La Yuma : coup de poing, coup de coeur

C’est l’histoire de Yuma, jeune boxeuse d’un quartier pauvre de Managua... Premier long-métrage produit au Nicaragua depuis vingt ans, le film de Florence Jaugey boxe les visions sensationnalistes en donnant une voix (juste) et des visages (divers) à la jeunesse nicaraguayenne. Sur les écrans français le 29 septembre.
Par Réjane Ereau
Ça s’appelle une bonne surprise. Une belle, simple et jolie surprise. L’affiche - le visage d’une jeune femme au regard franc et malicieux - nous avait attiré l’œil. Le pitch a titillé notre curiosité : le premier long-métrage produit au Nicaragua depuis vingt ans, l’histoire d’une boxeuse des quartiers pauvres de Managua. Les gangs traînent, les parents ne sont pas à la hauteur ; Yuma s’en sort par l’énergie du ring, le soutien de ses entraineurs, l’amitié d’un homo, l’amour de ses petits frère et sœur… Et celui d’Ernesto, un étudiant en journalisme, venu de l’autre côté de la ville – et de la frontière sociale.
Le genre de film qui aurait pu tomber dans la caricature exotique ou misérabiliste si la réalisatrice, installée au Nicaragua depuis vingt ans, n’y avait pas déjà tourné plusieurs documentaires. « J’ai beaucoup filmé dans les quartiers, les prisons, les commissariats, les provinces reculées, explique Florence Jaugey. Tout ce qui se passe dans le film est vrai. Je l’ai vu, entendu, partagé ou vécu lors des nombreux tournages que j’ai effectués et qui m’ont permis de connaître la réalité des gens ordinaires. J’ai tissé mon histoire autour de toutes ces anecdotes et moments de vie qui m’ont été confiés et qui reflètent la lutte quotidienne des Nicaraguayens pour des jours meilleurs. »
Avec l’envie, dès le départ, de faire un film contemporain, dans lequel la jeunesse du pays puisse se sentir représentée. « J’ai lu dans un article que 70% des jeunes Nicaraguayens auraient préféré naître dans un autre pays, commente Florence. Cela m’a paru la conséquence d’une perte profonde d’identité. Les images et les histoires reçues ici sont importées et véhiculent des modèles de vie et des valeurs différentes, principalement nord-américaines. Aucune production nationale, aucun film de cinéma ou de télévision exprimant les préoccupations, la façon d’être, de penser et de s’exprimer des Nicaraguayens n’ont été tournés depuis plus de vingt ans. Il était important de leur redonner un visage et une voix. »
Le public nicaraguayen ne s’y est pas trompé : il a fait un triomphe au film, qui a battu en mai derniers tous les blockbusters américains ! Doté d’une bande son « al dente », mélange de morceaux originaux composés par un musicien mexicain et titres de rap, de reggaeton et de rock métal issus de groupes nicaraguayens, La Yuma est une tranche de vie profondément ancrée dans le Nicaragua d’aujourd’hui,« dont on ne connaît pas le visage, précise Florence : car passé les guerres, les catastrophes climatiques et les révolutions, on a tendance à oublier que des milliers de personnes vivent là ! » Bon gré mal gré, aussi humains qu’ailleurs… « Ce film met en valeur l’énergie positive qui caractérisent le comportement des Nicaraguayens. La force, la détermination et la débrouille de Yuma reflètent l’attitude de son peuple face à l’adversité. Il y a chez les gens à la fois une certaine résignation et une philosophie du carpe diem qui fait qu’ils ne se rendent pas et ne se considèrent pas comme des victimes. Ils voient toujours le bon côté des choses. Demain est un autre jour… En comparaison, je trouve les Français bien râleurs, bloqués sur des principes et peu pragmatiques ! »
De coups de grisou en coups de cœur, de coups de poing en coups de main, un film à l’image de son héroïne, dur et tendre, simple, sensible, humain, qui ne demande qu’à épanouir (et faire respecter) sa personnalité, à vivre, à s’ouvrir au monde... « La difficulté de la jeunesse à trouver une place dans la société est universelle, conclut Florence. Surtout chez celle des quartiers défavorisés ou difficiles. La lutte de Yuma contre les pesanteurs de son environnement est proche de celle de beaucoup de jeunes femmes dans le monde. J'ai été surprise de voir à quel point beaucoup d’entre elles se sentent concernées par le personnage. Je veux que les gens sortent du film avec la pêche, l'envie de se battre, de vivre et de s'en sortir. Il me paraissait important, pour une fois qu'il s'agit d'eux, de véhiculer une image positive des Nicaraguayens. Je crois qu'ils en sont très fiers. »SECRETS DE TOURNAGE
Dix ans de débrouille« Le montage financier m'a pris dix ans, explique la réalisatrice Florence Jaugey. J'ai postulé à tous les fonds internationaux d'aide au cinéma et ai monté une coproduction ave le Mexique, l'Espagne et la France. Nous avons pu obtenir ainsi l'argent pour le tournage et la post-production. Au Nicaragua, on a reçu l'aide d'entreprises privées sous forme d'apports en produits (boissons, nourriture) et en fonds. On a également reçu la contribution d'institutions comme la Police nationale qui a assuré gratuitement notre sécurité sur le tournage et fourni les véhicules et les officiers qui jouent leur propre rôle. L'Armée a également contribué ave des figurants, des vivres, du combustible. Au Nicaragua, il n'y a pas d'Institut du cinéma, ni de Fonds de soutien à la production, ni de loi sur la cinématographie, donc aucune possibilité de recevoir un appui de l'Etat. Le film a été porté par l'enthousiasme de l'équipe, et de tous ceux qui de près ou de loin ont participé au tournage, et fait l'impossible pour qu'enfin un film nicaraguayen voit le jour.»
Acteurs de tous horizons « Il y a trop peu d’acteurs au Nicaragua pour un casting aussi nombreux. Nous avons eu recours aux talents de quelques acteurs confirmés ou amateurs et de danseurs professionnels qui avaient le profil du rôle, mais aussi aux talents naturels. Beaucoup de personnes jouent leur propre rôle : policiers, gens du cirque, entraineurs de boxe. Il y a aussi des jeunes, membres de gangs en voie de réinsertion. Ce mélange d’expériences vécues et professionnelles a été bénéfique. Tous apprenaient les uns et des autres avec un grand respect et une vraie curiosité.»Le premier rôle d'Alma Blanco « La jeune femme qui incarne Yuma est danseuse professionnelle. Bien sûr, ça l’a aidé à la préparation physique du rôle et à l’apprentissage de la boxe, mais elle a aussi un talent fabuleux. Je l’avais reprérée sur le casting du film de Ken Loach "Carl’ song". Elle était simple figurante, mais le potentiel était là. J’ai écrit le rôle en pensant à elle. J'espère qu'elle pourra continuer dans cette voie, elle le mérite. »



30.09.10 11:45:17,