Dans les pas des cangaceiros...
Nous vous proposons sur l'histgeobox une plongée dans l'univers des cangaceiros brésiliens qui écumèrent et tinrent en coupe réglée le sertão dans la deuxième moitié du XIXème siècle et le premier tiers du suivant. Ces bandes aux moeurs violentes, dirigées par des chefs charismatiques se développent dans un milieu naturel et économique très contraignants. Très tôt, ils fascinent et suscitent l'intérêt des artistes dont les oeuvres contribuent à élever certains meneurs au rang de mythe (à l'instar de Lampião).
En complément de notre présentation de l'hymne des cangaceiros sur l'histgeobox, nous vous proposons ici une sélection de livre, films, musiques... ayant pour thème central les bandits nordestins.
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* L'aura dont jouit longtemps après sa mort Lampião auprès des populations brésiliennes s'explique en partie par l'image qu'en a donné le littérature de colportage. Cette "literatura de cordel" (cordel signifie corde en portugais), très populaire dans le Nordeste, doit son nom à la corde que tendait entre deux bâtons les marchands ambulants les jours de foire afin d'y suspendre les livrets (folhetos, imprimés sur du papier bon marché).

Apparu au XIXème siècle, le cordel s'inspire à l'origine des récits de chevalerie des troubadours du Moyen Age. Progressivement, les folhetos prennent pour thème l'actualité locale ou nationale. Aussi, dès les années 1930, Lampião y est dépeint sous les traits d'un personnage courageux, aux pouvoirs quasi-surnaturels, immunisé contre les balles de la police. Son épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampião en Enfer:
« Le garde s’en alla et dit à Satan dans le grand salon:
- Excellence je vous avertis que Lampião arrive à l’instant et veut absolument rentrer, alors je viens vous demander si je dois lui ouvrir ou non.
- Pas question ! – répondit Satan : va-t-en lui dire qu’il s’en aille, il ne vient que la canaille, je suis poursuivi par la poisse et finis par avoir envie de mettre plus de la moitié de ceux qui sont ici dehors. Ce Lampião est un scélérat, voleur qui ne respecte rien et ne vient que pour porter tort au bon renom de mon domaine. Et moi je ne vais pas chercher le bâton pour me faire battre si je n’y suis pas obligé. »
[Extrait de L’Arrivée de Lampião en enfer. Texte de José Pacheco, traduit par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos dans "La littérature de Cordel au Brésil", éditions L’Harmattan, 1997.]
Si le cordel n'a pas totalement disparu aujourd'hui, il n'a toutefois plus le même succès qu'auparavant.
* Des romans et un essai.

- Eric Hobsbawm: "Les bandits". Le livre est en accès libre sur le Web (merci aux éditions Zones).
Très tôt Hobsbawm se passionne pour les rebelles qui défendent la cause des opprimés ou en tout cas refusent le sort, soumis, qui leur est promis. Dans "les bandits" (1969), l'historien britannique s'intéreesse à la figure du bandit social, « un paysan hors la loi que le seigneur et l'État considèrent comme un criminel, mais qui demeure à l'intérieur de la société paysanne, laquelle voit en lui un héros, un champion, un vengeur, un justicier, peut-être même un libérateur ». L'auteur mulitplie les éclairages comparatifs de banditisme social à travers le monde (bandits sardes, haïdouks, cangaceiros...). Le très grand intérêt de l'ouvrage, réside surtout dans l'analyse du banditisme "comme pratique et comme mythe, symbole de résistance et figure de ralliement."
L'ouvrage s'est imposé comme un classique (voir le compte rendu qu'en donne le magasine L'Histoire).
- Jean-Marie Blas de Roblès évoque fugacement dans son roman: "Là où les tigres sont chez eux."
Extraits:
"Nelson connaissait tout de l’histoire du cangaço et de ces hommes qu’on appelait cangaceiros, parce qu’ils portaient leur fusil sur l’échine comme les boeufs attelés portent le joug, le cangalho. Ceux-là s’étaient refusés à subir la cangue des opprimés pour vivre la vie libre du Sertão, et si leur winchester pesait sur leurs épaules, du moins était-ce pour la bonne cause, celle de la justice. Passionné par la figure de Lampião, comme tous les gosses du Nordeste, Nelson s’était efforcé de rassembler quelques documents relatifs à ce Robin des Bois des latifundia.
Dans sa tanière, à la favela de Pirambú, nombre de photos découpées dans Manchete ou dans Veja tapissaient les murs de tôle et de contreplaqué. On y voyait Lampião sous toutes les coutures et à tous les âges de sa carrière, mais aussi Maria Bonita, sa compagne d’aventures, et ses principaux lieutenants : Chico Pereira, Antônio Porcino, José Saturnino, Jararaca… autant de personnages dont Nelson savait par coeur les exploits, de saints martyrs dont il invoquait souvent la protection."
- Mario Vargas Llosa: "La guerre de la fin du monde", 1981, Folio Gallimard.
Avec son 8ème roman, l'auteur péruvien propose un récit très documenté et puissant sur l'expérience messianique de Canudos.
Parcourant les villages du Sertao, Antonio Conselheiro, un des nombreux béats qui sillonne la région, adopte des allures de prophète. Il répare les chapelles, nettoie les cimetières et fustige dans des prêches enflammés la République et la modernité (il rejette le mariage civil, les mesures laïques adoptées par le régime, le nouveau système de poids et mesures...). Ses harangues et son ascétisme en imposent aux dépossédés du Nordeste qui décident de le suivre. C'est cette petite bande qui décide de bâtir à Canudos une nouvelle Jérusalem.
L'afflux de nouveaux adeptes inquiètent les autorités provinciales puis fédérales, d'autant que Conselheiro s'est mis à brûler les avis d'imposition placardés sur les places des villages traversés. Dans ces conditions, la jeune République décide d'écraser le mouvement, mais il ne faudra pas moins de quatre expéditions pour venir à bout de la citadelle de terre battue.
La guerre de la fin du monde est un prodigieux roman, offrant une description saisissante de la société nordestine. Après avoir dressé les portraits savoureux des disciples de Conselheiro (vaqueiros anonymes, orphelins, cangaceiros repentis, prostituées...), il relate avec méticulosité la genèse, l'ascension et la destruction de Canudos. L'auteur alterne les récits parrallèles adoptant tour à tour des points de vue antinomyques (les insurgés, les militaires, un journaliste chargé de couvrir l'évènement). Ce dernier ressemble à s'y méprendre à Euclides da Cunha, principale source d'inspiration de Vargas Llosa et auteur d'un des classique des la littérature brésilienne, "Hautes Terres".

