Samarra


Archives pour: Septembre 2013

Sur un air de Cumbia.

par blot Email

L'origine de la cumbia reste obscure. Elle serait née de la rencontre entre les esclaves africains, les populations amérindiennes autochtones et les descendants des conquistadors espagnols. Sa genèse est sans doute à chercher dans les plaines littorales du Pacifique, au niveau de Cartagène, le principal port négrier de la grande Colombie d'où arrivait une importante main d’œuvre servile. (1) Déportés d'Afrique centrale ( futurs Congo) et du Golfe de Guinée (actuels Ghana et Bénin), les esclaves importent dans leur nouvelle terre de souffrance leurs percussions et rythmes. Ils conservent en outre quelques bribes de leurs langues maternelles qui donneront ensuite, au contact de l'espagnol: le palenquero, un créole afro-hispanique. 

Lucho Bermudez et l'Orquesta del Caribe.





 La cumbia originelle associe les percussions d'origine africaines (güiro), les flûtes amérindiennes et la guitare espagnole, auxquelles s'adjoignent bientôt les cuivres, l'accordéon. Cette musique s'impose en quelques décennies comme celle des classes populaires colombiennes, jouée et dansée dans les bals et fêtes. A partir des années 1950, l'électrification renforce encore l'attrait de la cumbia en l'enrichissant de nouveaux instruments (claviers, basse...). Les picos (de l'anglais pick-up), pendants colombiens des sound-system jamaïcains, apparaissent alors et deviennent de puissants vecteurs de diffusion de la cumbia. Les DJ y enchaînent les disques en quête du titre susceptible d'emporter l'adhésion de tous sur la piste de danse. Ils contribuent en outre au renouvellement du genre, dans la mesure où les DJ, en diffusant des disques venus des quatre coins de la terre, procurent de nouvelles sources d'inspiration aux musiciens locaux. La cumbia s'enrichit par exemple de l'interaction avec les musiques cubaines, la rumba congolaise, le highlife ghanéen, l'afro-beat nigérian, les tubes woka guadeloupéens, le compas haïtien, tous mixés à la sauce cumbia(2) Les "cumbieros" reprennent à leur manière ces airs exotiques donnant lieu à un syncrétisme musical remarquable. 
Rappelons en outre que derrière le terme générique cumbia, se cache en fait une grande diversité de styles musicaux qui ne cessent de se transformer au gré des régions (3), des influences extérieures ou des innovations technologiques: la cumbia organique et épurée défendues par les vieux musiciens diffère profondément de la musique luxuriante interprétée par les grandes formations orchestrales ou encore de la Nueva Cumbia digitale. (4)

Pico des années 1970.



 Plusieurs éléments assurent le "décollage" de la cumbia et son développement hors des frontières colombiennes. 
- Le rythme, lancinant, hypnotique et particulièrement entraînant de la cumbia, se danse beaucoup plus facilement que la salsa, la samba ou le tango. Il s'agit d'une musique lascive, fondamentalement festive dont les paroles légères se contentent, à de rares exceptions près, de commémorer les moments joyeux de l'existence. Elle constitue donc un formidable exutoire pour des populations soumises à un quotidien rude et violent.
- Ce rythme se révèle en outre aisément adaptable et transposable. La simplicité de l'ossature rythmique de la cumbia rend facile son amalgame avec d'autres musiques. La cumbia essaime désormais sur tout le continent américain. Elle s'y réinvente au contact des ingrédients musicaux qu'y distillent les musiciens du cru. Au Chili, elle est mâtinée de rock (cumbia chilombiana), tandis que la cumbia sonidera mexicaine et la Nueva Cumbia argentine y incorporent des rythmes électroniques (dub, beats dancehall, hip-hop, electro).






Des clubs tels que Sofrito en Angleterre ont vu le jour et donnent une visibilité maximale à la musique colombienne, organisant des soirées très courues. Animées par des DJ renommés (Hugo Mendez), elles attirent dans les hangars désaffectés -qui tiennent lieu de dancefloors - des clubbeurs toujours plus nombreux.
Profitant de l'engouement certain pour les musiques tropicales, anciennes et modernes, des maisons de disques (Sofrito justement, Soundway...) sortent des rééditions ambitieuses. [voir sélection discographique]
La soif de redécouverte de pépites musicales oubliées poussent les crate diggers à explorer les disques enfouis dans les couloirs du temps. Ce gigantesque travail d'exhumation participe à la redécouverte des musiques folkloriques, jusque là largement ignorés hors de leurs zones d'élaboration. Les collecteurs européens se ruent sur ces musiques. (5) L'essor d'internet a aussi permis de  diffuser les mixes des DJ locaux et d'assurer ainsi la diffusion de ces idiomes musicaux. 

