Samarra


Jaurès, ici et maintenant. Un entretien avec Benoît Kermoal.

par vservat Email

Une grande exposition consacrée à Jaurès vient de fermer ses portes aux Archives Nationales, une autre se déploie actuellement sous la coupole du Panthéon, ce soir, 8 juillet, la chaîne Arte diffuse un documentaire consacré au fondateur de l'Humanité. Sur écran, sur panneaux mais aussi sur papier (biographies, publications diverses, numéros spéciaux de la presse etc), Jaurès est partout. 2014 est son année : on commémorera à la fois le centenaire de son assassinat au café du Croissant mais aussi la palpable actualité de sa pensée politique. Il nous a donc semblé opportun et légitime de porter un regard sur l'homme, sur les commémorations et publications en cours ainsi que sur les instrumentalisations qui accompagnent souvent ces moments mémoriels. Benoît Kermoal(1), familier de Jaurès, dont il ne cesse de croiser la route en raison de ses recherches a accepté de répondre à quelques questions portant sur l'actualité de cette figure dont la trajectoire vient croiser celle de la Grande Guerre. Une exploration de la sphère scientifique, scolaire, éditoriale et même musicale...
 
 
 
 
1/ 2014, expositions, commémorations, publications scandent l'année dédiée à Jean Jaurès. D'ordinaire, on se cale davantage sur la naissance que sur la mort de la personne dont on souhaite rappeler l'œuvre. Que nous dit l'assassinat de Jaurès que sa vie ne nous dit pas ?
 
- Le centenaire de la mort de Jaurès suit chronologiquement la célébration du 150e anniversaire de sa naissance en 2009, qui avait déjà suscité pas mal d’intérêt, de publications ou de conférences sur le sujet. Mais il est évident que les circonstances dramatiques de sa mort entraînent une plus forte attention en 2014 sur Jaurès et son œuvre. On peut penser que le commémorer cette année permet de l’inclure dans les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale, en insistant sur une donnée qui est parfois un peu mise de côté : s’il est vrai que la guerre concerne avant tout les soldats, et on peut voir que le centenaire de 14 insiste sur les différents aspects militaires, 
ce conflit a également bouleversé la société et la vie politique. Du coup, s’arrêter sur le sort de Jean Jaurès permet de mieux comprendre comment une catégorie importante de la gauche de l’époque a tenté d’éviter le conflit et comment aussi elle est entrée ensuite, presqu’en même temps que la mort de Jaurès, dans l’acceptation de la guerre, l’Union sacrée et l’idée de participation à une guerre qui se voulait défensive.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au-delà de l’assassinat du 31 juillet 1914, je crois que l’action de Jaurès permet aujourd’hui de mieux reconstituer historiquement ce qui fait l’identité socialiste des premiers jours de la guerre : sa disparition est un traumatisme pour les socialistes, cela a entraîné un choc profond ; puisque Jaurès est mort après avoir tout fait pour arrêter la guerre, beaucoup de militants se disent qu’il faut maintenant accepter le conflit, d’autant encore une fois que l’opinion publique se persuade dès les premières heures de la guerre que les Allemands sont les agresseurs. Il y a une résignation évidente, peu prévisible quelques jours auparavant. Mais si on regarde de près les initiatives lancées dans la cadre du centenaire de la mort de Jaurès, on se rend compte qu’elles vont bien au-delà de l’assassinat : on étudie le parcours entier du socialiste, on s’intéresse à ses évolutions, à ses combats, à sa pensée et on redécouvre également tout un ensemble d’écrits puisque de nombreuses publications actuelles sont en réalité des anthologies commentées de textes de Jaurès.
 
 
2/ Les archives nationales lui ont consacré une importante exposition. Elle commence d'ailleurs par l'attentat du café du Croissant. On y découvre les héritages, les engagements, les multiples facettes de l'homme politique. C'est peut être du côté de l'histoire sociale que l'exposition est la moins prolixe. Pourtant ce sont les mineurs de Carmaux qui accompagneront sa dépouille jusqu'au Panthéon. En quoi ses engagements auprès des travailleurs ont-ils été si déterminants ?
 
- Tout d’abord je ne suis pas certain que l’exposition aux Archives Nationales n’évoque pas suffisamment la question sociale. On pouvait y voir le soutien apporté par Jaurès à de nombreuses grèves, les voyages militants qu’il fait à la rencontre avant tout des classes populaires. La difficulté d’une exposition sur Jaurès est de refléter tous les aspects d’une vie très riche en expériences, comme le soulignait Madeleine Rebérioux, Jaurès c’est « un continent », et je crois que l’exposition a pu rendre compte de tous les aspects, y compris concernant l’histoire sociale.
 

Plus largement, le lien entre Jaurès et le monde du travail est effectivement très fort : il devient socialiste, après avoir été élu comme député républicain, par ses contacts nombreux avec la classe ouvrière à Carmaux ou à Albi à la fin du XIXe siècle. Cet intellectuel considère que la république doit aboutir logiquement au socialisme, et donc à l’égalité. C’est pourquoi il attache une grande importance aux ouvriers, mais aussi aux paysans. Jusqu’au bout il mène le combat pour l’amélioration de la condition ouvrière et paysanne. Cela passe par des mesures immédiates et il fait tout pour les obtenir, avec d’autres : c’est la première loi sur les retraites en 1910, même s’il considère qu’elle est imparfaite ; c’est la limitation du temps de travail, la réforme fiscale adoptée en juillet 1914. Dans un premier temps pour Jaurès, il faut donc au quotidien obtenir un certain nombre de réformes qui améliorent la condition des plus faibles. Mais il n’oublie jamais l’autre dimension du socialisme : ces réformes, même imparfaites, ne sont pas une fin en soi. Il faut aller au-delà et Jaurès a une conscience pleinement révolutionnaire. Il souhaite que, par la lutte des classes, le socialisme puisse créer une nouvelle société. Les deux dimensions de Jaurès sont présentes, et cela explique qu’aujourd’hui encore, on puisse faire une interprétation différente de sa pensée qui est bien plus riche que quelques citations pourraient le laisser penser.
 
Il faut aussi, dans son rapport au monde des travailleurs, s’intéresser du point de vue historique à la réception de ses écrits, de ses discours, de ses interventions publiques. C’est un penseur, un philosophe, et même dans ses discours destinés aux militants ouvriers, il a une éloquence et des références intellectuelles qui pourraient faire obstacle à la compréhension du peuple. Je crois qu’on a beaucoup à apprendre, à étudier, sur la réception des interventions publiques de Jaurès et sur la manière dont les simples militants comprennent réellement ses paroles et sa pensée. Jaurès est conscient de ce type de difficultés, je crois, c’est pourquoi il s’intéresse autant aux questions d’éducation, de pédagogie. Au cours de sa carrière politique, on voit qu’il simplifie ses discours, qu’il raccourcit ses articles : c’est qu’il arrive à se faire davantage comprendre en étant à l’écoute de son auditoire. Sa pensée n’est pas figée et s’adapte pour que les classes populaires le comprennent au mieux. Mais il faut encore étudier la réception de ses écrits et discours, même si ce sont des objets historiques difficiles à cerner.
 
 
 
3/ Nous entrons aussi en 2014 dans les commémorations du Centenaire de la Grande Guerre. Il y a peu de mise en relation entre les deux dans les manifestations organisées. De même alors que la Grande Guerre est devenu un objet d’étude incontournable des programmes scolaires, Jaurès est une figure qui y tient peu de place. Comment expliquerais-tu cette déconnexion et cet effacement ?
 
