Samarra


L'affaire Kravchenko sur Arte.

par blot Email

 

Victor Kravchenko.

 

 

Dans le cadre des mercredis de l'histoire, Arte propose mercredi 7 octobre 2009 à 20h45, un documentaire sur l'affaire Kravchenko. Le magazine l'Histoire en dit le plus grand bien, je cite: "Grâce à des images d'archives, des témoignages (Edgar Morin), des textes (Nina Berberova, alors jeune chroniqueuse judiciaire), et bien sûr des historiens (Michel Winock), ce documentaire évoque les enjeux de cet excptionnel procès (...). Un procès qui fait écho à la guerre froide: Goulag contre avenir radieux, faits contre idéologie...". A ne pas rater donc. Avant cela, revenon sur cette affaire.

 

 

 Victor Kravchenko, haut fonctionnaire, membre du PC, est nommé à l’ambassade soviétique à Washington pendant la seconde guerre mondiale. Il en profite pour déserter en avril 1944 et demande l’asile politique aux Etats-Unis. En février 1946, il publie « I chose freedom » ("j'ai choisi la liberté"), un violent pamphlet contre le régime stalinien. A l'instar du "Zéro et l'infini" d'Arthur Koestler paru en France en 1945, l'ouvrage fait un grand bruit et suscite le débat. L'auteur y décrit en détail l’univers concentrationnaire administré par le Goulag dans les années 1930 ainsi que l'organisation de la famine en Ukraine.

 

Son ouvrage rencontre un grand succès dans le contexte de la guerre froide naissante. Il s’écoule ainsi 503000 exemplaires de la traduction française du livre sortie en 1947. Aussitôt, le parti communiste français, dont le poids politique et l’influence sont alors très grands, tente par tous les moyens de discréditer le témoignage de Kravchenko, par presse interposée.

Kravchenko signant des autographes au cours d'une conférence de presse (France, 1949).

 

L’hebdomadaire communiste Les lettres françaises publie le 13 novembre 1947 un article intitulé "comment fut fabriqué Krachvenko" qui le présente comme un traître à la solde des services secrets américains, incapable d’avoir écrit son livre. Ayant eu connaissance de ces attaques, Kravchenko intente un procès pour diffamation au journal, qui s’ouvre à Paris en janvier 1949. La dossier est délicat et la tâche de l'avocat de Kravchenko, Georges Izard, difficile. En effet, les Lettres françaises, publication issue de la Résistance, jouit d'une grande notoriété. Le Parti Communiste français représente alors un quart de l'électorat et le prestige de l'URSS, lié à la victoire sur le nazisme, reste très fort.

Kravchenko au cours des débats.

 

Le procès, qui devait durer initialement 9 jours, s'étale en fait sur 3 mois. Il donne lieu à une mobilisation sans précédent dans les deux camps. Lors des audiences, les intellectuels, membres du parti communistes ou compagnons de route tels que Frédéric Joliot-Curie, Jean Vercors, Jean Cassou ou Roger Garaudy, prennent fait et cause pour l’hebdomadaire et remettent en question le récit de Kravchenko. Au rang des accusateurs, on trouve Zinaïda Gorlova, ex-épouse de Kravchenko, envoyée exprès par l'URSS. Les témoins appelés à comparaître par Kravchenko, souvent victimes des purges ou de procès truqués, sont insultés ou accusés de mensonges. Ils confirment en tout cas les dires de Krachvenko. Le témoignage de Margaret Buber-Neumann, femme du dirigeant communiste allemand Heinz Neumann, exécuté à Moscou lors de la "grande terreur", raconte sa terrible expérience. Déportée en Sibérie, elle est livrée par les autorités soviétiques aux Allemands en 1940 et envoyée à Ravensbrück. Finalement Kravchenko remporte son procès et reçoit un franc symbolique.

 

Ce procès est emblématique de la lutte que se livrent les deux grands pour le contrôle des esprits dans le contexte de la guerre froide. Les débats, particulièrement houleux, parfois même haineux, montrent à quel point ce procès est pris au sérieux dans les deux blocs. Le témoignage de Kravchenko sur les méthodes du camp soviétique n'est pas le premier. D'autres, avant lui, avaient livré des témoignages accablants. Dès 1935, Boris Souvarine publie "Staline, aperçu historique du bolchevisme" dans lequel il évalue à 5 millions le nombre de détenus des camps soviétiques. De retour d'URSS, Yvon Guiheneuf fait paraître "l'URSS telle qu'elle est", préfacé par André Gide. Il y évoque l'existence du "bagne-entreprise commerciale, dénommé camp de concentration". Dans "le Zéro et l'infini", Arthur Koestler, membre du PC allemand de 1931 à 1938, dénonce les procès de Moscou organisés entre 1936 et 1938. Reste que l'immense succès de l'ouvrage de Kravchenko et la médiatisation des débats, au cours ou en marge du procès, confèrent à cette affaire une place particulière.

L'affaire et les témoignages du procès ne dessillent pas encore les yeux de nombreux militants communistes qui tomberont souvent de très haut lors de la révélation du rapport secret de Khrouchtchev lors du XXème congrès du PCUS, en 1956.

 

 Sources:

 

- E. Melmoux, D. Mitzinmacker: "Dictionnaire d'histoire contemporaine", Nathan, 2008.

- Les Archives du Monde 2: "Affaire Kravchenko, l'URSS en correctionnelle", 24 janvier 2009.

 Pour mieux connaître ce personnage et l’affaire qui porte son nom, voir le très bon article que lui consacre M. Tribouilloy.

 

 

Liens:

- L'affaire Kravchenko sur Arte.

- Présentation rapide du procès.

4 commentaires

Commentaire de: flubacher gedeon [Visiteur]
flubacher gedeonj'avais 18 ans lors du procès Kravchenco et mon journal de reference etait helas les Lettres Françaises je regrette encore aujourd'hui a 77 ans mon aveuglement et ma naivetè nous etions helas tres nombreux ,trop nombreux a croire au lendemains radieux ,heureusement que Kravchenko a gagné son proces pour moi c'est une consolation
15.12.09 @ 17:52
Commentaire de: ayme [Visiteur]
aymemerci monsieur de votre courageux commentaire. Pourtant, ils sont nombreux encore à refuser de voir et à reconnaître la vérité...
03.12.10 @ 20:03
Commentaire de: Olav Aarrestad [Visiteur]
Olav AarrestadLe procès fut détourné. Les Lettres Françaises soutenaient que le livre ne pouvait pas avoir été écrit par Kracvhenko. Le nom de Eugene Lyons (1898-1985), écrivain américain devenu antisoviétique notoire, travaillant indirectement pour la CIA (OSS en 1944), ne semble pas être sorti au cours du procès, mais c’est sans doute lui qui a écrit le livre. Kravchenco ne l’a reconnu que comme « traducteur anonyme ».
06.01.11 @ 09:08
chauffeté J françoisns sommes en 2013 et lire "jai choisi la liberté" fait froid dans le dos.
L'histoire à montré que Kravchenko disait vrai et les détails de ce livre montrent a quel point si l'enfer existe sur terre, c’était bien le régime de terreur communiste qui traquait les hommes sans relâche pour le éliminer et les réduire a l'esclavage et la soumission...qu'une certaine classe de français de l’époque ai pu le critiquer montre a quel point la pauvre France est infestée de gens dangereux, haineux et nocifs.

Dans le contexte actuel d'une récession inéluctable de la société française, des journalistes et autres intellectuels publient ici ou là des tribunes vantant notre modèle. Toujours le même problème et aveuglement idéologique primaire et destructeur.
01.03.13 @ 23:31