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Une histoire du rap en France (1) Années 1980-1990 : Entretien avec Karim Hammou

par Aug Email

Le rap, d'abord considéré comme un genre musical marginal éphémère appelé à quitter la scène rapidement, a progressivement grandi jusqu'à devenir un des plus appréciés parmi les jeunes en France comme aux Etats-Unis. Il est aujpourd'hui devenu un objet d'histoire à part entière ce dont nous ne pouvons que nous réjouir sur Samarra !

Après les premiers ouvrages sociologiques ou historiques tentant d'expliquer le succès du rap en France, un ouvrage ambitieux intitulé Une histoire du rap en France est paru fin 2012 à La Découverte. Son auteur, Karim Hammou, y a pour ambition de restituer l'émergence du genre dans l'hexagone sans partir de la fin de l'histoire mais en tentant de faire la part des parcours individuels, des stratégies des organisations (à commencer par les maisons de disque et les radios), mais aussi du hasard des connexions entre les différents acteurs.

En alliant le travail sociologique qui est sa spécialité à l'enquête historique et à sa connaissance intime de la musique rap, Karim Hammou nous fait dans cet ouvrage le récit de trente ans d'histoire du rap. Si la période des années 1990, considérée par certains comme l'âge d'or du rap en France, est au coeur de son analyse, il fait également la part belle aux années 1980. C'est sans doute la partie la plus originale du livre puisqu'elle nous permet, sans a priori esthétique, de mesurer le chemin parcouru sans considérer que celui-ci était écrit d'avance.

 

Nous avons demandé à Karim Hammou (docteur en sociologie, membre correspondant du Centre Norbert Élias (Marseille) et post-doctorant au CESPRA) de nous parler de son travail et de nous donner un aperçu de cette histoire. Retrouvez à la fin de l'article la playlist des titres qu'il a sélectionnés pour nous. Dans une deuxième partie à venir, il nous parlera des rapports entre rap et politique, de la place de la rue dans le Hip Hop et des années 2000.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer la particularité de votre démarche par rapport à d’autres travaux précédents sur l’histoire du rap en France ?


L’une des particularités de ma démarche vient en premier lieu des matériaux que j’ai mobilisé pour écrire cette histoire, et de la façon dont je les ai traité. Plutôt que de ne m’appuyer que sur le témoignages rétrospectifs des principaux acteurs tenus pour les pionniers du rap en France, j’ai croisé ces sources – incontournables, et notamment publiées dans l’ouvrage de José-Louis Bocquet et Philippe Pierre-Adolphe Rap ta France – avec d’autres documents. Il s’agit en particulier d’enregistrements discographiques (des 45 tours sur la période 1980-1985, des albums au format disque compact sur la période 1990-2004) que j’ai tenté d’analyser de façon statistique, et d’émissions de télévision (diffusées de 1987 à 1991 sur TF1, A2 et FR3) que j’ai étudié de façon systématique. Je ne me suis cependant pas cantonné à ces sources, j’ai aussi mené des interviews avec des artistes, des animateurs radio, des journalistes, des employés de maison de disques, etc., et j’ai mené une observation ethnographique dans le monde du rap au début des années 2000.



[Dee Nasty, pionnier du Hip Hop en France. Ici sur scène à Nancy en 2010 avec Afrika Bambaataa; photo : Aug]

 

 

A partir de quand peut-on parler de rap en France ? Quels sont les précurseurs ?


