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Petite histoire du Rap (6-II) "It Was a Good Day"

par Aug Email

 Après avoir étudié les conditions de l'émergence du gangsta rap dans les années 1980, nous abordons dans cette deuxième partie les deux décennies suivantes à L.A. Les années 1990 sont marquées par le succès commercial du genre et le retentissement des émeutes de 1992 dans les médias qui font du rap de la ville un objet d'étude pour certains autant que d'inquiétude pour d'autres. Nous avons demandé au Géographe Yohann Le Moigne de nous parler de l'impact de ces émeutes sur la scène rap et à Compton. Nous abordons ensuite avec lui la place des gangs noirs et latinos ainsi que la transformation de la ville de Compton. En fin d'entretien, retrouvez comme d'habitude la carte, les liens et une playlist de 20 titres sélectionnés par Y. Le Moigne que nous remercions chaleureusement !

 

Comment les rappeurs de la ville ont-ils vécu et évoqué les émeutes de 1992 ?

 

Il faut déjà signaler que contrairement aux émeutes de 1965, Compton fut durement touchée par les événements de 1992. Elle n’était plus la ville de classe moyenne qu’elle était au début des années 1960. En 1992, plus de 25% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage s’élevait à près de 18% et les Noirs représentaient encore plus de la moitié des habitants. Un certain nombre d’entre-eux exprimèrent leur colère lorsque le verdict fut rendu dans l’affaire Rodney King. Le conseil municipal, qui fut rapidement dépassé par les pillages et les incendies, déclara l’état d’urgence et demanda l’aide de l’État de Californie et du gouvernement fédéral : 250 Marines furent postés à Compton afin de rétablir l’ordre. Au total, 179 bâtiments furent vandalisés, 136 incendies furent provoqués, deux personnes furent tuées, un policier fut blessé par balle, et le montant des dégâts occasionnés sur des propriétés privées s’élevait à 100 millions de dollars.

Les rappeurs locaux ont évidemment été très influencés par les émeutes, mais ce qui est surtout remarquable, c’est que ces événements sont venus valider les textes que les rappeurs de Compton et South Central écrivaient depuis des années. Beaucoup d’entre eux avaient évoqué les signes avant-coureurs de la catastrophe, notamment en faisant du racisme, de la pauvreté et des relations tendues entre la police et les minorités des thèmes de prédilection de leurs chansons. Un rappeur comme Toddy Tee par exemple, originaire de Compton et considéré comme l’un des tout premiers gangsta rappers, s’est fait connaître grâce à son tube « Batterram » en 1985, qui évoquait en détail les pratiques policières locales et l’usage fréquent du Batterram, un véhicule blindé utilisé par le LAPD pour défoncer les portes et les murs des maisons de suspects lors de perquisitions.

Les albums de NWA étaient évidemment de ceux qui avaient mis en lumière les conditions qui allaient engendrer les plus graves émeutes urbaines de l’histoire du pays, tout comme les albums solo d’Ice Cube (le membre le plus politisé de NWA), et en particulier Amerikkka’s most wanted en 1990 et Death Certificate en 1991. La chanson "Fuck tha Police" (présente sur l’album Straight Outta Compton de NWA) est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne officiel des émeutes. Ice Cube était en train d’enregistrer son troisième album solo (The Predator) lorsque les émeutes ont éclaté, et il y a fait figurer trois chansons qui évoquent ces événements de façon directe : « We had to tear this mothafucka up », « Wicked » et « Who got the camera ? ». The Chronic, le premier album de Dr Dre, sorti en décembre 1992 et considéré comme un des plus grands monuments du gangsta rap, a également été grandement influencé par les émeutes, même si elles ne sont pas évoquées directement dans les textes.

