Samarra


Petite histoire du Rap (6-II) "It Was a Good Day"

par Aug Email

 Après avoir étudié les conditions de l'émergence du gangsta rap dans les années 1980, nous abordons dans cette deuxième partie les deux décennies suivantes à L.A. Les années 1990 sont marquées par le succès commercial du genre et le retentissement des émeutes de 1992 dans les médias qui font du rap de la ville un objet d'étude pour certains autant que d'inquiétude pour d'autres. Nous avons demandé au Géographe Yohann Le Moigne de nous parler de l'impact de ces émeutes sur la scène rap et à Compton. Nous abordons ensuite avec lui la place des gangs noirs et latinos ainsi que la transformation de la ville de Compton. En fin d'entretien, retrouvez comme d'habitude la carte, les liens et une playlist de 20 titres sélectionnés par Y. Le Moigne que nous remercions chaleureusement !

 

Comment les rappeurs de la ville ont-ils vécu et évoqué les émeutes de 1992 ?

 

Il faut déjà signaler que contrairement aux émeutes de 1965, Compton fut durement touchée par les événements de 1992. Elle n’était plus la ville de classe moyenne qu’elle était au début des années 1960. En 1992, plus de 25% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage s’élevait à près de 18% et les Noirs représentaient encore plus de la moitié des habitants. Un certain nombre d’entre-eux exprimèrent leur colère lorsque le verdict fut rendu dans l’affaire Rodney King. Le conseil municipal, qui fut rapidement dépassé par les pillages et les incendies, déclara l’état d’urgence et demanda l’aide de l’État de Californie et du gouvernement fédéral : 250 Marines furent postés à Compton afin de rétablir l’ordre. Au total, 179 bâtiments furent vandalisés, 136 incendies furent provoqués, deux personnes furent tuées, un policier fut blessé par balle, et le montant des dégâts occasionnés sur des propriétés privées s’élevait à 100 millions de dollars.

Les rappeurs locaux ont évidemment été très influencés par les émeutes, mais ce qui est surtout remarquable, c’est que ces événements sont venus valider les textes que les rappeurs de Compton et South Central écrivaient depuis des années. Beaucoup d’entre eux avaient évoqué les signes avant-coureurs de la catastrophe, notamment en faisant du racisme, de la pauvreté et des relations tendues entre la police et les minorités des thèmes de prédilection de leurs chansons. Un rappeur comme Toddy Tee par exemple, originaire de Compton et considéré comme l’un des tout premiers gangsta rappers, s’est fait connaître grâce à son tube « Batterram » en 1985, qui évoquait en détail les pratiques policières locales et l’usage fréquent du Batterram, un véhicule blindé utilisé par le LAPD pour défoncer les portes et les murs des maisons de suspects lors de perquisitions.

Les albums de NWA étaient évidemment de ceux qui avaient mis en lumière les conditions qui allaient engendrer les plus graves émeutes urbaines de l’histoire du pays, tout comme les albums solo d’Ice Cube (le membre le plus politisé de NWA), et en particulier Amerikkka’s most wanted en 1990 et Death Certificate en 1991. La chanson "Fuck tha Police" (présente sur l’album Straight Outta Compton de NWA) est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne officiel des émeutes. Ice Cube était en train d’enregistrer son troisième album solo (The Predator) lorsque les émeutes ont éclaté, et il y a fait figurer trois chansons qui évoquent ces événements de façon directe : « We had to tear this mothafucka up », « Wicked » et « Who got the camera ? ». The Chronic, le premier album de Dr Dre, sorti en décembre 1992 et considéré comme un des plus grands monuments du gangsta rap, a également été grandement influencé par les émeutes, même si elles ne sont pas évoquées directement dans les textes.

Mais je pense que l’impact principal des émeutes ne concerne pas la teneur des textes des rappeurs de Compton et de South Central. Ils abordaient déjà toutes ces questions depuis la deuxième moitié des années 1980. L’explosion de 1992 les a juste confortés dans leur volonté de dire au monde comment les choses se passaient dans ces quartiers. En revanche, ce qui pour moi est la conséquence principale des émeutes, c’est que ça leur a ouvert la voie de la reconnaissance médiatique : d’un coup, tous les projecteurs se sont braqués vers les gangsta rappers, en les présentant comme des visionnaires et des témoins privilégiés qu’il fallait écouter, ou au contraire comme les responsables et les symboles de la dégénérescence du ghetto. Le gangsta rap est devenu un vrai phénomène de société, ce qui a permis à de nombreux rappeurs de bénéficier de contrats dans des grandes maisons de disques, et a profondément transformé l’essence même de ce genre musical.