- Je pense que célébrer la disparition de Jaurès aide justement à donner du concret, du politique, aux cérémonies du Centenaire de la Grande Guerre, en faisant que cela ne se limite pas aux souvenirs des grandes batailles et des faits militaires. C’est aussi intégrer de plain pied une mémoire militante dans l’histoire de France, et considérer que Jaurès incarne cette France républicaine et socialiste qui a elle aussi accepté les sacrifices.
 
En ce qui concerne la question des programmes scolaires, on se rend effectivement compte que dans les intitulés généraux, la dimension des acteurs de l’histoire semble être passée au second plan. En même temps, et c’est peut-être paradoxal, on voit dans l’histoire savante mais aussi dans l’histoire enseignée, que la reconstitution de parcours personnels est de plus en plus valorisée pour aider à faire comprendre les grandes dimensions historiques. C’est-à-dire que des histoires personnelles aident à mieux saisir les spécificités d’une époque et encore plus à mieux comprendre les périodes de crise. Alors je crois que dans la pratique des enseignants, il faut justement redonner « corps » à l’histoire par ce biais. Est-ce que cela passe obligatoirement par l’évocation d’itinéraires des grands hommes et des grandes femmes de l’histoire ? Là je ne sais pas trop, mais si je me base sur ma propre expérience d’enseignant, on peut très bien manier le programme officiel de façon à évoquer dans les cours celles et ceux dont on estime l’action déterminante selon les périodes historiques. Jaurès peut être évoqué par exemple dans le chapitre sur l’histoire des médias et des crises politiques du programme d’histoire de terminale. Après, sans doute que les instructions officielles, ainsi que les outils dont on dispose, sont parfois « frileux » en ce qui concerne les acteurs politiques. Rien ne me semble contradictoire entre une pratique distanciée de l’enseignement de l’histoire et le choix de s’arrêter davantage sur tel ou tel acteur qui nous intéresse plus particulièrement.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
4/ Jaurès a peut être une place modeste dans l'histoire enseignée, mais les hommes politiques - de N. Sarkozy à Manuel Valls plus récemment - usent et abusent de son image, de son héritage. Quel est selon toi le sens de ce grand écart, Pourquoi Jaurès semble-t-il aussi actuel ?
 
- Il est vrai que de plus en plus les responsables politiques actuels semblent chercher dans l’Histoire des modèles ou des justifications pour les politiques qu’ils souhaitent mettre en place. Cela ne me paraît pas un problème si on ne fait pas que ça ! En clair, avoir des modèles historiques, c’est bien, mais avoir un programme tourné vers le présent et l’avenir, c’est mieux selon moi. Alors peut-être que justement l’attention accordée à des hommes comme Jaurès s’explique par une certaine peur d’aller de l’avant. On essaye de trouver dans le passé ce que l’on n’ose pas trouver dans l’avenir...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cependant, dans le cas de Jaurès, il est évident que son parcours peut incarner un modèle pour la gauche et l’ensemble des républicains. Sur la laïcité, sur la justice, sur le courage et la vérité en politique, et sur également la dimension sociale et égalitaire, ou encore sur les liens entre la société et la défense, l’action et la pensée de Jaurès sont toujours des repères importants.
 
L’utilisation qu’en font les responsables politiques actuels ne me dérange pas, si elle est réellement informée et fiable. De ce point de vue, l’utilisation faite par certains responsables de la droite, voire de l’extrême-droite, peut paraître avec un peu de recul, assez ridicule. Mais encore une fois Jaurès est à la fois socialiste et républicain, donc chacun peut y trouver son compte. A gauche, l’héritage de Jaurès divise aussi, mais là encore selon moi établir les divisions de la gauche actuelle sur son dos n’a pas grand sens. D’ailleurs, si on regarde bien, on ne trouve pas dans la masse de publications sur Jaurès, de livres écrits par des responsables politiques (si on laisse de côté un pamphlet écrit par un ancien député UMP). Pour d’autres « héros » nationaux, la liste des biographies, essais, etc, est longue. Là dans le cas de Jaurès, on ne trouve pas de nos jours grand chose. C’est un paradoxe, mais sans doute cela montre-il que d’un point de vue historique, Jaurès ne leur est pas si connu, peut-être parce qu’il est assez difficile à cerner. Visiblement, beaucoup connaissent davantage Napoléon et publient des ouvrages sur lui. Peut-être que le centenaire de son assassinat va rapidement changer la donne.
 
 
5/ Quels aspects de la recherche se renouvellent le plus le concernant ? Les commémorations de 2014 semblent insister davantage sur l’individu. Pourtant Il s’est aussi inscrit dans des combats et des réalisations collectives. Comment cela s’articule-t-il dans les travaux et publications récentes ?
 
- Sur ce point, il faut saluer tout d’abord la publication de la biographie écrite par les deux plus grands spécialistes de Jaurès, Gilles Candar et Vincent Duclert (2) . Aussi étonnant que cela paraisse, on ne disposait pas de grande biographie scientifique récente sur lui, c’est aujourd’hui le cas. L’approche biographique est en effet liée à d’autres domaines d’études et effectivement de ce côté là, plusieurs recherches sont en cours ou viennent d’aboutir. De mon point de vue, quelques domaines sont particulièrement intéressants : il y a tout d’abord l’étude du pacifisme d’avant 1914, de l’attention accordée à la loi des trois ans de 1913, des liens entre le pacifisme du mouvement ouvrier et la défense nationale. Je pense que sur ce sujet, il y a encore plein de choses à apprendre, en particulier comment Jaurès permet à l’ensemble du mouvement ouvrier de s’emparer de ces questions.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’étude historique doit également passer par la question de l’internationalisme, et non pas rester dans un cadre purement national. Sur cette question, les travaux en cours d’Elisa Marcobelli (3)  nous permettront de mieux connaître ce qu’est ce pacifisme socialiste sous toutes ses formes avant 1914. C’est encore dans une dimension internationale que d’autres tra
vaux nous apportent du neuf sur Jaurès : c’est un acteur important de la Deuxième Internationale, il est de plus en plus important dans ces réunions. Or, l’histoire transnationale de ce type d’organisations est encore assez récente, malgré l’antériorité des études de Georges Haupt. Ainsi Emmanuel Jousse, qui s’intéresse également de près aux questions de traduction, rend compte de ces transferts culturels entre le socialisme de Jaurès, le travaillisme anglais ou la social-démocratie allemande. C’est je crois une dimension très importante de la recherche historique récente.
 
Également, l’étude de la culture militante socialiste du temps de Jaurès me semble encore devoir être menée sur bien des aspects. Le rapport à la violence politique, l’étude du bagage théorique des militants de base, l’attention portée à la nécessaire éducation militante, sont autant de points qu’il faut aujourd’hui mieux connaître. C’est, je crois, ce qui permet aussi de comprendre l’adhésion des socialistes à la guerre. Le souvenir de Jaurès dans ces années de combat est très présent, et c’est une référence, voire une justification, pour les socialistes qui se battent. Enfin, les usages mémoriaux de Jaurès dès sa mort, jusqu’à aujourd’hui sont aussi au centre de plusieurs études historiques.
 
6/ Parmi tout ce qui se publie et se monte cette année, quel choix opérerais-tu pour avoir une vision un peu équilibrée du sujet ? y’a-t-il eu aussi des choses saugrenues ou décalées qui ont été proposées au public ?
 
