Pour connaître et comprendre le monde, partons en voyage dans le temps et dans
l'espace. Rien de mieux pour cela que de découvrir des musiques, des livres,
des BD, des films, de l'art....
Samarra est le nom d'une ville d'Irak. En arabe, son nom signifie "celui qui l'aperçoit est heureux".
2e partie de notre entretien avec l'auteur de l'ouvrage Une histoire du rap en France paru à La Découverte. Années 2000, Rap et politique, Rap et rue, "c'était mieux avant" ?
La Seconde Guerre mondiale en BD/L'épuration/Manon de Massenet et Manon Lescaut de Puccini/Les Compagnies des Indes (Jéronimus)/Petite histoire de la Nouvelle-Orléans (suite)/Comment devient-on terroriste (3) Années de plomb en Italie/La balade de Yaya/La Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale en BD/Mattéo/Quai d'Orsay/Les Tsiganes dans la Seconde Guerre mondiale/La 7ème symphonie "Leningrad" de Chostakovitch/Quand les Zoulous battaient les Britanniques/Nodame Cantabile/Les risques au Japon au travers des mangas/La révolte des Boxers et la guerre russo-japonaise racontées par Tezuka (Ikki mandara)/War Requiem de Britten/
Le futurisme/La musique malienne/Les présidents français en chanson/Une histoire populaire de l'Empire Américain en BD (Zinn)/
L'histoire de la Corée en Bd et manhwa/
Petite histoire de Chicago/O'Boys de Thirault et Cuzor/L'arbre au soleil de Tezuka/Petite histoire du Rap (6) : Le Gangsta Rap/Tour du monde du Rap (Le HavreS, Afrique du Sud, Sénégal,...)/
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Nous vous proposons sur l'histgeobox une plongée dans l'univers des cangaceiros brésiliens qui écumèrent et tinrent en coupe réglée le sertão dans la deuxième moitié du XIXème siècle et le premier tiers du suivant. Ces bandes aux moeurs violentes, dirigées par des chefs charismatiques se développent dans un milieu naturel et économique très contraignants. Très tôt, ils fascinent et suscitent l'intérêt des artistes dont les oeuvres contribuent à élever certains meneurs au rang de mythe (à l'instar de Lampião).
En complément de notre présentation de l'hymne des cangaceiros sur l'histgeobox, nous vous proposons ici une sélection de livre, films, musiques... ayant pour thème central les bandits nordestins.
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* L'aura dont jouit longtemps après sa mort Lampião auprès des populations brésiliennes s'explique en partie par l'image qu'en a donné le littérature de colportage. Cette "literatura de cordel" (cordel signifie corde en portugais), très populaire dans le Nordeste, doit son nom à la corde que tendait entre deux bâtons les marchands ambulants les jours de foire afin d'y suspendre les livrets (folhetos, imprimés sur du papier bon marché).
Apparu au XIXème siècle, le cordel s'inspire à l'origine des récits de chevalerie des troubadours du Moyen Age. Progressivement, les folhetos prennent pour thème l'actualité locale ou nationale. Aussi, dès les années 1930, Lampião y est dépeint sous les traits d'un personnage courageux, aux pouvoirs quasi-surnaturels, immunisé contre les balles de la police. Son épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampião en Enfer:
« Le garde s’en alla et dit à Satan dans le grand salon:
- Excellence je vous avertis que Lampião arrive à l’instant et veut absolument rentrer, alors je viens vous demander si je dois lui ouvrir ou non.
- Pas question ! – répondit Satan : va-t-en lui dire qu’il s’en aille, il ne vient que la canaille, je suis poursuivi par la poisse et finis par avoir envie de mettre plus de la moitié de ceux qui sont ici dehors. Ce Lampião est un scélérat, voleur qui ne respecte rien et ne vient que pour porter tort au bon renom de mon domaine. Et moi je ne vais pas chercher le bâton pour me faire battre si je n’y suis pas obligé. »
[Extrait de L’Arrivée de Lampião en enfer. Texte de José Pacheco, traduit par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos dans "La littérature de Cordel au Brésil", éditions L’Harmattan, 1997.]
