Samarra


L'histoire du Congo en musique 1: de l'indépendance à la prise de pouvoir de Mobutu.

par blot Email

 

Franco Luambo Makiadi à 18 ans, en 1956.

 

Le Congo est la patrie de la rumba (musique connue sous le nom de soukous en Occident). Comme ailleurs en Afrique, la musique représente un des aspects essentiels de la vie politique, culturelle et sociale du Congo. C'est la rumba qui constitue la bande son du Congo lors du passage douloureux de la colonisation à l'indépendance.

 

 * Très riche musique congolaise.

 

Les musiques congolaises font danser toute l'Afrique depuis les années 1950, car les Congolais ont été pionniers dans les métissages en langue nationale. La rumba congolaise  mélange les chants aux tambours traditionnels, avec des musiques plus cuivrées arrivées de Cuba et des Antilles avec les marins, dont le rôle dans la transmission de nouvelles sonorités ne doit pas être négligé. Comme l'affirme le grand maître Franco: "la musique de la Rumba va du Congo à Cuba dans les coeurs et dans le souvenir des esclaves qui furent déportés là-bas." La musique de danse et le son cubain y furent épicés par les guitares amplifiées et des sections de cuivres dans la tradition de la soul. En fait, le terme rumba englobe d'autres styles latino et afro-cubains tels le son, le merengue, la pachanga, le cha cha cha, la biguine ou encore le boléro. Ces genres musicaux d'importation très populaires en Afrique centrale furent mixés avec les musiques de danses populaires locales comme la maringa, l'agbwaya et le soukous.

 

Traditionnellement, dans la musique congolaise, on distingue deux grandes écoles: l'African Jazz de Joseph kabasele et l'OK Jazz de Franco. Revenons sur ces deux institutions de la rumba congolaise.


                                                                                           Joseph Kabasele.

 

- Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également tumbas et trompettes. Jusqu'en 1963, l'ensemble établit les canons de ce style raffiné sur des paroles très romantiques. Sa musique puise dans les répertoires des danses cubaines telles que la charanga, le bolero, le cha-cha-cha, le mambo... Grand Kallé et l'African Jazz figurent parmi les artistes les plus populaires d'Afrique. L'African Jazz attire donc très vite les nombreux talents du pays comme Nico Kasanda, alias  Dr Nico, ou le grand chanteur Tabu Ley Rochereau (dont nous reparlerons bientôt).

 

Sur le plan politique, le Congo belge est alors le centre de nombreuses émeutes. Les nationalistes sont aux prises avec les forces coloniales belges. La situation à Léopoldville est intenable, les batailles et les arrestations se multiplient. Pour calmer le jeu, une conférence dénommée "Table Ronde" est convoquée à Bruxelles pour statuer sur le devenir de cette colonie belge. 

 

 

Lumumba lors de la Table ronde.

 

Comme nous l'avons vu sur L'Histgeobox, la popularité de Kalle lui vaut de faire partie de la délégation congolaise qui se rend à la conférence, en 1960. A cette occasion, il compose deux morceaux, dont le célébrissime et irrésistible "Indépendance cha cha cha". Le chanteur Tabu Ley Rocherau y égrène le nom des principaux acteurs de cette réunion au sommet (Lumumba, Kasavubu...). Chanté dans les trois langues véhiculaires du Congo, le lingala, le tshiluba, le kikongo, le titre servit de chant de ralliement dans tous les pays d'Afrique francophone qui accèdent à l'indépendance en cette même année 1960. Son titre "Table ronde", proche du précédent évoque cette fameuse conférence réunissant dans la capitale belge les autorités coloniales et les leaders nationalistes congolais.

 

 

 Au moment de l'indépendance, Kabasele fait partie des très proches de Lumumba. C'est d'ailleurs lors de la Table ronde, dans la capitale belge, qu'il enregistre Indépendance cha cha et Table ronde. Il joue aussi avec l'African Jazz lors des cérémonies d'indépendance du pays, le 30 juin 1960, devant le roi Baudoin et un parterre de dignitaires internationaux. Mieux, Kabasele devient le secrétaire de l'information de la République du Congo (qui devient "démocratique en 1966). Mais, comme nous le verrons, l'engagement politique de Kallé aura des revers.

 

 

 

- Le principal rival du Grand Kalle reste Franco Luambo Makiadi (1938-1989), alias Franco. Ce monstre sacré de la rumba congolaise n'a que 11 ans à la mort de son père. S'entraînant sur des guitares de fortune, il devient très tôt un prodige de la guitare et attire les chalands vers le stand de sa mère, vendeuse de beignets. À 17 ans, guitariste brillant, il fonde l'OK Jazz qui devint par la suite le TPOK Jazz (TP signifiant Tout Puissant). La devise de l'orchestre était "On Entre O.K. On Sort K.O.". C'est en effet sur scène, avec ses nombreux compères, qu'il donne le meilleur de lui-même. Il devient très vite l'attraction à Kinshasa et Brazzaville. Son  répertoire dansant aux paroles satiriques fait mouche auprès du public. Les filles raffolent du guitariste et le surnomment bientôt "Franco de mi amor".

 

 

L'OK Jazz lors de sa création, en 1956.

