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Petite histoire du Rap (4) From Old School to New School

par Aug Email

Aujourd'hui, quatrième épisode de notre petite histoire du rap. Nous allons explorer les années 1980 qui voient le passage du style Old School au style New School. Vous pouvez écouter ce texte, avec de nombreux extraits, ci-dessous et le télécharger ici.

 

 

Le Rap sort du Ghetto : L'expérience du Roxy

 

A l’aube des années 1980, le rap essaime dans les autres boroughs de New York, à commencer par Manhattan.

 

En témoigne l’expérience du Roxy, ce lieu mythique de Manhattan où vont se croiser, pendant quelques années, les meilleurs du hip-hop et les branchés de Downtown.

Ruza Blue, une jeune anglaise fraîchement débarquée de Londres pour s’occuper de la boutique de Vivianne Westwood et Malcolm Mc Laren à Soho, commence à organiser en 1981 ses propres soirées « Wheels of Steel » au Negril, un club reggae. Elle y rassemble la fine fleur du Hip-Hop : Bambaataa, les DJ de la Zulu Nation comme Jazzy Jay et Afrika Islam, Grandmixer DST, des MC comme Fab 5 Freddy et Rammelizee, et le Rock Steady Crew (pour la breakdance). Des rastas, des Punks et toute sorte de spécimens du Village s’y rendent. Le succès des soirées contraint les pompiers à fermer la salle, obligeant Ruza Blue rebaptisée Kool Lady Blue à trouver un autre lieu. Ce sera le Roxy en juin 1982, au coin de la 10ème avenue et de la 18ème rue dans le quartier de Chelsea, un ancien espace dédié au skate. C’est le lieu qui va lancer le hip-hop downtown avant son succès planétaire. Le film Beat Street, sorti en 1984 a pour cadre le Roxy et fait apparaître les principaux artistes qui s’y produisent. Voyez cet extrait d’une battle de breakdance entre deux crews. De nombreux films surfent avec plus ou moins de réussite sur la vague du Hip-Hop, voici les affiches des plus connus (Wildstyle notamment).

 

 

 

C’est l’euphorie parmi ceux qui bénéficient de ce nouvel engouement, tandis que le hip-hop se meurt tranquillement dans son berceau du Bronx. Le DJ est encore la véritable rock-star, placé en hauteur dans une cabine. Il est accompagné de plusieurs MC. Des cercles de danseurs sont formés un peu partout par le Rock Steady Crew. Les graffeurs dessinent les flyers et les décors et font des démonstrations.

On y croise sur le dancefloor Bowie, Madonna, Basquiat, Haring, B-52’s, les Talking Heads, Andy Wahrol. Argent et cocaïne coulent à flots…

 

Crazy Legs, figure de proue du Rock Steady Crew raconte : « Le Roxy aurait aussi bien pu être un zoo. Les gens pouvaient se balader dans la cage avec nous sans avoir peur de se faire tabasser ou braquer, contrairement à s’ils venaient dans le Bronx, à un jam. C’était comme si on les autorisait à entrer dans la cage et à faire la fête avec les animaux, tu comprends ? C’était un havre de sécurité pour beaucoup de gens. Mais à l’inverse, c’était aussi pour nous l’occasion de pénétrer des lieux auxquels on n’aurait jamais pensé avoir accès. Donc il y avait là un échange. » (J. Chang, p. 226). Voyez cette vidéo sur le site de la BBC dans laquelle Lady Kool Blue raconte le Roxy. Une tournée mondiale des "4 éléments" du Hip-Hop, avec les stars du Roxy est d'ailleurs organisée en 1982, notamment par le Français Bernard Zekri. C'est la première apparition du rap en France. Deux concerts sont donnés au Bataclan et à La Villette.

 

 

Les années 1980 voient le rap évoluer profondément. Costumes, styles, paroles, sons, formats (c’est l’époque des premiers albums) vont changer, donnant naissance au concept flou et malléable de New School, renvoyant les pionniers à la préhistoire.

 

 

 

Run-DMC : Les créateurs du style New School

 

C’est avec Run-DMC que nait la New School. Le groupe vient de Hollis dans le Queens. Il est composé de Joseph Simmons (frère du fondateur du label Def Jam Russell Simmons) aka Run, de Darryl Mc Daniels aka DMC et de Jason Mizzel aka Jam Master Jay.