Tout dépend ce que l’on entend par « rap ». Si l’on entend par là un type d’interprétation, ni parlé, ni chanté, mais proféré en harmonie avec un rythme et inspiré des précédents américains (qui popularisent l’étiquette « rap »), alors dès la diffusion du tube Rappers’ Delight de Sugarhill Gang, en 1979. Parmi les précurseurs, on peut nommer Interview (« Salut les salauds »), Chagrin d’Amour (« Chacun fait (c’qu’il lui plaît) »), B-Side et Fab 5 Freddy qui interprètent en 1982 « Une sale histoire », ou encore Phil Barney qui était à l’époque animateur radio. Mais si l’on s’intéresse au rap en France comme genre musical à part entière, c’est-à-dire non seulement à un type d’interprétation, mais aussi à une esthétique musicale (liées à de nouvelles techniques de composition : la boîte à rythme, le breakbeat et le sampling, le scratchs…), un ensemble de références culturelles (la culture hip-hop), alors les précurseurs seront des artistes comme Dee Nasty (auteur du premier album hip-hop en France, « Panam City Rappin’ » en 1984), Gary Gangster Beat, Jhonygo et Destroyman, Lionel D, Richie qui intègrera plus tard le groupe Nec + Ultra, etc. Tous commencent à rapper dans les premiers années de la décennie 1980.

 

 

Pendant les années 1990, vous identifiez différentes générations dans le rap. Pouvez-vous nous expliquer ce que cette approche vous a permis de mettre en évidence ?

 

En premier lieu, distinguer ces générations met en évidence qu’il n’existe pas une forme rap intemporelle, mais des façons variables au cours du temps de pratiquer le rap. Ces différentes façons de faire sont liées aux transformations qui affectent les industries musicales au sens large, et plus particulièrement les types de personnes avec lesquelles les rappeurs travaillent – autrement dit, leurs chaînes de coopération. Elles génèrent des conditions d’apprentissage du rap contrastées, des socialisations professionnelles différentes. C’est ainsi que l’on voit très nettement, en distinguant la première de la deuxième génération, la façon dont l’évolution de la démographie des rappeurs (ils sont de plus en plus nombreux à partir du début des années 1990) et la transformation des technologies de composition (avec la diffusion de la MAO) bouleversent les liens entre rappeurs et DJs. Au sein de la première génération (qui commence à rapper avant 1990, et réalise un premier album de 1990 à 1993), une œuvre de rap est intimement liée à la collaboration entre un (ou plusieurs) rappeur(s) et un DJ. Pour la deuxième génération (qui commence à rapper après 1990, et publie son premier album de 1994 à 1997), la présence d’un DJ pour réaliser un disque de rap est un plus, mais pas une nécessité. On observe aussi, à partir de la fin des années 1990, que les différences dans les façons de faire du rap sont beaucoup moins marquées entre les générations (même si elles peuvent être importantes au sein de l’ensemble de la scène rap). C’est qu’un monde social commun commence alors à exister, un monde qui enseigne aux nouveaux entrants les façons de faire des aînés, et dans lequel les aînés sont eux-mêmes obligés de s’adapter aux innovations qu’introduisent les plus jeunes pour rester « dans le coup ».

 

 

Quel rôle joue Skyrock dans l’essor et les caractéristiques du rap en France au cours des années 1990 ?

 

Skyrock devient à partir de 1997 un relais massif du rap en général, et de formes de rap qui de surcroît n’avaient peu ou pas accès aux grands réseaux radios auparavant. Par la mise en place d’émissions spécialisées animées par des figures de la scène rap et diffusées en fin de soirée ou dans la nuit, Skyrock contribue aussi pendant quelques années à créer, pour les auditeurs, un pont entre la frange de la scène rap française la plus diffusée, et des groupes plus jeunes, ou à la notoriété moindre. Cette radio contribue ainsi à un élargissement sans précédent du public des amateurs de rap, en même temps qu’elle devient un intermédiaire crucial aux yeux des majors – la radio susceptible de faire ou de défaire le succès commercial d’un artiste, pense-t-on au tournant des années 2000. Ses attentes, réelles ou supposées, deviennent dès lors un enjeu important pour nombre de professionnels des industries musicales, et satisfaire à ces attentes est une ambition qui a pu conduire certains directeurs artistiques ou certains artistes à tenter d’adapter les œuvres produites pour « être dans le format ». La nature exacte de ce format était et demeure toutefois difficile à saisir, à la fois parce que la couleur musicale privilégiée par le programmateur de Skyrock a évolué de 1997 à nos jours, et parce que l’histoire de cette programmation est tissée de succès d’audience peu ou pas anticipé par la radio. Skyrock, comme ses concurrentes directes, dispose d’un nombre important de moyens de tester le succès des morceaux qu’elle diffuse, et ne se prive pas de les utiliser pour composer la programmation qui lui permet d’agréger le plus d’auditeurs possibles, et convaincre les annonceurs que c’est bien sur son antenne qu’il faut placer un spot publicitaire.