- Euclides da Cunha: "Hautes terres", (voir un excellent compte rendu de l'ouvrage).
A propos de ce classique, Gilles Lapouge écrivait dans Le Monde du 26 mars 1993. "Euclides Da Cunha a écrit un livre baroque et lumineux, qui captive et étonne tour à tour, qui hésite entre la bêtise et le génie. Républicain farouche, raide et dédaigneux, homme d'ordre et de progrès, amoureux des mathématiques, imbu enfin de la supériorité des races aryennes, il déteste les habitants du Sertao et les disciples de Conselheiro. Il vomit les nègres et les Indiens, mais plus encore les mélangés. Mais, au moment même où il raconte l'épopée de Canudos, il découvre la beauté des métis. Il admire leur habileté, leur générosité, leur dignité, leur gloire et leur belle espérance. Une violente métamorphose s'accomplit: son chant de haine devient un chant d'amour pour ceux qu'il croyait mépriser.
A l'inverse, les soldats de la République, qui avaient d'abord toutes ses faveurs, sont des infâmes. Da Cunha est écoeuré par la nullité et la cruauté des officiers blancs, et même par la vanié de ce combat douteux. "Cette guerre fut un crime", finit-il par avouer d'une voix désepérée. Le livre prend alors l'accent d'un Te Deum, tendre et ému, à la gloire des humiliés et des offensés. Le philosophe verbeux qu'était Da Cunha a été vaincu par le poète qu'il contenait au fond de lui et ce poète est immense. Le long récit de la guerre de Canudos est beau comme Jérôme Bosch, beau comme Goya."
- La très grande attention que les cangaceiros apportent à leur apparence vestimentaire, leurs algarades incessantes au coeur du sertão, ne pouvaient qu'inspirer les dessinateurs.
Ainsi, dans deux albums différents, Hugo Pratt met à l'honneur les bandits. L’Homme du Sertão revient sur l'agonie de la bande de Corisco. Sa vision est fortement inspirée de la mystique qui entoure les cangaceiros.
Dans Sous le signe du Capricorne, c'est Corto Maltese qui croise la route d'un cangaceiro, un certain "Tir fixe". (voir l'analyse qu'en donne Pif le chien).

* Cinéma.
Le fim Cangaceiro que ? réalise en 1953 s'inspire du personnage de Lampiao dont il narre l'épopée au cours des années 1930. Virgulino y est dépeint sou les traits d'un chef cruel et tyrannique, mais dont l'attitude est mue par son rejet de toutes les injustices. Les rivalités au sein du cangaços sont esquissées pusique le principal bras droit de Lampiao se sacrifie pour sauver une jeune femme dont il s'est épris.
Présenté au festival de Cannes, le film est salué par la critique. Sa bande sonore marque particulièrement les esprit et contribue à populariser "Mulher rendeira" hors de son pays d'origine. Le titre, repris par nombreux interprètes s'impose alors comme un véritable standard.
Figure tutélaire du cinéma novo, le réalisateur Glauber Rocha met en scène la révolte des déshérités, les bandits d'honneur, la cruauté sensuelles. Son oeuvre doit aussi être replacée dans le contexte d'affirmation du tiers-monde. Rocha théorise l'"esthétique de la faim". Deux de ses films, Le Dieu noir et le diable blond (1964), Antonio das mortes (1969) s'intéressent directement aux cangaceiros.
"Le Dieu noir et le diable blond." Ce film symbolise la naissance du cinema novo brésilien. Un couple de paysans croise la route de Sebastian (le "prophète", le dieu noir), puis celle du cangaceiro Corisco, le diable blond qui, dans sa rage, tue les pauvres pour qu'ils ne meurent pas de faim. Apparition du tueur à gages Antonio das Mortes qui sera le héros du troisième film de Rocha.Fable de fer et de sang dont la morale est chantée par un aveugle : "La terre est à l'homme, non à Dieu et au diable."
Dans Antonios das Mortes, le tueur de cangaceiros débarque dans un village pour exécuter une mission. Le réalisateur livre sa vision terrible de son pays, partagé entre mysticisme et corruption dans cette sorte de western brésilien
* Musique.
- De nombreuses chansons populaires, en particulier celles de capueira, prennent pour sujet les cangaceiros. Ainsi le collectif de percussionnistes bahianais d'Olodum consacre le puissant Revolta, célébration de quelques unes des grandes figures tutélaires du Nordeste (Zumbi, leader du Qilombo de Palmares, Antonio le Conseiller, Lampião).
- A tous ceux qui s'intéresse à la musique brésilienne en général, et nordestine en particulier, nous ne saurions trop conseiller la fréquentation des blogs de Boebis: la berceuse électrique et Bonjour Samba. Le premier est consacré aux musiques du monde, sud-américaines notamment, et permet de grandes découvertes, tout comme le second qui propose "chaque matin, un morceau de musique brésilienne". L'éclectisme et la qualité y sont de mises avec des classiques MPB, vieilles sambas, rap paulista...
Enfin, pour une présentation érudite de la Musique brésilienne derrière les clichés, c'est par là et c'est toujours Boebis qui nous sert de guide. Merci à lui.
Sélections de liens:
- Afro-sambas permet une plongée approfondie au coeur des musiques du Brésil.
- Enfin, une sélection, forcément suggestive mais tout de même très recommandable, des 200 meilleurs albums de musique populaire brésilienne.
- Accordéon et accordéonistes (excellent blog Mondomix) "Forro, la musique des 'vaqueiros' du Nordeste du Brésil."
Un monde de rap (3) En passant par la Lorraine ...
Avant de me plonger dans le contenu du site Lorraine Hip Hop, je pensais qu'il n'y avait que très peu d'artistes Hip Hop dans la région. Ce qui fait la richesse du Hip Hop, c'est pourtant ces dizaines de jeunes qui se reconnaissent dans cette musique et s'efforcent de bricoler dans leur coin avec plus ou moins de réussite ... et souvent du talent. Nous avons demandé au webmestre du site Pierre Bourlart aka Repier de nous parler un peu de cette scène peu connue. Après le Royaume-Uni et la Nouvelle-Orléans et avant la Turquie, voici donc ... la Lorraine !
• Pouvez-vous nous parler un peu de votre site et de son projet ?
C'est simple, au départ ce site est une idée de Monsieur Bourlart Pierre en partenariat avec L'Autre Canal à Nancy. Sur ce site, vous pouvez retrouver toute l’actualité du Hip Hop de la région Lorraine. Où sortir, les actions culturelles, les évènements immanquables, les sorties CD, des reportages et un glossaire, c’est tout ce que vous pourrez retrouver sur cette plate-forme. Cette plate-forme vous permettra de vous tenir informés sur les activités Hip Hop de la région, ainsi que de communiquer sur vos différentes actions. Via ce Blog, et à travers les différents articles, vous pouvez naviguer dans l’univers du Hip Hop de la région Lorraine. Afin de faciliter vos recherches, vous pouvez accéder à vos requêtes via la barre de recherche, via les archives et via les tags. Rangés par date, et tagués avec des mots clefs récurrents, les articles sont accessibles à tous et pour tous ! Partager et se rassembler autour d’une même passion, d’un même univers musical, fédérer nos actions et avancer tous dans le même sens, tel est le but de ce site.




