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Petite histoire du Rap (6-I) "Straight Outta Compton"

par Aug Email

En 2008, nous avions entamé avec vous un parcours historique et géographique sur les traces du Hip Hop. Après avoir penché nos têtes (et nos oreilles !) sur le berceau du Hip Hop dans le Bronx, nous avions parcouru sa première décennie en jetant un regard sur ses pères fondateurs et ceux qui lui avaient donné son style au milieu des années 1980. Cette petite histoire du Rap attendait sa suite, son décollage vers la côte Ouest et son aterrissage dans la métropole de Los Angeles, plus précisément dans la bonne ville de Compton... 6 ans après, nous avons donc décidé de mieux faire conaissance avec ce pôle alors émergent du Hip Hop en privilégiant la dimension géographique.

 

Si l'histoire du groupe, de son ascension et de sa séparation est maintenant bien connue, nous avons voulu vous donner un éclairage différent sur l'ancrage de NWA dans son environnement géographique.

En effet, au début du clip de "Straight Outta Compton" des N.W.A (Niggaz Wit Attitudes), Dr Dre nous prévient d'emblée :  "You're now about to witness the strength of street knowledge". C'est de la rue et de sa réalité que veulent nous parler Ice Cube, MC Ren et Eazy-E (le fondateur du groupe N.W.A. et du label Ruthless avec Jery Heller). A bien des égards, le groupe NWA réalise ici un reportage sur cette ville de Compton.

La rue n'est certes pas étrangère au Hip Hop, au contraire, on peut dire qu'il y est né, dans le Bronx. A l'ère des DJ pendant les années 1970, c'est dans la rue que se faisait ou se défaisait la crédibilité des meilleurs d'entre eux. Pour les textes, c'était autre chose. Il faut attendre les années 1980 pour que les MC s'emparent de la dure réalité de l'Amérique reaganienne, notamment à partir du morceau "The Message". Cette volonté de rapper le quotidien devient dès lors consubstantielle au Hip Hop. Les groupes emblématiques des années 1980, de Run-DMC à Public Enemy en passant par Boogie Down Productions, construisent leur succès, chacun à leur manière, autour de cette envie. A Philadelphie, Schooly-D est un des premiers à mettre en avant le côté gangster appelé à un grand succès.

 

Nous avons donc demandé à Yohann Le Moigne de nous livrer quelques pistes. Il est géographe et spécialiste de la Californie, auteur de plusieurs publications scientifiques sur Compton et le Gangsta Rap (voir les liens en fin d'entretien). Dans une première partie, Yohann Le Moigne évoque le contexte dans lequel est apparu le Gangsta Rap et la réalité de son ancrage dans la rue. Dans une deuxième partie, il nous parlera de la géographie du Hip Hop dans la métropole de L.A., de l'évolution de la ville de Compton depuis 1988 et de la place des gangs, en particulier hispaniques. Comme d'habitude, à la fin de l'artilce, les liens, les références et la carte du Hip Hop pour L.A. Vous retrouverez une playlist de titres sélectionnés par notre invité dans la deuxième partie.


Mais il est temps d'aller à Compton, nous sommes en 1988 ... 

 

 

 

 

 

Dans quel contexte économique et social émerge ce que l’on appelle aujourd’hui le Gangsta Rap ?

 

L’émergence du Gangsta Rap est généralement associée au groupe NWA, originaire de la ville de Compton, située immédiatement au Sud des quartiers de Watts et de South Central Los Angeles. Leur premier album, Straight outta Compton, qui a rendu la ville célèbre dans le monde entier, est sorti en 1988 dans un contexte particulier. A l’époque, le centre de l’agglomération de Los Angeles (l’ensemble South Central-Watts-Compton) était en proie à une dégradation très importante de sa situation économique. A Compton, par exemple, le taux de chômage s’élevait à plus de 14% en 1990, alors qu’il n’était que de 6,5% dans l’ensemble de l’État de Californie. De plus, 27,5% de la population de la ville vivait sous le seuil de pauvreté.

