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Tags: 1968

Ce trimestre sur l'histgeobox

par Aug Email

 

Le cap des 250 chansons a été franchi sur l'histgeobox ! Pour ceux qui auraient râté les derniers articles publiés depuis septembre, voici un petit récapitulatif avec les liens :

 

 

 N'hésitez pas à consulter notre index par interprète, nos pages thématiques et les rubriques "Loca Virosque Cano" et  "Les hymnes ont une histoire".

 

Révolution, Révolutions. Entretien avec Guillaume Mazeau.

par vservat Email

"Les révolutions animent toutes les passions" disait Jean Jaurès en paraphrasant Georges Danton. En effet. Alors que la Révolution Française peine à sortir de l'ombre depuis 1989, que les héritages de 68 sont régulièrement villipendés dans le discours public comme autant de signes de la dégénérescence de nos sociétés, les récentes révolutions tunisiennes et égyptiennes ont suscité autant d'enthousiasme que de fascination. Honnie ou vénérée, rejetée pour ses violences, mais souhaitée pour ses capacités à transfromer les ordres anciens, la révolution est un objet d'histoire vivant, complexe et, de ce fait, passionnant.

 

Récemment sur l'Histgeobox, je vous proposais un tour d'horizon des révolutions et contestations de l'année 1968 à l'aide d'un titre emblématique mais sans doute un peu décalé paru cette année là, le "Revolution" des Beatles.

 

Pourquoi ne pas compléter cette première approche  par une mise en perspective diachronique des mécanismes révolutionnaires, permettant de décentrer notre regard de cette année charnière en la replaçant donc, dans le temps long de l'histoire ? On peut alors partir à la recherche d'un fil rouge, identifier les héritages, relever les convergences, ou, a contrario, faire émerger les ruptures et les singularités propres à chaque épisode.

 
Guillaume Mazeau [1], a bien voulu éclairer de son expertise de spécialiste du XVIIIème siècle le moment 68. L'interêt de ses réponses va bien au delà de cette simple comparaison ; elles montrent à quel point le sujet s'ancre dans le présent et nous permettent de mieux lire des processus parfois difficiles à saisir lorsque le rythme de l'histoire devient, subitement, plus rapide.
 
Pour garder le tempo, nous vous proposons, pour terminer en musique, comme d'habitude, une sélection de titres à la fin de l'entretien sur ce sujet.
Bonne lecture, bonne écoute !

 

* * * * *

 

 

En 1968, les étudiants, les ouvriers, les afro-américains qui participent aux mouvements contestataires ne sont pas tous mus par les mêmes aspirations au changement. Pourtant certaines de leurs luttes convergent, certains mots d’ordre franchissent les frontières géopolitiques ou socio culturelles pour servir l’idée de changement. Lors de quels épisodes révolutionnaires de l’année 89, retrouve-t-on ce type de schéma et qui transportent-t-ils dans l’action ?

 

Comment se fait-il qu’en 1789 un forgeron du Vivarais, un limonadier parisien et un laboureur de l’Artois aient pu partager les mêmes espérances ? Pour que les révoltes puissent prendre une certaine ampleur, voire se muer en révolutions, il faut souvent que les intérêts individuels, sectoriels ou communautaires circulent, se croisent, se transforment et s’universalisent, créant une nouvelle communauté fictive. C’est ce processus qui réussit en France en 1789.

 

En 1787-1788, le mécontentement ne part pas de Paris mais des provinces du royaume de France : en Bretagne, dans le Dauphiné, en Normandie ou en Lorraine, le conflit entre le roi et les parlements provoque des coalitions de nobles libéraux, de clercs et de bourgeois qui, influencés par la Révolution américaine, tentent de fédérer leurs revendications par l’« union des classes » (c’est-à-dire de tous les parlementaires du royaume), et tentent d’élargir leur mouvement aux couches populaires en utilisant les mots « patriote », « citoyen » et « nation », diffusés par les brochures et pamphlets.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

["Le serment du jeu de Paume, 20 juin 1789" de Jacques-Louis David,1791.] 

