Samarra


Dans les pas des cangaceiros...

par blot Email

 

Nous vous proposons sur l'histgeobox une plongée dans l'univers des cangaceiros brésiliens qui écumèrent et tinrent en coupe réglée le sertão dans la deuxième moitié du XIXème siècle et le premier tiers du suivant. Ces bandes aux moeurs violentes, dirigées par des chefs charismatiques  se développent dans un milieu naturel et économique très contraignants. Très tôt, ils fascinent et suscitent l'intérêt des artistes dont les oeuvres contribuent à élever certains meneurs au rang de mythe (à l'instar de Lampião).

En complément de notre présentation de l'hymne des cangaceiros sur l'histgeobox, nous vous proposons ici une sélection de livre, films, musiques... ayant pour thème central les bandits nordestins.

 

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* L'aura dont jouit longtemps après sa mort Lampião auprès des populations brésiliennes s'explique en partie par l'image qu'en a donné le littérature de colportage. Cette "literatura de cordel" (cordel signifie corde en portugais), très populaire dans le Nordeste, doit son nom à la corde que tendait entre deux bâtons les marchands ambulants les jours de foire afin d'y suspendre les livrets (folhetos, imprimés sur du papier bon marché). 

 

 

Apparu au XIXème siècle, le cordel s'inspire à l'origine des récits de chevalerie des troubadours du Moyen Age. Progressivement, les folhetos prennent pour thème l'actualité locale ou nationale. Aussi, dès les années 1930, Lampião y est dépeint sous les traits d'un personnage courageux, aux pouvoirs quasi-surnaturels, immunisé contre les balles de la police. Son épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampião en Enfer: 

 

« Le garde s’en alla et dit à Satan dans le grand salon:
- Excellence je vous avertis que Lampião arrive à l’instant et veut absolument rentrer, alors je viens vous demander si je dois lui ouvrir ou non.
- Pas question ! – répondit Satan : va-t-en lui dire qu’il s’en aille, il ne vient que la canaille, je suis poursuivi par la poisse et finis par avoir envie de mettre plus de la moitié de ceux qui sont ici dehors. Ce Lampião est un scélérat, voleur qui ne respecte rien et ne vient que pour porter tort au bon renom de mon domaine. Et moi je ne vais pas chercher le bâton pour me faire battre si je n’y suis pas obligé.
»

 

[Extrait de L’Arrivée de Lampião en enfer. Texte de José Pacheco, traduit par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos dans "La littérature de Cordel au Brésil", éditions L’Harmattan, 1997.]

 

Si le cordel n'a pas totalement disparu aujourd'hui, il n'a toutefois plus le même succès qu'auparavant. 

 

 

* Des romans et un essai.

 

 

- Eric Hobsbawm: "Les bandits". Le livre est en accès libre sur le Web (merci aux éditions Zones).

Très tôt Hobsbawm se passionne pour les rebelles qui défendent la cause des opprimés ou en tout cas refusent le sort, soumis, qui leur est promis. Dans "les bandits" (1969), l'historien britannique s'intéreesse à la figure du bandit social, « un paysan hors la loi que le seigneur et l'État considèrent comme un criminel, mais qui demeure à l'intérieur de la société paysanne, laquelle voit en lui un héros, un champion, un vengeur, un justicier, peut-être même un libérateur ». L'auteur mulitplie les éclairages comparatifs de banditisme social à travers le monde (bandits sardes, haïdouks, cangaceiros...). Le très grand intérêt de l'ouvrage, réside surtout dans l'analyse du banditisme "comme pratique et comme mythe, symbole de résistance et figure de ralliement."

L'ouvrage s'est imposé comme un classique (voir le compte rendu qu'en donne le magasine L'Histoire).
 

 

- Jean-Marie Blas de Roblès évoque fugacement dans son roman: "Là où les tigres sont chez eux."

Extraits:

"Nelson connaissait tout de l’histoire du cangaço et de ces hommes qu’on appelait cangaceiros, parce qu’ils portaient leur fusil sur l’échine comme les boeufs attelés portent le joug, le cangalho. Ceux-là s’étaient refusés à subir la cangue des opprimés pour vivre la vie libre du Sertão, et si leur winchester pesait sur leurs épaules, du moins était-ce pour la bonne cause, celle de la justice. Passionné par la figure de Lampião, comme tous les gosses du Nordeste, Nelson s’était efforcé de rassembler quelques documents relatifs à ce Robin des Bois des latifundia.