 

- Bien sûr, la diaspora colombienne (et latino en général) n'a pas peu contribué à l'exportation de la cumbia. De même, l'organisation de fêtes communautaires, ouvertes sur l'extérieur, de manifestations comme le carnaval de Barranquilla permettent de maintenir en vie les musiques "autochtones" (porro, cumbia).

 



Notes: 
1. La grande Colombie englobe alors le Panama et le Venezuela. 
2. Comme en Jamaïque, les DJ prennent l'habitude d'arracher les étiquettes des disques diffusés pour conserver le secret de leur provenance et pour s'en assurer l'exclusivité. Ce mystère savamment entretenu contribue à attiser l'intérêt de nombreux collectionneurs de disques, prêts à acheter à prix d'or des vinyles africains ou de salsa (chasseurs sonores comme Fuentes ou Terrogosa).  
3. Entre les plaines littorales et les régions montagneuses, les différences musicales sont très importantes. Cependant, les déplacements incessants des narcotrafiquants, les fêtes organisées par leurs soins, contribuèrent à leur diffusion à l'échelle nationale.
 4. De même que la musique colombienne ne se résume pas à la cumbia, loin s'en faut. Pour s'en convaincre, il suffit d'aller consulter la carte musicale du pays proposée sur le site du label Soundway (voir ci-dessus). 
L'introduction de disques africains et antillais dans le port de Cartagène au cours des années 1970 donne ainsi naissance à la champeta ("musique des machettes"), fusion des rythmes issus de l'Atlantique noire.
Le rythme bullerengue fait dialoguer tambours, danses et chants antiphonaux interprétés par les "cantadoras".
5. A tel point que DJ, producteurs ou musiciens anglo-saxons s'installent en Colombie à l'instar de Quantic qui s'est installé à Cali. 







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Sélection discographique:




* Cumbia 1 et 2 (World Circuit). Réédition d'une prodigieuse compilation regroupant de vieilles cumbia issues des catalogues Fuentes. Absolument rien à jeter. Notre coup de cœur.

Soundway livre à intervalle régulier des compilations de haute tenue consacrée aux musiques colombiennes, citons entre autre:  

- Colombia: the golden age of discos Fuentes. Comme son titre l'indique, cette compilation parcourt l'âge d'or du label Fuentes entre 1960 et 1976. Les titres sélectionnés ne se cantonnent d'ailleurs pas à la seule cumbia, mais propose aussi un peu de salsa colombienne.

- Cartagena: Curro Fuentes & the big band cumbia and descarga sound of Colombia 1962-1972. Dans la famille Fuentes, je voudrais le benjamin. Prénommé Curro, ce dernier décide de s'affranchir de la tutelle familiale pour produire ses propres disques.
 - The original sound of cumbia. Cette compilation du label Soundway propose une plongée dans les racines de la cumbia et de son prolongement cuivré, le porro. Elle est le résultat du travail passionné du producteur Quantic qui a sillonné les marchés colombiens pour dénicher ces pépites. Les 55 morceaux proposés ont été enregistrés sur vinyles entre 1948 et 1979. 



 Sources et liens: 

- Continent musique sur France culture: le fabuleux destin de la cumbia mondiale.
- Entretien de Quantic accordé à Mondomix
- Magazine World Sound n°8: "Cartagena: entre Colombie et Afrique."
- Sur un air de Nueva Cumbia, Télérama n°3244, 14 mars 2012. 
- Portrait de Hijo de la Cumbia tiré du magazine Vibration n°137, septembre 2011.
- Les albums de Lucho Bermudez en écoute. 
- Interlignage revient sur les remarquables rééditions cumbia du label Soundway.
 - L'article wikipédia consacré à la cumbia. 
- " Compilation: Pérou-Colombie en première classe." (Vibrations) 
- Blogothèque: Cumbia party.
- L'Elixir du Dr. Funkathus: "Soundway en Colombie".
- Une riche sélection de liens sur la cumbia.