 

Comme pour l'African Jazz, une pléiade de musiciens se succèdent au sein de l'OK jazz. La plasticité des deux formations est grande et il n'est pas rare qu'un musicien débute dans une formation pour terminer dans l'autre (ces transferts sont montés en épingle par les médias qui font leurs gorges chaudes des tensions entre les deux formations stars). De 1956 à 1969, le chanteur Vicky Longomba s'impose comme l'autre personnalité marquante de l'OK Jazz. Cela dit, Brazzos (transfuge de l'African Jazz), Jean Serge Essous (fondateur des Bantous de la capitale), Verkys, contribuent eux aussi à la réputation de l'orchestre.

 

Certains musiciens de l'orchestre, Brazzos et Vicky Logomba, sont présents à la conférence de la Table Ronde précédemment évoquée. Comme Kalle, Franco donne de la voix pour Lumumba. Mais très vite, les événements l'invitent à se tourner vers d'autres mentors.

 

 

"Vive Patrice Lumumba" par l'African Jazz du Grand Kalle (1959-1960).

 

En effet, le nouvel Etat sombre vite dans le chaos. Le premier ministre, Patrice Lumumba est assassiné avec la complicité des militaires belges le 17 janvier 1961, sur ordre du président Kasavubu, avec le soutien actif du général Mobutu. Une guerre civile ravage alors le pays, jusqu'à ce que Mobutu s'empare du pouvoir, en 1965. Une fois son ami Lumumba assassiné, Kabasele tombe dans une relative disgrâce. Il dissout l'African Jazz en 1963. Pour autant, Tabu Ley Rochereau  pérennisera "l'école African Jazz" après la séparation de la formation.

 

 Ci-dessus, les premiers enregistrements de l'OK Jazz de Franco ("Merveilles du passé vol. 1, 1957-1959).

 

Franco comprend qu'il doit taire ses sympathies lumumbistes si il ne veut pas connaître un déclin similaire à celui du Grand Kalle. Il se tourne alors vers Moïse Tchombé, avant de se rapprocher de Mobutu qui lui apporte son soutien. En fait, il semble bien que ce soit le seul moyen d'assurer la pérennité de l'orchestre.

 

 

" Lumumba, héros national" par franco et l'OK Jazz.

 

L'assassinat de Lumumba fait de lui une véritable légende. On vante alors son courage. Il devient un des martyrs des décolonisations africaines, au même titre qu'Amilcar Cabral. Le discours qu'il prononce lors des cérémonies d'indépendance restera dans toutes les mémoires congolaises et Mobutu lui-même, pourtant impliqué dans la disparition de Lumumba, doit faire allégeance à la mémoire de son rival qui est élevé au rang de héros national en 1966.

 

Le prochain article de cette série sera justement consacré aux hommages musicaux à Lumumba... à suivre donc.

 

 

Sources:

- Livret de la compilation "Congo Rumba on the river", collection African Pearls chez Syllart, rédigé par François Bensignor.

- Le livret rédigé par Graeme Ewens pour la compilation Golden Africa vol. 2 consacrée aux musique d'Afrique congolaises (République Démocratique du Congo et Congo Brazzaville).

 

 

Liens: 

Sur L'Histgeobox, l'histoire contemporaine du Congo-Kinshasa depuis la colonisation à travers quatre titres.

* 121. Joseph Kabasele & l'African Jazz : "Indépendance cha cha cha" (1960)

Ce morceau, composé lors de l'indépendance du Congo, devint un hymne dans tous les pays africains nouvellement indépendants.

* 52. Vincent Courtois et Ze Jam Afane : "L'arbre Lumumba" (2008)   Une superbe chanson qui permet d'aborder la déforestation en Afrique centrale, mais aussi l'assassinat de Patrice Lumumba.

* 124. Lord Brynner:"Congo war". (1966)Les difficultés du Congo juste après l'indépendance, entre guerre froide et tendances sécessionnistes. Un ska pour comprendre le rôle de Tschombé, Kasavubu, Lumumba et Mobutu.

* 136. Baloji : "Tout ceci ne vous rendra pas le Congo". L'histoire récente du Congo, devenu Zaïre sous Mobutu, puis redevenu le Congo.

 

- Un portrait de Mobutu sur le blog de J.C. Diedrich: "Mobutu, le léopard de Kinshasa".

- La conférence de Berlin (1885) et le rôle de Léopold II, propriétaire du Congo à l'époque.

 

* Des échantillons de rumba congolaise à savourer:

- Congo fiesta sur le blog sea never dry.

- Un grand nombre de posts sur les musiques congolaises (Franco, dr Nico, Tabu Ley Rocherau) sur le blog world service.

 - La genèse de l'OK Jazz sur Afriquechos.ch.

- La rumba congolaise sur RFI.com

4 commentaires

Commentaire de: Aug [Membre] Email
AugC'est de la bonne musique !
Merci Julien de nous faire découvrir ces "merveilles du passé"
E.A.
20.03.09 @ 08:40
Commentaire de: blot [Membre] Email
blotMerci. Je trouve aussi ces rythmes irrésistibles.

J.B.
20.03.09 @ 12:45
Commentaire de: vania homany akanati [Visiteur] Email
vania homany akanatije veux avoir les nouvelles de la bonne musique depuis sa création jusqu'à nos jours, j'aime la musique
29.06.10 @ 20:06
Commentaire de: canal k webtv [Visiteur] Email
canal k webtvchaine de Tv congolaise sur internet diffusant en direct et en continu de la musique congolaise. Tous les styles de musique congolaise y sont diffuses. Alors rendez-vous sur www.canalkin.com
19.11.10 @ 10:26