• Depuis quand existe-il selon vous un Hip Hop lorrain ? Quels sont les têtes d’affiche ?
Le Hip Hop en Lorraine existe depuis que le Hip Hop a voyagé. En gros, dans le milieu des années 90, quand le Hip Hop en France commençait à devenir un véritable mouvement ralliant à sa cause de multiples disciplines et protagonistes, le mouvement Hip Hop Lorrain a suivi ! Les premiers groupes à avoir fait parler d'eux pouvaient se compter sur les doigts d'une main. On retiendra facilement quelques noms comme Rachid Wallas, Fat Flow Staff, Enrique Mendoza, MOC … piliers de la culture hip hop sur notre région. Evidemment beaucoup d'autres équipes ( crews ) existaient à travers toute la région.

• Y a–t-il des spécificités du Hip Hop en Lorraine ? Quels sont les styles musicaux des artistes lorrains ?
Je ne pense pas qu'il y ait un seul style dominant. Cependant, avec l'histoire que la Lorraine a connu (la guerre, les évolutions du monde du travail … ) les mouvements Hip Hop se sont souvent retrouvés être « conscients» ou « engagés». On retrouve beaucoup d'allusions à notre histoire dans les textes de rap lorrain … Même si, à l'heure d'aujourd'hui, nous penchons vers une sorte d'uniformisation du Hip Hop (autant dans les codes que dans les textes ), le mouvement Hip Hop en Lorraine est souvent resté « vrai », un peu « brut de décoffrage ».
• Quelle est la géographie du Hip Hop en Lorraine ? Quels sont les lieux et institutions qui comptent ?
En Lorraine, il n'y a pas de lieu précis pour le développement de la culture Hip Hop. Cependant quelques lieux se détachent un peu de la carte. Il est évident que les deux villes qui ont le plus fait parlé d'elles sont Metz et Nancy. Je me souviens de quelques lieux à Nancy comme « le Confo » ancien magasin Conforama, où les graffeur de toute la région venaient peindre. Toujours à Nancy, nous pouvons parler de la radio RCN, basée au quartier du Haut du Lièvre ; radio qui possède une émission de hip hop quasiment depuis le jour de sa création ! A Metz, je me souviens d'une petite salle assez sombre en dessous d'un café mais le nom m’échappe à chaque fois. Il est évident que beaucoup d'autres lieux devaient exister mais il est difficile de tous les connaître car en effet, ce qui est bien avec le hip hop c'est que nous n'avons besoin de rien pour faire vivre ce mouvement … des passionnés au service de l'art !
• 9 titres qui ont marqué l’histoire du Hip Hop en Lorraine
- Fat Flow Staff - "Même dossard"
- FAT FLOW STAFF- "Fédérateur"
- Mysa - "Vos vices par coeur"
- Ferdji- " Les portes du penitencier "
- 7 pensées - "L'illusion des apparences"
- MOC (MARCHE OU CRÈVE) - "Pour nos frères"
- Rachid Wallas - "Je Tape à L'envers"
- Fat Flow Staff - "Parole De Noctambule" - Feat. Enrique Mendoza
- E.S.P -" Viens y en vacances"
Pour plus de titres , rendez vous sur lorraine-hiphop.com:) Les quelques titre cités sont des morceaux emblématiques pour la région.
Propos recueillis par Aug
Un grand merci à Pierre !
Voici une playlist des titres proposés par Pierre et de quelques autres qui reflètent la diversité du Hip Hop dans la région. N'hésitez pas à faire des suggestions :
- Notre dossier sur Samara : Histoire et géographie du Rap
- La carte du Rap et du Hip Hop dans le monde
Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande
Nous avons consacré toute la semaine au Hip Hop en Lorraine sur la page Facebook Rap & Hip Hop HG. Venez-nous y rejoindre pour y écouter la diversité des sons produits en Lorraine pendant encore quelques jours.
Une histoire du rap en France (2) Années 2000 : Entretien avec Karim Hammou
Dans une première partie de cet entretien, Karim Hammou nous a
retracé dans quelles conditions le rap avait réussi à devenir un genre musical à part entière en France à partir des années 1980. Dans cette deuxième partie, nous lui avons demandé de nous éclairer sur l'évolution du rap au début du XXIe siècle. Son regard de sociologue et le travail historique qu'il a mené lui permettent de cerner les évolutions récentes du rap, notamment les rapports entre rap et politique, la place de la rue dans le Hip Hop.
Comme d'habitude, l'entretien se termine par un playlist. Karim Hammou a sélectionné pour nous 26 titres emblématiques des années 2000.
Comment la vision du rap par les politiques a-t-elle évolué depuis les années 1980 ?
La première rencontre entre la classe politique et le rap se joue au début des années 1990, lorsque Jack Lang, à la fois ministre de la culture et porte-parole du gouvernement Mitterrand, affiche son soutien à la culture hip hop. Cette reconnaissance est ostentatoire, et s'inscrit dans une démarche plus vaste de valorisation symbolique de la jeunesse des banlieues, dans un contexte où la crise économique qui affecte les quartiers populaires s'approfondit. La culture en général, et la culture « métissée » de la jeunesse populaire en
particulier jouent en quelque sorte un rôle de palliatif face à des problèmes sociaux croissants (animation socioculturelle, dénonciation du racisme dans ses formes les plus explicites, rhétorique de l'intégration...). La mise en exergue du hip hop comme symbole de la jeunesse populaire issue de l'immigration par la gauche entraîne, presque mécaniquement, une critique virulente de la part de la droite et de l'extrême-droite, critique oscillant entre dénonciation de la démagogie du gouvernement et dévalorisation explicite du hip hop et du rap.
A partir de 1993, et de l'alternance politique, le hip hop n'est plus au cœur de l'agenda politique, jusqu'à l'affaire NTM en 1996. Cette affaire illustre alors l'indifférence mutuelle dans laquelle le monde du rap et la classe politique se tiennent. Si une majorité d'hommes politiques critiquent le verdict du tribunal imposant au groupe une interdiction d'exercer leur métier de chanteur, ils prennent également soin de marquer leur distance vis-à-vis du groupe et, plus largement, du rap. De leur côté, les NTM ignorent ou s'opposent aux initiatives politisant explicitement leur procès par le biais de pétitions ou de manifestation.
Le vrai tournant dans le regard que le monde politique porte sur le rap intervient au début des années 2000. Nicolas Sarkozy y joue un rôle de premier plan, via les procès intentés à La Rumeur et Sniper, dans un contexte plus vaste de droitisation du paysage politique et de criminalisation de la jeunesse masculine des classes populaires. Tout au long des années 2000, un large front politique articulant groupuscules d'extrême-droite et députés UMP défendra, parfois avec succès, un durcissement de la législation vis-à-vis de la critique de l'Etat ou des symboles de la Nation, et la condamnation en justice de ceux qui les attaquent, au premier rang desquels des rappeurs. La campagne du député François Grosdidier, en 2005-2006, en est l'un des points culminants, qui aboutit à une proposition de loi « tendant à renforcer le contrôle des provocations à la discrimination, à la haine ou à la violence », dirigée explicitement contre des rappeurs. Dans la continuité du sort réservé à la jeunesse populaire racisée, les accusations de racisme, de sexisme ou d'homophobie servent souvent de cache-sexe à une lutte contre la critique radicale ou les provocations vis-à-vis de l'État et de la Nation.