Si le cordel n'a pas totalement disparu aujourd'hui, il n'a toutefois plus le même succès qu'auparavant.
* Des romans et un essai.
- Eric Hobsbawm: "Les bandits". Le livre est en accès libre sur le Web (merci aux éditions Zones).
Très tôt Hobsbawm se passionne pour les rebelles qui défendent la cause des opprimés ou en tout cas refusent le sort, soumis, qui leur est promis. Dans "les bandits" (1969), l'historien britannique s'intéreesse à la figure du bandit social, « un paysan hors la loi que le seigneur et l'État considèrent comme un criminel, mais qui demeure à l'intérieur de la société paysanne, laquelle voit en lui un héros, un champion, un vengeur, un justicier, peut-être même un libérateur ». L'auteur mulitplie les éclairages comparatifs de banditisme social à travers le monde (bandits sardes, haïdouks, cangaceiros...). Le très grand intérêt de l'ouvrage, réside surtout dans l'analyse du banditisme "comme pratique et comme mythe, symbole de résistance et figure de ralliement."
L'ouvrage s'est imposé comme un classique (voir le compte rendu qu'en donne le magasine L'Histoire).
"Nelson connaissait tout de l’histoire du cangaço et de ces hommes qu’on appelait cangaceiros, parce qu’ils portaient leur fusil sur l’échine comme les boeufs attelés portent le joug, le cangalho. Ceux-là s’étaient refusés à subir la cangue des opprimés pour vivre la vie libre du Sertão, et si leur winchester pesait sur leurs épaules, du moins était-ce pour la bonne cause, celle de la justice. Passionné par la figure de Lampião, comme tous les gosses du Nordeste, Nelson s’était efforcé de rassembler quelques documents relatifs à ce Robin des Bois des latifundia.
Dans sa tanière, à la favela de Pirambú, nombre de photos découpées dans Manchete ou dans Veja tapissaient les murs de tôle et de contreplaqué. On y voyait Lampião sous toutes les coutures et à tous les âges de sa carrière, mais aussi Maria Bonita, sa compagne d’aventures, et ses principaux lieutenants : Chico Pereira, Antônio Porcino, José Saturnino, Jararaca… autant de personnages dont Nelson savait par coeur les exploits, de saints martyrs dont il invoquait souvent la protection."
Avec son 8ème roman, l'auteur péruvien propose un récit très documenté et puissant sur l'expérience messianique de Canudos.
Parcourant les villages du Sertao, Antonio Conselheiro, un des nombreux béats qui sillonne la région, adopte des allures de prophète. Il répare les chapelles, nettoie les cimetières et fustige dans des prêches enflammés la République et la modernité (il rejette le mariage civil, les mesures laïques adoptées par le régime, le nouveau système de poids et mesures...). Ses harangues et son ascétisme en imposent aux dépossédés du Nordeste qui décident de le suivre. C'est cette petite bande qui décide de bâtir à Canudos une nouvelle Jérusalem.
L'afflux de nouveaux adeptes inquiètent les autorités provinciales puis fédérales, d'autant que Conselheiro s'est mis à brûler les avis d'imposition placardés sur les places des villages traversés. Dans ces conditions, la jeune République décide d'écraser le mouvement, mais il ne faudra pas moins de quatre expéditions pour venir à bout de la citadelle de terre battue.
La guerre de la fin du monde est un prodigieux roman, offrant une description saisissante de la société nordestine. Après avoir dressé les portraits savoureux des disciples de Conselheiro (vaqueiros anonymes, orphelins, cangaceiros repentis, prostituées...), il relate avec méticulosité la genèse, l'ascension et la destruction de Canudos. L'auteur alterne les récits parrallèles adoptant tour à tour des points de vue antinomyques (les insurgés, les militaires, un journaliste chargé de couvrir l'évènement). Ce dernier ressemble à s'y méprendre à Euclides da Cunha, principale source d'inspiration de Vargas Llosa et auteur d'un des classique des la littérature brésilienne, "Hautes Terres".