 

 

5 titres importants dans l’histoire du rap en France (années 1980)

 

 

  • 1982 : Chagrin d’Amour, « Chacun fait (c’qu’il lui plaît) » :

 

 

Un tube inattendu, en 1982, qui suscite toute une vague d’imitations, et donne une première définition – éphémère – de ce à quoi « rapper en français » peut servir. En l’occurrence, et dans l’esprit des auteurs et des interprètes du morceau, il s’agissait de composer un « polar musical ». L’interprétation rappée permet d’intégrer un plus grand nombre de paroles que les chansons de variété traditionnelles, et permettait ainsi de déployer une intrigue plus riche.

 

 

 

 

  • 1984 : Dee Nasty, « Panam City Rappin’ ».

 

 

Un morceau rappé en français, composé en référence directe à l’esthétique hip-hop (alors dominée par les sonorités électroniques). Inspiré du titre « New York New York » de Grandmaster Flash & The Furious Five, dont il adapte les paroles, le morceau est cependant en français et ancre son univers dans l’ici et maintenant du Paris des années 1980. C’est l’un des premiers morceaux à proposer une appropriation du rap en France comme genre musical à part entière.

 

 

 

 

  • 1987 : Jhonygo et Destroyman, « Egoïstes ».

 

 

L’un des tous premiers 45-tours publié en France et en français par des rappeurs, c’est-à-dire des spécialistes de l’interprétation rappée (là où Dee Nasty cumulait les fonctions de compositeur et d’interprètes, tout en se définissant en premier lieu comme DJ). Le premier morceau aussi où deux rappeurs se renvoient la balle lyricale, impulsant une dynamique nouvelle à l’interprétation rappée en France – fortement inspirée de Run DMC.

 

 

 

  • 1989 : EJM, « Nous vivons tous ».

Titre moitié rap, moitié reggae, à une époque où les liens entre les deux scènes sont extrêmement étroits, publié sur une compilation reggae, c’est aussi l’une des premières chansons de rap à évoquer directement le vécu du racisme subi par les Noirs en France.

 

 

 

4 compilations qui ont compté dans l’histoire du rap en France (années 1990)

 

Plutôt que des titres – il y en aurait beaucoup trop, la sélection serait trop difficile et arbitraire, et le livre en énumère déjà un bon nombre – je vous propose un survol du rap en France dans les années 1990 en quatre compilations :

 

  • 1990 : Rapattitude

 

Une compilation à la réalisation chaotique (voir l’article du fanzine Down With This), mais qui a projeté toute une nouvelle scène, celle du Deenastyle, sous les projecteurs. Rétrospectivement, les thèmes développés par les artistes ont de quoi surprendre. L’association médiatique du rap au problème des banlieues n’a pas encore commencé, et aux côtés de figures de proue du mouvement raggamuffin, NTM et Assassin rappent qu’ils rappent, EJM décline les différentes façon d’être dangereux, Mickey Mossman explore un Paris interlope et les New Generations MCs plaisantent sur les relations hommes / femmes. Seule Saliha, empruntant la métaphore du ghetto au Bronx et à l’Afrique du Sud, offre un morceau qui évoque explicitement « les blacks les blancs les beurs unis par les HLM et par la rage au cœur ». Portée par le succès de « Peuples du monde » de Tonton David, la compilation attire l’attention des majors du disque, et contribue à la brève « ruée vers le rap » du début des années 1990.

