Samarra


Les indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation.

par blot Email

 Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

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L’histoire des indépendances telle qu’elle est souvent présentée en France tend à nier ou minimiser le rôle moteur joué par les peuples dans le processus de décolonisation. Or, l' appui populaire aux élites politiques ou culturelles africaine s'est avéré au contraire essentiel. Ce que nous allons tenter de démontrer ici.

 

 

 

* Le rôle central des peuples.

 

Différents groupes - jeunes, femmes, ouvriers, petits fonctionnaires - deviennent les vecteurs de luttes sociales et politiques dès les années 1930, en développant toute une gamme d'actions politique et sociale, souvent en appui aux élites africaines émergentes:

- En 1931, les femmes de Lomé se mettent en grève afin de dénoncer les abus de la colonisation. Au cours des années 1930, les femmes du sud du Nigeria rechignent à payer l'impôt que les autorités exigent d'elles en tant que commerçantes.

- En décembre 1949, une marche de femmes a lieu autour de la prison de Grand Bassam afin de protester contre l'arrestation des militants du RDA (voir ci-dessous) en Côte d'Ivoire.

- Au cours des années 1950, les market women et verandah boys ("hommes sans toits") mobilisés par le Convention's People Party de Kwame NKrumah en Gold Coast (futur Ghana) réclament l'indépendance au pouvoir colonial britannique. Au Kenya, les femmes participent activement à la lutte des Mau Mau (on comptera environ 10% de combattantes). 

 

 

 Sans en faire à proprement parler des mouvements nationalistes, ces groupes aspirent à la justice sociale et s'insurgent contre un système rendu insupportable par les sacrifices consentis durant la guerre. Si la lutte anticoloniale est par nature politique, elle se trouve souvent épaulée par les mobilisations sociales.

 

 

Char  de la chambre des mineurs lors des célébrations de l'indépendance à Accra au Ghana, en 1957.

 

 

La mobilisation contre le système colonial ou ses abus emprunte une vaste gamme de moyens d'actions qui ne se réduisent certainement pas aux affrontements armés:

 

 

* Boycott:

 

En Gold Coast, NKrumah, fondateur du Parti de la Convention du Peuple en 1949, lance une "campagne d'action positive", appelant notamment au boycott des produits britanniques et des magasins tenus par des colons. Il faut y ajouter en outre des désobéissances civiles et des grèves.

En Côte d'Ivoire, en soutien au RDA- PDCI de Houphouët-Boigny, les populations engagent la grève des achats afin de sanctionner les grandes compagnies coloniales et lancent la grève des impôts que l'administration exige en numéraires. Comme nous le verrons les autorités coloniales useront de la manière forte pour mettre un terme à ces manifestations. 

 

 

* Développement du syndicalisme et recours à la grève:

 

Jusqu'aux années 1940, les autorités coloniales se méfient des organisations syndicales, autorisées d'ailleurs très tardivement (1936 pour la France). Leur poids reste donc faible jusqu'à la guerre, mais au sortir de celle-ci, les choses changent. Une industrie s'est développée en Afrique de l'Ouest. Brazzaville, Dakar ou Abidjan peuvent être considérées comme des villes ouvrières. Les zones portuaires, les chantiers de chemin de fer deviennent des lieux d'intenses mouvements sociaux (grèves, manifestations) encadrés par des organisations syndicales souvent d'inspiration communiste et affiliés à la CGT. Elles se regroupent en 1959 sous la bannière de l'Union générale des travailleurs de l'Afrique noire (Ugtan). En Afrique centrale, moins industrialisée, le syndicalisme est d'inspiration chrétienne (lié à la CFTC). 

 

Ces syndicats utilisent bien sûr la grève comme principal moyen d'action. En 1947, les ouvriers des chemins de fer de la ligne Dakar-Niger (de Dakar à Koulikoro via Bamako) cessent le travail afin d'obtenir les mêmes droits que les cheminots français. L'action syndicale se double souvent d'une lutte politique:

- En Gold Coast, le Trade Union Congress engage en 1950 une grève générale en soutien à la campagne du Convention People Party animé par NKrumah.

- En AOF, les grèves des fonctionnaires en Guinée ou grève des cueilleurs en Côte d'Ivoire, sont animées par des syndicalistes qui militent en parallèle au Rassemblement Démocratique Africain (voir ci-dessous).

 

* L'action culturelle et idéologique:

 

Les élites et intellectuels africains jouent aussi un rôle non négligeable dans le processus d'émancipation. Organisés en association, ils entendent assumer leur personnalité africaine en opposition avec la politique d'assimilation française qui aspire à la nier.

 

Faute de structures d'enseignement supérieur dans les colonies, c'est depuis les métropoles que ces mouvements se développement. Citons par exemple:

- la fondation de la revue L'Etudiant noir à Paris en 1934,

- la naissance du mouvement de la négritude, destiné à réhabiliter la culture et l'identité noires,

- la création par le Sénégalais Alioune Diop de la revue littéraire et culturelle Présence Africaine en 1947, qui devient en outre une maison d'édition à partir de 1949, permet aux intellectuels africains de revendiquer leurs identités culturelles que la domination coloniale niait ou marginalisait. Elle favorise l'essor d'une création littéraire engagée dans la lutte pour l'émancipation ( Mongo Beti fait scandale en 1956 avec son roman "le pauvre christ de Bomba", le roman "les bouts de bois de Dieu" d'Ousmane Sembène s'inspire de la grève des 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger évoquée plus haut).