- Euclides da Cunha: "Hautes terres", (voir un excellent compte rendu de l'ouvrage).
A propos de ce classique, Gilles Lapouge écrivait dans Le Monde du 26 mars 1993. "Euclides Da Cunha a écrit un livre baroque et lumineux, qui captive et étonne tour à tour, qui hésite entre la bêtise et le génie. Républicain farouche, raide et dédaigneux, homme d'ordre et de progrès, amoureux des mathématiques, imbu enfin de la supériorité des races aryennes, il déteste les habitants du Sertao et les disciples de Conselheiro. Il vomit les nègres et les Indiens, mais plus encore les mélangés. Mais, au moment même où il raconte l'épopée de Canudos, il découvre la beauté des métis. Il admire leur habileté, leur générosité, leur dignité, leur gloire et leur belle espérance. Une violente métamorphose s'accomplit: son chant de haine devient un chant d'amour pour ceux qu'il croyait mépriser.
A l'inverse, les soldats de la République, qui avaient d'abord toutes ses faveurs, sont des infâmes. Da Cunha est écoeuré par la nullité et la cruauté des officiers blancs, et même par la vanié de ce combat douteux. "Cette guerre fut un crime", finit-il par avouer d'une voix désepérée. Le livre prend alors l'accent d'un Te Deum, tendre et ému, à la gloire des humiliés et des offensés. Le philosophe verbeux qu'était Da Cunha a été vaincu par le poète qu'il contenait au fond de lui et ce poète est immense. Le long récit de la guerre de Canudos est beau comme Jérôme Bosch, beau comme Goya."
- La très grande attention que les cangaceiros apportent à leur apparence vestimentaire, leurs algarades incessantes au coeur du sertão, ne pouvaient qu'inspirer les dessinateurs.
Ainsi, dans deux albums différents, Hugo Pratt met à l'honneur les bandits. L’Homme du Sertão revient sur l'agonie de la bande de Corisco. Sa vision est fortement inspirée de la mystique qui entoure les cangaceiros.
Dans Sous le signe du Capricorne, c'est Corto Maltese qui croise la route d'un cangaceiro, un certain "Tir fixe". (voir l'analyse qu'en donne Pif le chien).
* Cinéma.
Le fim Cangaceiro que ? réalise en 1953 s'inspire du personnage de Lampiao dont il narre l'épopée au cours des années 1930. Virgulino y est dépeint sou les traits d'un chef cruel et tyrannique, mais dont l'attitude est mue par son rejet de toutes les injustices. Les rivalités au sein du cangaços sont esquissées pusique le principal bras droit de Lampiao se sacrifie pour sauver une jeune femme dont il s'est épris.
Présenté au festival de Cannes, le film est salué par la critique. Sa bande sonore marque particulièrement les esprit et contribue à populariser "Mulher rendeira" hors de son pays d'origine. Le titre, repris par nombreux interprètes s'impose alors comme un véritable standard.
Figure tutélaire du cinéma novo, le réalisateur Glauber Rocha met en scène la révolte des déshérités, les bandits d'honneur, la cruauté sensuelles. Son oeuvre doit aussi être replacée dans le contexte d'affirmation du tiers-monde. Rocha théorise l'"esthétique de la faim". Deux de ses films, Le Dieu noir et le diable blond (1964), Antonio das mortes (1969) s'intéressent directement aux cangaceiros.
"Le Dieu noir et le diable blond." Ce film symbolise la naissance du cinema novo brésilien. Un couple de paysans croise la route de Sebastian (le "prophète", le dieu noir), puis celle du cangaceiro Corisco, le diable blond qui, dans sa rage, tue les pauvres pour qu'ils ne meurent pas de faim. Apparition du tueur à gages Antonio das Mortes qui sera le héros du troisième film de Rocha.Fable de fer et de sang dont la morale est chantée par un aveugle : "La terre est à l'homme, non à Dieu et au diable."
