Musique au caravansérail

Par Nicolas Filicic

Catégorie: Non catégorisé

Shahkilid : Sésame de la musique persane instrumentale

par nicolas filicic Email

C’est avec un grand plaisir que nous accueillons la sortie de Nedâ-ye Âsemâni, le premier disque du groupe Shâkilid (persan شاهکلید : sésame, « reine des clefs »). Shâkilid est le fruit d’une longue collaboration entre Dâdmehr (tombak, daf) et Shahrâm Mir Jalâli (târ, ‘oud), qui dure depuis plus de vingt ans. Pour Nedâ-ye Âsemâni, ils se sont entourés de Davoud Varzideh au ney et Sébastien Walnier, jeune violoncelliste belge, et livrent un très bel album issu de cette fantastique tradition d’improvisation sur la base d’un répertoire canonique, le radif. Outre le renouvellement constant qu’elle entraîne, cette technique à la propriété d’insuffler à la musique une sorte de tension dramatique.

Signalons également que ce disque est l'une des premières productions de Muziek Publique, une salle de concert située Porte de Namur à Bruxelles qui offre une excellente programmation de musique du monde  et propose des cours de nombreux instruments allant du tombak à l’accordéon et de la cornemuse à la kora! Shâhkilid s’est déjà produit dans cette salle il y a trois ans et les photos du concert sont en ligne.

Diversité de la musique Afghane

par nicolas filicic Email

 

Nous savons que l’Afghanistan est un grand pays, riche de peuples aux langues et traditions différentes. Les frontières du pays, modifiées de manière parfois arbitraires au cours de l’histoire  (je pense notamment à la ligne Durand, mais aussi à la frontière Nord qui n’a pas toujours suivi le cours de l’Amou-Daria comme c’est le cas aujourd’hui), expliquent les liens culturels privilégiés que l’Afghanistan entretient avec certains de ses voisins. Cette diversité et ces influences multiples se reflètent dans la musique du pays, ce dont je vous propose un aperçu au travers de deux exemples : Bia ke berim be Mazar une chanson populaire du Nord et l’Attan, une danse traditionnelle du Sud du pays.


Biā ke berim ba mazār, raconte l’histoire de deux amoureux sous le règne des Timourides. Le jeune Mollâ Mamad Jân était étudiant dans une madrase de Hérat et un jour, assis près d’une source, il rencontra la belle Âyeshe qui lui plut immédiatement. Les deux jeunes gens prirent l’habitude de se voir près de la source, jusqu’au jour où le père d’Âyeshe apprit la relation de sa fille avec le jeune Mamad. Il retint alors sa fille captive pendant de nombreuses semaines durant lesquelles la séparation de sa bien-aimée fit perdre à Mamad le goût de l’étude. Un jour, échappant à la vigilance de son père, Âyeshe se rendit près de la source et se mit à chanter ce couplet dans lequel elle appelle son ami et l’invite à partir à Mazar-e Sharif pour y fêter le Nouvel An, y voir les tulipes en fleur (le nouvel an persan ayant lieu le 21 mars) et peut-être même s’y marier :

 

 

بیا که بریم به مزار ملا ممد جان
سیل گل لاله زار وا وا دلبر جان

Biā ke berim ba mazār mollā mamad jān

Seyle gole lāle zār wā wā delbar jān

 

 

Au même instant, la caravane de Mir Ali Shir Navâii passait devant la source. Celui-ci, touché par la beauté du chant d’Âyeshe, fit immédiatement arrêter son cortège. Après s’être enquis des raisons du chagrin de la jeune fille, il décida d’intercéder auprès du père chez qui il se rendit le lendemain, richement vêtu pour procéder à la khâstegâri, à la demande en mariage en bonne et due forme. Le père, impressionné par l’importance du visiteur, accepta sa requête. Les deux amis purent ainsi prendre la route de Mazâr-e Sharif (pars avec ton ami, lui qui est venu à toi / Belle fleur de printemps, ton admirateur est là / Belle fille aux yeux clairs, ton ami fidèle t’attend) :

 

برو با یار بگو یار تو آمد
گل نرگس خریدار تو آمد

Boro bā yār begou yāre to āmad

Gole narges kharidāre to āmad

 

برو با یار بگو چشم تو روشن

همان یار وفادار تو آمد

Boro bā yār begou cheshme to rowshan

Hamān yāre wafādāre to āmad

 

A l’occasion du nouvel an, la rédaction persane de la BBC a mis bout à bout différentes versions de la chanson, ainsi que d’autres chansons évoquant Mazâr-e sharif et ses fleurs, que vous pouvez écouter ci-dessous (à vrai dire, je ne sais pas pour combien de temps). Les paroles de la chanson, qui peuvent changer d’une version à l’autre, sont en dari. Elle est chantée alternativement par des hommes et par des femmes et l’on note également la variété des musiques qui les accompagnent, se rapprochant parfois plus d’une tradition ou d’une autre.

