Samarra


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Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

Blacksad : un privé à la Nouvelle Orléans.

par vservat Email

Depuis "Quelque part entre les ombres", la série Blacksad, dont le dernier et quatrième volume est sorti en septembre dernier, a su se constituer un public fidèle, pour ne pas dire fanatique.

Juan Dias Cazalès au scénario, Juanjo Guardino, au dessin et aux couleurs, forment un duo à la production incomparable. Des histoires aux allures de polars, un trait de crayon magnifique, une colorisation élégante, une ambiance finalement à nulle autre pareille (à la jonction entre la BD et le dessin animé, qui s'expique par le fait que Guardino a travaillé pour Disney), font de la parution de chaque nouveau tome un moment attendu avec fébrilité. 

La patte de la série Blacksad réside également dans la nature de ses personnages qui sont, comme on le voit sur la planche ci-contre des animaux antropomorphes. Ils sont savamment choisis en fonction de leur rôle dans l'histoire, de leur tempérament;  ce parti pris, allié à la finesse des intrigues de chaque volume, loin de désservir la narration, en la rendant moins crédible, fait mouche à tous les coups tant le choix est assumé et intelligent. (ci-contre une planche du tome 2 intitulé "Arctic nation" dans lequel les animaux polaires veulent dominer le monde).

 

Les 3 premiers tomes de la série nous emmènent donc dans le sillage de John Blacksad, grand matou, élégant greffier, noir et blanc, fin limier et détective privé de profession. Un privé très années 50 qui évoque les figures imposées du genre, de Boggart voire de Nicholson dans le "Chinatown" de Polanski. L'antropomorphisme constitue un vrai challenge et renouvelle le genre. Notre détective affublé de Weekly, goupil fouineur, qui l'accompagne à partir du tome 2 en travaillant pour le "What's News", conduit ses enquêtes qui se déroulent dans le paysage socio-politique des années 50 états-uniennes. 

 

 

Petit rappel des excellents épisodes précédents...

 

 

 

"Quelque part entre les ombres" nous plonge dans le New York mafieux des années 50. John Blacksad doit résoudre le meurtre de la comédienne Natalia Wilford, qui fut également son grand amour. Son enquête l'amène sur la piste du puissant Ivo Statoc.

 

 

 

 

 

 

Une ambiance glaciale préside au déroulemet de l'intrigue du tome 2 des aventures du privé John Blacksad parti à la recherche de Dinah, une enfant de couleur. Toujours paré de son trench-coat mastic et de son costume-cravate impeccable, il doit affronter l'Arctic-Nation, parti extrêmiste défendant la supériorité des animaux à pelage immaculé. Ce deuxième volume de la série permet donc de revisiter les thèmes de l'Amérique blanche et de ses défenseurs regroupés notament dans le Klu Klux Klan

 

 

 

 

 

Troisième tome de la série, où lon retrouve John Blacksad à Las Vegas. Notre matou aux moustaches lissées y retrouve un ami de jeunesse, devenu brillant scientifique, postulant d'ailleurs sérieux au Prix Nobel pour ses travaux sur le nucléaire, O. Lieber. Dans cette période marquée par le Maccarthysme et la chasse aux sorcières, la protection de John Blacksad est plus que jamais nécessaire pour sortir d'affaire son vieil ami.

 

 

 

 

 

 

 

John Blacksad, un privé à la Nouvelle Orléans : "L'enfer, le silence", tome 4.

Et nous voici enfin rendus à ce tome 4 qui se déroule dans une ville qui nous interesse beaucoup actuellement : la Nouvelle Orléans. Loin de Katrina et de ses flots dévastateurs (pourtant la couverture de l'album les évoquent superbement) , nous restons dans les 50's. Rien ne manque de l'imagier commun sur la ville. L'intrigue se déroule en plein carnaval de mardi gras, le jazz y est omniprésent, le gumbo se déguste à l'ombre des tonnelles, le vaudou est convoqué comme de bien entendu dans cette ville où se rencontrent aussi bien les cultures françaises que caribéennes.

John Blacksad est en mission. A l'article de la mort, Faust Lachapelle lui a demandé de remettre la main sur un des musiciens les plus talentueux de son label de musique jazz, Sebastian "Litlle Hand" Fletcher, pianiste et junkie, qu'il considère comme son fils. Epaulé par Weekly, notre félin se met en quête du musicien de clubs de jazz en bars à filles, alors que le carnaval bat son plein. Au fil de son enquête, un autre fils apparait, la femme de Fletcher accouche, ses amis musiciens se mettent à table et l'on comprend que Lachapelle ne s'appelle pas Faust pour rien.

On y rencontre des boucs maléfiques, un boxer déprimé, une guenon possédée, un canasson estropié. On regrettera peut être que la résolution de l'intrigue arrive de façon un peu abrupte et pas suffisament dévelopée, mais on ne boudera pas non plus son plaisir de se replonger au milieu de ce bestiaire haut en couleur.

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans :