Samarra


"Retour à Saint Laurent des Arabes" de D. Blancou : un éclairage bienvenu sur un aspect méconnu de la guerre d'Algérie.

par vservat Email

La guerre d’indépendance algérienne ne fut pas qu’un conflit à distance. Sa présence dans le débat public français au moment des évènements qu’on la mesure aux titres de la presse, aux dommages collatéraux dans le monde politique, aux manifestations, aux actes de violence ou en ce qu’elle bouleversa la vie des hommes et des femmes de l’époque n’est pas négligeable. Elle a également laissé des traces et des traumatismes dans la société française a posteriori. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans "Retour à Saint Laurent des Arabes" D. Blancou nous emmène entre Avignon et Bagnols sur Cèze,  juste après 68. La mère de l’auteur y est nommée institutrice dans un endroit assez particulier  appelé cité d’accueil de Saint Maurice L’Ardoise, sur la commune de Saint Laurent des Arbres. C’est son tout premier poste. Le lieu n’est autre qu’un site contrôlé depuis longtemps par l’armée. Chargé d’histoire, il a d’abord servi de camp d’internement pour les réfugiés espagnols en France après la Retirada (1).

 

Puis, pendant la guerre,  l’occupant nazi  y incarcère des prisonniers polonais ou russes  avant d’y être enfermés à leur tour, la paix revenue. Ensuite l’armée utilise le site comme lieu de préparation pour les soldats partant en Indochine. Pendant la guerre d’Algérie y sont assignés à résidence  des membres du FLN et de l’OAS… 

 

 

 

En 1962, l’afflux de population quittant l’Algérie pour la France dépasse les prévisions des autorités. Un camp est construit dans le Larzac pour les Harkis (2) mais devant l’impossibilité d’y loger tout le monde, une partie d’entre eux est détournée vers ce camp militaire du sud est de la France à Saint Maurice l’Ardoise.

 

 

Le père de D. Blancou y est affecté, lui,  en 1967. L’auteur prend donc ses parents à témoin pour conter à la fois une histoire intime, celle  de sa famille, et l’histoire de ce camp et de ses "habitants". Les lieux sont évoqués en image autant par le souvenir que dans leur état actuel (évidemment il n’en reste que d’infimes traces). En effet, Blancou et son père s’y rendent pour mieux réactiver la mémoire de l’ancien instituteur.

 

 

De prime abord, les deux parents n’ont pas eu la même perception des lieux. La maman de l’auteur semble davantage préoccupée par les enjeux pédagogiques relatifs à la prise en main de son premier poste que par les particularités de l’endroit où elle est affectée. Ainsi, les souvenirs qui lui reviennent sont ceux des difficultés à communiquer avec des enfants qui parlent peu français, son souci de les faire progresser en lecture par exemple, ou de leur faire la classe. Le père de D. Blancou a déjà enseigné un an quand il arrive à St Maurice. Il fuit en fait son poste précédent situé au village de Saint Laurent des Arbres où le racisme ordinaire et quotidien pèse sur son travail (il enseigne à des classes où les élèves venus d’Algérie sont mélangés aux enfants du village) et heurte ses convictions. C’est d’ailleurs l’expression de ce racisme qui transforme le nom du village en "Saint Laurent des Arabes" donnant son titre à la BD.

 

La BD retrace donc cette expérience d’enseignement et cette tranche de vie familiale jusqu’au démantèlement du camp en 1976.  

 

 

 

 

 

La démarche adoptée par l’auteur s’apparente beaucoup à ce qu’à fait Etienne Davodeau avec "Les mauvaises gens". Mais là où Davodeau réussit à faire surgir l’émotion par l’hommage qu’il rend au parcours de ses parents, Blancou cherche davantage à imbriquer les parcours de son père et sa mère avec celui des Harkis dans l’espace du camp.  

 

Il n’y parvient que partiellement car si le récit n’est pas avare des rencontres riches et multiples entre les deux instituteurs et la population du camp, dans le cadre professionnel ou personnel, il ne donne jamais la parole directement aux internés. Ce choix d’une narration qui ne s’exprime que par la voie parentale, s’il ne peut être reproché à l’auteur, contribue à créer une distance entre les deux mondes qui vivent à l’ombre des barbelés et des miradors, même si elle fut sans doute moins grande qu’il n’y parait dans la restitution qui en est faite ici. C’est dommage car la partie historique du récit est tout à fait intéressante, documentée  et donne envie d’en savoir davantage (3). Autre bémol, le fait de procéder par réactivation de la mémoire parentale conduit ponctuellement à une restitution un peu angélique des faits : ainsi, les enfants ont bien entendu tous soif d’apprendre, la générosité et l’hospitalité sont généralisées etc. 

 

 

 

Mes ces quelques réserves sont bien compensées par l’intérêt suscité par le sujet abordé. Les Harkis, on le sait, ayant une histoire au cours du conflit mais aussi après, terriblement douloureuse et souvent méconnue, on doit reconnaître le mérite de l’auteur d’avoir choisi d’en parler avec une grande honnêteté sous couvert des souvenirs familiaux qui autorisent quelques embellissements nostalgiques attestant pudiquement d’un attachement, d’un investissement affectiuf et militant dans le projet à l’époque et aujourd’hui.

 

Notes : 

(1) La retirada est un épisode de la guerre d’Espagne qui voit l’exil massif de réfugiés républicains en 39 via les Pyrénées après la prise de Barcelone par les troupes de Franco.

(2)Le mot "harki" est un dérivé colonial du terme harka qui désigne un groupe de combattants menant une expédition guerrière. Durant la guerre d’indépendance algérienne, l’armée française fit appel à des Algériens pour combattre les indépendantistes à ses côtés. Le terme "Harki" désigne alors ces personnes et prend un sens péjoratif encore plus accentué à la fin de la guerre d’indépendance algérienne. Considérés comme des traitres (alors que leur recrutement était loin de se faire sur la base du volontariat), les harkis fuient massivement l’Algérie et se réfugient en France où ils sont fort mal acceuillis comme l’atteste le récit des parents de D. Blancou dans la BD.

(3) Sur cette page se trouvent les références d’un certain nombre d’études scientifiques sur le camp de Saint Laurent des Arbres.

 

 

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