Dans sa tanière, à la favela de Pirambú, nombre de photos découpées dans Manchete ou dans Veja tapissaient les murs de tôle et de contreplaqué. On y voyait Lampião sous toutes les coutures et à tous les âges de sa carrière, mais aussi Maria Bonita, sa compagne d’aventures, et ses principaux lieutenants : Chico Pereira, Antônio Porcino, José Saturnino, Jararaca… autant de personnages dont Nelson savait par coeur les exploits, de saints martyrs dont il invoquait souvent la protection.
"

 

 

 

- Mario Vargas Llosa: "La guerre de la fin du monde", 1981, Folio Gallimard. 

 

  Avec son 8ème roman, l'auteur péruvien propose un récit très documenté et puissant sur l'expérience messianique de Canudos.

Parcourant les villages du Sertao, Antonio Conselheiro, un des nombreux béats qui sillonne la région, adopte des allures de prophète. Il répare les chapelles, nettoie les cimetières et fustige dans des prêches enflammés la République et la modernité (il rejette le mariage civil, les mesures laïques adoptées par le régime, le nouveau système de poids et mesures...). Ses harangues et son ascétisme en imposent aux dépossédés du Nordeste qui décident de le suivre. C'est cette petite bande qui décide de bâtir à Canudos une nouvelle Jérusalem.

L'afflux de nouveaux adeptes inquiètent les autorités provinciales puis fédérales, d'autant que Conselheiro s'est mis à brûler les avis d'imposition placardés sur les places des villages traversés. Dans ces conditions, la jeune République décide d'écraser le mouvement, mais il ne faudra pas moins de quatre expéditions pour venir à bout de la citadelle de terre battue.

 

La guerre de la fin du monde est un prodigieux roman, offrant une description saisissante de la société nordestine Après avoir dressé les portraits savoureux des disciples de Conselheiro (vaqueiros anonymes, orphelins, cangaceiros repentis, prostituées...), il relate avec méticulosité la genèse, l'ascension et la destruction de Canudos. L'auteur alterne les récits parrallèles adoptant tour à tour des points de vue antinomyques (les insurgés, les militaires, un journaliste chargé de couvrir l'évènement). Ce dernier ressemble à s'y méprendre à Euclides da Cunha, principale source d'inspiration de Vargas Llosa et auteur d'un des classique des la littérature brésilienne, "Hautes Terres".

 

 

 

 

- Euclides da Cunha: "Hautes terres", (voir un excellent compte rendu de l'ouvrage).

 

A propos de ce classique, Gilles Lapouge écrivait dans Le Monde du 26 mars 1993. "Euclides Da Cunha a écrit un livre baroque et lumineux, qui captive et étonne tour à tour, qui hésite entre la bêtise et le génie. Républicain farouche, raide et dédaigneux, homme d'ordre et de progrès, amoureux des mathématiques, imbu enfin de la supériorité des races aryennes, il déteste les habitants du Sertao et les disciples de Conselheiro. Il vomit les nègres et les Indiens, mais plus encore les mélangés. Mais, au moment même où il raconte l'épopée de Canudos, il découvre la beauté des métis. Il admire leur habileté, leur générosité, leur dignité, leur gloire et leur belle espérance. Une violente métamorphose s'accomplit: son chant de haine devient un chant d'amour pour ceux qu'il croyait mépriser.

A l'inverse, les soldats de la République, qui avaient d'abord toutes ses faveurs, sont des infâmes. Da Cunha est écoeuré par la nullité et la cruauté des officiers blancs, et même par la vanié de ce combat douteux. "Cette guerre fut un crime", finit-il par avouer d'une voix désepérée. Le livre prend alors l'accent d'un Te Deum, tendre et ému, à la gloire des humiliés et des offensés. Le philosophe verbeux qu'était Da Cunha a été vaincu par le poète qu'il contenait au fond de lui et ce poète est immense. Le long récit de la guerre de Canudos est beau comme Jérôme Bosch, beau comme Goya."