 

 

 

 

L’autre tradition que je voulais vous présenter est la dance Attan. Il s’agit cette fois plutôt d’une tradition pachtoune. Question prononciation, le mot s’écrit اتڼ en pachtou, avec un -n- rétroflexe en final, équivalent du -n- () hindi que l’on trouve dans des mots comme Krishna, Brahman, etc. L’origine et la signification de cette dance font quelque peu polémique, les uns prétendant qu’il s’agit d’une dance de joie autour du feu relevant d’une tradition zoroastrienne, d’autre qu’il s’agit d’un héritage des danses pyrrhiques grecques qu’Alexandre aurait apporté dans ses bagages. Je ne suis pas en mesure pour l’heure de vous en dire plus, mais une chose est sûre, c’est une tradition ancienne, déjà attestée pendant la période Moghole.

 

 

 

L’instrument essentiel qui accompagne cette danse est un gros tambour appelé dhol (ډهول en pachtou, ढोल en hindi – encore une rétroflexe !) dont l’usage est largement répandu dans tout le subcontinent indien. La musique et les chants sont très répétitifs avec une tendance à l’accélération. Cette danse, pratiquée par les hommes comme par les femmes, peut durer très longtemps, accompagnée rotations du corps, de mouvements de la tête et des cheveux, de génuflexions ; elle se termine, semble-t-il, dans une sorte d’ivresse ou d’étourdissement. Ce n’est pas sans rappeler la danse des derviches et leurs samâ’.

 

Je vous propose deux autres exemples d’attan que l’on trouve sur You Tube, parmi des dizaines d’autres enregistrements de fêtes de villages réalisés avec les moyens du bord. Le premier est chanté par 4 chanteurs afghans célèbres (notamment Zarsanga qui ouvre la chanson, grande dame de la chanson pachtoune) rassemblés ici pour chanter l’unité du pays :

 

 

 

Le second est un clip de Farhad Darya, chanteur afghan qui a quitté le pays depuis bien longtemps, est passé par la France puis est parti s’installer aux Etats-Unis. Je ne sais pas si sa musique en général est très intéressante, mais en 2003, il nous a livré un album très intéressant, Salaam Afghanistan, pour lequel il est retourné en Afghanistan filmer dans des décors naturels, avec des villageois comme figurants. Cet album comporte des chansons en dari et en pachtou et l’une d’entre elles, Bâbu lâl, s’avère être un Attan :

 

Мелодия (Mélodia) à travers les époques et les clivages politiques

par nicolas filicic Email

 

-          А вы долго были в Чечне?

-          Да, я лет десять стоял там в крепости с ротою, у Каменного  Брода,  - знаете? […]

-          Как же у них празднуют свадьбу? - спросил я штабс-капитана.

-        Да обыкновенно. Сначала мулла прочитает им что-то  из  Корана;  потом дарят молодых и всех их родственников, едят,  пьют  бузу;  потом  начинается джигитовка, и всегда один  какой-нибудь  оборвыш,  засаленный,  на  скверной хромой лошаденке, ломается,  паясничает,  смешит  честную  компанию;  потом,когда смеркнется, в кунацкой  начинается,  по-нашему  сказать,  бал.  Бедный старичишка бренчит на трехструнной... забыл,  как  по-ихнему  ну,  да  вроде нашей балалайки. Девки и молодые ребята становятся в две шеренги одна против другой, хлопают в ладоши и поют. Вот выходит одна девка и  один  мужчина  на середину и начинают говорить  друг  другу  стихи  нараспев,  что  попало,  а остальные подхватывают хором.

 

-          Et vous êtes restés longtemps en Tchétchénie ?

-         Oui, j’y ai passé une dizaine d’années, dans la forteresse de Kamenni Brod, vous connaissez ? [ …]

-          Et comment fêtent-ils les mariages ?, demandai-je au capitaine.

-          En général, le mollâ commence par leur réciter deux-trois sourates, on offre des cadeaux aux jeunes mariés et à tous leurs proches, on festoie, on boit de la bouza. Puis vient la djigitovka : on a toujours le droit à un cavalier loqueteux et sale monté sur un vilain cheval boiteux qui pavoise en faisant le pitre pour amuser la galerie. Ensuite, sur le soir, commence ce qu’on appellerait, nous, un bal. Un petit vieux fait grincer son … ah, j’ai oublié comment ils appellent ça – enfin, une sorte d’instrument à trois cordes un peu dans le genre de notre balalaïka. Les filles et les garçons forment deux rangs face à face, frappent dans les mains et chantent. Alors, une fille et un garçon s’avancent, se chantent quelques vers, comme ça leur vient, et les autres reprennent en chœur.