 

 

 

 

 

Si cela marche, c’est que le mécontentement vient aussi d’en bas : depuis plusieurs années, la crise économique, la disette et le sentiment d’injustice écrasent les paysans et les populations urbaines, qui expriment de plus en plus leur mécontentement. Au printemps 1789, la rédaction des cahiers de doléances puis la réunion des Etats Généraux à Versailles, initialement organisées pour trouver une solution à l’impasse fiscale, contribuent à relier entre elles les revendications les plus éparses et à radicaliser l’opposition au « despotisme ». Pendant l’été 89, alors qu’en province, les patriotes et communautés se fédèrent progressivement pour défendre les « droits de la nation », Paris devient le creuset de ces mouvements géographiquement et socialement divers. Il ne reste qu’un événement pour symboliser ce processus de coalescence : dans l’imaginaire collectif, la prise de la Bastille fait passer le mouvement fédératif à une révolution nationale, polarisée sur Paris et fondée sur le « peuple ». Pour que cette alchimie réussisse, pour que des populations si diverses puissent converger sur un socle commun (renverser le régime), il aura fallu des décennies de souffrances, d’injustices, de crises et d’erreurs politiques. Mais comme l’alchimie est imparfaite. Non seulement les conflits ne tardent pas à diviser les patriotes, mais la révolution se fait en laissant de côté de nombreux exclus, dont les femmes, les pauvres et les noirs.

 

 

 

Les acteurs (intellectuels, étudiants, ouvriers) des mouvements contestataires ou révolutionnaires de 1968, pourraient ils être les héritiers de ceux de 1789 ? En quoi ? Sont-ils, au contraire, totalement différents de par leur âge, leurs idéaux ?

 

Beaucoup de mots d’ordre des acteurs de 1968, pétris de la culture de gauche et d’extrême gauche, empruntent à la Révolution. En 68 comme en 89, la rupture générationnelle joue un rôle majeur : les révoltés du baby-boom et les révolutionnaires des Lumières sont des adolescents et des jeunes adultes. En 68, ceux qui apparaissent comme les leaders du mouvement (Daniel Cohn-Bendit, Serge July, Alain Krivine) viennent de la jeunesse étudiante. En 1789, les patriotes qui s’imposent comme des porte-parole (Lafayette, Danton, Robespierre ou Desmoulins), ont à peine trente ans. Au 20e siècle comme au 18e siècle, les manifestants, insurgés et révolutionnaires s’inspirent de l’Amérique, que ce soit la guerre d’indépendance (1775-1783), ou le mouvement hippie des années 1960.

 

 

 

L'Amérique une source d'inspiration pour les révolutionnaires européens :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

["La déclaration d'indépendance" par J. Trumbull, 1819.]

 

 

[Manifestation étudiante du 7 mai 68 sur les Champs Elysées.@Roger-Viollet]

 

 

 

Mais il faut relativiser l’effet de génération : en 68 comme en 89, la focalisation romantique sur le rôle des « jeunes » dissimule le rôle fondamental joué par des individus mûrs, qui sont souvent au sommet de leur carrière. En 68, dans les usines, le mouvement ouvrier est en grande partie mené par des responsables syndicaux expérimentés. En 89, les premiers députés de la Constituante ont en moyenne 46 ans, ce qui, pour l’époque, est beaucoup. Ceci dit, les contextes sont très différents. Alors que les premiers veulent rompre avec les valeurs d’une société jugée étriquée, issue des années 1930 et 1940, les seconds entendent littéralement faire exploser la société de privilèges et la monarchie absolue, complètement paralysées depuis une trentaine d’années. La radicalité et l’ampleur de la tâche à accomplir ne sont pas du tout les mêmes. Sans compter qu’en 68, une partie des « révolutionnaires » font plus allusion aux révolutions communistes qu’à celles de la fin du 18e siècle.

 

 

 

L’année 68 est marquée par le déploiement d’une multitude de mouvements révolutionnaires qui s’accompagnent de faits violents et de retour de bâtons importants. Est-ce à dire que révolution/violence/contre-révolution (ou réaction conservatrice) sont indissociables et font partie du même processus ?

 

Dans l’histoire, la grande majorité des mouvements révolutionnaires sont en effet suivis de période de répression, de réaction, ou de retour à l’ordre ancien. Ce « retour de bâton » est lié, une fois la parenthèse enchantée passée, à la difficulté toujours rencontrée de stabiliser la Révolution, d’éviter les violences, d’inventer une nouvelle forme de cohésion nationale et d’installer les nouvelles institutions, forcément fragiles, dans le long terme. Le court terme des révolutions contraste souvent avec le long terme des transitions démocratiques, qui, pour réussir, passent souvent par des chronologies politiques non linéaires.