Couverture d'une mixtape de Honers l'infame [source]
Quel rôle joue « la rue » dans le rap français des années 2000 ?
La rue joue plusieurs rôles à la fois. Elle est à la fois source d’inspiration, thème d’écriture, argument marchand et symbole honorifique pour une part importante de la scène rap. C’est ce dernier rôle auquel je m’intéresse plus particulièrement dans le livre. Je montre notamment que l’invocation de la rue sert à rappeler des normes, des valeurs et des mécanismes qui régissent moins l’univers de la petite délinquance ou les espaces publics urbains que des situations professionnelles caractéristiques d’un milieu artistique underground : désintéressement dans les collaborations, engagement non opportuniste dans le rap, asymétrie entre les petites structures indépendantes spécialisées et les grandes firmes des industries musicales, etc. Comme le chantait Doc Gyneco dans "Affaire de famille", « y a pas d’gangster dans les studios y a qu’des grandes gueules / il m’manque une phrase en –eul –eul –eul ».
Comme expérience, source d’inspiration et comme thème, « la rue », avec toute sa polysémie, a contribué aux innovations esthétiques et politiques qui caractérisent le rap en France depuis vingt ans. L’entrelacement de la rue comme symbole honorifique professionnel et comme argument marchand en fait aussi une dimension profondément ambivalente, que ressassent les discours sans fin, dans et hors du rap, autour de la « street crédibilité » et de la « récupération » de tel ou tel artiste ou du genre dans son ensemble. Dans la majorité de ses mises en scène publiques, « la rue » renvoie à une forme d’exotisme co-produit par les industries musicales et médiatiques qui offre à la fois une légitimité partielle à l’existence du rap et une base permanente pour sa dévalorisation.
Le rap en France devient un objet d’histoire, est-ce le signe de son essoufflement ? Croyez-vous au discours très en vogue du « c’était mieux avant » ?
Comment voyez-vous le rap dans un avenir proche ?
Le rap en France est un objet d'histoire quasiment depuis ses débuts – un objet d’histoire où il a souvent été question de cerner « âges d’or » et « décadences ». Ces périodes ont d’ailleurs été découpées de
façon assez variables, selon en fait les enjeux du présent : le New York City Rap Tour a pu incarner un âge d’or par opposition à l’année 1984 et l’émission H.I.P. H.O.P., puis le terrain vague de La Chapelle par opposition au tournant des années 1990 ; au milieu des années 1990 la période d’H.I.P. H.O.P. ou celle de l’émission « Le Deenastyle » sur Radio Nova ont à leur tour été vues comme « un âge d’or », et au tournant des années 2000 ce sont les années 1994-1996 qui ont été portées au pinacle…
L’une des originalités de mon travail est moins de proposer une histoire du rap que de délaisser ce type de questionnements qui reposent sur l’idée d’une essence du rap (perdue ou à venir), pour décrire aussi précisément que possible les possibles et les arbitrages qui se sont ouverts, au présent, à la pratique du rap depuis trente ans. De ce point de vue, le discours du « c’était mieux avant » tend trop souvent, à mes yeux, à mesurer l’actualité superficielle du rap à l’aune d’un passé idéalisé. Je comprends la nostalgie qu’il exprime de la part de générations d’amateurs vieillissantes, mais c’est un mauvais guide pour écrire une histoire sensible aux déplacements spectaculaires ou imperceptibles du rap en France. Et c’est aussi parfois une ficelle grossière pour dévaloriser toute la scène rap actuelle en l’uniformisant. Hier, certains louaient tel ou tel rappeur comme l’exception salutaire confirmant la médiocrité du reste de la scène rap. Aujourd’hui, c’est parfois en renvoyant d’un même mouvement tous les artistes actuels à la supposée grandeur du passé qu’on dévalorise l’ensemble d’un genre musical.
Le rap dans un avenir proche ? Je le vois durablement inscrit dans la dynamique actuelle, celle de l'arbre des stars du « marketing de la marge » qui cachent la forêt de créativité des disciplines du hip-hop, et leur infusion sans tambour ni trompette dans l'ensemble des univers culturels et médiatiques contemporains.
Les titres importants dans l’histoire du rap en France (années 2000)
La aussi, la sélection est trop difficile – et j’ajoute que le recul fait défaut pour les dernières années de la décennie. Je me contenterai donc d’une liste subjective de quelques morceaux qui ont retenu mon attention à un titre ou un autre :