Dans Antonios das Mortes, le tueur de cangaceiros débarque dans un village pour exécuter une mission. Le réalisateur livre sa vision terrible de son pays, partagé entre mysticisme et corruption dans cette sorte de western brésilien
* Musique.
- De nombreuses chansons populaires, en particulier celles de capueira, prennent pour sujet les cangaceiros. Ainsi le collectif de percussionnistes bahianais d'Olodum consacre le puissant Revolta, célébration de quelques unes des grandes figures tutélaires du Nordeste (Zumbi, leader du Qilombo de Palmares, Antonio le Conseiller, Lampião).
- A tous ceux qui s'intéresse à la musique brésilienne en général, et nordestine en particulier, nous ne saurions trop conseiller la fréquentation des blogs de Boebis: la berceuse électrique et Bonjour Samba. Le premier est consacré aux musiques du monde, sud-américaines notamment, et permet de grandes découvertes, tout comme le second qui propose "chaque matin, un morceau de musique brésilienne". L'éclectisme et la qualité y sont de mises avec des classiques MPB, vieilles sambas, rap paulista...
Pour commencer 2013, nous vous proposons une sélection de BD et mangas sur un espace aujourd'hui éclaté mais qui conserve une certaine unité de culture et de langue. Parler "d'espace yougoslave" aujourd'hui (pour reprendre le titre d'un livre posthume d'Ivan Đurić) peut paraître dépassé. Pourtant, même si la Yougoslavie a disparu dans le sang et les larmes au cours des années 1990, de nombreux Ex-Yougoslaves conservent le souvenir de ce pays disparu dans lequel ils sont nés. Certains l'envisagent avec nostalgie, d'autres sans regret, mais il y a bien une histoire commune, pas seulement douloureuse, malgré la construction d'identités nationales souvent exclusives et mythifiées. La Bande dessinée, malgré ou à cause de son regard subjectif, nous semble un outil indispensable pour une première approche comme pour un approfondissement de l'hsitoire de l'espace yougoslave. Notre sélection rassemble des auteurs et des styles graphiques très différents. Certains ont des racines en Yougoslavie, d'autres y ont séjourné, quelques uns choisissent le réalisme, d'autres l'humour.
Fleur de pierre
Commençons notre parcours par... le Japon. Fleur de pierre est une trilogie plutôt méconnue mais qui offre un regard original et décalé sur le passé de la Yougoslavie. La période abordée est celle de la Seconde Guerre mondiale. On pourrait penser qu'un Japonais se serait cassé les dents à restituer la complexité de la situation. Les lignes de fracture au sein des populations yougoslaves sont en effet nombreuses et confuses pendant le conflit : aux différends entre Serbes, Croates et Musulmans s'ajoutent en effet les tensions entre idéologies, notamment communistes et fascistes, et les divisions sur les moyens à utiliser (ou pas) dans la lutte contre les Nazis et les fascistes italiens qui se partagent le pays.
En choisissant de se placer à hauteur d'adolescents ballottés par la guerre, Sakaguchi parvient à restituer cette complexité et à échapper au piège du manichéisme, d'autant que les familles sont elles-mêmes divisées entre partisans et collaborateurs de l'occupant. Sans mettre toutes les violences sur le même plan, il évoque plusieurs aspects du conflit notamment la déportation des opposants et des tsiganes, le régime oustachi croate allié aux puissances de l'Axe, la lutte des partisans communistes derrière Tito et le combat parfois ambigu des Tchetniks serbes. L'auteur est plutôt bien documenté et fournit un manga prenant et donc historiquement très intéressant. Voici deux extraits :
SIgnalons que ce manga n'a pas été réédité et qu'il peut être difficile à trouver.
>Hisashi Sakaguchi, Fleur de pierre, Vents d'Ouest 1997.
(3 tomes : 1-Partisan; 2-Résistance; 3-Engagement) Edition originale de 1984.
