Samarra


Entretien avec Sabri Louatah pour "Les Sauvages"

par Aug Email

 Voilà une oeuvre que l'on peut qualifier de baroque, Sabri Louatah, son auteur tout juste trentenaire, revendique le terme pour cette tétralogie comme pour lui-même. Pour écrire cette histoire en quatre volumes, Sabri Louatah s'enferme régulièrement entre quatre murs. Il en sort de temps en temps pour discuter avec ses lecteurs comme il a eu la gentillesse de le faire pour les habitués de Samarra. Sans doute en sort-il aussi pour passer du temps avec sa famille, des Kabyles installés en France depuis plusieurs générations dont il dresse un portrait haut en couleurs dans Les Sauvages.

Dans la fiction, les membres d'une certaine famille Nerrouche sont les principaux protagonistes de la saga qui a pour toile de fond la fin d'une campagne présidentielle en France qui voit un candidat d'origine algérienne annoncé comme vainqueur par les sondages. Autre protagoniste du roman, la ville de Saint-Etienne, son paysage, ses sept collines ...

Nous avons demandé à Sabri Louatah de nous parler de ces personnages, de leur originalité ou de leur banalité. Il a accepté de nous donner quelques pistes et nous l'en remercions vivement.

Comme d'habitude, le petit plus de Samarra c'est la playlist à la fin. Pour tout vous avouer, je n'ai eu qu'à noter au fil de la lecture du premier tome les titres évoqués par l'auteur. Naturellement, cette liste est  plutôt ... baroque.

 

 

 

Pourquoi raconter l’histoire d’une famille kabyle de Saint-Etienne ? En quoi cela est-il essentiel à votre roman ?

On écrit des choses dignes d’intérêt sur les gens quand les gens excitent en vous des passions fortes, des sentiments contrastés. Je m’inspire parfois de membres réels de ma famille, quoique je les démembre et les remembre si bien qu’ils sont assez méconnaissables à la fin. Je cherche chez les gens que je connais et dont je m’inspire pour faire des personnages les ressources morales les plus essentielles, une sorte d’énergie pour résister à un destin-bulldozer. Le regard que je porte sur cette famille est emprunt de beaucoup de tendresse et d’au moins autant de cruauté, notamment à travers ce que je leur fais subir, mais le principal reste l’énergie qui les meut. Ils sont au centre de la tétralogie, ces Nerrouche sur qui pleuvent les calamités et qui trouvent encore le moyen de se déchirer. Je veux graver leurs comportements dans une forme d’éternité, je veux dessiner dans le marbre d’un roman leurs silhouettes tourmentées par la tragédie. Je veux que leur existence soit amplifiée par tout ce qui leur tombe dessus, je les suis comme des lueurs dans le chaos d’une nation cassée en deux et hystérisée par la violence, et je cherche à les mener jusqu’à l’illumination finale. Une lueur plus une lueur plus une lueur c’est comme quand trois personnes sifflent la même chose en même temps, ça finit par créer un foyer qui irradie au-delà de leur petit clan.
 
Votre roman est d’abord une galerie de nombreux personnages très différents, complexes et attachants ? Pour lesquels avez-vous le plus d’affection ?
J’ai une préférence absolue, depuis le début, pour le personnage de Krim. J’aime aussi le vieux Ferhat avec sa chapka sous la canicule et son tempérament philosophe. Fouad et Nazir me ressemblent trop, je ne les aime pas beaucoup, je crois. Je les rends responsables de tout, c’est sûrement la raison. Alors que Krim, par exemple, est tellement fragile, il est aussi fragile qu’il est violent, mais il a des dispositions qui dépassent le cadre de sa propre fatalité sociologique : il entend mieux et plus que tout le monde, il a une oreille incroyable. Depuis sa petite vie minable d’avant l’attentat jusqu’au quartier de haute sécurité où il est placé dans un isolement presque total, il apprend à tourner son oreille vers son monde intérieur, il se nourrit des musiques de son âme. Mais il est devenu l'ennemi public numéro 1, l'homme qui a tiré sur un candidat à la présidentielle et qui a précipité le pays dans le chaos. Déjà avant l'attentat il représentait, aux yeux de la foule anonyme comme à ceux de beaucoup de mes personnages, un type social unanimement détesté en France. La délinquance du quotidien, la petite frappe, qu’on déteste d’autant plus qu’il est paumé, qu’il ne sait pas ce qu’il fait. Pour moi, les racailles continuent d’être le ciment négatif de la nation française. Krim le sent, il entend trop bien les sous-entendus et les changements plus ou moins discrets de ton quand on s’adresse à lui. Il entend tout, il entend à quel point on le déteste avant même de lui avoir adressé la parole.
 