 

[Le tabassage de Rodney King en 1991 filmé par un amateur. L'acquittement des policiers en 1992 est l'évènement déclencheur des émeutes qui secouent la ville]

  

 

Quelle est la géographie du Hip Hop dans la métropole de LA ?

 

Il est très difficile de répondre à cette question tant la scène Hip Hop de Los Angeles est développée et extrêmement hétérogène. Traditionnellement, le coeur du gangsta rap est situé dans les zones de forte concentration noire comme Compton, South Central, Watts et Inglewood (dans le coeur de l’agglomération) ou encore à Long Beach, la deuxième plus grande ville du Comté de Los Angeles, située immédiatement au Sud de Compton et popularisée par le succès rencontré par Snoop Dogg. East Los Angeles et la San Gabriel Valley (à l’extrême Est de l’agglomération) sont les zones traditionnelles de forte concentration hispanique qui ont vu se développer le Chicano rap (avec des artistes comme Kid Frost ou Mellow Man Ace) puis le Sureño rap. De nombreux groupes n’ont, par ailleurs, pas d’autre affiliation géographique que « Los Angeles » car leurs membres sont issus de différents quartiers ou différentes villes de l’agglomération. C’est le cas par exemple des Dilated Peoples, de The Pharcyde ou de Odd Future.

Ce qui est frappant à Los Angeles (comme certainement dans de nombreuses autres métropoles américaines), c’est l’impression qui se dégage que « tous les jeunes rappent » dans les quartiers populaires, comme dans des quartiers moins populaires : Earl Sweatshirt (du crew Odd Future) est par exemple le fils d’une professeure de UCLA et a grandi dans un quartier de la classe moyenne supérieure de West Los Angeles.

 

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

 

Qu’est-ce que le « Sureño rap » ?

 

Le « Sureño rap » est un type de rap pratiqué par les Hispaniques du Sud de la Californie, en particulier dans l’agglomération de Los Angeles, et dans la région de San Diego. Il s’est développé à partir du «Chicano rap », un rap produit par des Mexicains-Américains à partir du début des années 1990. Au fil des années, le Chicano rap a pris des accents gangsters et est devenu le pendant hispanique du gangsta rap. Le succès planétaire du gangsta rap a incité les jeunes Latinos à développer leur propre style de rap, qui rencontra cependant un succès largement moins important du fait de la forte dimension ethnique qui le caractérise.

Le Sureño rap est néanmoins très populaire chez les jeunes des barrios californiens, et en particulier chez les membres de gangs. Son nom est d’ailleurs étroitement lié à la culture des gangs. Dans le système carcéral californien, les divisions raciales et géographiques sont extrêmement prégnantes. Il existe, en gros, quatre groupes principaux dans les prisons : les Noirs, les Blancs, les Hispaniques du Sud de la Californie (les Sureños) et les Hispaniques du Nord de la Californie (les Norteños). Chaque groupe possède son, ou ses propres gangs à l’intérieur des prisons : les Noirs en comptent plusieurs (Bloods, Crips, ainsi que quelques groupes révolutionnaires comme la Black Guerilla Family) ; les Blancs en comptent également plusieurs, essentiellement des groupes suprémacistes comme l’Aryan Brotherhood (la Fraternité Aryenne) ou les Nazi Lowriders ; les Sureños en comptent un (la Mexican Mafia, également appelée Eme), tout comme les Norteños (la Nuestra Familia). La situation est plutôt complexe, mais pour faire simple, on peut dire que la Mexican Mafia (le gang carcéral le plus puissant des États-Unis) a mis en place un système lui permettant d’exercer une influence sur une grande partie des gangs hipaniques du Sud de la Californie tout en créant un « mouvement sureño » (largement emprunt de fierté ethnique) duquel se revendiquent ces gangs (les gangs sureños).

La Mexican Mafia est notamment réputée pour exercer un management par la terreur sur ces gangs : elle les force à payer une taxe sur le trafic de drogue qu’ils effectuent sur leur territoire sous peine de voir leurs membres se faire attaquer lorsqu’ils seront incarcérés. Le terme « Sureño rap », outre le fait d’être un marqueur identitaire désignant les rappeurs hispaniques du Sud de la Californie, permet donc également à ses acteurs (en majorité des membres de gang) de revendiquer leur appartenance au mouvement sureño et de marquer leur allégeance à la Mexican Mafia.