Booba, "Repose en paix" (2001) ; Salif, "Notre vie s'résume en seule phrase" (2001) ; La Rumeur, "Je connais tes cauchemars" (2002) ; Princess Aniès, "Si j’étais un homme" (2002) ; MC Jean Gab'1, J't'emmerde (2003) ; Mafia K'1 Fry, "Pour ceux" (2003), Médine, 11 Septembre (2004), Al Peco, "On a pas le même groove" (2004) ; Disiz La Peste, Inspecteur Disiz (2005) ; Svinkels & TTC, Association de gens normal (2005) ; Diam’s, Petite banlieusarde (2006) ; Joeystarr, "Métèque" (2006) ; Keny Arkana, "Sans terre d’asile" (2006) ; Lino, "Mille et une vies" (2007) ; Kalash L'Afro, "Juste un homme" (2007) ; Kery James, "Le combat continue part. 3" (2007) ; Sefyu, "Molotov 4" (2008) ; Baloji, "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo" (2008) ; Youssoupha, "Calmement" (2009) ; Casey vs Zone Libre, "Purger ma peine" (2009) ; Orelsan, "Pour le pire" (2009) ; Rocé, "Si peu comprennent" (2010) ; Mokless, "Besoin de" (2011) ; Demi Portion & REDK, "En restant vrais" (2011) ; Ahmad et Dany Dan, "Mastermindzz" (2012) ; Scylla, "BX Vibes" (2012)…
Propos recueillis par Aug
Un grand merci à Karim Hammou !
Voici la playlist des titres sélectionnés ci-dessus pour nous par Karim Hammou :
Pour prolonger :
- Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou
- Le très riche et très pertinent blog de Karim Hammou et ses autres publications.
- Notre dossier sur Samara : Histoire et géographie du Rap
- La carte du Rap et du Hip Hop dans le monde
- Un compte-rendu du bouquin sur La vie des idées
Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou
Le rap, d'abord considéré comme un genre musical marginal éphémère appelé à quitter la scène rapidement, a progressivement grandi jusqu'à devenir un des plus appréciés parmi les jeunes en France comme aux Etats-Unis. Il est aujpourd'hui devenu un objet d'histoire à part entière ce dont nous ne pouvons que nous réjouir sur Samarra !
Après les premiers ouvrages sociologiques ou historiques tentant d'expliquer le succès du rap en France, un ouvrage ambitieux intitulé Une histoire du rap en France est paru fin 2012 à La Découverte. Son auteur, Karim Hammou, y a pour ambition de restituer l'émergence du genre dans l'hexagone sans partir de la fin de l'histoire mais en tentant de faire la part des parcours individuels, des stratégies des organisations (à commencer par les maisons de disque et les radios), mais aussi du hasard des connexions entre les différents acteurs.
En alliant le travail sociologique qui est sa spécialité à l'enquête historique et à sa connaissance intime de la musique rap, Karim Hammou nous fait dans cet ouvrage le récit de trente ans d'histoire du rap. Si la période des années 1990, considérée par certains comme l'âge d'or du rap en France, est au coeur de son analyse, il fait également la part belle aux années 1980. C'est sans doute la partie la plus originale du livre puisqu'elle nous permet, sans a priori esthétique, de mesurer le chemin parcouru sans considérer que celui-ci était écrit d'avance.
Nous avons demandé à Karim Hammou (docteur en sociologie, membre correspondant du Centre Norbert Élias (Marseille) et post-doctorant au CESPRA) de nous parler de son travail et de nous donner un aperçu de cette histoire. Retrouvez à la fin de l'article la playlist des titres qu'il a sélectionnés pour nous. Dans une deuxième partie à venir, il nous parlera des rapports entre rap et politique, de la place de la rue dans le Hip Hop et des années 2000.
Pouvez-vous nous expliquer la particularité de votre démarche par rapport à d’autres travaux précédents sur l’histoire du rap en France ?
L’une des particularités de ma démarche vient en premier lieu des matériaux que j’ai mobilisé pour écrire cette histoire, et de la façon dont je les ai traité. Plutôt que de ne m’appuyer que sur le témoignages rétrospectifs des principaux acteurs tenus pour les pionniers du rap en France, j’ai croisé ces sources – incontournables, et notamment publiées dans l’ouvrage de José-Louis Bocquet et Philippe Pierre-Adolphe Rap ta France – avec d’autres documents. Il s’agit en particulier d’enregistrements discographiques (des 45 tours sur la période 1980-1985, des albums au format disque compact sur la période 1990-2004) que j’ai tenté d’analyser de façon statistique, et d’émissions de télévision (diffusées de 1987 à 1991 sur TF1, A2 et FR3) que j’ai étudié de façon systématique. Je ne me suis cependant pas cantonné à ces sources, j’ai aussi mené des interviews avec des artistes, des animateurs radio, des journalistes, des employés de maison de disques, etc., et j’ai mené une observation ethnographique dans le monde du rap au début des années 2000.

[Dee Nasty, pionnier du Hip Hop en France. Ici sur scène à Nancy en 2010 avec Afrika Bambaataa; photo : Aug]
A partir de quand peut-on parler de rap en France ? Quels sont les précurseurs ?
Tout dépend ce que l’on entend par « rap ». Si l’on entend par là un type d’interprétation, ni parlé, ni chanté, mais proféré en harmonie avec un rythme et inspiré des précédents américains (qui popularisent l’étiquette « rap »), alors dès la diffusion du tube Rappers’ Delight de Sugarhill Gang, en 1979. Parmi les précurseurs, on peut nommer Interview (« Salut les salauds »), Chagrin d’Amour (« Chacun fait (c’qu’il lui plaît) »), B-Side et Fab 5 Freddy qui interprètent en 1982 « Une sale histoire », ou encore Phil Barney qui était à l’époque animateur radio. Mais si l’on s’intéresse au rap en France comme genre musical à part entière, c’est-à-dire non seulement à un type d’interprétation, mais aussi à une esthétique musicale (liées à de nouvelles techniques de composition : la boîte à rythme, le breakbeat et le sampling, le scratchs…), un ensemble de références culturelles (la culture hip-hop), alors les précurseurs seront des artistes comme Dee Nasty (auteur du premier album hip-hop en France, « Panam City Rappin’ » en 1984), Gary Gangster Beat, Jhonygo et Destroyman, Lionel D, Richie qui intègrera plus tard le groupe Nec + Ultra, etc. Tous commencent à rapper dans les premiers années de la décennie 1980.
Pendant les années 1990, vous identifiez différentes générations dans le rap. Pouvez-vous nous expliquer ce que cette approche vous a permis de mettre en évidence ?
En premier lieu, distinguer ces générations met en évidence qu’il n’existe pas une forme rap intemporelle, mais des façons variables au cours du temps de pratiquer le rap. Ces différentes façons de faire sont liées aux transformations qui affectent les industries musicales au sens large, et plus particulièrement les types de personnes avec lesquelles les rappeurs travaillent – autrement dit, leurs chaînes de coopération. Elles génèrent des conditions d’apprentissage du rap contrastées, des socialisations professionnelles différentes. C’est ainsi que l’on voit très nettement, en distinguant la première de la deuxième génération, la façon dont l’évolution de la démographie des rappeurs (ils sont de plus en plus nombreux à partir du début des années 1990) et la transformation des technologies de composition (avec la diffusion de la MAO) bouleversent les liens entre rappeurs et DJs. Au sein de la première génération (qui commence à rapper avant 1990, et réalise un premier album de 1990 à 1993), une œuvre de rap est intimement liée à la collaboration entre un (ou plusieurs) rappeur(s) et un DJ. Pour la deuxième génération (qui commence à rapper après 1990, et publie son premier album de 1994 à 1997), la présence d’un DJ pour réaliser un disque de rap est un plus, mais pas une nécessité. On observe aussi, à partir de la fin des années 1990, que les différences dans les façons de faire du rap sont beaucoup moins marquées entre les générations (même si elles peuvent être importantes au sein de l’ensemble de la scène rap). C’est qu’un monde social commun commence alors à exister, un monde qui enseigne aux nouveaux entrants les façons de faire des aînés, et dans lequel les aînés sont eux-mêmes obligés de s’adapter aux innovations qu’introduisent les plus jeunes pour rester « dans le coup ».

