurs de mugham seuls ou éventuellement en duo dans le cas d’Alim Qasimov avec sa fille, Ferghana. Mais Alim Qasimov et Ferghana Qasimova se complètent plus qu’ils ne dialoguent (voir par exemple vidéo dans Pas de week-end prolongé mais un programme chargé!). En revanche, dans la vidéo ci-dessous, on a probablement une sorte de Jeu de Robin et Marion (« - Eh Robechon, l’heure va. Viens à moi, s’iront jouer… ; - Eh Marion, l’heure va. Je viens à toi… ») dans lequel les personnages se répondent :

 

 

Pour conclure cet article plutôt long, je propose de ne pas parler des Ashiq (ou Ashugh) qui mériteront bien un post spécifique un jour ou l’autre, mais de présenter deux morceaux azéris très différents qui me semblent très proches de certains types de musique que l’on peut trouver en Iran.


Le premier morceau est un très beau chant tiré de l’anthologie du label Melodia sur la musique d’Azerbaidjan. Il y a des petites erreurs dans la numérotation des morceaux du cd, mais il s’agit probablement du Shur Tasnifi chanté par A. 
Mamedov accompagné par les musiciens de l’ensemble Khamaum :

 

 

Je trouve ce morceau très proche du chant katouli du Mazanderan (province du Nord de l’Iran, elle aussi sur les rives de la mer Caspienne) :

 

 

Enfin, pour finir sur une note plus joyeuse (quoique…), voici une chanson de la chanteuse azérie Şövkət Ələkbərova :

 

 

Je pense que cette mélodie aurait également sa place dans une chanson iranienne. En entendant cette chanson, je pense par exemple à la chanson populaire iranienne (probablement d’origine lore) Dokhtar-e Boyer Ahmadi :

 

 

La finalité de ce blog n’est pas de tirer des conclusions, encore moins d’échafauder des théories en l’absence de réelles recherches universitaires ou ethnographiques. On peut néanmoins admirer la formidable diversité musicale (et donc culturelle) préservée dans un petit pays si souvent absorbé par des grands empires dont certains ont procédé à de réelles mises à sac du patrimoine culturel.

 

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