- Il est vrai que de nombreuses publications ont lieu et vont encore avoir lieu dans les mois qui viennent. Question difficile que de choisir parmi tout cela. Mais encore une fois la biographie de Candar et Duclert me semble incontournable tout d’abord. Ensuite le livre de Jacqueline Lalouette (4), Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir , apporte de nombreux éléments sur sa disparition et sur l’entretien de sa mémoire à travers les usages militants, mais aussi la construction de statues, les noms de rues, etc. Pour moi ce sont les deux incontournables. Il faut encore lire Jaurès et sur ce point l’anthologie présentée par Marion Fontaine(5)  est très précise, procure une très bonne connaissance des écrits de Jaurès. C’est également le cas du prochain tome des œuvres complètes de Jaurès qui sort à l’automne 2014 et qui porte sur le pluralisme culturel, ce qui permettra en particulier de mieux connaître les écrits jaurésiens sur les autres continents, la colonisation et sur sa tournée en Amérique latine en 1911.
 
Dans un autre domaine, j’ai bien aimé le livre de jeunesse de Tania Sollogoub (6), Le dernier ami de Jaurès , c’est un roman passionnant, je le conseille vraiment. Enfin on prévoit la parution d’une autre biographie publiée par un Américain,Geoffre Kutz (7) cela peut être un utile complément au livre de Candar-Duclert. En ce qui concerne les choses saugrenues proposées au public, oui, les commémorations entraînent toujours de telles publications, cela existe pour Jaurès, mais pas tant que ça. Pour le moment, je n’ai vu que deux ouvrages qui me semblent totalement inutiles, le plus simple est de ne pas en parler....
 
7/ Les invités de Samarra ont le droit de constituer une playlist. Si je te dis Jaurès en 5 titres tu réponds quoi ? Argumente !
 
- Évoquer Jaurès sans nommer la chanson de Brel, ce serait un peu un sacrilège sans doute ! Mais je conseillerais la version du groupe anglais Black Veils. Ensuite, de pas évoquer  Give peace a chance  de John Lennon serait dans ce cas un autre sacrilège non ? Par ailleurs, pour savoir parfaitement ce que cela signifie  le vent dans l’avenue Jean Jaurès , la chanson  Brest  de Miossec s’impose aussi ici. Jaurès est originaire du Midi toulousain, donc L’anniversaire  des Fabulous Trobadors me semble être également parfaitement adaptée. Enfin, ce serait dommage de ne pas citer un chant révolutionnaire : alors j’ai une tendresse particulière pour In ale gasn , une chanson yiddish contre le tsar en Russie avant 1914 qui a été fréquemment reprise ensuite.
 
 
Un grand merci à Benoît Kermoal de la part de l'équipe de Samarra  !!  Et pour clotûrer l'entretien, écoutez sa playlist !
 
 
 
 
 Toutes les photos sont tirées de l'exposition consacrée à Jean Jaurès au Panthéon. @Vservat
 
 
 Notes : 
 
(1) Benoît Kermoal est professeur d’histoire-géographie au lycée Saint Exupéry de Mantes-la-Jolie, doctorant à l’EHESS, le sujet de thèse étant Les socialistes au combat : guerre, paix et violences dans les pratiques militantes (1914-1940) . Membre du conseil d’administration de la société d’études jaurésiennes, présidée par Gilles Candar. Rédacteur des notes hebdomadaires « les notes Jaurès » pour la Fondation Jean-Jaurès, de janvier à juillet 2014 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/2014-annee-Jaures/Les-notes).

(2)Gilles Candar, Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.

(3)Voir par exemple, Elisa Marcobelli , La France de 1914 était-elle antimilitariste ? Les socialistes et la loi des trois ans, Fondation Jean-Jaurès, 2013 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-France-de-1914-etait-elle-antimilitariste). Sa thèse en cours porte sur l’opposition à la guerre au sein de la Deuxième Internationale.

(4)Jacqueline Laouette, Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014.

(5)Marion Fontaine, Ainsi nous parle Jean Jaurès, Paris, Fayard/Pluriel, 2014.

(6)Tania Sollogoub, Le dernier ami de Jaurès, Paris, l’école des loisirs, 2013. (7)Geoffre Kutz, Jean Jaurès,The inner life of Social Democraty, Penn State University Press, à paraître en août 2014.

La mémoire de la traite négrière dans les ports anglais et français

par Aug Email

 

 

[Dans le port de Liverpool, les anciens docks où se trouve l'International Slavery Museum. Un nouveau bâtiment en construction devrait prochainement accueillir le musée. @Aug]

 

 Dans le compte-rendu d'un ouvrage récent sur l'influence de la traite négrière sur la culture française, la chercheuse Silyane Larcher rappelle que "l'histoire de la traite et de l'esclavage colonial ne fut pas une histoire périphérique à celle de la construction de la nation française, pas une histoire au dehors, mais bel et bien une histoire du dedans" (voir dans la bibliographie en fin d'article). Cette histoire, loin de n'appartenir qu'au passé, a donc bien des résonnances dans le présent des villes et des pays ayant pratiqué la traite comme dans ceux qui ont vu partir ou arriver les esclaves déportés. Ces résonnances en font parfois une question de mémoire brûlante en France comme ailleurs. Au-delà des débats nationaux, nous avons voulu aborder la mémoire de la Traite dans les ports européens y ayant activement participé en France et au Royaume-Uni. Pour ce faire, nous avons demandé au politiste Renaud Hourcade de nous parler des principales conclusions auxquelles il est parvenu à l'issue de ses recherches doctorales. Il a en effet soutenu en 2012 une thèse ayant pour sujet : « La mémoire de l’esclavage dans les anciens ports négriers européens. Une sociologie des politiques mémorielles à Nantes, Bordeaux et Liverpool ».

 

 

Pouvez-vous nous préciser de quelle façon l’ouverture de musées consacrés à l’esclavage dans les ports de la Traite au Royaume-Uni s’est articulée au renouvellement de la recherche historique, à la mise en place de législations et à l’enseignement scolaire de cette question ?

 

L’ouverture de musées consacrés à l’esclavage dans les anciens ports de la traite est due à un ensemble varié de facteurs, qui pèsent différemme

Liverpool
 
►Nombre d’expéditions
4894
►Epoques de plus forte activité
 1798-1808
►Destinations principales des expéditions
  • régions de départ des esclaves

 Afrique de l'ouest et centrale

  • régions d’arrivée
Bassin Caraïbes et Etats Unis 
 
Création d’une partie dédiée dans un musée
Maritime Museum (1986)
 
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial)
 

 

 

nt selon les cas. On peut mentionner d’abord le rôle central de l’activisme des communautés noires de ces villes, surtout à partir des années 1990. A Bristol et à Liverpool – deux des principaux ports négriers du pays – ces communautés formées de migrants africains et surtout antillais et de leurs descendants. Elles sont implantées de longue date dans ces villes, mais elles ont aussi une longue histoire de mobilisations contre le racisme et les discriminations. Elles témoignent plus généralement d’un sentiment de relégation, à la fois social et racial, qui s’est traduit au début des années 1980 par des soulèvements urbains (émeutes de Toxteth à Liverpool, de Saint Paul à Bristol, en 1981).

 

Une lutte plus structurée oppose les associations locales aux pouvoirs publics, en particulier à Liverpool, sur des questions comme l’inégalité d’accès au logement ou à l’emploi. A la fin des années 1990, le développement de musées locaux centrés sur l’histoire locale donne l’occasion à ces groupes militants de se saisir d’un nouveau combat, celui de la mémoire de la traite. Ces musées municipaux, en effet, ont tendance, à minimiser ou à occulter l’épisode négrier, pourtant fondateur pour le développement de ces villes. A Liverpool, le Musée Maritime, ouvert en 1986, n’y consacre que quelques discrètes vitrines, tandis qu’on trouve à Bristol une maison de maître convertie en musée, la Georgian House, essentiellement dévouée à la valorisation de l’esprit d’entreprise et l’art de vivre des grands noms du négoce maritime avec les colonies.