 

 

- A Paris, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) apparaît en 1950 et dispose de relais dans les grandes villes de l'AOF. Le mouvement dénonce les guerres coloniales menées par la France (Indochine, Algérie) et gravite dans l'orbite de la CGT et du parti communiste. Son pendant britannique est la WASU (West African Students Union).

 

Nous constatons donc que la conjugaison de forces sociales renouvelées (les étudiants, les microbourgeoisies noires, les femmes...) issues des sociétés africaines offrent une assise nouvelle non négligeable aux partis politiques africains en plein développement. C'est en leur sein que se forment les premiers acteurs des mouvements en faveur de l'indépendance (souvent en parallèle avec les syndicats). 

 

* Sur le plan politique.

 

Des mouvements et associations à caractère politique apparaissent d'abord (fin XIXème et entre-deux-guerre) dans les régions où le régime colonial tolère une ouverture relative (un peu en AOF, davantage dans les colonies britanniques et pas du tout ailleurs). Ces proto-partis politiques, animés par une élite lettrée (journalistes, enseignants) revendiquent un respect des droits de la personne ou une participation des Africains à la gestion des affaires. C'est à partir de ces mouvements regroupés en associations qu'apparaissent les premiers partis politiques à proprement parler.

Les partis qui naissent au cours de la période coloniale sont très divers en fonction de leurs compositions sociales, leurs idéologies, leurs méthodes et leur implantation. Une formation "bourgeoise" comme le Parti Démocratique Malgache réclame une indépendance très progressive permettant le maintien de lien avec la France, tandis que l'Union des Populations du Cameroun opte pour la voie révolutionnaire. Comme nous le verrons, le Rassemblement Démocratique africain abandonne son ancrage communiste pour une voie très modérée. Dans l'Empire britannique, le Convention People's Party de Gold Coast est le premier véritable parti de masse africain. Animé dès l'origine (1949) par le charismatique Kwame NKrumah, il réclame d'abord l'autonomie, puis l'indépendance à partir de 1951. Il déploie toute une gamme d'actions (résistance passive, négociations) pour faire céder les autorités coloniales. Dans les colonies lusophones, tenues d'une main de fer par la dictature portugaise, les partis politiques, illégaux, se lancent dans la lutte armée, bien souvent depuis les pays limitrophes (FRELIMO au Mozambique, FNLA en Angola). Si certains partis comme le RDA rayonne sur toute l'AOF, d'autres en revanche ont une base avant tout ethnique à l'instar de l'ABAKO au Congo belge. La diversité est donc de mise.

 

Ces partis politiques sont animés, dirigés par toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole : Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), Modibo Keita (Soudan-Mali), David Dacko (Oubangui), Sékou Touré (Guinée), Ruben Um Nyobé (Cameroun) pour ne citer que les plus célèbres. Les institutions de la IVème République qui fondent l'Union française et permettent pour la première fois une représentation autochtone  (même limitée) jouent donc un rôle non négligeable dans l'affirmation de cette élite politique nouvelle.

 

Congrès du RDA à Bamako en 1957. De gauche à droite: Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Doudou Guèye.

 

 Présentons désormais quelques un des partis politiques qui permirent de porter les revendications de sociétés avides de changements.


A l'intérieur de l'empire colonial français apparaît par exemple le Rassemblement Démocratique Africain, crée en 1946, un grand parti politique dont les sections se développent dans toute l'Afrique noire française. Or, dans certains territoires, les tensions avec l'administration coloniale débouchent sur des affrontements. En Côte d'Ivoire, en 1949, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire-RDA, accusé de fomenter un complot communiste, est surveillé de près. Lors du Congrès de Treichville, en janvier 1949, son dirigeant, Félix Houphouët-Boigny, affirme sa volonté de "lutter contre l'oppression coloniale". Laurent Pechoux, gouverneur de Côte d'Ivoire, s'engage alors à éliminer ce parti, décidément très gênant en ces temps de guerre froide. Il met sur les rails une formation politique concurrente du RDA-PDCI et attise les différends entre les membres des deux partis. Les échauffourées qui s'ensuivent justifient l'emprisonnement des dirigeants du RDA aux yeux des autorités coloniales. C'est dans ce contexte que prennent place les manifestations des femmes de Grand-Bassam, les grèves d'achats de produits importés et la défense des prix légaux versés aux producteurs africains de café et de cacao. Les administrateurs et planteurs coloniaux dénoncent ce qu'ils considèrent comme une atteinte à la liberté du commerce. Ce prétexte justifie l'intervention de l'armée. A Bouaflé, le 21 janvier 1950, Dimbokro le 30 janvier et Séguéla le 2 février, elle sème la mort, 20 victimes en tout et de nombreux blessés.