Quel rôle joue Skyrock dans l’essor et les caractéristiques du rap en France au cours des années 1990 ?
Skyrock devient à partir de 1997 un relais massif du rap en général, et de formes de rap qui de surcroît n’avaient peu ou pas accès aux grands réseaux radios auparavant. Par la mise en place d’émissions spécialisées animées par des figures de la scène rap et diffusées en fin de soirée ou dans la nuit, Skyrock contribue aussi pendant quelques années à créer, pour les auditeurs, un pont entre la frange de la scène rap française la plus diffusée, et des groupes plus jeunes, ou à la notoriété moindre. Cette radio contribue ainsi à un élargissement sans précédent du public des amateurs de rap, en même temps qu’elle devient un intermédiaire crucial aux yeux des majors – la radio susceptible de faire ou de défaire le succès commercial d’un artiste, pense-t-on au tournant des années 2000. Ses attentes, réelles ou supposées, deviennent dès lors un enjeu important pour nombre de professionnels des industries musicales, et satisfaire à ces attentes est une ambition qui a pu conduire certains directeurs artistiques ou certains artistes à tenter d’adapter les œuvres produites pour « être dans le format ». La nature exacte de ce format était et demeure toutefois difficile à saisir, à la fois parce que la couleur musicale privilégiée par le programmateur de Skyrock a évolué de 1997 à nos jours, et parce que l’histoire de cette programmation est tissée de succès d’audience peu ou pas anticipé par la radio. Skyrock, comme ses concurrentes directes, dispose d’un nombre important de moyens de tester le succès des morceaux qu’elle diffuse, et ne se prive pas de les utiliser pour composer la programmation qui lui permet d’agréger le plus d’auditeurs possibles, et convaincre les annonceurs que c’est bien sur son antenne qu’il faut placer un spot publicitaire.
5 titres importants dans l’histoire du rap en France (années 1980)
- 1982 : Chagrin d’Amour, « Chacun fait (c’qu’il lui plaît) » :

Un tube inattendu, en 1982, qui suscite toute une vague d’imitations, et donne une première définition – éphémère – de ce à quoi « rapper en français » peut servir. En l’occurrence, et dans l’esprit des auteurs et des interprètes du morceau, il s’agissait de composer un « polar musical ». L’interprétation rappée permet d’intégrer un plus grand nombre de paroles que les chansons de variété traditionnelles, et permettait ainsi de déployer une intrigue plus riche.
- 1984 : Dee Nasty, « Panam City Rappin’ ».

Un morceau rappé en français, composé en référence directe à l’esthétique hip-hop (alors dominée par les sonorités électroniques). Inspiré du titre « New York New York » de Grandmaster Flash & The Furious Five, dont il adapte les paroles, le morceau est cependant en français et ancre son univers dans l’ici et maintenant du Paris des années 1980. C’est l’un des premiers morceaux à proposer une appropriation du rap en France comme genre musical à part entière.
- 1987 : Jhonygo et Destroyman, « Egoïstes ».
L’un des tous premiers 45-tours publié en France et en français par des rappeurs, c’est-à-dire des spécialistes de l’interprétation rappée (là où Dee Nasty cumulait les fonctions de compositeur et d’interprètes, tout en se définissant en premier lieu comme DJ). Le premier morceau aussi où deux rappeurs se renvoient la balle lyricale, impulsant une dynamique nouvelle à l’interprétation rappée en France – fortement inspirée de Run DMC.
- 1989 : EJM, « Nous vivons tous ».
Titre moitié rap, moitié reggae, à une époque où les liens entre les deux scènes sont extrêmement étroits, publié sur une compilation reggae, c’est aussi l’une des premières chansons de rap à évoquer directement le vécu du racisme subi par les Noirs en France.
4 compilations qui ont compté dans l’histoire du rap en France (années 1990)
Plutôt que des titres – il y en aurait beaucoup trop, la sélection serait trop difficile et arbitraire, et le livre en énumère déjà un bon nombre – je vous propose un survol du rap en France dans les années 1990 en quatre compilations :
- 1990 : Rapattitude
Une compilation à la réalisation chaotique (voir l’article du fanzine Down With This), mais qui a projeté toute une nouvelle scène, celle du Deenastyle, sous les projecteurs. Rétrospectivement, les thèmes développés par les artistes ont de quoi surprendre. L’association médiatique du rap au problème des banlieues n’a pas encore commencé, et aux côtés de figures de proue du mouvement raggamuffin, NTM et Assassin rappent qu’ils rappent, EJM décline les différentes façon d’être dangereux, Mickey Mossman explore un Paris interlope et les New Generations MCs plaisantent sur les relations hommes / femmes. Seule Saliha, empruntant la métaphore du ghetto au Bronx et à l’Afrique du Sud, offre un morceau qui évoque explicitement « les blacks les blancs les beurs unis par les HLM et par la rage au cœur ». Portée par le succès de « Peuples du monde » de Tonton David, la compilation attire l’attention des majors du disque, et contribue à la brève « ruée vers le rap » du début des années 1990.
- 1994 : Ghetto Youth Progress
Changement de décors. L’attitude, ici, est dure, « aiguisée par la misère » et revendiquée sur un instrumental mémorable dès le premier morceau de la compilation par Doudou Masta. Un bref message de paix chanté par Melaaz, et la plongée dans un monde perçu depuis le point de vue d’une jeunesse populaire précarisée et sujette à la délinquance reprend. Brève citation de « L’Aimant » d’IAM, et Expression Direkt signe son premier morceau sur disque, qui marquera durablement l’histoire du rap en France. Rêves d’argent et de filles faciles, espoirs d’évasion du quartier, et omniprésence du trafic de drogue : « Mon esprit part en c… ». On retrouvera ce titre sur la bande originale du film La Haine de Mathieu Kassovitz dès l’année suivante. Dans une atmosphère musicale de western spaghetti, Rude Lion, producteur de la compilation et compositeur de la plupart des instrumentaux, clôt le disque sur un hymne revanchard à l’égard de policiers à la gâchette facile. Une nouvelle réalité a trouvé son chemin dans les industries musicales.
- 1997 : 11’30 contre les lois racistes « Loi Defferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré : une seule logique la chasse à l’immigré ».
Le morceau est introduit par le réalisateur Jean-François Richet et Madj (l’un des fondateurs d’Assassin Productions déjà à l’initiative de Rappatitude avec Benny Malapa et Christian Mila). 11 minutes de rap sans l’ombre d’un refrain qui resteront pourtant six semaines dans le Top 50. L’image fugitive d’un monde du rap soudé autour d’une même cause : première génération (Assassin, IAM, Yazid…), deuxième génération (de Fabe à Ménélik en passant par Sléo), une explosion de flows variés – Rootsneg, Kabal, Azé, Mystik, Nakk… l’un des premiers couplets de Freeman, et l’un des derniers couplets – puissant – du Ministère AMER en tant que groupe. Une flopée de rappeurs amateurs, dans les années qui suivent, apprendront à rapper sur l’instrumental en face B de ce maxi unique en son genre.
- 2000 : Comme un aimant
Les années 2000 voient l’influence croissante de créateurs issus du hip-hop dans divers domaines de la culture et des médias. Pendant que Stomy Bugsy, Joeystarr our Carlos Leal se lancent dans une carrière d’acteur, La Rumeur réalise une série télévisée, Disiz se fait romancier, D’ de Kabal met en scène spectacles et performances. En réalisant ce film avec Kamel Saleh, Akhenaton ouvrait la voie, tout en signant la bande originale du film avec Bruno Coulais. Les rythmes électro de l’ovni « Belsunce Breakdown » côtoient la soul d’Isaac Hayes et de Millie Jackson, les chants polyphoniques corses d’A Filetta ou les raps de Talib Kweli, K.Rhyme le Roi, Chiens de paille et Psy-4 de la Rime. Comme un aimant reste, pour l’amateur que je suis, l’une des meilleures bandes originales de film de l’histoire du rap en France.
Propos recueillis par Aug
Un grand merci à Karim Hammou !
Voici la playlist des titres sélectionnés pour nous par Karim Hammou :
Pour prolonger :
- Entretien avec Karim Hammou (2) pour son livre Une histoire du rap en France (années 2000)
- Le très riche et très pertinent blog de Karim Hammou et ses autres publications.
- Notre dossier sur Samara : Histoire et géographie du Rap
- La carte du Rap et du Hip Hop dans le monde
- Un compte-rendu du bouquin sur La vie des idées
Deuxième partie de l'entretien à lire très prochainement sur Samarra !
« ITINÉRAIRES CROISÉS Vosges Algérie / Algérie Vosges – 1830 → 1970 » : Expo à Epinal

