Archives pour: Mai 2012
Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste", titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherche, décentrer les regards et inverser les perspectives.

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re
joint celui de Frédéric Régen
t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à
la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet
Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.
Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis, 1ère abolition de l'esclavage l'attestent. Enfin, l'utilisation de la peur dans le jeu politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est d'une surprenante modernité.

Robespierre guillotinant le bourreau après
avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.
Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7). Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.
L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.
La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.
Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et sociales, redessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution.
Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé.
"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.
NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.
Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"
Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"
Notes :
(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.
(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.
(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.
(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.
(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves.
(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.
(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar, la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.
Muscle Shoals: l'autre capitale de la soul sudiste 2: épanouissement et déclin.
Dans un article précédent, nous nous sommes intéressés à Muscle Shoals, coin paumé du nord de l'Alabama, qui s'impose à partir de la fin des années soixante comme une véritable usine à tubes. Après avoir abordé l'envol du studio FAME de Rick Hall, il est temps de nous intéresser à l'autre institution musicale locale: le Muscle Shoals Sound Studio.
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Le 20 mars 1969, au moment où Rick Hall est sur le point de tourner la page Atlantic en signant un accord avec Capitol, le patron de FAME apprend la soudaine défection de ses musiciens. Lassés d'être exploités alors qu'ils contribuent plus que quiconque au succès du studio, Roger Hawkins, Jimmy Johnson, David Hood et Barry Beckett se cotisent et rachètent, à Sheffield, un ancien studio de musique country en forme de cube de brique disgrâcieux.

Barry Beckett, Roger Hawkins, David Hood et Jimmy Johnson devant leur Muscle Shoals Sound Studio, sis 3614 Jackson Highway à Sheffield (Alabama). En 1978, ils abandonnent ces locaux vieillissants et exigus, pour s'installer dans d'anciens bâtiments de la Navy, 1000 Alabama Avenue.
En bisbille avec Rick Hall depuis la session d'enregistrement chaotique d'Aretha Franklin chez FAME, Jerry Wexler, le directeur artistique d'Atlantic, prend un malin plaisir à embaucher les anciens employés de Hall, enfin affranchis de leur mentor. Les séances d'enregistrement pour le compte d'Atlantic s'enchaînent donc tout au long de l'année 1969 au Muscle Shoals Sound Studio. La générosité intéressée de Wexler ne s'arrête pas là, puisqu'il verse une avance équivalente à 18 mois d'honoraires afin que les Swampers (ainsi que l'on prend l'habitude de désigner la section rythmique de MSSS. cf: note 1) réalisent les améliorations techniques indispensables à un studio digne de ce nom (la console 4 pistes d'origine est ainsi remplacée par une console 8 pistes).
En dépit de ce coup de pouce initial, l'absence d'auteurs maisons encore bien définis et d'un directeur artistique de la trempe de Rick Hall, rendent les premiers pas du MSSS difficiles. Malgré leur qualité musicale, les enregistrements réalisés pour le compte d'Atlantic ne remportent pas le succès escompté. Les ventes du recueil "3614 Jackson Highway" qu'y enregistre la chanteuse Cher s'avère très décevantes compte tenu de la notoriété de l'artiste. Il en va de même des disques réalisés sur place pour la chanteuse écossaise Lulu et le folk-bluesman John Hammond.