 

- La très grande attention que les cangaceiros apportent à leur apparence vestimentaire, leurs algarades incessantes au coeur du sertão, ne pouvaient qu'inspirer les dessinateurs. 

Ainsi, dans deux albums différents, Hugo Pratt met à l'honneur les bandits. L’Homme du Sertão revient sur l'agonie de la bande de Corisco. Sa vision est fortement inspirée de la mystique qui entoure les cangaceiros.

Dans Sous le signe du Capricorne, c'est Corto Maltese qui croise la route d'un cangaceiro, un certain "Tir fixe". (voir l'analyse qu'en donne Pif le chien).

 

 

 

* Cinéma.

Le fim Cangaceiro que ? réalise en 1953 s'inspire du personnage de Lampiao dont il narre l'épopée au cours des années 1930. Virgulino y est dépeint sou les traits d'un chef cruel et tyrannique, mais dont l'attitude est mue par son rejet de toutes les injustices. Les rivalités au sein du cangaços sont esquissées pusique le principal bras droit de Lampiao se sacrifie pour sauver une jeune femme dont il s'est épris.

Présenté au festival de Cannes, le film est salué par la critique. Sa bande sonore marque particulièrement les esprit et contribue à populariser "Mulher rendeira" hors de son pays d'origine. Le titre, repris par nombreux interprètes s'impose alors comme un véritable standard. 

 

 

 

Figure tutélaire du cinéma novo, le réalisateur Glauber Rocha met en scène la révolte des déshérités, les bandits d'honneur, la cruauté sensuelles. Son oeuvre doit aussi être replacée dans le contexte d'affirmation du tiers-monde. Rocha théorise l'"esthétique de la faim". Deux de ses films, Le Dieu noir et le diable blond (1964), Antonio das mortes (1969) s'intéressent directement aux cangaceiros.

"Le Dieu noir et le diable blond." Ce film symbolise la naissance du cinema novo brésilien. Un couple de paysans croise la route de Sebastian (le "prophète", le dieu noir), puis celle du cangaceiro Corisco, le diable blond qui, dans sa rage, tue les pauvres pour qu'ils ne meurent pas de faim. Apparition du tueur à gages Antonio das Mortes qui sera le héros du troisième film de Rocha.Fable de fer et de sang dont la morale est chantée par un aveugle : "La terre est à l'homme, non à Dieu et au diable."

Dans Antonios das Mortes, le tueur de cangaceiros débarque dans un village pour exécuter une mission. Le réalisateur livre sa vision terrible de son pays, partagé entre mysticisme et corruption dans cette sorte de western brésilien

 

* Musique.

- De nombreuses chansons populaires, en particulier celles de capueira, prennent pour sujet les cangaceiros. Ainsi le collectif de percussionnistes bahianais d'Olodum consacre le puissant Revolta, célébration de quelques unes des grandes figures tutélaires du Nordeste (Zumbi, leader du Qilombo de Palmares, Antonio le Conseiller, Lampião).

 

- A tous ceux qui s'intéresse à la musique brésilienne en général, et nordestine en particulier, nous ne saurions trop conseiller la fréquentation des blogs de Boebis: la berceuse électrique et Bonjour Samba. Le premier est consacré aux musiques du monde, sud-américaines notamment, et permet de grandes découvertes, tout comme le second qui propose "chaque matin, un morceau de musique brésilienne". L'éclectisme et la qualité y sont de mises avec des classiques MPB, vieilles sambas, rap paulista... 

 

Enfin, pour une présentation érudite de la Musique brésilienne derrière les clichés, c'est par là et c'est toujours Boebis qui nous sert de guide. Merci à lui.

 

Sélections de liens:

 

- Afro-sambas permet une plongée approfondie au coeur des musiques du Brésil.

 

- Enfin, une sélection, forcément suggestive mais tout de même très recommandable, des 200 meilleurs albums de musique populaire brésilienne.

 

- Accordéon et accordéonistes (excellent blog Mondomix) "Forro, la musique des 'vaqueiros' du Nordeste du Brésil."

 

 

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