A l'occasion du cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, les Archives départementales des Vosges organisent jusqu'au 23 février une exposition exploitant ses propres archives et des documents ou objets prêtés par des particuliers. Saluons cette initiative qui permet d'explorer les relations entre le département et l'Algérie, depuis l'époque de la conquête par les Français jusqu'aux années 1970.
Un des organisateurs de l'exposition, Alexandre Laumond, a accepté de répondre aux questions d'élèves de Terminale. Je vous propose de voir cet interview sur le Blog Maghreb-France.
Les entretiens de Samarra

Voici les entretiens à lire, à relire, à écouter et à voir sur Samarra :
Musique
- Entretien avec DJ DRK (nouveau DJ de Keny Arkana) : " On était tous passionnés de la culture Hip-Hop sans s'en rendre compte"
- Art District ou le Hip Hop en toute liberté. Entretien avec le MC du groupe
- Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou
- Entretien avec Karim Hammou (2) pour son livre Une histoire du rap en France (années 2000)
- Obama et le Hip Hop : m'aimes-tu encore ?. Entretien avec Erik Nielson
- Le Rap de la Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Entretien avec Bertrand Dicale à l'occasion de la sortie de son ouvrage sur "Ces chansons qui font l'histoire"
- Faire du hip hop à Taïwan : Entretien avec Kou Chou Ching
Livres
- Addi Bâ, figure méconnue de la Résistance : Entretien avec Etienne Guillermond
- Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou
- Entretien avec Karim Hammou (2) pour son livre Une histoire du rap en France (années 2000)
- Révolution, Révolutions. Entretien avec Guillaume Mazeau
- "L'abus de pouvoir" dans l'Algérie coloniale : entretien avec Didier Guignard
- Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou
- Le Rap de la Nouvelle-Orléans : Entretien avec Jean-Pierre Labarthe
- Katrina, 2005 : Entretien avec Romain Huret
- Entretien avec Bertrand Dicale à l'occasion de la sortie de son ouvrage sur "Ces chansons qui font l'histoire"
- 13 mai 1958 : coup de force gaulliste ?. Entretien avec Jérôme Pozzi
- Qui était Nixon ? Entretien avec l'historien Romain Huret
BD, mangas, etc ...
- "Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance", le projet éditorial continue.
- « Dans l’ombre de Charonne » ou les lumières d’une restitution graphique. Entretien avec Alain et Désirée Frappier
- "Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)
- "Traits résistants" : parole à Xavier Aumage, commissaire de l'exposition.(1)
- Entretien avec Aurélien Ducoudray co-auteur de la bande dessinée "Championzé"
- Comment devient-on terroriste ? (2) Shahidas. Entretien avec Laurent Galandon
- La Guerre d'Algérie en BD (3) Entretien avec J. Howell
- La Guerre d'Algérie en BD (2) Tahya El-Djazaïr de Galandon et A. Dan
Films
- L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.
- Katyn : Entre histoire et mémoire. Entretien avec Arnaud Léonard
Inclassable
- 17 octobre 1961 : 50 ans déjà. Entretien avec Peggy Derder.
- Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.
- Irlandes : histoires, mémoires, identités. Entretien avec Laurent Colantonio
- 1994 : Génocide au Rwanda. Entretiens avec Jean-Pierre Chrétien et Jean Hatzfeld
"Searching For Sugar Man" un documentaire de M. Bendjelloul.