 

  • 1994 : Ghetto Youth Progress

 

Changement de décors. L’attitude, ici, est dure, « aiguisée par la misère » et revendiquée sur un instrumental mémorable dès le premier morceau de la compilation par Doudou Masta. Un bref message de paix chanté par Melaaz, et la plongée dans un monde perçu depuis le point de vue d’une jeunesse populaire précarisée et sujette à la délinquance reprend. Brève citation de « L’Aimant » d’IAM, et Expression Direkt signe son premier morceau sur disque, qui marquera durablement l’histoire du rap en France. Rêves d’argent et de filles faciles, espoirs d’évasion du quartier, et omniprésence du trafic de drogue : « Mon esprit part en c… ». On retrouvera ce titre sur la bande originale du film La Haine de Mathieu Kassovitz dès l’année suivante. Dans une atmosphère musicale de western spaghetti, Rude Lion, producteur de la compilation et compositeur de la plupart des instrumentaux, clôt le disque sur un hymne revanchard à l’égard de policiers à la gâchette facile. Une nouvelle réalité a trouvé son chemin dans les industries musicales.

 

 

  • 1997 : 11’30 contre les lois racistes « Loi Defferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré : une seule logique la chasse à l’immigré ».

 

Le morceau est introduit par le réalisateur Jean-François Richet et Madj (l’un des fondateurs d’Assassin Productions déjà à l’initiative de Rappatitude avec Benny Malapa et Christian Mila). 11 minutes de rap sans l’ombre d’un refrain qui resteront pourtant six semaines dans le Top 50. L’image fugitive d’un monde du rap soudé autour d’une même cause : première génération (Assassin, IAM, Yazid…), deuxième génération (de Fabe à Ménélik en passant par Sléo), une explosion de flows variés – Rootsneg, Kabal, Azé, Mystik, Nakk… l’un des premiers couplets de Freeman, et l’un des derniers couplets – puissant – du Ministère AMER en tant que groupe. Une flopée de rappeurs amateurs, dans les années qui suivent, apprendront à rapper sur l’instrumental en face B de ce maxi unique en son genre.

 

 

 

  • 2000 : Comme un aimant

 

Les années 2000 voient l’influence croissante de créateurs issus du hip-hop dans divers domaines de la culture et des médias. Pendant que Stomy Bugsy, Joeystarr our Carlos Leal se lancent dans une carrière d’acteur, La Rumeur réalise une série télévisée, Disiz se fait romancier, D’ de Kabal met en scène spectacles et performances. En réalisant ce film avec Kamel Saleh, Akhenaton ouvrait la voie, tout en signant la bande originale du film avec Bruno Coulais. Les rythmes électro de l’ovni « Belsunce Breakdown » côtoient la soul d’Isaac Hayes et de Millie Jackson, les chants polyphoniques corses d’A Filetta ou les raps de Talib Kweli, K.Rhyme le Roi, Chiens de paille et Psy-4 de la Rime. Comme un aimant reste, pour l’amateur que je suis, l’une des meilleures bandes originales de film de l’histoire du rap en France.

 

 

 

 

 Propos recueillis par Aug

Un grand merci à Karim Hammou !

 

Voici la playlist des titres sélectionnés pour nous par Karim Hammou :

 


Pour prolonger :


 

 

Deuxième partie de l'entretien à lire très prochainement sur Samarra !

 

 

Entre Galway et Dublin : polars irlandais.

par vservat Email

On a beau tenter de s'en éloigner, il y a toujours un moment où elle vous rattrape. En ce moment pascal qui colle à son histoire (de l'insurrection de Pâques 1916 à Dublin, au Good Friday Agreement marquant le début de l'apaisement en Irlande du Nord signé en 98), l'Irlande se rappelle inévitablement à nos bons souvenirs.
 