Mais je pense que l’impact principal des émeutes ne concerne pas la teneur des textes des rappeurs de Compton et de South Central. Ils abordaient déjà toutes ces questions depuis la deuxième moitié des années 1980. L’explosion de 1992 les a juste confortés dans leur volonté de dire au monde comment les choses se passaient dans ces quartiers. En revanche, ce qui pour moi est la conséquence principale des émeutes, c’est que ça leur a ouvert la voie de la reconnaissance médiatique : d’un coup, tous les projecteurs se sont braqués vers les gangsta rappers, en les présentant comme des visionnaires et des témoins privilégiés qu’il fallait écouter, ou au contraire comme les responsables et les symboles de la dégénérescence du ghetto. Le gangsta rap est devenu un vrai phénomène de société, ce qui a permis à de nombreux rappeurs de bénéficier de contrats dans des grandes maisons de disques, et a profondément transformé l’essence même de ce genre musical.

 

[Le tabassage de Rodney King en 1991 filmé par un amateur. L'acquittement des policiers en 1992 est l'évènement déclencheur des émeutes qui secouent la ville]

  

 

Quelle est la géographie du Hip Hop dans la métropole de LA ?

 

Il est très difficile de répondre à cette question tant la scène Hip Hop de Los Angeles est développée et extrêmement hétérogène. Traditionnellement, le coeur du gangsta rap est situé dans les zones de forte concentration noire comme Compton, South Central, Watts et Inglewood (dans le coeur de l’agglomération) ou encore à Long Beach, la deuxième plus grande ville du Comté de Los Angeles, située immédiatement au Sud de Compton et popularisée par le succès rencontré par Snoop Dogg. East Los Angeles et la San Gabriel Valley (à l’extrême Est de l’agglomération) sont les zones traditionnelles de forte concentration hispanique qui ont vu se développer le Chicano rap (avec des artistes comme Kid Frost ou Mellow Man Ace) puis le Sureño rap. De nombreux groupes n’ont, par ailleurs, pas d’autre affiliation géographique que « Los Angeles » car leurs membres sont issus de différents quartiers ou différentes villes de l’agglomération. C’est le cas par exemple des Dilated Peoples, de The Pharcyde ou de Odd Future.

Ce qui est frappant à Los Angeles (comme certainement dans de nombreuses autres métropoles américaines), c’est l’impression qui se dégage que « tous les jeunes rappent » dans les quartiers populaires, comme dans des quartiers moins populaires : Earl Sweatshirt (du crew Odd Future) est par exemple le fils d’une professeure de UCLA et a grandi dans un quartier de la classe moyenne supérieure de West Los Angeles.

 

 


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Qu’est-ce que le « Sureño rap » ?

 

Le « Sureño rap » est un type de rap pratiqué par les Hispaniques du Sud de la Californie, en particulier dans l’agglomération de Los Angeles, et dans la région de San Diego. Il s’est développé à partir du «Chicano rap », un rap produit par des Mexicains-Américains à partir du début des années 1990. Au fil des années, le Chicano rap a pris des accents gangsters et est devenu le pendant hispanique du gangsta rap. Le succès planétaire du gangsta rap a incité les jeunes Latinos à développer leur propre style de rap, qui rencontra cependant un succès largement moins important du fait de la forte dimension ethnique qui le caractérise.

Le Sureño rap est néanmoins très populaire chez les jeunes des barrios californiens, et en particulier chez les membres de gangs. Son nom est d’ailleurs étroitement lié à la culture des gangs. Dans le système carcéral californien, les divisions raciales et géographiques sont extrêmement prégnantes. Il existe, en gros, quatre groupes principaux dans les prisons : les Noirs, les Blancs, les Hispaniques du Sud de la Californie (les Sureños) et les Hispaniques du Nord de la Californie (les Norteños). Chaque groupe possède son, ou ses propres gangs à l’intérieur des prisons : les Noirs en comptent plusieurs (Bloods, Crips, ainsi que quelques groupes révolutionnaires comme la Black Guerilla Family) ; les Blancs en comptent également plusieurs, essentiellement des groupes suprémacistes comme l’Aryan Brotherhood (la Fraternité Aryenne) ou les Nazi Lowriders ; les Sureños en comptent un (la Mexican Mafia, également appelée Eme), tout comme les Norteños (la Nuestra Familia). La situation est plutôt complexe, mais pour faire simple, on peut dire que la Mexican Mafia (le gang carcéral le plus puissant des États-Unis) a mis en place un système lui permettant d’exercer une influence sur une grande partie des gangs hipaniques du Sud de la Californie tout en créant un « mouvement sureño » (largement emprunt de fierté ethnique) duquel se revendiquent ces gangs (les gangs sureños).