Rien de substantiel ne permet de comprendre, dans ces musées, l’importance historique de la traite négrière pour ces ports, et encore moins de souligner les résonnances sociales et humaines de la période esclavagiste pour la société britannique contemporaine. Dans les deux villes, les célébrations officielles de la « découverte » de l’Amérique, en 1994, accentuent le mécontentement en ne disant rien non plus des drames humains qui ont succédé aux explorations maritimes. A Bristol, cela décide les autorités à mettre sur pied un groupe consultatif, le Bristol Slave Trade Action Group, et à prendre des mesures qui réorientent le récit mémoriel local : la Georgian House ouvre une nouvelle section, cette fois-ci consacrée à l’esclavage, tandis que la mairie sponsorise un Bristol Slave Trade Trail, qui emmène les visiteurs sur les traces du patrimoine négrier. Enfin, en 1999, une exposition temporaire est organisée par le Bristol City Museums and Art Gallery : « A Respectable Trade ? Bristol and Transatlantic Slavery ».

 

  Les émeutes de 81 à Toxteh exposées à l'ISM de Liverpool.(@VServat)

 

A Liverpool, les premières mesures datent des mêmes années. En 1992, le Musée Maritime se décide à répondre aux critiques de la communauté noire locale en inaugurant une nouvelle exposition permanente, cette fois entièrement consacrée à l’esclavage, la Transatlantic Slavery Gallery. Le musée s’est associé pour l’occasion à une fondation philanthropique, et ses équipes ont pris soin de s’appuyer sur un comité scientifique composé d’historiens locaux, et d’autres spécialistes issus des Amériques et des Caraïbes. De fait, cela permet au musée de coller aux connaissances historiques sur la période bien mieux que ne le faisait l’ancienne exposition. Une réorientation du discours s’opère aussi, passant d’une approche purement historique, ou patrimoniale à un récit beaucoup plus centré sur la « question noire » et qui insiste donc, à ce titre, sur les continuités de l’oppression raciale de l’esclavage au monde contemporain.

 

 

 

 

 

Cheminenements dans l'histoire de l'esclavage à Liverpool : fers à marquer les esclaves, évocation de l'Underground Railroad aux Etats-Unis, XIXème siècle, par la figure d'HarriettTubman, et traces dans la ville du passé esclavagiste de Liverpool. (@VServat)

 

Londres
 
►Nombre d’expéditions
2704 
►Epoques de plus forte activité:
 Jusqu'en 1698, la Royal African Company basée à Londres a le monopole de la Traite
 
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l'Ouest
  • régions d’arrivée:
 Antilles (Barbades, Jamaïque)
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
 
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
 Non

 
 
 
 
 
 
 

Sur ce thème, à l’échelle nationale, le vrai coup d’accélérateur se produit en 2007. C’est l’année du bicentenaire de l’abolition de la traite négrière par les britanniques (1807), un anniversaire auquel le gouvernement Blair veut donner une grande importance. Des fonds conséquents sont débloqués, et les professionnels des musées et de l’éducation, à travers tout le pays, se sensibilisent avec beaucoup de bonne volonté aux enjeux sociaux de cette commémoration. Des initiatives fleurissent partout. Les musées traduisent alors des préoccupations nouvelles, en lien avec les derniers   progrès de la recherche, mais aussi avec l’agenda des questions sociales, tourné vers une valorisation de la Black-britishness. . Dans de nombreux cas, la « perspective noire » est intégrée aux réflexions grâce à des groupes consultatifs.

L’ancien récit national, entièrement centré sur la figure des abolitionnistes blancs, comme William Wilberforce ou Thomas Clarkson, se trouve complété par de nouveaux « héros » que sont les esclaves anonymes, les marrons, ou de grandes figures de l’abolitionnisme « noir » comme Olaudah Equiano. De nombreux musées font ainsi évoluer leurs expositions en 2007, de manière temporaire ou permanente : l’exposition « London: Sugar and Slavery: Revealing our City’s Untold Story » est par exemple présentée au Musée des Docklands de Londres, « Atlantic Worlds » au National Maritime Museum à Greenwich, « Breaking the Chains: the Fight to End Slavery » au British Empire and Commonwealth Museum de Bristol. 

 

 

 

 

Bristol
 
►Nombre d’expéditions:
2064 pour 590 134 esclaves (entre 1698 et 1807)
►Epoques de plus forte activité:
 Dans les deux premiers tiers du XIXe siècle, Bristol dépasse Liverpool en nombre d'esclaves transportés par les navires partis de son port
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l'Ouest
  • régions d’arrivée:
 Jamaïque puis souvent revendus dans les autres iles des Caraïbes (Cuba, Saint-Domingue) ou les colonies nord-américaines.
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
Section dédiée à l'esclavage au sein de la Georgian House
British Empire & Commonwealth Museum (fermé en 2012)
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
Non

 
 
 
 
 

 

 

 Mais le plus geste le plus important est l’ouverture du premier musée national entièrement consacré à l’esclavage, l’International Slavery Museum, qui vient s’installer sur les quais de Liverpool, en remplacement de l’ancienne exposition du Musée Maritime..

Cette période est aussi celle ou les programmes scolaires évoluent. A partir de la rentrée 2008, les élèves doivent recevoir des enseignements sur la traite triangulaire et l’esclavage – en y incluant les phénomènes de résistance – ainsi que sur l’existence de cultures riches et complexes avant la colonisation européenne en Afrique de l’Ouest.

La sensibilisation à la diversité culturelle de la Grande-Bretagne est aussi au programme. Dans ce contexte, les musées précités, notamment celui de Liverpool, sont amenés à recevoir un grand nombre de scolaires, à se mettre à la portée de ce public et à insister fortement sur la dimension éducative de leur rôle.

 

 

 

 

 

 

  La richesse des civilisations d'Afrique de l'ouest à l'âge moderne présentées à Liverpool. (@VServat)

 

 

 

 

Dans le cas de Liverpool, comment la mémoire officielle et le nouveau musée ont-ils été perçus par la minorité noire de la ville ?

 

Relativement bien, dans la mesure où le nouveau musée répond en grande partie à ses préoccupations, en intégrant désormais l’esclavage et la traite à la mémoire officielle locale. Les conservateurs ont pris soin, par ailleurs, de mettre en place des comités de consultation, ce qui a permis d’associer la communauté noire locale aux orientations générales du musée. Les responsables de National Museums Liverpool, la structure de tutelle du musée, sont aussi à l’origine d’une commémoration annuelle de l’esclavage, qui se tient chaque année sur les rives de la Mersey, le 23 août, sous la forme d’une « libation africaine », et qui laisse les rôles principaux à la communauté noire locale. (Le 23 août est la date de commémoration choisie par l’UNESCO ; qui correspond au soulèvement des esclaves de Saint Domingue). Ce qui est moins bien perçu, c’est l’évolution plus récente de l’International Slavery Museum qui, pour des questions de financements, cherche à élargir sa thématique. D’une focalisation sur l’esclavage atlantique et les questions raciales, il est en train de déplacer sa perspective vers l’esclavage contemporain et autres formes d’exploitation (travail des enfants, prostitution…), en se revendiquant comme un « musée des droits de l’homme ». Cette évolution tend à en dissiper l’ancrage local du musée, voire à dé-historiciser son récit, tout en diluant son insistance sur les questions raciales, ce que certains militants noirs condamnent.

Le sucre et le "middle passage" au coeur du commerce  et de la traite altlantiques à Liverpool. (@VServat)

 

 

Avec le déploiement de dispositifs visant à une meilleure connaissance de l’histoire de l’esclavage et de la traite atlantique comment expliquez-vous que cela reste en France une question vive qui est souvent rejetée hors du champ de l’histoire française ?