 

Quel sont les rapports entre la scène Hip Hop et les gangs noirs et latinos ?

 

De par les liens traditionnellement étroits entre gangsta rap et sureño rap d’une part, et la culture des gangs d’autre part, il existe une proximité évidente, qui perdure encore aujourd’hui, entre la scène Hip Hop locale et les gangs. Le rap est de loin la musique la plus écoutée par les membres de gangs, et chaque gang compte plusieurs rappeurs dans ses rangs. La plupart ne dépassent pas le stade de rappeur de quartier, mais d’autres comme Eazy-E (ancien membre des Kelly Park Compton Crips, un gang de Compton), Game (ancien membre des Cedar Block Pirus) ou Jokaboy (membre des Compton Varrio Tortilla Flats, un gang hispanique) peuvent rencontrer un succès non négligeable. La plupart des artistes de gangsta rap ou de sureño rap sont affiliés à des gangs, même s’ils ne sont jamais, dans la réalité, les tueurs qu’ils prétendent souvent être dans leurs chansons. Un certain nombre d’entre-eux se servent du rap pour quitter la rue et il existe plusieurs exemples célèbres de membres de gangs devenus de grands entrepreneurs dans le milieu du rap.

Cela dit, comme partout ailleurs, la scène Hip Hop de Los Angeles ne doit pas être exclusivement associée à la culture des gangs. La scène rap est très développée, très diverse et sert très souvent de vecteur à des idées qu’on pourrait considérer comme plus constructives que le nihilisme traditionnellement véhiculé par gangsta rap, notamment dans le milieu des community organizers et des travailleurs sociaux. Il y a également une grosse scène underground avec des artistes très reconnus comme Madlib, Busdriver, Jurassic 5, ou Haiku d’etat qui n’ont pas de liens particuliers avec la culture des gangs.

 

 

 

Qu’est devenu Compton aujourd’hui ?

 

L’impact du gangsta rap sur l’opinion publique a été très important. Aujourd’hui encore, la majorité des personnes qui connaissent le nom « Compton » pensent qu’il s’agit d’une ville majoritairement noire. Hors depuis le recensement de 2000, les Hispaniques y sont officiellement majoritaires. La fuite de la classe moyenne noire que j’évoquais précédemment s’est effectuée dans un contexte d’immigration hispanique massive dans l’agglomération de Los Angeles, si bien qu’à partir des années 1980, la plupart des familles noires qui quittaient la ville ont été remplacées par des familles hispaniques (en majorité mexicaines). Les Noirs représentaient 75% de la population en 1980, contre seulement 21% pour les Hispaniques. En 2000, les Hispaniques représentaient 57% de la population, contre 40% pour les Afro-Américains. Cette tendance s’est confirmée durant les années 2000 puisque le recensement de 2010 faisait état d’une population hispanique atteignant 65% contre seulement 33% pour les Noirs. Les enjeux de cette succession ethnique sont nombreux et touchent à des domaines sensibles comme la représentation politique des minorités, la criminalité, le vivre ensemble, l’emploi ou l’éducation.

En effet, alors que la situation socio-économique ne s’est pas améliorée, l’arrivée de plusieurs milliers d’Hispaniques à Compton a généré une concurrence croissante entre minorités défavorisées pour des ressources de plus en plus réduites, ce qui a provoqué des conflits très largement médiatisés, notamment dans le domaine des gangs et de la politique locale. Compton est devenu un des symboles de ce qui a été considéré par de nombreux médias locaux comme une « guerre raciale » (ce qui doit cependant être largement nuancé). L’immigration hispanique a notamment entraîné un nivellement du rapport de force entre gangs noirs et latinos, ainsi qu’un accroissement de leur concurrence territoriale qui a fait de nombreuses victimes, en particulier au début des années 2000.

Au niveau politique, les tensions se sont surtout cristallisées autour de la question de la représentation de la communauté hispanique : jusqu’en avril 2013, aucun Latino n’avait été élu au conseil municipal, contrôlé d’une main de fer par la communauté noire depuis les années 1970. Aux accusations de racisme lancées par les leaders Latinos, les responsables politiques noirs répondent, avec des arguments souvent teintés de nativisme, que les Hispaniques n’ont qu’à s’organiser comme l’ont fait les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ont souvent été montées en épingle par les médias.