Voici donc quelques pistes de lecture dont pourront se saisir ceux qui sont en vacances, tout autant que ceux qui profitent de ce week-end prolongé.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Commençons par les 3 premiers volumes de la série des aventures de Jack Taylor par Ken Bruen (1) qui nous emmènent plein ouest, à Galway. « Delirium Tremens », « Toxic Blues », et « Le mystère des Magdalènes » (collection folio policier) content les « enquêtes et pérégrinations » d’un ex-flic de la garda siochana (police nationale irlandaise) qui n’a conservé de son ancien emploi que quelques contacts bien placés, mais toutefois malveillants, et une veste tout temps de la circulation, article 8234, que lui réclament régulièrement, par lettre recommandée, les services du Ministère de la justice, soucieux de récupérer les biens du gouvernement.
 
 
Les amateurs d’intrigues policières à grand supense dans lesquelles il faut traquer l’indice menant au meurtrier à chaque page en seront pour leurs frais car ce n’est pas dans la distillation mesurée des preuves accablant le meurtrier que réside l’intérêt de lire Ken Bruen. En effet, ici, le fond de l’enquête et l’identification des coupables sont souvent secondaires, d’autant plus que Jack Taylor, devenu détective privé, rate souvent sa cible. Taylor est un privé pour le moins atypique . Dire qu’il est porté sur la bouteille serait un doux euphémisme, c’est un alcoolique sévère qui rend compte de son addiction au fil des pages avec un réalisme assez efferaynt parfois. Il sait alterner, avec peu de discernement, d’autres pratiques addictives touchant à la consommation d’héroïne ou de médicaments. A ce stade, on comprend que notre privé a un rapport compliqué avec l’existence et ses corrélégionnaires en ce bas monde : en enfilade, on citera son père, homme adulé, décédé et malmené par son épouse ; sa mère et son confesseur à qui il voue une haine particulière ; ses conquêtes féminines, qu’il a bien des difficultés à conserver ; ses amitiés souvent mises en péril par l’alcool et son caractère versatile et ses anciens collègues. Comment dès lors s’attacher à un tel personnage ? C’est que Le portrait de notre privé ne s’arrête pas là. C’est aussi un fin lettré, grand connaisseur du polar américain, dont il a une connaissance encyclopédique, autant que de poésie. Il séduit également par sa profonde humanité, son altruisme parfois gauche mais sincère. Il n’est pas pour autant mielleux et ses réparties (en particulier quand elles s’adressent au confesseur de sa mère et visent l’Eglise) son souvent cinglantes.
 
 
 
L’autre argument qui rend les polars de Bruen très séduisants est qu’ils savent jouer des spécificités irlandaises à l’exception notable du premier volume, vraisemblablement parce qu’il introduit la série. En effet, l’intrigue de « Toxic Blues » (volume 2) tourne autour de l’assassinat de plusieurs « Tinkers » ou travellers. Ces nomades,certains descedants de la paysannerie pauvre chassée de ses terres par les Landlords durant la Grande Famine du milieu du XIX siècle, sont encore très nombreux en Irlande (25 000 peut être) et leur présence sur l’île est attestée depuis le Moyen Age. Ils se sédentarisent de plus en plus aux confins des grandes villes, tout en conservant une culture qui leur est propre avec notamment l’usage d’une langue spécifique, le shelta, et une organisation sociale clanique.
 
A son titre, « Le mystère des Magdalènes », on aura compris que l’intrigue du 3° volume des aventures de Jack Taylor a pour toile de fond le scandale des couvents de la Madeleine en Irlande. Ceux-ci, affliés à l’eglise catholique romaine servaient de lieu de redressement, pour filles mères notamment, jusqu’à des temps très récents (le dernier couvent a fermé en 1996). Qu’elles aient fauté, qu’elles aient été abusées, ou qu’elles se soient prostituées, placées là par leur propre famille ou l’Eglise, les jeunes pensionnaires , souvent affectées à des travaux de blanchisserie, subissaient en fait sévices et travaux forcés, emmurées dans ces couvents. Vraisemblablement un fond de mauvaise conscience perdure dans la société irlandaise moderne dans la mesure où ces couvents furent très longtemps acceptés comme des institutions socialement nécessaires au maintien des bonnes mœurs. C’est ce point précis que Bruen utilise comme ressort de son intrigue.
 