 

On peut y voir un effet du recrutement des historiens – à l’Université et dans la recherche – qui en France comporte extrêmement peu de représentants des populations qui sont historiquement les premières concernées par l’esclavage, qu’on pense aux Antillais ou aux Africains. On peut y voir surtout la persistance d’un désintérêt pour ce qui est probablement encore jugé comme un sujet mineur, peut-être peu honorable dans une stratégie de distinction académique. Néanmoins, la structuration de la recherche sur ce thème avance nettement en France, et la création de structures comme le CIRESC (2006) – Centre international de recherche sur les esclavages, un nouveau laboratoire CNRS centré sur ces thèmes – montre une volonté d’encourager de nouvelles recherches et de fédérer celles qui existent. En ce sens, la situation a beaucoup évolué depuis les années 2000, sous l’effet de la loi Taubira (qui, outre l’évolution des programmes scolaires, prévoyait d’encourager la recherche) mais aussi de l’internationalisation des chercheurs français, désormais confrontés au quotidien à des collègues de pays où ces thèmes font depuis longtemps l’actualité académique.

 

 

 Nantes, entre histoire et mémoire. Le chateau rénové des Ducs de Bretagne et le mémorial de l'abolition de l'esclavage.(@VServat)

 

 

Les deux espaces consacrés à l’esclavage à Liverpool et Nantes n’ont pas été conçus dans la même optique. Que pensez-vous de l’optique choisie par Nantes à savoir celle d’un mémorial avec un parcours d’imprégnation et d’information inscrits dans les territoires de la traite locale ?

 

Mon impression est plutôt que le musée nantais est de facture bien plus classique que celui de Liverpool… A Nantes, le musée d’histoire du Château des Ducs, qui ret

 
Nantes

►Nombre d’expéditions:
1714
 
►Epoques de plus forte activité:
XVIIIème siècle (la ville réalise 43% des expéditions organisées au départ des ports français sur cette période)
 
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l’Ouest
  • régions d’arrivée:

Antilles

►Création d’une partie dédiée dans un musée:

 Section dans le musée des Ducs de Bretagne (2009)

►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):

Mémorial pour l’abolition de l’esclavage (2012)


 
race l’histoire de la ville et de la région, a subi une complète rénovation dans les années 2000. La nouvelle muséographie choisit d’aborder plus frontalement la question de la traite négrière que ne le faisait l’ancienne version. La principale préoccupation des conservateurs a été d’en proposer un récit intégré à l’histoire longue de la ville, dans ses dimensions sociales et économiques, et non de proposer une histoire de la traite comme celle d’un épisode séparé. Ce faisant, la traite négrière se trouve effectivement prise dans le récit historique, ce qui résulte en un traitement patrimonial. C’est l’une des couches de l’histoire locale, assumée mais non spécifiée. Le musée ne dit rien, ou très peu, par exemple, des questions raciales contemporaines. Il ne s’intéresse pas à la figure de l’esclave (très peu représenté dans le musée) ni aux « résistances » et évite toute forme de dramatisation ou de spectaculaire. L’angle principal, conformément à l’angle d’histoire locale favorisé, demeure celui du commerce maritime, des négociants nantais et du développement de la ville à cette époque.

Les choix de Liverpool sont inverses. Il s’agit certes d’un musée d’histoire, mais il est tout entier structuré par les enjeux identitaires (perçus du côté des minorités) et des continuités sociales de l’esclavage. La perspective de l’esclave, de ses origines africaines, de ses souffrances, de ses résistances et de ses descendants, dont l’identité a été transformée par cet épisode, est celle qui guide le récit. Le discours est davantage « mémoriel » en un sens : on y perçoit directement une lecture et un rappel de l’histoire orienté par des questions du présent.

   

 

  

Nantes, une scénographie qui mêle témoignages, textes législatifs, créations artistiques autour de l'esclavage avec une intégration dans le paysage de la ville.(@VServat)


  Nantes a construit récemment (2012) un grand mémorial, qui vient compléter le dispositif d’évocation du passé dans cette ville. Son origine est toutefois très différente du musée et les deux instruments ont été pensés séparément, même si une cohérence leur est donnée aujourd’hui en renvoyant l’ « historique » vers le musée et le « mémoriel » vers le mémorial. Ce mémorial, creusé dans le quai de la Fosse, sur les bords de la Loire, est en effet un espace d’évocation du passé, qui cherche à provoquer des émotions, un recueillement, et à inscrire le passé de manière visible dans l’espace architectural de la ville. Il donne extrêmement peu d’informations historiques, que le visiteur est invité à rechercher plutôt du côté du musée. Cette séparation du mémoriel et de l’historique 

peut paraitre plus saine, surtout dans un contexte français ou l’on prend soin de recimenter régulièrement la frontière. Il me semble qu’elle renvoie surtout au rôle et aux missions assumés par les conservateurs des musées français, qui restent particulièrement orientés vers le « patrimoine » si on les compare à leurs alter-ego britanniques ou américains, souvent plus soucieux de leur « mission sociale ».

 

 

Nantes, traces muséographiques (plaques présentant des bateaux négriers autour du Mémorial) et traces historiques (mascaron à tête africaine) de la traite. (@VServat)

 

 

Bordeaux
 

►Nombre d’expéditions: 
482
►Epoques de plus forte activité:
 Dernières décennies du XVIIIe siècle
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l’ouest, Mozambique, Zanzibar
  • régions d’arrivée:
Antilles notamment St Domingue
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
 Non
 

 
  

 Un choix intéressant, à mi-chemin des deux perspectives, est celui de la nouvelle exposition permanente du musée d’Aquitaine à Bordeaux : Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage. C’est un musée de ville, d’essence avant tout patrimoniale, mais il intègre néanmoins à sa présentation de la traite transatlantique un questionnement sur les « héritages » contemporains qui le rend plus proches des questions sociales. Il a aussi recours à des procédés d’évocation (des vidéos de reconstitution, des témoignages audio…) qu’on ne trouve pas ou peu dans le musée nantais.

 

 

 

 

Parmi les ports français, de nouveaux lieux ont été consacrés à la mémoire de l’esclavage à Nantes et Bordeaux, mais qu’en est-il de la mémoire de l’esclavage dans les autres ports français de la Traite (La Rochelle, Lorient ou Le Havre) ?  

  Ces ports ont été beaucoup moins placés sous le feu des projecteurs, faute notamment d’une mobilisation mémorielle forte dans ces villes. Leur position secondaire, d’un point de vue historique, les préserve aussi d’un stigmate négrier trop encombrant, contrairement à Nantes, qui a été de loin le port français le plus actif dans la traite négrière (avec un peu moins de 2000 expéditions négrières en tout). On pourrait cependant remarquer que le deuxième port, Bordeaux, avec un nombre de voyages de traite de l’ordre de 500, est en fait assez proche de La Rochelle ou Saint Malo…   

La question mémorielle a cependant été beaucoup moins brulante dans ces deux villes. A La Rochelle, dès les années 1980, les espaces muséographiques consacrés aux Fleuriau, des planteurs rochelais, ont intégré une présentation du système esclavagiste et de la vie dans les plantations. Pour tous, au début des années 2000, la loi Taubira a encouragé une prise en compte plus prononcée. Depuis 2005, le Musée du Nouveau Monde de La Rochelle et les archives départementales organisent régulièrement des expositions en lien avec ce passé. Les questions sociales y transparaissent, ainsi que parfois une perspective identitaire, comme dans l’exposition présentée en 2010 au musée du nouveau monde : « Etre noir en France au XVIIIe siècle ». A ma connaissance (limitée, car je n’ai pas réalisé de recherches approfondies sur leur cas) les autres ports ne sont pas réticents à évoquer le passé, mais ils ont un programme mémoriel plutôt modeste, le plus souvent centré sur les commémorations nationales du 10 mai.