La Mexican Mafia est notamment réputée pour exercer un management par la terreur sur ces gangs : elle les force à payer une taxe sur le trafic de drogue qu’ils effectuent sur leur territoire sous peine de voir leurs membres se faire attaquer lorsqu’ils seront incarcérés. Le terme « Sureño rap », outre le fait d’être un marqueur identitaire désignant les rappeurs hispaniques du Sud de la Californie, permet donc également à ses acteurs (en majorité des membres de gang) de revendiquer leur appartenance au mouvement sureño et de marquer leur allégeance à la Mexican Mafia.

 

Quel sont les rapports entre la scène Hip Hop et les gangs noirs et latinos ?

 

De par les liens traditionnellement étroits entre gangsta rap et sureño rap d’une part, et la culture des gangs d’autre part, il existe une proximité évidente, qui perdure encore aujourd’hui, entre la scène Hip Hop locale et les gangs. Le rap est de loin la musique la plus écoutée par les membres de gangs, et chaque gang compte plusieurs rappeurs dans ses rangs. La plupart ne dépassent pas le stade de rappeur de quartier, mais d’autres comme Eazy-E (ancien membre des Kelly Park Compton Crips, un gang de Compton), Game (ancien membre des Cedar Block Pirus) ou Jokaboy (membre des Compton Varrio Tortilla Flats, un gang hispanique) peuvent rencontrer un succès non négligeable. La plupart des artistes de gangsta rap ou de sureño rap sont affiliés à des gangs, même s’ils ne sont jamais, dans la réalité, les tueurs qu’ils prétendent souvent être dans leurs chansons. Un certain nombre d’entre-eux se servent du rap pour quitter la rue et il existe plusieurs exemples célèbres de membres de gangs devenus de grands entrepreneurs dans le milieu du rap.

Cela dit, comme partout ailleurs, la scène Hip Hop de Los Angeles ne doit pas être exclusivement associée à la culture des gangs. La scène rap est très développée, très diverse et sert très souvent de vecteur à des idées qu’on pourrait considérer comme plus constructives que le nihilisme traditionnellement véhiculé par gangsta rap, notamment dans le milieu des community organizers et des travailleurs sociaux. Il y a également une grosse scène underground avec des artistes très reconnus comme Madlib, Busdriver, Jurassic 5, ou Haiku d’etat qui n’ont pas de liens particuliers avec la culture des gangs.

 

 

 

Qu’est devenu Compton aujourd’hui ?

 

L’impact du gangsta rap sur l’opinion publique a été très important. Aujourd’hui encore, la majorité des personnes qui connaissent le nom « Compton » pensent qu’il s’agit d’une ville majoritairement noire. Hors depuis le recensement de 2000, les Hispaniques y sont officiellement majoritaires. La fuite de la classe moyenne noire que j’évoquais précédemment s’est effectuée dans un contexte d’immigration hispanique massive dans l’agglomération de Los Angeles, si bien qu’à partir des années 1980, la plupart des familles noires qui quittaient la ville ont été remplacées par des familles hispaniques (en majorité mexicaines). Les Noirs représentaient 75% de la population en 1980, contre seulement 21% pour les Hispaniques. En 2000, les Hispaniques représentaient 57% de la population, contre 40% pour les Afro-Américains. Cette tendance s’est confirmée durant les années 2000 puisque le recensement de 2010 faisait état d’une population hispanique atteignant 65% contre seulement 33% pour les Noirs. Les enjeux de cette succession ethnique sont nombreux et touchent à des domaines sensibles comme la représentation politique des minorités, la criminalité, le vivre ensemble, l’emploi ou l’éducation.