 
 
 
 
L’auteur des "Disparus de Dublin" (collection 10/18), Benjamin Black, écrit sous un pseudonyme. Il nous emmène à Dublin, dans les années 50, et situe son intrigue dans la haute société de la ville très proche de l’église catholique. On y voit s’affronter deux personnages l’un légiste, l’autre médecin accoucheur . Le point de départ de leur face à face est la disparition suspecte du cadavre d’une jeune femme enceinte, Christine Falls, dont l’enfant a, lui aussi, mystérieusement disparu.
 
Dans une période où l’on sent pointer le basculement des moeurs vers davantage de liberté (à travers le personnage de la fille de l’obstétricien notamment), Benjamin Black aka John Banville, un des plus célèbres et brillants écrivains irlandais actuels, arrive à restituer dans son roman, un parfum de fin d’époque, légèrement suranné qui fait que le lecteur perçoit très subtilement ce point de basculement de l’époque.
 
Ce faisant, le roman nous emmène, par l’alternance assez irrégulière des chapitres dans une autre ville « irlandaise » : Boston. C’est l’occasion de se remémorrer l’histoire de ces liens ténus de part et d’autre du grand océan.  Boston fut, en effet, une terre d’accueil très importante pour les migrants irlandais dans la deuxième moitié du XIX siècle tant et si bien qu’on estime qu’en 1900, la moitié de la population de la ville est d’origine irlandaise. La communauté se concentre dans les quartiers de South Boston et du North End. (Rappelons que le magnifique roman de D. Lehanne « Un pays à l’aube » présenté, ici même, il y a quelques temps, s’inscrit dans ces quartiers et communautés irlandaises aux lendemains de la Grande Guerre). C’est Boston qui fut le berceau de l’union de deux grandes familles irlandaise immigrées appelées à marquer l’histoire politique des Etats-Unis : celle des Fitzgerald et celle des Kennedy… Aujourd’hui , un tiers de la population bostonienne serait encore d’origine irlandaise, le North End (comme on le voit déjà dans le roman de Lehanne étant progressivement devenu la Little Italy de la ville). Les disparues de Dublin réapparaissent elles de l’autre côté de l’Atlantique ? Possible. A vous de lire.
 
 
(1) J'en profite pour remercier l'éminent spécialiste de l'Irlande qui m'a conseillée dans cette lecture, son avis était, comme souvent, éclairé.

 

Un monde de Rap (1-I) Royaume-Uni

par Aug Email

 

 

 [De gauche à droite et de haut en bas : Bomb The Bass, Compil' Black Whole Styles, Roots Manuva, Dizzee Rascal, Roll Deep, Wiley, Tinchy Stryder, Chipmunk, N-Dubz, Professor Green, Jammer, Tinie Tempah, The Streets, Speech Debelle et M.I.A.; Faîtes un clic droit sur l'image pour l'aggrandir]

 

 

Inaugurons cette nouvelle série évolutive sur le rap dans le monde par une scène plutôt méconnue, celle du Royaume-Uni. Dans une première partie, nous évoquerons les années 1980 et 1990 avant d'aborder les années 2000 la semaine prochaine. Nous poursuivrons ensuite notre tour du monde par des pays comme l'Afrique du Sud, le Sénégal, le Canada et bien d'autres. Cet article est disponible en podcast, vous pouvez donc l'écouter avec le lecteur ci-dessous ou le télécharger en vous abonnant au flux des podcasts de Samarra. Vous trouverez au fil de cet article des vidéos et à la fin une playlist et de nombreux liens pour écouter les titres évoqués en entier. ENJOY !