Plutôt que le conflit, c’est l’indifférence qui caractérise les relations entre Noirs et Latinos à Compton, même si la croissance d’une deuxième et d’une troisième génération d’Hispaniques (les enfants et petits-enfants d’immigrés) tend de plus en plus à réduire la distance culturelle qui a généré la plupart des tensions au cours des deux dernières décennies. Du point de vue de la criminalité, les choses se sont également améliorées, même si le taux de criminalité y reste l’un des plus élevé de Californie. En 1991, on comptait par exemple 87 homicides dans la ville, mais depuis une dizaine d’années, ce chiffre s’est stabilisé à une vingtaine par an (entre 20 et 30). La situation s’est globalement améliorée, mais il reste énormément de choses à faire, notamment du point de vue du développement économique et des relations interethniques.

 

 

[La répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

10 titres emblématiques du rap de Los Angeles depuis les années 1980

 

Il est très compliqué de faire un top 10 du rap californien (en partie parce que 10 chansons de Tupac pourraient légitimement y avoir leur place...). J’ai pris la liberté de faire un top 20 (classé par ordre alphabétique) qui réunit quelques uns des plus grands classiques avec d’autres titres plus confidentiels ou moins reconnus qui montrent la diversité de la scène rap de l’agglomération de LA (en laissant donc par exemple de côté la scène, très riche, de la San Francisco Bay Area)

 

  • Blu feat. Nia Andrews – My Sunshine (2011)
  • Cypress Hill – Insane in the brain (1993)
  • Declaime (aka Dudley Perkins) – Dearest Desiree (2004)
  • Dilated Peoples – Worst comes to worst (2001)
  • Dr Dre feat. Snoop Dogg – Nuthin’ but a G thang (1992)
  • Earl Sweatshirt – EARL (2010)
  • Evidence – Mr Slow Flow (2007)
  • Ice Cube – It was a good day (1993)
  • Jurassic 5 – Concrete schoolyard (1998)
  • Kendrick Lamar – M.A.A.D. city (2012)
  • Mc Eiht – Streiht up menace (1993)
  • Mr Criminal – Southern California (2011)
  • Murs feat. Sick Jacken – The problem is (2010)
  • NWA – Straight Outta Compton (1988)
  • Pac Div – Paper (2008)
  • Snoop Dogg – Doggystyle (1993)
  • The Game feat. Junior Reid – It’s okay (one blood) (2006)
  • The Pharcyde – Passin’ me by (1993)
  • The Psycho Realm – Psyclones (1997)
  • Tupac – Keep ya head up (1993)

 

Propos recueillis par Aug

 

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.

  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013.

  • Yohann Le Moigne,  « From a ghetto to a barrio » : les enjeux de la succession ethnique à Compton (Californie), Urbanités, Février 2014. D'autres publications de Yohann Le Moigne.

  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007

  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005

  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010

  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

Oakoak, le Street Art à St-Etienne

par died Email

 

L'artiste de Street Art Oakoak nous a accordé un peu de son temps pour répondre à quelques questions sur son travail. 

(Propos recueillis par Jean-Christophe Diedrich)

 

 
 
 
Vous êtes un artiste de ce qu’on appelle aujourd’hui du Street Art, souscrivez-vous à cette dénomination ? Comment définiriez-vous d’ailleurs ce « courant artistique » ?
 
Alors en considérant que 95% de mes réalisations sont créées à l'extérieur, je pense que la définition peut correspondre. Ma définition du Street Art serait celle de créer quelque chose à l'extérieur et s'approprier l'espace urbain, l'utiliser. Essayer de faire quelque chose qu'on ne peut pas faire sur une toile blanche.
 
 
Vous n’êtes pas le seul artiste à utiliser la rue comme espace d’exposition, quelles sont vos influences les plus marquantes. Puisez-vous vos sources d’inspiration ailleurs que dans le Street art ?
 
Beaucoup de mon inspiration ne vient pas du Street Art, mais d'autres domaines comme les bandes dessinées, les séries, les jeux vidéo etc etc. Je considère que des bd comme Calvin et hobbes ou une série comme les Simpsons m'ont autant inspiré que des artistes classiques.
En tant qu'artiste de rue, j'apprécie énormément des personnes comme Varini, SPY, Pao, Fra biancoshock. Je les ai d'ailleurs découverts après avoir commencé  à travailler dans la rue. Ce que j'aime avec eux, c'est qu'ils utilisent vraiment l'espace qui les entoure et jouent avec. C'est ce que j'aime dans le Street Art.
 
 
 
 
Parlons un peu de vous, vous signez vos œuvres sous un pseudo, que veut dire Oakoak et pourquoi garder une certaine forme d’anonymat ?
 