 

M. Y. Lermontov, Un héros de notre temps (1840)

 

 

Le label russe Мелодия vient de sortir une collection consacrée à la musique régionale de la Russie et des anciennes républiques soviétiques. Ce n’est pas la première fois que ce label, qui a survécu à la chute de l’URSS, réalise de telles productions. Je pense notamment à une superbe collection de disques vinyles parue avant 1991 qui s’appelait (le tout en français !) Anthologie de la musique instrumentale et vocale des peuples de l’URSS.

 

Ce label, fondé en 1964, disposait de studios d’enregistrement à Almaty, Vilnius, Saint-Pétersbourg, Moscou, Riga, Tallin, Tachkent, Tbilissi, Kiev et Erevan ce qui lui a permis de collecter quantité d’enregistrements des différentes républiques soviétique. En pleine ère brejnévienne, à une époque ou le Kazakhstan enterrait ses kyl-kobyz pour que le gouvernement ne les trouve pas (Je tiens cela de Raushan Orazbaeva), où les Tadjiks n’avaient pas le droit de fêter Norouz (bonne année iranienne à tous, au passage !) et où le gouvernement soviétique tentait d’instaurer son idéologie en Afghanistan, la part accordée aux traditions musicales non russophones par ce label gouvernemental ne cesse de m’étonner.

 

Je vous conseille tout particulièrement le volume sur les musiques Tchétchènes qui nous fait découvrir une très belle tradition musicale dont la diffusion, probablement marginale de par le passé, fut complètement inexistante au cours des vingt dernières années marquées par les coups d’état et les guerre en Tchétchénie. Vous pourrez vous faire votre propre idée sur le detchig-pondur, cet instrument à trois cordes dont Maxime Maximytch a oublié le nom dans l’extrait ci-dessus, ainsi que sur les chants en forme de dialogue qui lui semblent si puérils !

 

Un autre disque de musique tchétchène est disponible sur la boutique mp3 Mondomix : Songs of Defiance.

Kailash Kher & Kailasa – Yatra

par nicolas filicic Email

Le dernier disque de Kailash Kher et de son groupe Kailasa, Yatra, connaît une large diffusion à l’international : distribution chez de nombreux disquaires et passage en Séléction FIP pour un album au packaging soigné et au livret didactique. C’est une première pour cet artiste, connu jusque alors essentiellement du seul public indien et dont les disques étaient distribués dans les magasins vendant les films de Bollywood. L’album est en libre écoute sur le net et ce serait dommage de vous en priver :

http://kailashkher.bandcamp.com/album/yatra-nomadic-souls



 

Les chansons sont un joyeux mélange entre musique régionale indienne, inspiration qawwali, pop occidentale et j’oserai même dire folklore celtique (je trouve que le rawan hatta sur Kaise main kahoon a quelque chose de très gaélique !). La superposition des influences et la variété des compositions nous offrent un album que l’on écoute et réécoute avec grand plaisir.

 

Plusieurs textes intègrent les vers de vieux poèmes soufis. Ainsi, Touriya, Touriya est composé sur la base de 3 aphorismes de Baba Farid Ganjshakar. Pour ceux d’entre vous que cela intéresse, voici les trois aphorismes en urdu (source : http://www.apnaorg.com/poetry/farid/fdfront.html) et une translittération très légèrement modernisée en alphabet devanâgarî :


 

 
L’album Yatra  est disponible dans la boutique mp3 Mondomix

 

Mohsen Namjoo – Un autre chat persan ?

par nicolas filicic Email

 La pop iranienne est très à la mode ces derniers temps, notamment grâce au film de Bahman Ghobadi Les Chats Persans (کسی از گربه های ایرانی خبر نداره) et j’inaugure ce blog dans la même veine, en vous parlant d’un jeune musicien iranien underground. Je surfe sur la vague, me direz-vous ! Peut-être… 
 

Pourtant, le film de Bahman Ghobadi, pour intéressant qu’il soit, ne couvre qu’une petite partie de la création musicale iranienne actuelle. La soif de modernité des citadins iraniens alliée au profond attachement qu’ils vouent à leur culture ancienne, la ligne extrêmement dure du gouvernement iranien envers la création artistique et la culture, ainsi que l’importance et la variété de l’émigration iranienne (grande variété de motifs, groupes sociaux, destinations, époques) ont conduit à un magma culturel aux propriétés complexes dont le film tente de saisir un instantané. Les Chats Persans apparaissent comme une sorte de vidéoclip effréné, mettant en scène en majorité de très jeunes musiciens qui se débattent pour pouvoir jouer, répéter ou monter un groupe dans une ville bouillonnante, comme la décrit le rappeur Hichkas :
 