 

 

 

 

 A l'heure d'entamer cet aperçu du paysage rapologique du Royaume-Uni, posons-nous cette question : le rap britannique est-il un rap de seconde catégorie qui n'aurait jamais pu se développer à l'ombre du grand frère américain ? En juillet, le nouveau Premier Ministre britannique David Cameron a reconnu lors de sa visite à Washington que le Royaume-Uni était le "junior partner" (partenaire de rang inférieur) dans la relation spéciale entre les deux pays. Est-ce également vrai pour le rap ? Quelques éléments de réponse.

 

 Il est vrai que le rap britannique est longtemps resté embryonnaire,  mais il semble avoir pris son envol depuis les années 1990. Les amateurs de rap d'Outre-Manche ont longtemps assouvi leur passion en écoutant le rap américain, d'autant plus qu'il n'y avait pas la barrière de la langue (seulement celle du slang....).  Depuis les années 1990, ce n'est plus tout à fait vrai grâce à quelques pionniers. Essayons d'y voir un peu plus clair et de voir ce qui fait la spécificité du rap made in UK.

 

 

  • Qui et où ?

 

 Comme aux Etats-Unis et en France, les rappeurs sont souvent mais pas exclusivement issus des minorités, en particulier les immigrés ou descendants d'immigrés des anciennes colonies britanniques comme les West Indies (Jamaïque, Caraïbes), l'Afrique (Nigeria, Ghana) et le sous-continent indien (Sri Lanka, Inde, Pakistan). Mais précisons, et  c'est sans doute une spécificité , que la scène Hip-Hop a toujours mêlé des rappeurs de toutes origines.

Nous allons essentiellement ici parler du rap anglais et principalement de ce qui se passe à Londres. Je ne suis pas suffisamment pointu pour vous parler du rap écossais, gallois ou nord-irlandais, pour autant qu'il existe véritablement !

A la question posée par le magazine Start Up en septembre 2008 : "Pourquoi le Hip-Hop n'a-t-il jamais vraiment percé au Royaume-Uni ?", Roots Manuva répondait : "Commercialement, c'est vrai. Mais philosophiquement, il a pris. La scène est simplement plus petite. Je crois que le multiculturalisme est spécifique à Londres et Birmingham [La deuxième ville anglaise avec plus d'un million d'habitants, 3,8 avec l'Aire urbaine]. Les régions sont lentes à s'adapter. Il y a des petites scènes hip-hop originales comme à Cambridge, Leeds, mais ça reste petit."

Si on regarde la carte du Hip-Hop au Royaume-Uni, Londres est  donc surreprésentée, en particulier ses quartiers péricentraux de l'Est (Bow en particlier) et du Sud.

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

Mais revenons un peu en arrière et précisément aux années 1980.

 

 

 

  • Les pionniers : Tim Simenon et Bomb The Bass

 

 [Tim Simenon au milieu des années 1980; source]

 

En 1987, Tim Simenon, crée le groupe Bomb The Bass. Il est originaire de Brixton, un quartier multiethnique du sud de Londres qui compte une forte communauté caribéenne. Ce quartier a connu des émeutes retentissantes en 1981 suite à la multiplication excessive des contrôles de police, puis de nouveau en 1985 et 1995.  Dans sa musique, Simenon recourt massivement au sampling. En 1988, assisté de Pascal Gabriel, il se lance dans la réalisation du titre "Beat Dis", présenté au départ comme une production underground newyorkaise. Il est très inspiré par le son de New York. A l'image du "mur du son" du Bomb Squad (les producteurs de Public Enemy), Bomb The Bass empile les samples, pas moins de 72 pour le titre "Beat Dis" qui est un gros succès (2ème au Box-office britannique). Public Enemy est d'ailleurs samplé ainsi que de nombreux artistes hip-hop (Bambaataa, EPMD, Funky 4+1, Scholly D). L'inévitable Funky Drummer de James Brown et Prince sont également de la partie (La liste complète ici). Même si la direction prise ensuite par Simenon et le Bomb The Bass les emmènent davantage vers la dance et la house, preuve est faite que le hip-hop peut s'enraciner en terre anglaise. Pendant une dizaine d'années, de nombreux rappeurs se lancent dans le game, avec plus ou moins de réussite. Les maisons de disque, au départ enthousiastes, retirent peu à peu leurs billes du hip-hop qui continue pourtant en mode underground. Signalons Three Wize Men, Hijack, London Posse, Silver Bullet, Black Prophetz, Gunshot, Rodney P ou The Creators qui font partie de la première génération du hip-hop au Royaume-Uni. Au milieu des années 1990, beaucoup de chemin reste encore à parcourir...