Désolé mais c'est personnel.  Par rapport à l'anonymat cela permet plus de liberté je trouve, je suis plus tranquille, et surtout ça permet aux autres de se concentrer sur mon travail et non sur la personne qui le fait.
 
 
Vous vous exprimez plutôt à St-Etienne : cette ville a-t-elle une spécificité particulière ? Son histoire influence-t-elle votre travail ? Les friches industrielles semblent être un terrain de jeu qui vous inspirent, pourquoi ?
 
Personnellement cette ville est parfaite pour le Street Art. Une ancienne ville industrielle et minière possède un terrain de jeu vraiment intéressant. Il suffit de se balader un peu pour découvrir de nombreux endroits qui peuvent être investis. Les villes anciennes ou médiévales sont plus difficiles pour mon travail. De plus, il y a beaucoup de friches industrielles et j'adore aller les découvrir avec des amis. Tout d'abord pour le coté historique, j'aime beaucoup me renseigner sur l'histoire industrielle de cette ville, Ensuite d'un point de vue Street Art on découvre des choses magnifiques car c'est un véritable terrain de jeu pour tous les graffeurs, et enfin on y trouve justement des endroits, du mobiliers particuliers pour pouvoir créer. L'ambiance de ces endroits joue énormément aussi.
 
 
 
A regardez votre travail, vous utilisez un peu toutes les techniques mais d’abord le collage ou la peinture, le graff semble plutôt réservé à votre signature : ce choix est-il guidé par la volonté de ne pas «dégrader » définitivement les murs de la ville ?
 
J'aime beaucoup ce principe éphémère. De plus, cela permet de toujours essayer de trouver de nouvelles choses à faire car les anciennes disparaissent. C'est donc une bonne source de motivation pour créer.
 
 
 
 
Beaucoup de vos travaux utilisent l’univers de la BD, des comics, pensez-vous avoir une spécificité française ou au contraire voulez-vous inscrire dans un art avec des références résolument  « mondialisées » ?
 
Mes références sont assez internationales je pense, les bd sont celles de mon enfance ou adolescence donc bande dessinée belge ou comics. Par rapport aux séries ce sont des séries comme futurama ou les simpson qui m'inspirent.
Je dirai donc qu'elles sont mondialisées.
 
 
 
 
Comment vivez-vous de votre art ? Avez-vous déjà obtenu des « commandes » de municipalités ?
 
Je ne vis pas de mon art, la vente d'oeuvres plus classiques ou de livres me permet de gagner de l'argent pour acheter des fournitures et un peu voyager mais je travaille à coté.
Je n'ai jamais cherché à obtenir des commandes de municipalités, ça ne m'intéresse pas vraiment. Peut être qu'un jour je changerais d'avis mais pour l'instant je m'amuse avec ce que je fais et ça me convient parfaitement.
 
 
 
 
 
Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose ?
 
        Hum,  pas celle-ci en tout cas car je ne sais pas quoi répondre.....
 
 
      Merci beaucoup Oakoak et bravo encore pour vos travaux le plus souvent poétiques. Retrouvez son travail sur son blog

 
  merci :)

 
 

 

Les autres articles du dossier « Samarra squatte à Sainté ! »

 

 

Regards d’artistes sur Saint-Etienne avec Jacques et Serge Prud’homme (Deloupy)

par Aug Email

[Deloupy, Café neuf, Avenue de Rochetaillée, gouache sur papier]


« Saint-Etienne, un territoire se réinvente » : derrière cette expression pleine d’allant se profile une formule de marketing urbain et une réalité que le récent ouvrage de Frédérique de Gravelaine expose en détails. Depuis les années 2000, la ville change pour se défaire de l’image de cité industrielle en déclin qui lui colle aux basques. Le projet (ré)créatif Manufacture Plaine Achille avec la Cité du design, le Zénith et une salle de musiques actuelles, la deuxième ligne de tram qui connecte le centre vers le quartier d’affaires naissant de Châteaucreux, le parc-musée du puits Couriot, l’opération Cœur de ville : la démarche urbanistique engagée à Saint-Etienne fait le pari de transformer la ville pour régénérer le tissu économique. La stratégie de sortie de crise a bel et bien changé de cap : après le soutien à l’industrie, Saint-Etienne mise sur l’urbanisme, l’architecture et la culture pour tendre vers un nouveau destin national. Le souhait des rédacteurs du nouveau projet de ville est d’en finir avec la morosité ambiante et le défaitisme. Gommer la ville noire et ses stéréotypes nécessite d’innover et de porter un regard neuf sur une ville qui se conjugue encore au passé.