 

La nouveauté se manifeste premièrement par le changement de style vestimentaire. Finies les parures disco et le look extravagant. Run-DMC revêt des bombardiers en cuir, des jeans Lee et des Adidas sans lacet (fresh out the box). Le groupe va d’ailleurs signer un contrat avec l’équipementier sportif allemand qui a compris tout l’intérêt commercial d’un groupe de rap qui monte en puissance et qui chante « My Adidas » en demandant à ses fans de lever les siennes en concert à Philadelphie en 1986. Le groupe revient à l’influence de la rue et préfère un son crû et basique, centré sur les scratches de JMJ et les rimes des deux MC. Run-DMC n’hésite pas à utiliser des guitares comme dans l’album King of Rock (1985) dans lequel ils jettent symboliquement le gant à Mickael Jackson. Le groupe enregistre même avec Aerosmith « Walk This Way » en 1986.

Dans ce milieu des années 1980, le rap expérimente et tente des passerelles vers les autres genres musicaux. Run-DMC vers le rock, d’autres vers la Soul ou le jazz. Derrière ses expérimentations, le vieux rêve du crossover, permettre aux artistes noirs de vendre des disques aux blancs. L’animateur de radio Gary Byrd rappe l’histoire du peuple noir pendant dix minutes sur fond de soul, la musique étant composée par Stevie Wonder, c’est « The Crown » sorti en 1983. Côté jazz, Herbie Hancok fait un essai avec « Rock it ». C’est la consécration du rap par l’une des figures respectées du jazz. Le rap sort donc de son ghetto.

 

 

La révolution du son rap : l'apparition des samplers

 

La machine va considérablement faciliter le travail des DJs et les rendre plus libres. Dès 1985, Akaï met sur le marché les premiers samplers, le S 650 et le S900. Mais le véritable tournant se situe en 1987 avec l'apparition de la SP-1200 (photo ci-contre), créée par la société E-MU Systems. C'est la première machine qui combine sampler et boîte à rythmes. Pour bien comprendre ce tournant, je laisse la parole à deux spécialistes, Thomas Blondeau et Fred Hanak : "Les caractéristiques de cet outil sont d'une part une faible fréquence d'échantillonage ainsi qu'une faible capacité de stockage. Le premier de ces paramètres a pour conséquence de donner au rap un son poussiéreux, altéré, comparable au crissement d'un vinyle.(...) Désormais le rap sera sale ou ne sera pas. La seconde particularité de cette machine en modifie le groove. La faible mémoire de la SP pousse les producteurs à sampler séparément les éléments d'une batterie (caisses claire, cymbale), plutôt que d'en capter une mesure entière. Une fois ces éléments importés dans la boîte à rythmes, ils composent une nouvelle mesure. S'ils conservent ainsi le son de la batterie samplée, le groove est en revanche calculé par le cerveau de la machine." (Combat Rap, p. 24) Le producteur, celui qui produit le son et le beat, devient dès lors le personnage incontournable de la scène rap, prenant peu à peu la place du DJ. Rançon du succès, en 1989, le groupe De La Soul est condamné pour un sample non autorisé. Cela lui coûte une fortune (1,7 millions de dollars pour 4 mesures du groupe The Turtles dans l'interlude d'1'12 "Transmitting Life From Mars" où le groupe passe en boucle une leçon de français...) et contraint dorénavant les labels à tenir compte de cet aspect.

 

Le Golden Age du rap ?

Les années 1980 sont aussi marquées par la fin de l'amateurisme. Après le temps des pionniers comme Sugarhill ou Enjoy, de nombreux labels sont créés : Tommy Boy (celui qui a sorti le "Planet Rock" de Bambaataa en 1982), Profile (le label de Run-DMC), Tuff City, Street Sounds (maison anglaise qui distribue les premiers disques en Europe), Celluloïd et surtout Def Jam. Def Jam est fondé en 1984 par un juif, Rick Rubin, et un noir du Queens, Russell Simmons. Le label est distribué par CBS (absorbé ensuite par Sony). Ils lancent LL Cool J, sa "Radio" et sa casquette Kangol, objet appelé à devenir mythique.