 

Ceci dit, le lien entre Révolution et la Contre-Révolution qui la suivrait inéluctablement est également discutable. Tout d’abord parce qu’une partie des révolutions de la fin du 18e siècle, que ce soit en Amérique ou même en Suisse ou en Belgique, se font au nom d’une défense de valeurs anciennes et de traditions politiques, que les révolutionnaires accusent le pouvoir de ne pas avoir respectées. D’autre part, parce qu’en France, l’impulsion révolutionnaire est aussi donnée dès 1787-1788 par la noblesse que l’on appellera bientôt « contre-révolutionnaire ». Enfin parce qu’il faut bien s’entendre sur la chronologie du « retour de bâton ».

 
En France, on a longtemps parlé de « réaction conservatrice » pour désigner le régime du Directoire. Cette vision est très discutée aujourd’hui : entre 1794 et 1799, malgré la volonté de stabiliser les événements et de réconcilier la nation, le processus révolutionnaire se poursuit, donnant lieu à des avancées majeures, dont les premières lois sur la laïcité (1795).

 

 

 

A la faveur des révolutions dans le monde arabe (ou des émeutes en Angleterre), on a pu constater l’importance des nouveaux outils de communication dans l’organisation des mouvements protestataires. En 68, les journaux étudiants, les radios pouvaient jouer un rôle similaire. Mais en 1789, on fait comment ?

 

En 1789, les idées et mots d’ordre se propagent plus rapidement qu’auparavant en raison de la liberté de la presse et d’expression. Les Français de la fin du 18e siècle disposent d’une grande variété de moyens de communication : les journaux, dont le nombre explose en 89, les brochures, les pamphlets, les chansons, mais aussi les gravures, vendues à la criée ou exposées dans la rue, jouent un rôle important dans la formation politique de l’opinion publique et dans la transformation de la Révolution, du mouvement provincial des premiers mois, à un mouvement national. En général, les moyens de communication et technologies de l’information, souvent pointés du doigt et dénoncés sur la mauvaise influence qu’ils exerceraient auprès des « esprits faibles », jouent en réalité un simple rôle d’adjuvants dans les révoltes et les révolutions. Ils ne sont en rien responsables des idées politiques qui se forgent, ni des solidarités sociales qui participent à la contestation des régimes en place.

 

 

["L'ami du peuple", n°224, de JP Marat, un des journaux de la révolution.]

["Seeds" journal de la contestation étudiante de Chicago en 1968]

 

 

Si on regarde les mouvements contestataires ou révolutionnaires de 68, on constate qu’ils vont de pair avec un important bouillonnement artistique : musical, pictural (on pense aux affiches du mai français) etc… L’art, sous toutes ses formes, témoigne des évènements en cours ou à l’inverse se saisit du bouillonnement des idées et des actions pour créer. Est-ce que c’est déjà observable en 1789 à travers éventuellement quelques œuvres emblématiques ?

 

Pendant longtemps, la Révolution française, accusée d’avoir plongé la France dans un déclin irréversible par rapport à l’Angleterre, a notamment été rendue responsable d’un « Grand Effondrement » culturel. La réalité est très différente.

 

Dans le domaine des arts, la liberté d’exposer, puis la suppression des académies de l’Ancien Régime, qui favorisaient les artistes officiels, permet une démocratisation et un renouvellement sans précédent de la création artistique. Que ce soit dans les domaines de la littérature, de la musique, des arts décoratifs, de la sculpture, des arts graphiques, du théâtre ou des spectacles de plein air, l’expression artistique s’éloigne des carcans académiques et se libère, en parallèle des événements politiques : la plupart des artistes, eux-mêmes plus ou moins engagés dans le processus révolutionnaire, donnent à voir la Révolution et contribuent souvent à la faire. La demande d’instantanéité et de reproduction des images propulse le dessin et la gravure au premier rang des arts graphiques.

 

L’attention portée aux hommes nouveaux et l’avènement de la liberté individuelle font du portrait le genre phare de la peinture. Dans le domaine de la musique, si les compositions de Gossec, Méhul ou Gluck accompagnent les fêtes et cérémonies, les journées révolutionnaires se vivent au son des milliers d’hymnes et de vaudevilles, inspirés du répertoire populaire : depuis longtemps, la chanson accompagne la sédition.