Pendant que les urbanistes et les politiques transforment la cité, quel regard portent les artistes stéphanois sur leur ville et les mutations en cours ? Pour le savoir, nous nous sommes entretenus avec deux artistes nés à Saint-Etienne. Jacques et Serge Prud’homme sont de la même famille et tous deux sont passés par l’école des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Aujourd’hui l’oncle (Jacques) et le neveu (Serge) partagent le même atelier et si 20 ans les séparent, ils puisent dans les rues de Saint-Etienne une inspiration commune. En 2011, ils exposaient ensemble, offrant un regard croisé sur Saint-Etienne, ses rues, ses vieilles façades. Les photos de Jacques et les croquis de Serge racontent la ville sans artifices, le Saint-Etienne du quotidien, celui que l'on trouve en flânant dans les ruelles. 

 

 

 

Jacques Prud’homme est graphiste de métier et photographe autodidacte. Après des études aux Beaux-arts de Saint-Etienne et une carrière dans la communication, il est revenu à ses premiers amours : les appareils jouets et surtout il a découvert le sténopé [voir note explicative en fin d'article], qu'il a expérimenté pour la première fois en 2004. Son vrai plaisir, il le trouve avec les techniques les plus rudimentaires, qui lui permettent de s’éloigner du réel en le transfigurant. Dans la plupart de ses travaux, il aime laisser la part belle au hasard et à l'expérimentation. [source. Photo : Alain le Trilly]

 



Serge Prud'homme dit Deloupy est né en 1968 à Saint-Etienne, il est diplômé des Beaux-Arts d'Angoulême, section bande dessinée. Après un passage aux Pays-Bas, il revient dans le Forez comme illustrateur indépendant pour la publicité tout en publiant pour l'édition jeunesse et la bd. Il est co-fondateur des éditions Jarjille et a notamment sorti le livre de Jacques Prud'homme « Saint-Etienne autrement » [source].




Dans Saint-Etienne autrement, vos vues au sténopé transforment notre regard sur la ville. Avez-vous cherché à ré-enchanter la cité ?


Jacques Prud'homme : Quand j'ai vu ce que donnaient les photos à la canette, j'ai été vraiment surpris du résultat. J'ai quitté mon rebord de fenêtre pour aller explorer la ville. Le résultat final est toujours une surprise même si le hasard est relativement maîtrisé. J'ai d'abord photographié beaucoup de lieux emblématiques de Saint-Etienne comme le Puits Couriot ou l'Hôtel de ville pour qu'à partir d'un endroit très connu le lecteur puisse s'interroger sur cette vision déformée de la ville.


Vous photographiez des coins et des façades délaissés de la ville qui viennent enrichir une série intitulée « Archéologie du futur ». Vous y montrez la ville telle qu'elle est, sans artifices. Pourquoi cette série ?


Jacques Prud'homme : Les plus vieilles photos de cette série datent de 1979. C'est souvent les photos les plus intéressantes pour les gens car Saint-Etienne a beaucoup changé depuis. Je m'aperçois aujourd'hui avec les retours sur le blog et sur Facebook que les gens sont nostalgiques de ce passé. Mais à l'époque, ces photos je ne les montrais pas car sur le plan photographique il n'y a rien d'exceptionnel. C'est comme les photos de Eugène Atget qui, à la fin du 19ème siècle, entreprend de photographier systématiquement les quartiers anciens de Paris appelés à disparaître ainsi que les petits métiers condamnés par l’essor des grands magasins. Il n'y a rien à ajouter. Tout est dans le sujet.


Quand on isole une façade de magasin et qu'on est bien frontal comme pour un dessin d'architecture, il y a une vraie poésie. Ma dernière photo montre un magasin avec trois rideaux différents, un avec des motifs, un bleu, un orange. Pas un seul est identique. Le carrelage est en damiers vert et jaune. Un charme que le plus souvent on passe sans voir. Pour ce genre de choses, il faut être un grand piéton.


Deloupy (à propos des photos de Jacques) : Ta photo du Paris (un cinéma de Saint-Etienne aujourd'hui disparu), on pouvait passer devant à l'époque et ne pas trouver cela très joli. Le fait de sublimer les couleurs lui confère une esthétique nouvelle et donne un caractère fort à tes photos.


 

[Jacques Prud’homme ]


Qu'est-ce qui fait le charme de Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les pentes de Saint-Etienne et ses immeubles si particuliers. Ce charme populaire c'est aussi cette négligence que l'on a au détour des rues. Ces façades de magasin encore en activité où il y a quelque chose qui cloche, une vitre a été cassée et on y a collé un gros bout de scotch parce qu'on avait pas l'argent pour réparer la vitre. Pour capter la poésie d'un lieu, il faut y vivre. En voyage, on survole les choses. On essaie de faire des photos mais on a du mal à sortir de ce que les autres ont déjà fait avant.


Deloupy : On la chance d'avoir une ville qui n'a pas des bâtiments trop hauts. On peut l'appréhender facilement d'autant qu'en grimpant sur les collines on embrasse toute la ville du regard. La nature est à deux pas. Ma prochaine série de dessins sont des cul-de-sac, des impasses que je trouve très graphiques. Cette ville me renvoie à mon enfance. Elle a sa propre histoire qui n'est pas la mienne d'ailleurs. Je n'ai pas vécu l'époque de la mine, j'ai très peu regardé Saint-Etienne jusqu'à trente ans. Maintenant j'ai l'avantage de très bien connaître la ville. Dans des villes comme Istanbul, Le Caire, Paris, une vie ne suffit pas à en faire le tour. Tu ne verras pas forcément la rue qui te parlera le plus. Quand des gens viennent à Saint-Etienne, ils sont agréablement surpris et beaucoup de couples choisissent de s'y installer.


Est-ce la sensation de voir filer le Saint-Etienne de votre enfance qui vous motive à prendre ces clichés ?


Jacques Prud'homme : Non, c'est au fil de mes balades que je découvre des lieux intéressants. J'explore la ville comme un touriste et je fais un recyclage visuel. Du « moche », j'essaie de faire quelque chose. Mon enfance, je l'ai passée à la Ricamarie, une cité minière voisine de Saint-Etienne. Vers 18-20 ans, j'ai photographié le Puits Pigeot, les transporteurs de charbon et je regrette de ne pas en avoir fait plus.

 

[L’immeuble de Saint-Etienne métropole par Jacques Prud’homme]


 

Cité du Design, Zénith : photographiez-vous ces bâtiments qui incarnent le Saint-Etienne nouveau ?


Jacques Prud'homme : Oui, la Maison de l'emploi, Saint-Etienne métropole m'intéressent. Au sténopé, les bâtiments sont méconnaissables. La Cité du design c'est moins évident à photographier, le bâtiment est bas. Mais j'ai le projet de monter sur la tour d'observation pour faire une photo.


Deloupy : Le quartier Bergson m'intéresse beaucoup. C'est tellement moche qu'on doit pouvoir en faire quelque chose. Ce côté agglomérat d'immeubles sans grand intérêt architectural, ces cubes à habiter, c'est un côté de la ville assez fascinant. Si on collait au milieu de tout ça une sorte de tour Agbar comme à Barcelone, ça lui donnerait un côté beaucoup plus attractif.



Puisqu'on parle de l'évolution de Saint-Etienne, gardez-vous en mémoire des projets urbanistiques ou artistiques particuliers ?


Jacques Prud'homme : Saint-Etienne a beaucoup changé. Dans certaines rues, la pauvreté se voit mais je trouve que le centre a pris une image de grande ville par rapport aux années 1960 où c'était encore la ville noire. La grosse erreur urbanistique c'était le parking des Ursules. À cette époque, personne ne parlait de patrimoine. On casse un jardin magnifique pour construire un parking et permettre aux automobilistes de garer leur voitures proches du centre. Lors des Transurbaines, j'ai beaucoup aimé cette idée de peindre les façades en jaune même si cela a été très critiqué. L'anamorphose de Varini place du Peuple c'était aussi quelque chose.


Deloupy : En 2005, l'artiste stéphanois Ghislain Bertholon avait projeté d'installer des taupes géantes sortant des crassiers. C'est dommage que ce projet ne se fasse pas. Voilà quelque chose qui donnerait une identité complètement différente à Saint-Etienne qui est en rapport avec la mine et qui est une œuvre artistique pure dans laquelle tout le monde peut se reconnaître. Tu ne peux pas dire, c'est moche et sans intérêt, ce projet renvoie à ta propre histoire par rapport à Saint-Etienne.


Dans votre série "L'introuvable", Saint-Etienne est le décor des aventures de deux libraires. Pas de crassiers, pas de chevalement : c'est une ville provinciale sans les totems de l'identité stéphanoise. Pourquoi ce choix ?