 

[La couverture du Licensed To Ill des Beastie Boys, une fois ouverte]

En 1986, Def Jam lance les Beastie Boys, un groupe de musiciens punk rock blancs reconverti dans le rap dont a fait partie Rubin comme DJ. L'album Licensed To Ill se vend à 4 millions d'exemplaires. Au programme, rébellion, provocation et rap hardcore. Les concerts des Beastie Boys se terminent rarement dans la sérénité... Voyez ci-dessous le clip du titre "(You Gotta) Fight For Your Right (To Party)" :

 

En 1986, dans un tout autre style, Boogie Down Productions, composé du DJ Scott LaRock et du MC KRS-One fait sensation avec Criminal Minded. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre de l'album, KRS-One (acronyme pour Knowledge Rules Supreme Over Nearly Everyone) s'inscrit dans la lignée de Bambaataa et pense que le hip-hop doît s'orienter vers plus de spiritualité. LaRock est d'ailleurs tué lors d'un affrontement qui ne le concerne pas. Pour lui rendre hommage et confirmer son message, le Teacher sort "Stop The Violence". Et si BDP se lance dans l'une des plus fameuses battles de l'histoire du rap avec le Juice Crew de MC Shan et Marley Marl, c'est par rimes interposées et pour revendiquer le South Bronx comme berceau du rap. Le Juice Crew avait lancé la querelle en 1985 en écrivant une ode au Queens dans "The Bridge". BDP répond par "South Bronx" qui ruine en 5 minutes la carrière de MC Shan. Mais celui-ci répond par "Kill That Noise". KRS-One met fin à toute ambiguïté avec "The Bridge Is Over". Cet épisode reste connu comme la guerre des rimes, beaucoup moins sanglante que les beefs de la fin des années 1990... Il ne faudrait surtout pas oublier Eric B. et Rakim, duo venu de Long Island, qui laisse une empreinte durable par le flow de son MC, Rakim, considéré jusqu'à aujourd'hui comme l'un des meilleurs. Une voix basse et posée, des textes complexes qui font mouche dans l'album Paid In Full, sorti en 1987. D'autres figures émèrgent dans cette fin des années 1980 comme De La Soul, nourri au jazz et au funk qui truffe son album d'interludes (skits). Autre groupe pionnier à sa manière, Salt N'Pepa, un trio exclusivement féminin qui cartonne à la fin des années 1980 dans cet univers très masculin qu'est le rap. Vous pensez sûrement que j'ai oublié de vous parler du plus important, Public Ennemy et l'apparition du Gangsta-Rap, mais rassurez-vous, ils feront chacun l'objet d'un épisode de la petite histoire du rap.

 

Découvrez la playlist Histoire du Rap (IV) avec The Turtles

 

Retrouvez le prélude à cette petite histoire du rap

6. L’émergence du Gangsta Rap et de la Côte Ouest
7. La réponse de NYC
8. Le Dirty South se réveille
9. Naissance du Rap en France ...
 
En attendant la suite, vous pouvez consulter ici la petite bibliothèque du rappeur (livres, films, bd, disques,...) et le lexique (en construction). Répondez à la devinette en fin de podcast en laissant un commentaire à ce message. Consultez également la Petite géographie du Rap en France et dans le monde qui vous permet de retrouver des informations sur les artistes à partir d'une carte. Le dossier complet sur l'histoire et la géographie du rap. Pour télécharger le podcast, vous pouvez le faire (notamment avec itunes) en cliquant ici.

 

 

 

4 commentaires

Commentaire de: ph [Visiteur]
phMerci pour cet article très complet/Les musiques liées avec sont vraiment le petit plus. Bien cordialement.
10.02.09 @ 19:41
Commentaire de: Aug [Membre] Email
AugMerci.
Have Fun !
E.A.
11.02.09 @ 10:17
Commentaire de: DI UBALDO GREGORY [Visiteur]
DI UBALDO GREGORYDommage qu'il n'y ai pas la suite! C'était super intéressant de lire nos racines culturelles, même si j'ai lu cinquante livre la dessus, c'est toujours intéressant de lire une autre vision du mouvement! Peace love UNITY and havin' fun mec !
01.03.13 @ 12:00
Commentaire de: Aug [Membre] Email
AugMerci pour le commentaire.
La suite est en gestation depuis très longtemps mais le temps manque ! Je ne désespère pas de m'y atteler.
Peace love unity and havin' fun
AUG
01.03.13 @ 14:01