 

 

 

 


[La Mort de Marat, Jacques-Louis David,1793, Musées royaux des Beaux Arts de Bruxelles]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au-delà des artistes les plus célèbres, des centaines de noms moins réputés et encore mal connus, participent à ce bouillonnement culturel, qui bouleverse la vision du monde : ce n’est pas un hasard si en 1793, avec son Marat Assassiné, commandé pour servir la propagande républicaine, Jacques-Louis David, tout en puisant dans la tradition classique et chrétienne, pulvérise l’histoire de la peinture et livre une des premières œuvres contemporaines, contribuant à la naissance de l’abstraction. [2]

 

 

[1] G. Mazeau est Maître de conférence à l'université de Paris 1, membre de l'IHRF  (Institut d'Histoire de la Révolution Française) et du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire). Il est l'auteur de "Le bain de l'histoire". chez Champs-Vallon (2009). Il anime le blog de critique historique du contemporain "Lumières du siècle".

[2] Autant que l'auteur éclaire lui même cette affirmation, je le cite donc " David s'inspire des portraits des martyrs (modèle de St Sébastien) issus de la propagande de la Contre Réforme, chargés d'uen esthétique baroque, mais transforme cette tradition : il n'y a pas de fond. Si on met à part les signes qui servent le discours politique (mot de Corday, couteau etc.) l'absence de fond, de décor, l'épure des lignes inscrit ce tableau dans uen recherche d'abstraction très nouvelle pour l'époque" 

 

 

Un grand merci à Guillaume Mazeau pour cet  entretien !

 

 

Comme à l'habitude, nous terminons avec une sélection de quelques titres qui constituent une petite playlist des révolutions. Honneur à l'invité qui en a sélectionné 3, d'un éclectisme remarquable :

 

On commence par Bani Watani ("Les fils de ma nation") composé par Chedli Anouar (1956)  et interprété ici par Oulaya pour évoquer la révolution tunisienne, celle de l'indépendance mais aussi celle de jasmin en 2011 qui a conduit au départ de Benali. 

 

Deuxième choix : Hasta Siempre de Carlos Puebla (1965). Carlos Puebla était le chanteur par excellence de la Révolution cubaine qui amena au pouvoir F. Castro en 1959. Ce titre, repris à de multiples reprises, est consacré à l'icône révolutionnaire par excellence, Che Guevara.

 

Plus près de nous Guillaume Mazeau a choisi White Riot de The Clash (1977), premier single du groupe qui appelle de ses voeux des émeutes blanches pour renverser l'ordre établi. Un titre qui n'est pas sans évoquer les récentes émeutes en Angleterre.

 

 

A mon tour de vous proposer trois titres. Je commence par "My generation", The Who (1965). Titre annonciateur des révoltes à venir, il illustre parfaitement le phénomène de rupture générationnelle dont il fut question dans l'entretien. Transpirant la rage des enfants du baby-boom contre les adultes détenteurs de l'autorité qui les musèlent, ce titre est une secousse tellurique au milieu des 60's.

 

 

Mon deuxième choix est un prolongement logique de la contribution à l'Histgeobox. "Power to the people", John Lennon, (1971) est née d'une rencontre avec d'éminents membres de la New Left anglaise (dont Tarik Ali),  et contrebalance un peu les hésitations de l'ancien Beatles sur "Revolution". Et aussi parce que ce moment où le pouvoir passe, même furtivement, entre les mains du peuple, est l'essence des révolutions.

 

 

En restant dans les années 60, si riches en luttes, j'ajoute à cette liste "We shall overcome", interprété ici par Mahalia Jackson. Hymne des Noirs Américains dans la longue lutte pour les droits civiques, ce titre clot la sélection. 

 

"La communauté" de Hervé Tanquerelle et Yann Benoît : 68 et après?

par vservat Email

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"L'utopie ça réduit à la cuisson c'est pourquoi il en faut énormément au départ." c'est sur cette maxime que s'ouvre l'intégrale de "La communauté", un récit mis en image par Hervé Tanquerelle, transcription des entretiens qu'il mène avec Yann Benoît.
 
 
C'est bien d'une expérience utopique que les deux auteurs souhaitent rendre compte. Le premier est un jeune dessinateur de BD , le second est son beau-père, l'homme qui s'est lancé dans une expérience de vie communautaire aux lendemains de mai 68. S'abreuvant à la fontaine de ses souvenirs, Hervé Tanquerelle restitue avec nostalgie, parfois avec un enthousiasme palpable le projet d'un groupe de jeunes gens ayant participé à mai 68, mais qui souhaite en prolonger certaines idées. Se questionnant sur l'après, ils partent à la campagne tenter une aventure communautaire. Ils achètent pour se faire les bâtiments délabrés d'une ancienne minoterie dans lesquels ils vont développer leur projet "travail, vie entière".
 
 
La suite sur l'Histgeoblog.

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