 

L’émergence du Gangsta Rap a contribué à faire de Compton un symbole du déclin de l’Amérique urbaine, à savoir une ville majoritairement noire gangrenée par la pauvreté et la criminalité. Il convient cependant de préciser qu’historiquement, la ville ne fait pas partie du ghetto traditionnel de Los Angeles. De sa création en 1888 jusqu’aux années 1950, Compton était une ville blanche et ségrégationniste. Le recensement de 1940 indique notamment qu’aucun Afro-Américain n’y résidait, alors même qu’une importante communauté noire se développait à quelques kilomètres de là, dans les ghettos de Watts et de South Central. Avec l’avénement du mouvement pour les droits civiques et les premières décisions de la Cour Suprême limitant grandement les pratiques de ségrégation résidentielle, les premières familles noires ont pu s’installer à Compton dans les années 1950. Ces familles étaient issues de la classe moyenne noire et n’avaient rien à voir avec le « sous-prolétariat » tant décrié dans les années 1990 par les médias et les hommes politiques conservateurs.

 

La paupérisation de Compton, qui a donné naissance à un contexte socio-économique servant de terreau fertile au développement du Gangsta Rap, est liée à trois éléments principaux. Le premier est le grave tremblement de terre qui se produisit dans la région en 1933. Compton fut une des villes les plus touchées par la catastrophe : la quasi totalité des bâtiments de la ville (maisons, écoles, commerces, bâtiments municipaux...) furent détruits ou gravement endommagés [Ci-contre le gymnase du Collège après le 10 mars 1933; source]. La municipalité fut contrainte de s’endetter massivement afin de financer les reconstructions et rénovations. Mais sa base fiscale n’était pas suffisante pour supporter un tel endettement : la volonté farouche des résidents de conserver le caractère suburbain et le statut de ville résidentielle de Compton, c’est à dire de favoriser une utilisation résidentielle plutôt que commerciale ou industrielle des sols, priva la ville d’une base fiscale qui aurait été nécessaire au remboursement de la dette.

A la fin des années 1950, alors que les familles noires étaient de plus en plus nombreuses à Compton, la ville devait faire face à un endettement de plusieurs millions de dollars. Parallèlement à cela, l’installation de milliers de familles noires provoqua la fuite d’une grande partie des résidents blancs (ce qu’on a appelé le White Flight), peu enclins à vivre dans des quartiers mixtes ou, plus pragmatiquement, inquiets de la probable dévaluation de leurs propriétés qu’engendrerait un afflux de résidents noirs. Les émeutes de Watts en 1965 ont accéléré le processus de white flight (la ville comptait 51% de blancs en 1960, mais seulement 13% en 1970). Les classes moyennes blanches étaient remplacées par des familles noires plus pauvres, majoritairement issues des ghettos voisins, ce qui contribua à amputer Compton d’une grande partie de sa base fiscale et entama un peu plus sa capacité d’action alors-même que les besoins en services publics étaient de plus en plus importants avec l’arrivée d’une nouvelle population.

 

 

Enfin, la restructuration du capitalisme entamée dans les années 1970 a provoqué une désindustrialisation massive dans le centre de l’agglomération de Los Angeles, où étaient concentrées les minorités et en particulier la population noire. Entre 1978 et 1982, 70 000 emplois industriels y furent supprimés ce qui provoqua une forte augmentation du chômage et de la criminalité. Les classes moyennes noires quittèrent massivement la région pour s’installer dans des banlieues plus éloignées, laissant ainsi les plus pauvres (ceux qui furent par la suite qualifiés d’ « underclass ») à leur sort, dans des quartiers désormais victimes d’une double ségrégation : une ségrégation raciale (les Noirs représentaient 75% de la population de la ville en 1980) et une ségrégation socio-économique. C’est dans ce contexte que se développèrent les gangs modernes qui proliférèrent dans les années 1980 et contribuèrent à l’augmentation de la criminalité et à la naissance du Gangsta Rap.

 

[Carte ci-dessus: la répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

Quel est le rapport de NWA et des rappeurs de Compton à leur ville ? Dans quelle mesure peut-on parler d’un « Reality Rap » ?

 

Les habitants de Compton, en particulier les Afro-Américains, ont un attachement particulier à leur ville. Cela ne date pas des années 1980/1990 et de l’émergence du Gangsta Rap. C’est quelque chose de plus ancien, qui a trait à l’histoire sociale et politique de la ville. Avec la fin de la ségrégation légale et le départ massif des blancs, Compton est rapidement devenue une ville contrôlée politiquement par la communauté noire. En 1969, elle est devenue la première grande ville de l’Ouest des États-Unis à élire un maire noire, et en 1973, la première ville du pays à élire une femme noire au poste de maire. Elle est donc rapidement devenue un symbole national de l’empowerment politique noir, ce qui a été une immense source de fierté pour les habitants. Beaucoup d’habitants ayant connu cette époque résident toujours à Compton, et ils ont transmis cette fierté, ce « patriotisme municipal », aux jeunes générations.