 

 

 

 

[Ci-contre : L'Hôtel Fleuriau à La Rochelle. @Aug]

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

A l’issue de vos travaux comparatifs, distinguez-vous des différences profondes entre la mémoire de l’esclavage au Royaume-Uni et en France, en particulier dans les ports de la Traite ?

 

Les points communs sont ce qui saute d’abord aux yeux : le désintérêt pour ce passé, qui ne fait pas partie des mémoires « officielles » locales pendant la majeure partie des XIXe et XXe siècle, puis un moment commun, entre les années 1990 et 2000, ou il devient un problème important à l’échelle internationale (UNESCO), nationale et à l’échelle locale des ports négriers. Cette temporalité commune interroge. La longue occultation renvoie bien sûr à la gêne créée par un passé devenu partout culpabilisant : vaut-il mieux l’enfouir et garder le silence, pour ne pas ternir une bonne image ou assombrir le récit des grandes heures du « siècle d’or » que représente le XVIIIe pour la plupart de ces villes ? Ou vaut-il mieux l’affronter, accepter de le mettre en place publique et en discuter, afin de faire du passé, de ses conséquences, un enjeu normalisé de débat politique ?

La première option a longtemps dominé sans partage. La seconde n’a éclos qu’à partir du moment où des groupes se sont reconnus comme « descendants d’esclaves » et ont porté des revendications de respect et de reconnaissance qui passaient par un discours de vérité sur l’histoire, une sensibilité aux drames du passé. Ce point est également commun aux deux pays.

 

[Ci-contre: La citadelle de Port-Louis près de Lorient abritant le Musée de la Compagnie des Indes. @Aug]

 

Les grandes différences apparaissent sur le plan des tonalités de cette reconnaissance, de la séparation entre des usages du passé jugés légitimes et illégitimes. Sous cet angle, on retrouve les cadres traditionnels, qui évoluent mais restent structurants, du multiculturalisme britannique et de la tradition républicaine française. Dans le premier contexte, l’association entre esclavage et « question noire » ne fait pas grande difficulté, même si les fluctuations du « multiculturalisme » britannique ne doivent pas être sous-estimées, de même que les doutes et les craintes qu’il a fait naître à certaines périodes. L’existence en Grande-Bretagne d’une « politique raciale » (races politics et race policies) depuis les années 1950, calquée sur le modèle américain, a créé des cadres de compréhension et d’interprétations des enjeux mémoriels qui laissaient d’emblée ouverte la possibilité d’en faire un mode de gestion des identités minoritaires.

 

 
La Rochelle, Le Havre, Saint-Malo, Lorient, Honfleur
 
 
►Nombre d’expéditions
Le Havre: 451; La Rochelle: 448; Saint-Malo: 218; Lorient: 137, Honfleur: 134
 
►Epoques de plus forte activité
 2e moitié du XVIIIe siècle
 
Destinations principales des expéditions
  • régions de départ des esclaves
Angole, Guinée (Saint-Malo)
  • régions d’arrivée
 Saint-Domingue (Saint-Malo)
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée
 
 

La France a suivi une évolution qui n’est pas si éloignée sur le fond, mais de manière plus chaotique, plus controversée et moins assumée. La loi Taubira n’adopte pas une perspective de reconnaissance raciale, mais plutôt celle du respect dû par la République à des « descendants d’esclaves » identifiés aux habitants des sociétés des DOM structurées par l’esclavage. Cette loi, comme d’ailleurs la commémoration de 1998, est fondamentalement très républicaine, marquée par l’idée d’intégration à la nation, au contraire de la séparation , par le refus de l’idée de « réparation » autre que symbolique, par l’absence de tous droits politiques associé à une dette particulière... Pourtant, on sait les réactions qui ont suivi dans les années 2000 : les « lois mémorielles » confineraient à la « repentance » et affaibliraient le « sentiment national », elles encourageraient la montée des « communautarismes » et les « concurrences de mémoire », etc. Pareil débat n’a pas eu lieu, ou très marginalement, en Grande-Bretagne. En France, ce sont des notions qui ont encadré la mémoire de l’esclavage, en poussant à percevoir en elle un « risque » anti-républicain. L’idée que le sentiment national pourrait sortir renforcé d’une reconnaissance des « fautes » de la nation et de ses victimes est loin d’être la plus commune. Au cours des années 2000, cependant, cet obstacle a de plus en plus souvent été contrebalancé par l’émergence d’autres cadres cognitifs, comme notamment la valorisation tous azimuts de la « diversité », qu’on peut voir comme un multiculturalisme sans droit, symbolique, donc compatible avec l’esprit républicain. C’est à travers cette rhétorique que Bordeaux, par exemple, a fini par justifier sa politique mémorielle : montrer l’esclavage et la traite est une manière de valoriser la « diversité » de la ville, une ville moderne et culturellement cosmopolite. On se trouve donc face à un récit républicain qui n’est pas figé, où la question des « minorités » peut faire des incursions, qui ont en retour un impact sur les cadres dominants de la mémoire publique « officielle » de l’esclavage.

 

Propos recueillis par VServat et Aug qui tiennent à remercier Renaud Hourcade pour cet entretien

 

[La source principale pour les informations contenues dans les encadrés est l'Atlas des esclavages (Autrement). Divers ouvrages et sites internet ont également été consultés. Se référer aux liens et à la bibliographie ci-dessous pour plus de précisions]

 

 

Des liens pour prolonger

 

 

Des lectures

  • Renaud Hourcade, "Un musée d'histoire face à la question raciale : l'International Slavery Museum de Liverpool", Genèses n°92, septembre 2013
  • COTTIAS Myriam, CUNIN Elisabeth et ALMEIDA MENDES Antonio de, Les traites et les esclavages, perspectives historiques et contemporaines, Karthala, 2010.
  • Christopher Miller, Le triangle atlantique français. Littérature et culture de la traite négrière (traduit de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke), Rennes, Les Perseïdes, 2011. Lire le compte-rendu de Silyane Larcher pour La Vie des Idées.
  • Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l'esclavage, Textes de François Hubert, Christian Block et Jacques de Cauna ; préface d'Alain Juppé ; [traduction en anglais de Lucy Edwards]. - Bordeaux, éd. Le Festin, 2010.
  • Jean-Michel Deveau, La traite rochelaise, Karthala, 2009
  • Alain Roman, Saint-Malo au temps des négriers, Karthala, 2001
  • Catherine Coquery-Vidovitch et Eric Mesnard, Être esclave. Afrique-Amériques (XVe-XIXe siècles), La Découverte, 2013
  • Marcus Rediker, A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite, Seuil, 2013 (2008 pour l'édition originale en anglais)
  • Marcel Dorigny & Bernard Gainot, Atlas des esclavages, Autrement, 2006

 

 Cette sélection est partielle, n'hésitez pas à nous suggérer d'autres publications et d'autres liens !

Petite histoire du Rap (6-II) "It Was a Good Day"

par Aug Email

 Après avoir étudié les conditions de l'émergence du gangsta rap dans les années 1980, nous abordons dans cette deuxième partie les deux décennies suivantes à L.A. Les années 1990 sont marquées par le succès commercial du genre et le retentissement des émeutes de 1992 dans les médias qui font du rap de la ville un objet d'étude pour certains autant que d'inquiétude pour d'autres. Nous avons demandé au Géographe Yohann Le Moigne de nous parler de l'impact de ces émeutes sur la scène rap et à Compton. Nous abordons ensuite avec lui la place des gangs noirs et latinos ainsi que la transformation de la ville de Compton. En fin d'entretien, retrouvez comme d'habitude la carte, les liens et une playlist de 20 titres sélectionnés par Y. Le Moigne que nous remercions chaleureusement !

