Samarra


Aya de Yopougon : une géographie intime et subjective d'Abidjan

par Aug Email

 

Vous avez aimé la BD (ou pas), vous aimerez certainement le film !

Aya de Yopougon, c'est un peu la Côte d'Ivoire de papa, celle du temps du "Vieux", Félix Houphoët-Boigny. Celui-ci a été ministre en France sous la IVème République avant de devenir le premier président de la République de Côte d'Ivoire lors de l'indépendance en 1960. Il est ensuite constamment réélu et parvient à faire du pays un modèle de développement, basé notamment sur l'exploitation du cacao. C'est l'époque où la Côte d'Ivoire est étudiée en géographie en terminale (voir ci-dessous un extrait du manuel de géo de terminale Magnard, 1989). Il meurt le 7 décembre 1993, le jour de la fête nationale.



Notre héroïne, Aya, grandit donc à Abidjan, la capitale économique du pays, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les difficultés existent et ne sont pas cachées, (pauvreté, corruption,...) au contraire, par Marguerite Abouët, l'auteur (elle-même née à Abidjan en 1971), et Clément Oubrerie, le dessinateur. Mais ces difficultés n'ont pas encore conduit le pays vers la crise politique et la guerre civile que connaît le pays depuis la fin des années 1990. La Côte d'Ivoire des années 1980 n'est pas encore celle où "l'un cultive sa différence et l'autre son ivoirité" pour reprendre les mots de Tiken Jah Fakoly.

 

Aya est une "go" (jeune fille) qui vit à Yopougon, un quartier plutôt déshérité et excentré à l'Ouest d'Abidjan, la capitale économique. Tandis que ses copines ne pensent qu'à leur apparence et aux garçons, Aya cultive son originalité et pense avant tout à ses études. Si beaucoup font d'elle leur favorite pour l'élection de Miss Yopougon, elle ne voit pas l'intérêt de participer à ce concours qui met en ébullition tout le quartier et au-delà.
En effet, au-delà de "Yop-city", la BD  (et donc le film) est un portrait de la vie abidjanaise de ces années. Les auteurs nous proposent ainsi une géographie subtile et subjective des quartiers de la ville et des lieux qui y comptent. Petit aperçu :
- Cocody où vivent les classes supérieures enrichies grâce à l'essor économique du pays. C'est le cas du PDG de la Solibra dont le fils, caricature d'héritier sans talent, n'a d'yeux que pour les go de Yop. C'est là que se trouve le fameux Hôtel Ivoire, point de ralliement de tous les expatriés et vitrine d'un "parigot" (un émigré à Paris) pour y inviter les filles et les épater.
- Les maquis, ces restaurants en plein air où l'on peut danser sont les lieux où se déroulent beaucoup de conversations importantes, notamment lorsque les hommes débattent des mérites respectifs des deux équipes de foot mythiques d'Abidjan, l'Asec et Africa Sports en sirotant une Flag bien fraîche...
- Quand les personnages sortent d'Abidjan, c'est pour retourner au village où chacun a ses racines. Ou encore à Yamoussoukro, au centre du pays, en pays baoulé, le village natal d'Houphouët-Boigny devenu capitale.

En parcourant la ville et en suivant les personnages, on entend une langue familière et étrange à la fois. Un glossaire des termes est judicieusement placé à la fin de chaque tome pour guider le béotien.
Les cases de la BD étaient souvent ornées de paroles de chansons de ces années. Elles constituent bien entendu la bande-son du film. Un des autres attraits du film ce sont ces vrais pubs ivoiriennes des années 1970 pour une bière, un savon ou une banque. Elles valent le détour ! Je vous en ai retrouvé une pour "la bière des hommes forts" que j'ai glissé dans la playlist des titres de la bande originale ci-dessous.

 

Marguerite Abouët et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard (6 tomes parus)


 voici deux extraits de la BD :

 La bande-son :

  • "Dissan Na M'bera" - Super Mama Djombo
  • "Bel Abidjan"- Tabu Ley Rochereau
  • "D.I.S.C.O." - Ottawan
  • "Les jaloux Saboteurs" - Maitre Bazonga
  • "Sweet Mother" - Prince Nico Mbarga
  • "Bonheur Perdu" - Lougah François
  • "Tambola Na Mokili" - John Bokelo
  • "Amina" - Tchala Muana
  • "Ziboté" - Ernesto Djédjé
  • "Yarabi" - Bembeya Jazz National
  • "L'enfant et la gazelle" - Miriam Makeba

 

Voici ce que dit arguerite Abouet de ses choix musicaux :

 "Il y avait déjà une vraie musicalité dans la bande dessinée et c'est ce qui a bercé mon enfance, qu'il s'agisse de rythmes afro-cubains, de chachacha, ou de crooners. Je me souviens que mes parents écoutaient des chanteurs sénégalais et de Gambie, de la musique congolaise et zaïroise, et des crooners ivoiriens, comme Ernesto Djédjé, le Julio Iglesias local, qui, avec ses pantalons moulants en pattes d'éph', a été une véritable légende. D'ailleurs, on le voit dans le film. Je voulais aussi rendre hommage à un autre crooner, François Lougah, qui chante «Bonheur perdu» de manière langoureuse et sensuelle. Tous ces groupes africains, originaires de plusieurs pays, ont marqué leur époque. Comme les publicités, il fallait faire en sorte que ces musiques, qui font vraiment partie du décor, aient une présence forte dans le film."

propos trouvés sur Cinezik.

 

 

 

 Pour approfondir l'étude de la BD, je vous recommande la série d'articles de Bénédicte Tratnjek sur le site Sciences Dessinées :

 

 

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