En effet, alors que la situation socio-économique ne s’est pas améliorée, l’arrivée de plusieurs milliers d’Hispaniques à Compton a généré une concurrence croissante entre minorités défavorisées pour des ressources de plus en plus réduites, ce qui a provoqué des conflits très largement médiatisés, notamment dans le domaine des gangs et de la politique locale. Compton est devenu un des symboles de ce qui a été considéré par de nombreux médias locaux comme une « guerre raciale » (ce qui doit cependant être largement nuancé). L’immigration hispanique a notamment entraîné un nivellement du rapport de force entre gangs noirs et latinos, ainsi qu’un accroissement de leur concurrence territoriale qui a fait de nombreuses victimes, en particulier au début des années 2000.

Au niveau politique, les tensions se sont surtout cristallisées autour de la question de la représentation de la communauté hispanique : jusqu’en avril 2013, aucun Latino n’avait été élu au conseil municipal, contrôlé d’une main de fer par la communauté noire depuis les années 1970. Aux accusations de racisme lancées par les leaders Latinos, les responsables politiques noirs répondent, avec des arguments souvent teintés de nativisme, que les Hispaniques n’ont qu’à s’organiser comme l’ont fait les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ont souvent été montées en épingle par les médias.

Plutôt que le conflit, c’est l’indifférence qui caractérise les relations entre Noirs et Latinos à Compton, même si la croissance d’une deuxième et d’une troisième génération d’Hispaniques (les enfants et petits-enfants d’immigrés) tend de plus en plus à réduire la distance culturelle qui a généré la plupart des tensions au cours des deux dernières décennies. Du point de vue de la criminalité, les choses se sont également améliorées, même si le taux de criminalité y reste l’un des plus élevé de Californie. En 1991, on comptait par exemple 87 homicides dans la ville, mais depuis une dizaine d’années, ce chiffre s’est stabilisé à une vingtaine par an (entre 20 et 30). La situation s’est globalement améliorée, mais il reste énormément de choses à faire, notamment du point de vue du développement économique et des relations interethniques.

 

 

[La répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

10 titres emblématiques du rap de Los Angeles depuis les années 1980

 

Il est très compliqué de faire un top 10 du rap californien (en partie parce que 10 chansons de Tupac pourraient légitimement y avoir leur place...). J’ai pris la liberté de faire un top 20 (classé par ordre alphabétique) qui réunit quelques uns des plus grands classiques avec d’autres titres plus confidentiels ou moins reconnus qui montrent la diversité de la scène rap de l’agglomération de LA (en laissant donc par exemple de côté la scène, très riche, de la San Francisco Bay Area)

 

  • Blu feat. Nia Andrews – My Sunshine (2011)
  • Cypress Hill – Insane in the brain (1993)
  • Declaime (aka Dudley Perkins) – Dearest Desiree (2004)
  • Dilated Peoples – Worst comes to worst (2001)
  • Dr Dre feat. Snoop Dogg – Nuthin’ but a G thang (1992)
  • Earl Sweatshirt – EARL (2010)
  • Evidence – Mr Slow Flow (2007)
  • Ice Cube – It was a good day (1993)
  • Jurassic 5 – Concrete schoolyard (1998)
  • Kendrick Lamar – M.A.A.D. city (2012)
  • Mc Eiht – Streiht up menace (1993)
  • Mr Criminal – Southern California (2011)
  • Murs feat. Sick Jacken – The problem is (2010)
  • NWA – Straight Outta Compton (1988)
  • Pac Div – Paper (2008)
  • Snoop Dogg – Doggystyle (1993)
  • The Game feat. Junior Reid – It’s okay (one blood) (2006)
  • The Pharcyde – Passin’ me by (1993)
  • The Psycho Realm – Psyclones (1997)
  • Tupac – Keep ya head up (1993)

 

Propos recueillis par Aug

 

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.

  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013.

  • Yohann Le Moigne,  « From a ghetto to a barrio » : les enjeux de la succession ethnique à Compton (Californie), Urbanités, Février 2014. D'autres publications de Yohann Le Moigne.

  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007

  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005

  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010

  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

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