 

Comment les rappeurs de la ville ont-ils vécu et évoqué les émeutes de 1992 ?

 

Il faut déjà signaler que contrairement aux émeutes de 1965, Compton fut durement touchée par les événements de 1992. Elle n’était plus la ville de classe moyenne qu’elle était au début des années 1960. En 1992, plus de 25% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage s’élevait à près de 18% et les Noirs représentaient encore plus de la moitié des habitants. Un certain nombre d’entre-eux exprimèrent leur colère lorsque le verdict fut rendu dans l’affaire Rodney King. Le conseil municipal, qui fut rapidement dépassé par les pillages et les incendies, déclara l’état d’urgence et demanda l’aide de l’État de Californie et du gouvernement fédéral : 250 Marines furent postés à Compton afin de rétablir l’ordre. Au total, 179 bâtiments furent vandalisés, 136 incendies furent provoqués, deux personnes furent tuées, un policier fut blessé par balle, et le montant des dégâts occasionnés sur des propriétés privées s’élevait à 100 millions de dollars.

Les rappeurs locaux ont évidemment été très influencés par les émeutes, mais ce qui est surtout remarquable, c’est que ces événements sont venus valider les textes que les rappeurs de Compton et South Central écrivaient depuis des années. Beaucoup d’entre eux avaient évoqué les signes avant-coureurs de la catastrophe, notamment en faisant du racisme, de la pauvreté et des relations tendues entre la police et les minorités des thèmes de prédilection de leurs chansons. Un rappeur comme Toddy Tee par exemple, originaire de Compton et considéré comme l’un des tout premiers gangsta rappers, s’est fait connaître grâce à son tube « Batterram » en 1985, qui évoquait en détail les pratiques policières locales et l’usage fréquent du Batterram, un véhicule blindé utilisé par le LAPD pour défoncer les portes et les murs des maisons de suspects lors de perquisitions.

Les albums de NWA étaient évidemment de ceux qui avaient mis en lumière les conditions qui allaient engendrer les plus graves émeutes urbaines de l’histoire du pays, tout comme les albums solo d’Ice Cube (le membre le plus politisé de NWA), et en particulier Amerikkka’s most wanted en 1990 et Death Certificate en 1991. La chanson "Fuck tha Police" (présente sur l’album Straight Outta Compton de NWA) est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne officiel des émeutes. Ice Cube était en train d’enregistrer son troisième album solo (The Predator) lorsque les émeutes ont éclaté, et il y a fait figurer trois chansons qui évoquent ces événements de façon directe : « We had to tear this mothafucka up », « Wicked » et « Who got the camera ? ». The Chronic, le premier album de Dr Dre, sorti en décembre 1992 et considéré comme un des plus grands monuments du gangsta rap, a également été grandement influencé par les émeutes, même si elles ne sont pas évoquées directement dans les textes.

Mais je pense que l’impact principal des émeutes ne concerne pas la teneur des textes des rappeurs de Compton et de South Central. Ils abordaient déjà toutes ces questions depuis la deuxième moitié des années 1980. L’explosion de 1992 les a juste confortés dans leur volonté de dire au monde comment les choses se passaient dans ces quartiers. En revanche, ce qui pour moi est la conséquence principale des émeutes, c’est que ça leur a ouvert la voie de la reconnaissance médiatique : d’un coup, tous les projecteurs se sont braqués vers les gangsta rappers, en les présentant comme des visionnaires et des témoins privilégiés qu’il fallait écouter, ou au contraire comme les responsables et les symboles de la dégénérescence du ghetto. Le gangsta rap est devenu un vrai phénomène de société, ce qui a permis à de nombreux rappeurs de bénéficier de contrats dans des grandes maisons de disques, et a profondément transformé l’essence même de ce genre musical.

 

[Le tabassage de Rodney King en 1991 filmé par un amateur. L'acquittement des policiers en 1992 est l'évènement déclencheur des émeutes qui secouent la ville]

  

 

Quelle est la géographie du Hip Hop dans la métropole de LA ?

 

Il est très difficile de répondre à cette question tant la scène Hip Hop de Los Angeles est développée et extrêmement hétérogène. Traditionnellement, le coeur du gangsta rap est situé dans les zones de forte concentration noire comme Compton, South Central, Watts et Inglewood (dans le coeur de l’agglomération) ou encore à Long Beach, la deuxième plus grande ville du Comté de Los Angeles, située immédiatement au Sud de Compton et popularisée par le succès rencontré par Snoop Dogg. East Los Angeles et la San Gabriel Valley (à l’extrême Est de l’agglomération) sont les zones traditionnelles de forte concentration hispanique qui ont vu se développer le Chicano rap (avec des artistes comme Kid Frost ou Mellow Man Ace) puis le Sureño rap. De nombreux groupes n’ont, par ailleurs, pas d’autre affiliation géographique que « Los Angeles » car leurs membres sont issus de différents quartiers ou différentes villes de l’agglomération. C’est le cas par exemple des Dilated Peoples, de The Pharcyde ou de Odd Future.

Ce qui est frappant à Los Angeles (comme certainement dans de nombreuses autres métropoles américaines), c’est l’impression qui se dégage que « tous les jeunes rappent » dans les quartiers populaires, comme dans des quartiers moins populaires : Earl Sweatshirt (du crew Odd Future) est par exemple le fils d’une professeure de UCLA et a grandi dans un quartier de la classe moyenne supérieure de West Los Angeles.

 

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

 

Qu’est-ce que le « Sureño rap » ?

 

Le « Sureño rap » est un type de rap pratiqué par les Hispaniques du Sud de la Californie, en particulier dans l’agglomération de Los Angeles, et dans la région de San Diego. Il s’est développé à partir du «Chicano rap », un rap produit par des Mexicains-Américains à partir du début des années 1990. Au fil des années, le Chicano rap a pris des accents gangsters et est devenu le pendant hispanique du gangsta rap. Le succès planétaire du gangsta rap a incité les jeunes Latinos à développer leur propre style de rap, qui rencontra cependant un succès largement moins important du fait de la forte dimension ethnique qui le caractérise.

Le Sureño rap est néanmoins très populaire chez les jeunes des barrios californiens, et en particulier chez les membres de gangs. Son nom est d’ailleurs étroitement lié à la culture des gangs. Dans le système carcéral californien, les divisions raciales et géographiques sont extrêmement prégnantes. Il existe, en gros, quatre groupes principaux dans les prisons : les Noirs, les Blancs, les Hispaniques du Sud de la Californie (les Sureños) et les Hispaniques du Nord de la Californie (les Norteños). Chaque groupe possède son, ou ses propres gangs à l’intérieur des prisons : les Noirs en comptent plusieurs (Bloods, Crips, ainsi que quelques groupes révolutionnaires comme la Black Guerilla Family) ; les Blancs en comptent également plusieurs, essentiellement des groupes suprémacistes comme l’Aryan Brotherhood (la Fraternité Aryenne) ou les Nazi Lowriders ; les Sureños en comptent un (la Mexican Mafia, également appelée Eme), tout comme les Norteños (la Nuestra Familia). La situation est plutôt complexe, mais pour faire simple, on peut dire que la Mexican Mafia (le gang carcéral le plus puissant des États-Unis) a mis en place un système lui permettant d’exercer une influence sur une grande partie des gangs hipaniques du Sud de la Californie tout en créant un « mouvement sureño » (largement emprunt de fierté ethnique) duquel se revendiquent ces gangs (les gangs sureños).