 
 Quel est le profil personnel et idéologique de ce candidat promis à la victoire à la présidentielle ?
C’est un homme vertueux, doté d’une solide boussole morale. La politique est liée à un engagement viscéral. Idéologiquement il est à la croisée de plusieurs détestations : trop libéral économiquement pour la gauche de la gauche, trop éloigné du corps français traditionnel pour la droite dure, et tout simplement trop brillant à l’oral, trop bon communiquant pour le reste qui cherche à le faire passer pour une hallucination collective, un sorcier vaguement étranger, avec une trop belle gueule pour être honnête. Mais en dehors des professionnels de l’opinion, il a une qualité évidente qui relègue ces affaires de clientélisme intellectuel au second plan : il inspire confiance. Il faut imaginer un homme que la quête du pouvoir n’a pas asservi, un homme qui ne vit pas que pour le pouvoir. C’est un Français réconcilié avec son origine algérienne, qui se présente à la présidentielle mu par un puissant désir de réconciliation, d’union nationale. La tentative d’assassinat dont il fait l’objet conduira notre pays au bord de la guerre civile, mais notre tradition politique est par essence romanesque, voire feuilletonnesque, il suffit de voir le nombre de changements de régimes et de revirements spectaculaires au XIXe siècle… Ou plus près de nous les années 1934 et 1936 : les ligues d’extrême-droite manifestant devant l’Assemblée Nationale, la France au bord du coup d’Etat, et deux ans plus tard le front populaire et les congés payés. La volatilité est notre principe. Pour le pire, peut-être, dans la réalité. Mais pour un romancier c’est à coup sûr pour le meilleur.
 
 
Quel regard sur la société d’aujourd’hui avez-vous souhaité faire passer à travers ce livre ?
Si j’avais un regard sur la société je n’aurais pas écrit un roman pour le faire passer, j’aurais fait de la politique, des sciences humaines, je serai devenu un intellectuel, j’aurais essayé de faire l’opinion en participant à des débats, à des émissions de télé. Toutes ces choses me font horreur. Mon roman est choral, et si ma nature plutôt bienveillante et optimiste me fait toujours chercher le bien chez les autres et les cercles vertueux là où on peut les dessiner, mon regard demeure, sauf accidents de parcours, celui de mes personnages : j’en change comme un imitateur change de voix. Parfois je déteste la France avec Nazir, parfois je la vénère de façon perverse avec Montesquiou. Parfois je crois à la République avec Chaouch, parfois je me demande avec Fouad si ces fameuses valeurs républicaines ne sont pas de sournois cache-misère destinés à faire se reproduire tranquillement les élites qui s’en réclament avec de grands gestes solennels. Mais mon projet n’a jamais été de faire un panorama ou un catalogue d’opinions et de types sociaux, mon projet c’est de faire vivre des vrais gens sur le papier, des gens qui sont tous liés, de près ou de loin, à l’invraisemblable crime de Krim qui crée un séisme de magnitude 10 à l’échelle de notre pays et dans les cœurs de certains de ses habitants.
 
 
La musique tient une place importante dans votre roman. Parlez-nous un peu de la bande-son de votre livre, quels titres faîtes-vous « entendre » et pourquoi ?
 
Oui, les Sauvages c’est d’abord la quatrième entrée des Indes Galantes, l’opéra-ballet de Rameau. C’est une musique qui a toutes les qualités que j’admire dans cette période baroque, l’allégresse, le goût de la lumière, de l’inventivité. Je crois que je suis très baroque moi-même, même si je rêverais d'écrire des histoires classiques, suivant une ligne claire... Bref, ce que je veux faire entendre, ce sont ces notes triomphales à la fin de la Chaconne qui clôt l’opéra, cet accord majeur c’est comme le soleil pour moi, j’avance péniblement dans un tunnel depuis trois ans, début de l’écriture des Sauvages, et depuis trois ans je m’accroche de toutes mes forces à ces quelques notes lumineuses, pour sortir du tunnel et faire triompher le bien et le beau dont je crois, avec une naïveté délibérée, qu’ils forment une alliance indestructible, ce genre de choses qui valent la peine d’être recherchées dans la vie, et qui transforment le temps qu’on aura consacré à cette recherche en autant d’heures précieuses, des heures sur lesquelles la mort ne pourra pas jeter son ombre.
 
 

 

 

 

Propos recueillis par Aug (aka le "cousin kabyle")
Un grand merci à Sabri Louatah ! 

 

 

Le site de Sabri Louatah

 

Les 3 premiers tomes de la tétralogie sont disponibles chez Flammarion-Versilio. Parution prévue du 4e et dernier tome pour bientôt.

 

 

1 commentaire

Commentaire de: vservat [Membre] Email
vservatQuel entretien virevoltant et haletant !!! Je suis verte de jalousie. J'ai écouté Sabri Louatah à la grande librairie puis au café littéraire du musée de l'immigration sans avoir encore lu "les sauvages". Ce monsieur m'intrigue, me dérange, me secoue autant par certaines de ses positions que par les analyses souvent fulgurantes qu'il énonce en réponse à une seule et unique question. Il fait jaillir le débat il suscite la réflexion c'est indéniable. Pas le temps de s'ennuyer ni de somnoler assise sur ses certitudes. Tu as du te régaler à faire cet entretien passionnant de bout en bout.
Bravo à tous les deux et merci
20.10.13 @ 19:06