Jimmy Johnson et Mick Jagger derrière la console du MSSS à l'occasion de l'enregistrement de l'album Sticky fingers, en 1969.
La situation du studio devient critique d'autant que Wexler tente d'attirer les musiciens à Miami où il a pris ses quartiers. Seul un gros succès permettrait aux Swampers de sortir la tête de l'eau et de s'affranchir de ce tuteur devenu encombrant. C'est finalement, Ahmet Ertegun, l'associé de Wexler qui trouve la perle rare en la personne de R.B. Greaves dont le morceau Take a letter Maria devient le hit tant attendu.
Persuadé que l'avenir de l'industrie musicale passe davantage par l'album que le 45 tours, Ertegun décide d'envoyer les Rolling Stones au MSSS à l'occasion de la tournée européenne du groupe. Stupéfaits, les rockstars britanniques découvrent un minuscule studio à peine chauffé et sous-équipé. Pour autant, ils sont séduits et mettent en boîte quatre titres de leur futur album Sticky fingers (dont Brown sugar, Wild horses et You gotta move). Dès sa sortie, le succès est énorme (première place du classement pop pour Brown sugar).
Ce triomphe assure la rentabilité financière du studio. En outre, il attire aussitôt producteurs et artistes rock par dizaine pour des résultats souvent merveilleux. Par exemple, Boz Scaggs, ancien du Steve Miller Band, y signe un album sublimé par la virtuosité du guitariste Duane Allman dont le talent explose sur un titre tel que Loan me a dime.
Les Swampers croulant sous les disques d'or devant leur studio.
MSSS connaît une activité exceptionnelle au début des années 1970 avec l'enregistrement de 30 à 40 albums par an! En collaboration avec Atlantic, Beckett, Hood, Johnson, Hawkins et leur nouveau guitariste Pete Carr, continuent à privilégier la soul et le rythm & blues enregistrant Herbie Mann, Archie Bell &the Drells, King Curtis, Sam & Dave, Wilson Pickett ou encore Jackie Moore. Ce choix est d'ailleurs renforcé par l'accord passé entre MSSS et STAX. Le grand label soul de Memphis, en pleine mutation et privé de groupe maison depuis le départ de Booker T & the MG's, y réalise de nombreux enregistrements. Une collaboration exceptionnelle s'engage entre les deux entités, donnant lieu à quelques belles réalisations. Citons par exemple:
- la soul mâtinée de gospel des Staple Singers dont les morceaux Respect Yourself, I'll take you there, If you ready (Come go with me) atteignent les sommets des hits parades à partir de 1971.
- (If loving you is wrong) I don't want to be right (1972), ballade soul sur laquelle vient se poser la voix de velours de Luther Ingram.
- le tube Starting all over again du duo Mel and Tim produit par Beckett et Hawkins. (2)
- la série de succès remportée par la sulfureuse Millie Jackson à partir de 1973 (exemple le morceau Hurts so good qui figure sur la BO de Cleopatra Jones, un nanar blaxpoitation).
Derrière cette dominante soul, l'éclectisme reste de mise. Faisant fi des étiquettes et barrières musicales, MSSS s'impose comme un refuge pour tous les amateurs de musique non formatée, qu'il s'agisse de rock (J.J. Cale, Leon Russel ou encore Lynyrd Skynyrd qui y enregistre ses premières chansons: Free bird, Simple man, Down south junkin'), de pop (Paul Simon), de country (Willie Nelson),voire de reggae (Jimmy Cliff y enregistre des morceaux de la bande annonce de The harder they come).

La Tennessee river au niveau de Muscle Shoals.
Les succès de MSSS, tout comme ceux de FAME rejaillissent inévitablement sur les autres studio des Tri-Cities, contribuant à l'extraordinaire dynamisme des 9 studios d'enregistrement que compte les Shoals au début des années 1970.
Cette vitalité musicale de la région ne doit bien sûr rien au hasard. On ne cesse d'être surpris par le contraste existant entre l'insignifiance de lieux d'enregistrement perdus dans ce trou perdu du deep south et la faculté à y produire une musique universelle. Plusieurs éléments expliquent sans doute la qualité des enregistrements qui y sont réalisés:
- Elle témoigne de la virtuosité des artistes du crue, passés pour la plupart entre les mains du démiurge Rick Hall. Loin de pénaliser les différents lieux d'enregistrement, la concurrence créée une émulation profitable entre ces studios rivaux, mais surtout complémentaires, les plus modestes accueillant les séances que FAME et MSSS ne peuvent réaliser.
- Les musiciens exceptionnels et aguerris se connaissent parfaitement et savent réciproquement se mettre en valeur, sans jamais voler la vedette aux musiciens de passage. Par exemple, un des secrets de MSSS réside dans son mode de fonctionnement très atypique, aux antipodes des usages en cours à New York ou Los Angeles. Loin de faire traîner les séances d'enregistrement pour engranger des bénéfices, l'orchestre maison travaille avec une rapidité qui s'explique par la vieille complicité de ses membres. Venu enregistrer un seul morceau dans les Shoals, Paul Simon en met finalement quatre en boîte. Jimmy Johnson se souvient: "Il n'était pas du tout habitué à travailler aussi vite. En deux heures, on avait mis en boîte sa chanson et comme il lui restait deux jours de studio, il a décidé d'en enregistrer d'autres. Le cadre lui plaisait tellement qu'il est revenu par la suite mixer son album."
- Par ailleurs, loin de constituer un inconvénient comme on pourrait le croire un peu vite, l'isolement relatif de la région contribue au contraire à l'intérêt du lieu. Les Stones, mondialement connus lorsqu'ils débarquent dans les Shoals, y trouvent une quiétude propice à l'inspiration. Sans groupies et autres parasites du show business, Jagger et les siens, ne sont plus ici que des anonymes. A ce propos, Bill Wyman raconte une anecdote savoureuse. Fascinée par la tenue de sa femme, une serveuse lui demande si il fait partie d'un groupe. D'abord surpris, le batteur répond: "Oui, nous sommes Martha & the Vandellas".
Bref, les succès remportés et l'effervescence créatrice permettent à Muscle Shoals de s'imposer, au même titre que Nashville ou Memphis, comme une capitale du disque au cours des années 1970. Sebastian Danchin précise toutefois: "A l'inverse des autres capitales du disque dont les studios sont de simples coquilles vides que l'on meuble à l'aide de mercenaires de la musique, Muscle Shoals poursuit la tradition des Funk Brothers de Motown en s'inscrivant dans la logique d'un atelier de confection artisanale que tout oppose au concept de prêt à porter industriel. Mais au lieu de réserver leur savoir-faire à des projets personnels, les Swampers offrent leur expertise aux artistes de passage en échange de tarifs ridiculement bas, après avoir négocié quelques points de royalties en cas de hit. Un système inédit dans le métier qui ressemble fort à une garantie de succès."