La Mexican Mafia est notamment réputée pour exercer un management par la terreur sur ces gangs : elle les force à payer une taxe sur le trafic de drogue qu’ils effectuent sur leur territoire sous peine de voir leurs membres se faire attaquer lorsqu’ils seront incarcérés. Le terme « Sureño rap », outre le fait d’être un marqueur identitaire désignant les rappeurs hispaniques du Sud de la Californie, permet donc également à ses acteurs (en majorité des membres de gang) de revendiquer leur appartenance au mouvement sureño et de marquer leur allégeance à la Mexican Mafia.

 

Quel sont les rapports entre la scène Hip Hop et les gangs noirs et latinos ?

 

De par les liens traditionnellement étroits entre gangsta rap et sureño rap d’une part, et la culture des gangs d’autre part, il existe une proximité évidente, qui perdure encore aujourd’hui, entre la scène Hip Hop locale et les gangs. Le rap est de loin la musique la plus écoutée par les membres de gangs, et chaque gang compte plusieurs rappeurs dans ses rangs. La plupart ne dépassent pas le stade de rappeur de quartier, mais d’autres comme Eazy-E (ancien membre des Kelly Park Compton Crips, un gang de Compton), Game (ancien membre des Cedar Block Pirus) ou Jokaboy (membre des Compton Varrio Tortilla Flats, un gang hispanique) peuvent rencontrer un succès non négligeable. La plupart des artistes de gangsta rap ou de sureño rap sont affiliés à des gangs, même s’ils ne sont jamais, dans la réalité, les tueurs qu’ils prétendent souvent être dans leurs chansons. Un certain nombre d’entre-eux se servent du rap pour quitter la rue et il existe plusieurs exemples célèbres de membres de gangs devenus de grands entrepreneurs dans le milieu du rap.

Cela dit, comme partout ailleurs, la scène Hip Hop de Los Angeles ne doit pas être exclusivement associée à la culture des gangs. La scène rap est très développée, très diverse et sert très souvent de vecteur à des idées qu’on pourrait considérer comme plus constructives que le nihilisme traditionnellement véhiculé par gangsta rap, notamment dans le milieu des community organizers et des travailleurs sociaux. Il y a également une grosse scène underground avec des artistes très reconnus comme Madlib, Busdriver, Jurassic 5, ou Haiku d’etat qui n’ont pas de liens particuliers avec la culture des gangs.

 

 

 

Qu’est devenu Compton aujourd’hui ?

 

L’impact du gangsta rap sur l’opinion publique a été très important. Aujourd’hui encore, la majorité des personnes qui connaissent le nom « Compton » pensent qu’il s’agit d’une ville majoritairement noire. Hors depuis le recensement de 2000, les Hispaniques y sont officiellement majoritaires. La fuite de la classe moyenne noire que j’évoquais précédemment s’est effectuée dans un contexte d’immigration hispanique massive dans l’agglomération de Los Angeles, si bien qu’à partir des années 1980, la plupart des familles noires qui quittaient la ville ont été remplacées par des familles hispaniques (en majorité mexicaines). Les Noirs représentaient 75% de la population en 1980, contre seulement 21% pour les Hispaniques. En 2000, les Hispaniques représentaient 57% de la population, contre 40% pour les Afro-Américains. Cette tendance s’est confirmée durant les années 2000 puisque le recensement de 2010 faisait état d’une population hispanique atteignant 65% contre seulement 33% pour les Noirs. Les enjeux de cette succession ethnique sont nombreux et touchent à des domaines sensibles comme la représentation politique des minorités, la criminalité, le vivre ensemble, l’emploi ou l’éducation.

En effet, alors que la situation socio-économique ne s’est pas améliorée, l’arrivée de plusieurs milliers d’Hispaniques à Compton a généré une concurrence croissante entre minorités défavorisées pour des ressources de plus en plus réduites, ce qui a provoqué des conflits très largement médiatisés, notamment dans le domaine des gangs et de la politique locale. Compton est devenu un des symboles de ce qui a été considéré par de nombreux médias locaux comme une « guerre raciale » (ce qui doit cependant être largement nuancé). L’immigration hispanique a notamment entraîné un nivellement du rapport de force entre gangs noirs et latinos, ainsi qu’un accroissement de leur concurrence territoriale qui a fait de nombreuses victimes, en particulier au début des années 2000.

Au niveau politique, les tensions se sont surtout cristallisées autour de la question de la représentation de la communauté hispanique : jusqu’en avril 2013, aucun Latino n’avait été élu au conseil municipal, contrôlé d’une main de fer par la communauté noire depuis les années 1970. Aux accusations de racisme lancées par les leaders Latinos, les responsables politiques noirs répondent, avec des arguments souvent teintés de nativisme, que les Hispaniques n’ont qu’à s’organiser comme l’ont fait les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ont souvent été montées en épingle par les médias.

Plutôt que le conflit, c’est l’indifférence qui caractérise les relations entre Noirs et Latinos à Compton, même si la croissance d’une deuxième et d’une troisième génération d’Hispaniques (les enfants et petits-enfants d’immigrés) tend de plus en plus à réduire la distance culturelle qui a généré la plupart des tensions au cours des deux dernières décennies. Du point de vue de la criminalité, les choses se sont également améliorées, même si le taux de criminalité y reste l’un des plus élevé de Californie. En 1991, on comptait par exemple 87 homicides dans la ville, mais depuis une dizaine d’années, ce chiffre s’est stabilisé à une vingtaine par an (entre 20 et 30). La situation s’est globalement améliorée, mais il reste énormément de choses à faire, notamment du point de vue du développement économique et des relations interethniques.

 

 

[La répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

10 titres emblématiques du rap de Los Angeles depuis les années 1980

 

Il est très compliqué de faire un top 10 du rap californien (en partie parce que 10 chansons de Tupac pourraient légitimement y avoir leur place...). J’ai pris la liberté de faire un top 20 (classé par ordre alphabétique) qui réunit quelques uns des plus grands classiques avec d’autres titres plus confidentiels ou moins reconnus qui montrent la diversité de la scène rap de l’agglomération de LA (en laissant donc par exemple de côté la scène, très riche, de la San Francisco Bay Area)

 

  • Blu feat. Nia Andrews – My Sunshine (2011)
  • Cypress Hill – Insane in the brain (1993)
  • Declaime (aka Dudley Perkins) – Dearest Desiree (2004)
  • Dilated Peoples – Worst comes to worst (2001)
  • Dr Dre feat. Snoop Dogg – Nuthin’ but a G thang (1992)
  • Earl Sweatshirt – EARL (2010)
  • Evidence – Mr Slow Flow (2007)
  • Ice Cube – It was a good day (1993)
  • Jurassic 5 – Concrete schoolyard (1998)
  • Kendrick Lamar – M.A.A.D. city (2012)
  • Mc Eiht – Streiht up menace (1993)
  • Mr Criminal – Southern California (2011)
  • Murs feat. Sick Jacken – The problem is (2010)
  • NWA – Straight Outta Compton (1988)
  • Pac Div – Paper (2008)
  • Snoop Dogg – Doggystyle (1993)
  • The Game feat. Junior Reid – It’s okay (one blood) (2006)
  • The Pharcyde – Passin’ me by (1993)
  • The Psycho Realm – Psyclones (1997)
  • Tupac – Keep ya head up (1993)

 

Propos recueillis par Aug

 

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.

  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013.

  • Yohann Le Moigne,  « From a ghetto to a barrio » : les enjeux de la succession ethnique à Compton (Californie), Urbanités, Février 2014. D'autres publications de Yohann Le Moigne.

  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007

  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005

  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010

  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

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