Issu d’un environnement culturel en réalité très différent, Mohsen Namjoo naquit en 1354 (année musulmane solaire persane : esfand 1354, c’est l’hiver 1976 !) à Torbat-e Jâm, une petite ville aux confins orientaux de l’Iran, à quelques 50 km des frontières Afghane et Turkmène. Il suivit des études de musique académiques à Mashhad puis à Téhéran : radif vocal, sétâr,…
 
Mohsen Namjoo et son sétâr

En 2007, il sortit un premier album officiel, Toranj, qui put finalement être distribué en Iran au terme d’un processus d’autorisation émaillé de quelques incidents. Ce disque révéla au grand jour une voix et d’une technique vocale exceptionnelles au service d’une grande inventivité. C’est qu’à l’instar de la musique classique européenne, ou de la musique classique indienne, la prise de libertés dans l’utilisation des techniques n’est guère encouragée par le milieu académique, à la fois pour défendre la qualité de la musique mais aussi, dans ce contexte précis, pour des raisons politiques. En cela, la liberté prise par Mohsen Namjoo dans le traitement du répertoire classique est tout à fait remarquable.
 
L’analyse des textes et inspirations pour les morceaux de Toranj montre le souhait de créer une œuvre hybride nourrie de tradition persane et de culture populaire occidentale moderne. Les textes des grands poètes des époques Seldjouqide et Mongole (Hâfez, Bâbâ Tâher, Khâjou Kermâni, Attâr, Rumi) chantés par Namjoo sont ainsi projetés dans un monde en mouvement. La dizaine de musiciens, qu’ils usent de (gui)tares ou de (sé)târs, de batteries ou de dafs, créent une musique plein de nuances, intégrant de manière plus ou moins évidente des phrases de musiciens américains de la deuxième moitié du XXème siècle comme L. Cohen, J.L. Hooker ou S.R. Vaughan. L’album s’ouvre sur un long morceau à l’atmosphère psychédélique qui donne son nom à l’album – Toranj :
 

Après la réalisation de ce premier album, Mohsen Namjoo quitta l’Iran. Il partit étudier 4 mois au conservatoire de Rotterdam, puis à Vienne. Durant cette période, il enregistra quelques disques et singles diffusés de manière inégale, avant de sortir cet hiver un album intitulé OY (آخ, en persan). Ce disque, enregistré et produit en Italie, marque un tournant dans la carrière de Mohsen Namjoo car il s’agit de son premier disque engagé politiquement (et pas qu’un peu !). Tout cela a commencé à la fin de l’été 2008 par une condamnation prononcée à son encontre par les tribunaux islamiques iraniens pour avoir récité « des versets du coran d’une manière humiliante, offensante et en musique ». En effet, Mohsen glisse dans les paroles de la chanson Gis (chevelure de femme), un verset de la sourate al-‘imran :
 
 
Cette condamnation qui le force à rester hors d’Iran, à laquelle viennent s’ajouter les événements politiques iraniens de l’été 2009, changent complètement son discours par rapport au régime en place en Iran. Dans une interview qu’il accorde en septembre 2007, lorsqu’on l’interroge sur la question de la censure par rapport à la sortie de Toranj, il répond : « Je me dis [toujours], Mohsen Namjoo, tu es citoyen d’une nation et tu dois en respecter les règles » (http://shahrvandemroz.blogfa.com/post-482.aspx, en persan). Aujourd’hui, dans son album OY, en collaboration avec l’actrice Golshifteh Farahani, il brise violemment les interdits de la république islamique, en décrivant par exemple une relation sexuelle dans Binazir ou en adressant un poème satirique au Guide Suprême dans Gladiators – the beautiful faqih. Ce poème remet en cause la légitimité du guide suprême en présentant de manière extrêmement connotée et provocatrice la relation que le guide entretient avec Dieu. En version footage, cela donne :
 
Cet album est excellent, encore une fois polymorphe, et très abouti dans ses musiques et dans ses textes. Mais ceux d’entre vous qui ont regardé le clip ci-dessus en ont saisi le principal problème : les morceaux comme Binazir ou Gladiator risquent de susciter peu d’intérêt hors des milieux persanophones. Je vous conseille dans ce cas les morceaux Hamash ou Shams. Ce dernier est de nouveau une adaptation namdjouènne du Coran : il remet ça, le bougre !
 

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