"Bienvenue à Muscle Shoals, capitale mondiale du disque". Tel est le slogan ambitieux (et un rien exégéré) visible sur les pancartes à l'entrée de l'agglomération ainsi que sur les uniformes de la police locale.
Les autorités locales, qui regardaient jusque là avec le plus grand mépris la cohorte de chevelus à guitare attirée par cette industrie musicale, envisagent désormais celle-ci comme un formidable atout touristique pour la région. Jimmy Johnson raconte à ce propos dans un entretien accordé à Sebstian Danchin: "Les studios fonctionnaient nuit et jour, et tous ces bons chrétiens étaient persuadés qu'on faisait des partouzes. La police de Sheffield est même venue une fois nous demander si on avait l'autorisation d'organiser des bals, en entendant de la musique qui sortait des bâtiments. On les a fait entrer pour leur montrer que personne ne dansait et ils ont été tout étonnés de voir qu'on réalisait des enregistrements." Cette attitude ne saurait toutefois surprendre dans cette région réculée de l'Alabama connue pour l'implacable ségrégation raciale qu'y subirent les noirs jusqu'à une date récente. Les évangélistes locaux étaient en outre parvenus à interdire la consommation d'alcool dans les comtés dont dépendent les Shoals (de 1955 à 1982!).
L'attention intéressée et tardive des autorités locales intervient au moment où les difficultés s'amoncèlent pour les studios de la région.
En généralisant le recours à l'électronique, la déferlante disco provoque un premier ralentissement d'activité, aggravé au cours des années 1980 par l'émergence du hip hop et le recours au sampling. Les petits studios d'enregistement, plus fragiles, périclitent les premiers. Mais bientôt, même les institutions que sont FAME et MSSS peinent à s'en sortir. Pour échapper au dépôt de bilan, Rick Hall opère alors un spectaculaire volte-face artistique en revenant à la musique country. En 1985, les Swampers vendent leur studio ainsi que le catalogue éditorial MSSS au label Malaco de Jackson tout en en conservant la gestion. Ils y enregistrent des disques de soul-blues sudiste (ZZ Hill, Bobby Bland, Denise LaSalle, Johnnie Taylor, Little Milton).
Aujourd'hui, les musiciens locaux qui souhaitent faire carrière doivent chercher fortune loin des Shoals où les vestiges du riche patrimoine musical local se résument à peu de choses: un musée (l'Alabama Music Hall of Fame) situé sur la commune de Tuscumbia, une reconstitution du premier studio MSSS (3614 Jackson Highway).
Néanmoins, les nombreux enregistrements réalisés dans ce coin perdu de l'Alabama continuent de fasciner et méritent qu'on y jette une oreille attentive (lecteur intégré ci-dessous). La jeune génération de musiciens américains ne s'y trompe d'ailleurs pas en reprenant le chemin des Shoals comme les Black Keys ou en insistant sur l'influence exercée par cette musique troublante (Alabama Shakes)...
Notes:
1. le mot swamper s'appliquait au XIXème siècle aux bûcherons qui défrichaient les marais. Par extension, il désigne des tâcherons cantonnés dans des tâches subalternes. Par dérision, le guitariste Leon Russel donne ce nom à la section rythmique de MSS lors d'un passage au studio.
2. Cette réussite entraîne l'ouverture d'un bureau de production à MSS.
Sources:
- Sebastian Danchin: "Muscle Shoals. Capitale secrète du rock et de la soul", les cahiers du rock, Ed. autour du livre, 2007.
- Sebastian Danchin, "Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul", Fayard, Paris, 2002.
- Peter Guralnick, "Sweet soul music, rhythm & blues et rêve sudiste de liberté", Allia, Paris, 2004
- Michka Assayas: "Dictionnaire du rock", t.2 de M à Z, coll° Bouquin, Robert Laffont, 2003.
Liens:
- Le site du MSSS.
- Quelques tubes enregistrés chez MSS.
- Les Black keys enregistrèrent en 2009 à MSS leur album.
- Eddy Mitchell se souvient de ses visites à Muscle Shoals.





18.05.12 21:23:25,
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