Samarra


"Nous n'irons pas voir Auschwitz" : la mémoire hors des sentiers battus.

par vservat Email

Martin et Jérémie Dres se rendent en Pologne en 2010 un an après la mort de leur grand-mère Terma,  née Barab avec laquelle ils avaient des liens affectifs très forts. On leur a pourtant dit de "se méfier des Polacks" dans la famille. Ils partent néanmoins, Jérémie d’abord, puis Martin qui le rejoint. Se lançant à la recherche du monde de Terma, celui de l’avant catastrophe, celui dans lequel 3 ,3 millions de juifs vivaient en Pologne, celui du Yiddish et des Shetls, ils découvrent à la fois les relations complexes des polonais à leur histoire d’après la Shoah, les traces de la vie de leur grand mère et de sa famille, et la vie des Juifs de Pologne aujourd’hui. 

 

 

Car, comme le dit Jean Yves Portel dans sa préface au premier roman graphique de Jérémie Dres, l’originalité de la démarche réside en ce que les deux frères ne se positionnent pas dans la lamentation victimaire, le souvenir inanimé et la mémoire figée.  C’est la vie qu’ils sont venus chercher en Pologne, les traces de la vie d’avant mais aussi celles de la vie juive d’aujourd’hui qui prend la forme d’une « renaissance » sur laquelle ils portent un regard critique et curieux. Ils se rendent d’abord à Varsovie où vécut leur grand-mère sans aller plus loin que la porte de la maison où elle grandit. Puis à Zelechow le village de leur grand père ;  ils y découvrent, dans ce qui ressemble désormais à un champ abandonné, les tombes de leurs  arrières grands parents. Ce détour est l’occasion de revenir sur les difficiles rapports de la Pologne à son histoire, en partie réécrite après la période des camps pour amalgamer dans un statut victimaire unique juifs et polonais tombés sous le joug nazi.

 

 

La grande découverte du voyage c’est celle de ce mouvement de « renaissance juive » assez inattendu quand on sait qu’en 1946, alors qu’à peine 300 000 juifs de Pologne ont survécu à l’extermination, un pogrom est perpétré à Kielce contre des juifs revenant d’URSS, enclenchant une ultime vague d’émigration des survivants du génocide. Animé par des associations locales, mais aussi par des rabbins, ce renouveau s’adosse à une histoire interrompue par le cataclysme de la guerre mais alimentée par une mémoire transmise et l'investissement des communautés étrangères (américaines notamment) qui oeuvrent pour son épanouissement. Eclectique, un brin factice, il est ce qui structure et autorise la tenue du principal festival de culture juive à Cracovie. Rappelons que la ville comptait 70 000 juifs avant la guerre, qu'ils ne sont plus qu'une centaine aujourd'hui, et qu'à peine 100 000 juifs vivent encore en Pologne. Pourtant, Cracovie et son ancien quartier juif acceuillent chaque année, musique, cuisine et fims représentatifs de cette renaissance attirant plus de 30 000 visiteurs.

 

 

Nos deux auteurs livrent dans ce roman graphique autant d’informations concrètes sur la Pologe d’aujourd’hui que d’interrogations ou d’interpellations sur les évolutions à l’œuvre dans les rapports au passé à l’intérieur des familles de rescapés. Après le période du silence qui a suivi l’anéantissement, après les années 60 qui montrent une progressive libération de la parole des survivants culminant dans ce  qu’on apelle ensuite "l’ère du témoin" (1) au moment du procès Eichmann, il y a le poids du passé et d’une mémoire douloureuse qui s’abat sur les enfants de survivants investis d’une mission de perpétuation de l’histoire familiale et de sa mémoire. Effet générationnel possible, Jérémie et Martin Dres, se tournent vers le passé pour mieux appréhender le présent, dans ses multiples dimensions (identitaires,culturelles, familiales et religieuses bien qu'ils ne pratiquent pas). Ils "ne vont pas voir Auschwitz" car  résolumment tournés vers l’avenir,  celui-ci ne peut être porté par ce lieu morbide entre tous.

 

(1) Expression empruntée au titre du livre d'A. Wieviorka paru chez Plon en 1998.