 

 

  • Le rôle de Big Dada

 

En 1997, le label Ninja Tune lance Big Dada, sa branche consacrée au Hip-Hop. A l'origine de cette initiative, le journaliste  Will Ashon (ci-contre photo trouvée sur son blog). Ashon était frustré car personne ne pouvait se procurer les titres obscurs dont il parlait dans ses articles. Au mariage d'un de ses amis, il croise Peter Quicke du label Ninja Tune. Il le convainc de sortir un premier single pour voir. Il s'agit de "Misanthropic" du duo Alpha Phryme (voyez ici la version originale). Il faut alors un nom au nouveau label. En hommage au rappeur du Bronx Kool Keith, qu'Ashon surnomme Mac Dada, ce sera Big Dada. Au début, seuls des singles sortent sur le label.

Puis, un peu comme en France, une compilation va mettre sur orbite quelques artistes. En 1998, Big Dada sort donc la compil Black Whole Styles. Elle rassemble le meilleur du rap britannique dont Roots Manuva et l'Américain Saul Williams. C'est en 1999 que Big Dada décolle vraiment en signant le prometteur Roots Manuva. Celui-ci pose comme condition la production d'un album entier. En parallèle, plusieurs rappeurs américains trouvent, de manière fugace ou plus durable, un refuge musical propice à leurs créations au Royaume-Uni, à l'image de MF Doom ou de Saul Williams.

 

 

  • Roots Manuva  : la locomotive

 

 Avec Brand New Second Hand en 1999 (signifiant quelque chose comme "Une occasion toute neuve"), Roots Manuva obtient la reconnaissance. De son vrai nom Rodney Hilton Smith, il est né en 1972. Ses parents sont venus de Jamaïque mais il grandit à Stockwell au Sud de Londres. La musique sur laquelle il rappe est très inspirée par l'univers sonore jamaïcain (dub, ragga, reggae). Pourtant la musique profane n'était pas la bienvenue dans sa famille. Son père est un pasteur pentecôtiste qui lui a donné une éducation très stricte. Mais comme le dit Roots lui-même, c'est finalement la rue qui l'a emporté. Influence jamaïcaine donc pour la musique. Ajoutez à cela beaucoup d'humour et un délicieux accent cockney (l'accent des quartiers populaires de l'Est et du Sud de Londres). Pour vous donner un petit aperçu de l'humour à la Roots Manuva, regardez ces trois clips que je vous ai choisis. Le premier c'est celui de "Witness (1 hope)", son plus grand tube, issu de son deuxième album (Run Come Save Me). N'ayant rien gagné lors des jeux auxquels il participait à  l'école primaire, il revient  dans celle-ci vingt ans plus tard pour se rattraper...

 

 

Voici donc la playlist des titres évoqués cette semaine et de nombreux autres :

 

Découvrez la playlist UK Rap (I) avec Toastie Tailor

 

 

D'autres clips de Roots Manuva la semaine prochaine et la suite de cet aperçu de la scène rap avec la naissance du Grime et son émergence grâce à Dizzee Rascal.

Sources et liens dans l'article qui couvre la deuxième époque, celle des années 2000.

 

 

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