The wandering spirit of Detroit.
Detroit, entre aujourd’hui et hier. La brumeuse métropole de l’automobile triomphante, la capitale du travail à la chaine, l’antre des Big 3 (Ford, Chrysler et General Motors) n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle qui s’était enflammée aux rythmes de la Northern Soul, à jamais associée au label Motown, est devenue une cité fantôme anéantie par le chômage, la pauvreté, et la crise immobilière.
Il y a pourtant un brasero qui brûle encore dans une de ces bicoques à moitié bancales, une guitare et une voix qui entonne ces quelques rimes :
Sugar Man, won’t you hurry 'Cos I'm tired of these scenes For a blue coin won't you bring back All those colours to my dreams Silver magic ships you carry Jumpers, coke, sweet Mary Jane Ce que l’on entend a l’intensité et la noirceur d’un titre de Johnny Cash, la rondeur des productions soul de chez Motown. Caffey et Théodore, deux producteurs dont le carnet de bal ferait pâlir n’importe quelle lycéenne en route pour la soirée de fin d’année, racontent l’histoire de leur rencontre avec l’auteur interprète de « Sugar Man » en 1969. Dans le fond d’un bar enfumé baptisé « the sewer », près du fleuve, dans ces quartiers ouvriers peuplés de travailleurs du bâtiment ou de l’automobile qui oublient là leur dure journée de travail. Pour eux, c’est la révélation : ce type est plus fort que Dylan, aucun superlatif n’est assez fort pour dire ce qu’ils ont ressenti dès la 1ère écoute. C’est signé pour un album, « Cold Fact ». Un deuxième suivra « Coming From Reality ». La force et le génie de leur auteur, nous disent-ils, réside dans son authenticité bien supérieure à celle des chanteurs engagés des 70’s. L’écouter est une expérience quasi religieuse qui vous fait immédiatement plonger dans la réalité sociale de la ville. Il est l’inlassable arpenteur des rues de Detroit dont il a su capter l’âme en déambulant dans ses bars, ses terrains vagues, à la sorties des usines. L’homme partage le sort de ses habitants qu’ils soient manœuvres, ouvriers aux mains calleuses ou employés des chaines de montage. Il en couche sur le papier la vie ordinaire qu’il réenchante à l’aide de quelques accords de guitare. Ce « wandering spirit of Detroit » s’appelle Rodriguez. Ces deux albums ont été des échecs cuisants, ils n’ont eu aucun succès aux Etats Unis, Rodriguez est un nobody des charts, il n’a laissé qu’un trou noir dans l’univers de la musique. On dit qu’il s’est immolé par le feu sur scène de dépit suite à un concert raté et une carrière qui n’a jamais décollé. D’autres prétendent qu’il a préféré sortir une arme et se faire sauter la cervelle devant son public. Une 3ème version évoque l’overdose. Rodriguez laisse derrière lui deux albums, des éloges, des larmes et un grand mystère pour ceux qui ont cru pouvoir le lancer sur la route du succès. Restent de lui ce patronyme qui l’identifie comme mexicain et quelques photos floues. On en sait finalement si peu.
Music is a weapon. Cape town, Afrique du Sud. Au volant de sa voiture, Sugarman suit la route qui serpente le long de la côte. Etrange surnom pour un disquaire qui vit à l’autre bout de la terre, sous un climat beaucoup plus clément que celui de Detroit. Lui aussi veut nous parler de Rodriguez dont il a écouté et dupliqué les vinyles et dont il diffuse maintenant les cd. Nous sommes renvoyés dans les années 80. L’apartheid n’a jamais été aussi étouffant, et l’Afrique du Sud aussi isolée. P. Botha peut bien faire preuve d’autoritarisme à la tv, rayer les noires galettes gravées de musiques et surtout de textes subversifs pour en empêcher l’écoute, son mode de gouvernement raciste, ségrégationniste et meurtrier est dans l’impasse. Boycotts, manifestations, affrontements le prouvent. Des stades aux ambassades, l’apartheid se heurte à un mur de plus en plus épais et condamne l’Afrique du sud à l’enfermement. Au hasard d’un voyage des Etats Unis vers l’Afrique du Sud, le disque de Rodriguez arrive en terre d’apartheid. Les jeunes afrikaners sont subjugués par le pouvoir de contestation qui émane des textes, par la liberté de ton et de choix des sujets qui abordent la drogue ou le sexe, et la malhonnêteté des politiciens. Le disque est dupliqué, diffusé clandestinement. Il circule dans les milieux de la musique (disquaires et groupes amateurs qui jouent sur les campus s’en emparent). Une jeunesse désespérée par un projet politique qui ne leur offrant d’autre perspective que la haine se saisit des chansons de Sixto Rodriguez comme d’une arme, y puise la force de s’opposer à l’oppression. Rodriguez est alors plus célèbre que les Stones ! Lorsque l’apartheid disparait, l’œuvre de Sixto Rodriguez peut enfin être librement éditée. On est alors entré dans l’air du CD et notre disquaire Sugarman (de son vrai nom S. Segerman) écrit un petit texte pour le livret d’accompagnement de l’album « Cold Fact ». Il se rend alors compte qu’il ne sait rien de Rodriguez (même pas son prénom les crédits des chansons en mentionnant 3 différents). Craig Bartholomew-Strydom journaliste local qui se sent une âme de détective, l’aide à ouvrir un site internet et, tous deux se lancent à la recherche de l’auteur de Sugarman. On est au début de nos surprises… Working class hero. La suite du documentaire n’est pas sans évoquer Cendrillon. Sixto Rodriguez est vivant, sa fille l’atteste par un message sur le site internet de nos deux enquêteurs sud africains. Rencontre, découverte pudique du musicien père de 3 filles qui confirment son identité, départ pour l’Afrique du Sud, limousines à la descente de l’avion, concerts à guichets fermés devant des foules nombreuses, galvanisées, dont les visages expriment une béatitude totale. La citrouille s’est transformée en carrosse, on a trouvé à qui appartenait la pantoufle de vair. On en resterait là que cet émouvant et sincère travail relèverait de la mise en image d’un conte de fée sur fond de contexte politique et historique tendu. Ce ne serait d’ailleurs pas déshonorant, loin de là. Certains trouveront sans doute de quoi ironiser sur les turpitudes ridicules et la vanité de l’industrie musicale actuelle qui arrive à refourguer massivement et à bon prix des compositions formatées, aussi inanimées musicalement qu’aseptisées politiquement, tout en se plaignant du téléchargement illégal. Le documentaire, en creux, nous permet d’y réfléchir. D’autres vont frémir à l’idée que Sixto Rodriguez, désormais sous le feu des projecteurs, se retrouve subitement happé par la bête, devenant la proie d’une industrie musicale qui l’a spolié des fruits de son succès sud africain mais qui pourrait voir en lui, le storytelling fabuleux de son récent parcours aidant, la prochaine poule aux œufs d’or. C’est légitime. D’aucuns, à l’instar de Libération (1) dont il est toujours plaisant de noter les grandes préoccupations artistiques, vont aussi déplorer sur un ton acide que le documentaire ne pose pas les questions irrévérencieuses dont le quotidien français se serait sans aucun doute saisit : où sont passés les droits d’auteur de Sixto Rodriguez liés aux ventes sud africaines ? Il serait temps de s’en préoccuper non ? There’s no business like Show business. Pourtant, tout ceci peut être rapidement balayé d’un revers de la main. En effet, hormis la découverte musicale que constituent les superbes compositions de Sixto Rodriguez, c’est surtout lui, qui illumine le film. Pas grâce aux paillettes de ses costumes de scène, pas du clinquant des robinets en or de sa maison, et encore moins du reflet des pare chocs rutilants de sa voiture ; pas plus par son verbe d’ailleurs qui reste hésitant, discret, simple. Sixto Rodriguez vit dans une maison vétuste et inconfortable de Détroit, dans un quartier fantôme battu par les vents. Son bien le plus cher (en valeur monétaire autant qu’affective) est une guitare. Emmitouflé dans son manteau il peine à marcher dans les rues enneigées. Ombre qui déambule dans une ville fantomatique il est pour ses voisins un homme simple, de labeur, apprécié des maçons et travailleurs du bâtiment du quartier à qui il inspire respect et sympathie, admiré par ses filles pour son humilité, sa générosité, son abnégation dans le travail. Ce que le récent succès lui a apporté, il le redistribue. Son mode de vie frugal est resté aussi intact que son altruisme. S’il a rencontré tardivement le succès, il a déjoué tous les attendus du monde de l’industrie musicale. Il est resté cet âme errante de Detroit, porte parole des sans noms et des sans grades, et surtout l’un des leurs. Un working class hero, dont l’intégrité et l’humanité alimentent une création artistique troublante d’intensité. Une braise toujours incandescente dans une ville à l'agonie. Je dois remercier Olivier F. de m'avoir signalé ce documentaire qui lui a autant plus que moi et Laurence DC qui m'a persuadée d'aller user quelques kleenex dans une salle obscure. Notes : (1) Lire l'article du supplément Next du journal.




08.03.13 18:35:46, 

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