Deloupy : Une fois que l'histoire a été écrite, on s'est dit que ce serait marrant qu'elle se passe à Saint-Etienne. Je n'ai pas cherché l'emblème stéphanois pour construire l'histoire. Pour dessiner la ville, ma démarche en BD est complètement différente de celle du croquis. Dans la BD, il faut que le décor se fonde dans l'histoire. Il ne faut surtout pas que le lecteur s'arrête sur le décor. Le Stéphanois s'arrête parce que cela le ramène à son vécu et à sa propre vision de la ville. Mais ça me poserait problème si à Strasbourg ou ailleurs, on me disait « tiens là je me suis arrêté de lire parce que je ne comprends pas le décor », « qu'est-ce que c'est ce truc derrière mais à quoi tu fais référence ?». Si c'était de la citation propre aux Stéphanois cela me gênerait. Il faut vraiment qu'un décor fonctionne comme un décor et rien d'autre. C'est l'histoire et les personnages qui priment. Pour les croquis, mon choix est absolument subjectif. Ce sont les lieux qui me parlent, des endroits que j'aime dessiner. J'ai démarré une série de dessins qui sont une confrontation entre le moderne et l'ancien. J'ai par exemple dessiné la Maison de l'emploi de Ricciotti et un immeuble des années 1930. J'ai fait ça aussi avec l'immeuble de Saint-Etienne Métropole dans le quartier de Châteaucreux.

 

 

[Deloupy, Ville vague]



Vos BD autobiographiques (Pour de vrai , pour de faux) baignent dans le quotidien de Saint-Etienne, son tram, ses places, ses bistrots. Quel plaisir trouvez-vous à baigner vos lecteurs dans la banalité de la vie stéphanoise ?


Deloupy : Je suis assez frappé dans les BD que je lis que les auteurs dessinent des villes lambda. Les auteurs américains dessinent souvent des sous-New-York ou des sous Los-Angeles, dans les histoires françaises on trouve des sous-Paris. C'est-à-dire qu'on ne voit jamais la tour Eiffel mais on sait que ça se passe dans la capitale parce qu'on voit les taxis parisiens. Tardi a une démarche dont je me rapproche car il considère qu'une histoire se passe dans un lieu et il s'informe pour le dessiner. Mais après le lieu doit s'effacer derrière l'histoire.

[Deloupy, Terrain]

 

Un de vos prochains projets s'appelle Crotteman et présente un Saint-Etienne peu reluisant, celui des crottes de chien…


Deloupy : Il y a vraiment des crottes de chien partout à Sainté. Crotteman est ma réponse… mais pour le projet en cours je n'ai pas la volonté de situer l'histoire graphiquement à Saint-Etienne car cette plaie est partagée par bien d'autres villes. Mine de rien, j'ai fait pas mal d'histoires sur ce sujet-là, c'est bel et bien un sujet stéphanois.


Des ouvrages récents mettent l'accent sur le rebond stéphanois. Quelle image incarne pour vous ce renouveau à Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les bâtiments où on a fait appel à des architectes connus comme la Maison de l'emploi de Ricciotti. Il est collectionneur de peintures de Viallat et a reproduit ses osselets sur le bâtiment.


Deloupy : La Maison de l'emploi est intéressante : la journée, ça ne ressemble à rien mais la nuit c'est très beau avec ses haricots qui s'illuminent et colorent l'ensemble. Le bâtiment de Saint-Etienne métropole donne une impression de lourdeur et n'est pas forcément bien intégré dans le paysage. Il écrase vraiment le reste. Dans cette partie de la ville (le quartier de Châteaucreux, quartier d'affaire naissant), le paysage change tous les jours.


En 2011, vous avez exposé ensemble. Qu'est-ce qui vous a réuni ?

Deloupy : Cela faisait quelques années que je dessinais et que je photographiais des vieilles boutiques et j'ai découvert que Jacques l'avait fait aussi. On avait des lieux en commun. C'était drôle de confronter nos travaux. Dans l'exposition, on avait mélangé les photos et les dessins. Comme les dessins à la gouache étaient assez réalistes, cela entretenait une ambiguité pour les visiteurs : « c'est un dessin, une photo ? »

Jacques Prud'homme : Bientôt, nous allons exposer de nouveau ensemble (mai 2014). On va pousser plus loin le concept en doublant le dessin et la photo sans forcément choisir le même angle mais en ciblant quelques lieux qui nous interpellent.


Propos recueillis par Emmanuel Grange que l'équipe de Samarra remercie chaleureusement !




Voici une carte situant les lieux évoqués dans l'article:




Afficher Saint-Etienne : un territoire se réinvente sur une carte plus grande


 

 

Pour prolonger :




 

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