 

Cet épisode, qui faillit coûter son immunité parlementaire à Félix Houphouët le convainc de débarrasser le RDA de la tutelle communiste. Ce geste permet de renouer le dialogue avec le personnel politique dirigeant de la IVème République et de transformer alors véritablement le RDA en un grand parti de masse, prêt à prendre les rênes des gouvernements territoriaux en 1956.

Au Cameroun, en revanche, ce divorce de la RDA avec le PC est rejeté. Le charismatique Ruben Um Nyobe dirige le parti et réclame l'indépendance immédiate pour ce "territoire sous la tutelle de l'ONU", confié en mandat à la France et au Royaume Uni. Devant le refus des autorités, l'Union des populations du Cameroun de Nyobé se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.

 

Ruben Um Nyobé.

 

 

* En conclusion.

Au fond, les hommes de la IVème République firent quelques concessions en autorisant notamment l’élection de députés et de sénateurs africains, qui constituèrent aussi des relais locaux du système colonial global. Beaucoup d'historiens insistent sur le rôle déterminant joué par cette classe politique africaine dans l'obtention des indépendances. Or, il convient de nuancer cette affirmation, les élus africains deviennent des parlementaires français à part entière, donc des acteurs du régime. C'est avant tout la pression de la rue, dans un contexte devenu favorable, qui déclenche la "ruée vers l'indépendance" encadrées par les élites africaines. L'évacuation de la dimension populaire dans les aspirations à l'indépendance a l’avantage de mettre l’accent sur le rôle des négociations entre les élites africaines et les autorités françaises. Mais cette présentation, biaisée, écarte le principal et laisse accroire que la France "offre" généreusement l'indépendance à des populations enfin prête à la recevoir.  Lorsque de Gaulle parcoure les grandes capitales africaines en 1958, il entend y présenter (et y vendre) sa constitution, il n’est alors pas question d’indépendance. Et si le non de la Guinée de Sékou Touré entraîne de facto l’indépendance du pays, le général le regrette et cesse toute coopération. Le démantèlement de toutes les infrastructures existantes en Guinée fera d'ailleurs forte impression sur d'autres dirigeants africains qui sont prévenus de ce qui attend leurs jeunes pays en cas de rupture avec l'ancienne métropole.

 

 

Enfin, le cas guinéen illustre ce que nous disions sur la dimension essentielle du soutien populaire aux dirigeants africains. Sékou Touré peut défier de Gaulle et appeler à voter "non" au référendum sur la Communauté française en 1958, car il parvient à fédérer derrière lui une population avide de changement. Lors de la visite de de Gaulle à Conakry en août 1958, ce dernier découvre avec stupéfaction que les foules massées le long des voies crient "Sily, sily", en référence à l'éléphant nain de Guinée, emblème du parti de Sékou Touré. L'attitude, sinon hostile, en tout cas défiante de la population de Conakry, choque profondément un de Gaulle qui ne s'attendait pas à pareil accueil. Le discours véhément de Sékou Touré constitue un deuxième affront qu'il ne lui pardonnera jamais.

 

 

Une fois, les indépendances obtenues, les peuples déchantent.

La situation varie bien sûr infiniment d'un pays à l'autre, mais dans l'ensembles, les immenses espoirs liés à l'obtention de la souveraineté politique seront déçus.

- La plupart des nouveaux Etats (surtout en Afrique de l'ouest) restent toujours très liés à l'ancienne métropoles dans le cadre de la coopération (M'ba, puis Bongo au Gabon, Ahidjo au Cameroun sont adoubés par Paris et le redoutable Foccart). La présence de richesses minières ou agricoles devrait théoriquement profiter aux populations, or lorsqu'il y a manne pétrolière (au Cameroun, au Nigeria, au Gabon), elle profite exclusivement aux compagnies pétrolières occidentales (Elf/Total donc la France) et enrichit considérablement les chefs d'Etat.

- Dans les Etats qui rompent nettement avec l'ancienne puissance coloniale et optent pour le modèle socialiste (Guinée, un temps le Congo-Brazzaville, le Bénin, l'Angola, le Mozambique), des efforts en matière d'éducation et de santé existent, mais le durcissement des régimes leur aliène de nombreux soutiens populaires. Ces derniers, avides  contribueront d'ailleurs au retour à la démocratie au cours des années 1990 en usant des manifestations, grève, obligeant certains dirigeants à transiger en convoquant des conférences nationales... (à suivre)

 

Sources:

- Anne Hugon: "Introduction à l'histoire de l'Afrique contemporaine", Armand Colin, 1998.

- Yves BENOT : "Massacres coloniaux 1944-1950", La Découverte.

- Elikia M'Bokolo: "L'Afrique noire, histoire et civilisation", vol. 2, Hatier, 1992.

- " Ce sont les peuples africains qui ont été les moteurs de la décolonisation". Entretien d'Elikia M'Bokolé dans le hors-série de l'Humanité d'Avril 2010. "Afrique, le temps des indépendances".

- Le film Afrique 50 de René Vautier, ouvertement anticolonialiste, constitue un témoignage de premier ordre sur la répression coloniale.