 

Cependant, avec la dégradation de la situation socio-économique, l’explosion des gangs (il y en a environ 55 à Compton aujourd’hui, sur une superficie d’à peine 26 km²) et l’avénement du Gangsta Rap, les sources de cette fierté ont grandement évolué : il ne s’agit plus aujourd’hui de mettre en avant le côté avant-gardiste de Compton dans le domaine politique, mais de se revendiquer d’une ville considérée comme la Mecque du Gangsta Rap et la capitale américaine des gangs. L’objectif avoué de NWA était de placer Compton sur la carte du rap américain, ce qui a largement été rendu possible par leur succès planétaire. L’association entre Compton et Gangsta Rap a été renforcée quelques années plus tard avec le succès du label Death Row, créé par Suge Knight (membre des Mob Pirus, un gang de Compton), et de sa superstar Tupac Sakur, qui revendiquera Compton à la fin de sa carrière alors qu’il était originaire de New York. Tous les amateurs de rap connaissent Compton, alors que rien ne prédestinait cette ville d’à peine 100 000 habitants à acquérir une telle notoriété. Même 25 ans après la sortie du premier album de NWA, et alors que le Gangsta Rap est quelque peu tombé en désuétude depuis quelques années, la plupart des rappeurs locaux s’enorgueillissent d’être originaires de Compton. C’est notamment le cas de Game (anciennement The Game) ou de Kendrick Lamar. Les représentations autour de Compton sont encore tellement fortes que certains rappeurs n’ayant absolument rien à voir avec la ville revendiquent, dans leur quête de « street credibility », en être issus (Tyga en est le dernier exemple en date).

 

Le Gangsta Rap a souvent été qualifié de « reality rap » (un terme qui sera cependant plutôt utilisé pour désigner le rap produit par des artistes de la côte est comme Kool G Rap ou Boogie Down Production) à cause l’objectif affiché par ses protagonistes de relater la vraie vie des jeunes du « ghetto » (même si Compton n’est pas, sociologiquement parlant, un ghetto). La première moitié des années 1980 avait été marquée par un rap festif, voire clownesque, qui ne correspondait pas à ce qu’une partie des jeunes noirs des quartiers paupérisés souhaitaient entendre. NWA décida donc de produire un rap qui, tant sur la forme que sur le fond, parlait aux jeunes de la rue : il fallait traiter de sujets faisant (supposément) partie du quotidien de la vie dans le « ghetto » (hyperviolence, drogue, sexe, racisme...) en utilisant le parler de la rue. Dans une certaine mesure, le développement du Gangsta Rap a permis à NWA et aux autres artistes de mettre en lumière une réalité jusque là largement ignorée dans le rap : la situation socio-économique catastrophique des villes-centres américaines, les ravages de la drogue et la lucrativité de son trafic, et la violence endémique qui sévissaient dans les quartiers pauvres. La situation était assez catastrophique à Compton (qui avait le taux d’homicide le plus élevé du pays au début des années 1990) et à South Central. Cependant, ils poussèrent ce soucis du détails jusqu’à l’extrême, notamment sur le deuxième album de NWA en offrant une vision sensationnaliste et largement caricaturale de la vie dans ces quartiers. Dans cet album, ils présentaient Compton comme une zone de guerre qu’il comparait au Vietnam, ce qui, en dépit d’un taux de criminalité extrêmement élevé, était très exagéré. NWA, comme la plupart des autres gangsta rappers, n’ont (presque) rien inventé ou romancé dans leurs textes, mais ils se sont focalisés sur les aspects les plus froids et les plus violents de la vie dans ces quartiers, donnant une impression d’hyperviolence constante qui ne correspondait pas à la réalité vécue par la grande majorité des habitants.

 Propos recueillis par AUG. Un grand merci à Yohann Le Moigne.

 


Afficher Géographie du Rap et du Hip-Hop sur une carte plus grande

 

Dans une deuxième partie de cet entretien, Yohann Le Moigne nous parle des émeutes de 1992, de la géographie du Hip Hop dans la métropole de L.A., de l'évolution de la ville de Compton depuis 1988 et de la place des gangs, en particulier hispaniques.

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.
  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013. D'autres publications de Yohann Le Moigne.
  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007
  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005
  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010
  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

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