Les racines du chaos
Dans cette BD en deux tomes, les auteurs espagnols nous font voyager entre Londres, les Baléares et Barcelone. Mais le pays au coeur de l'intrigue, c'est la Yougoslavie des années 1930, 1940 et 1950. Sont ainsi évoqués la Yougoslavie monarchique de l'entre-deux-guerres, les déchirements de la Seconde Guerre mondiale et la Yougoslavie communiste dirigée par Tito. Le voyage de ce dernier à Londres en 1953 est l'occasion de réveiller, chez les expatriés yougoslaves au Royaume-Uni, les vieux démons des nationalismes concurrents. Il y a bien sûr les adeptes de l'idée yougoslave qui ne veulent pas choisir, mais aussi les nostalgiques d'une Yougoslavie dirigée par la dynastie serbe des Karađorđević et les anciens oustachis croates qui ont suivi le chemin de l'exil de leur chef Ante Pavelić en Espagne ou en Argentine. Au milieu de tout ça, le personnage principal ne sait plus trop à qui faire confiance parmi tous ces gens qui lui veulent du bien... ou du mal. En quête de ses origines et de sa véritable histoire, il doit démêler le vrai du faux dans ce champ de mines historique où chaque camp a sa propre version mythifiée du passé. Finalement, en examinant ces différents points de vue sur la Seconde Guerre mondiale présentés par les protagonistes de l'histoire, on se fait une idée assez précise des enjeux de cette période pour la Yougoslavie, germe de problèmes ultérieurs évoqués rapidement dans le deuxième tome. C'est également une belle histoire d'espionnage où l'on se perd logiquement, à l'image du héros...
>Segui & Cava, Les racines du chaos, Dargaud, 2011-2012 (2 tomes)
Ouya Pavlé-Les années Yougo
L'humour et l'histoire de l'espace yougoslave, en particulier de la Serbie, sont les ingrédients de cette BD. Pour l'histoire, on passe sans transition de la défaite serbe (transformée en triomphe par le narrateur...) de Kosovo Polje en 1389 contre les Ottomans à la retraite serbe pendant la Première guerre mondiale en passant par le parcours de Mehmet Sokolović qui a fait construire le pont de Višegrad.
Pour l'humour, c'est plutôt noir et au 3e degré ! (tendance Petite histoire des colonies françaises). Le narrateur s'appelle Ouya Pavlé et franchit allègrement les barrières du temps. Marcel Couchaux s'inscrit volontairement dans la lignée de "L'oncle Paul" (traduction d'Oula Pavlé), personnage imaginé par Charlier pour Spirou dans les années 1950. Plein de mauvaise foi, Pavlé vient tous les hivers raconter aux enfants les grandes heures de l'histoire serbe. Ces mêmes enfants sont rarement dupes comme lorsqu'ils persistent à le corriger lorsqu'il parle de Constantinople pour ne pas dire Istanbul...
Tout cela fonctionne la plupart du temps même si on est parfois un peu sceptiques. De nombreuses fautes d'orthographe viennent ternir l'ensemble ...
Voici un extrait dans lequel Ouya Pavlé franchit le pont de Višegrad, "personnage principal" du magnifique roman d'Ivo Andrić (prix Nobel de littérature 1961), Le pont sur la Drina.
Vestiges du monde
Il s'agit d'un recueil des chroniques BD d'Aleksandar Zograf réalisées à partir de 2003 pour l'hebdomadaire indépendant Vreme. C'est une plongée passionnante dans l'univers graphique, littéraire et la vie quotidienne de la Yougoslavie au XXe siècle. L'auteur passe en effet beaucoup de temps sur les marchés et brocantes à récupérer des affiches, des lettres, des carnets dont il s'inspire pour ces chroniques. L'histoire de la Yougoslavie qui resort de ces chroniques est donc une histoire vue d'en bas, au plus près des habitants de ce pays disparu. C'est le portrait d'une Yougoslavie entre tradition et modernité, marquée par l'idéologie communiste mais ouverte sur l'extérieur. Zograf offre d'ailleurs souvent un regard intéressant sur les villes ou pays étrangers qu'il visite. Deux autres de ces ouvrages ont été publiés en français précédemment. Voyez ci-dessous deux de ces chroniques.
> Aleksandar Zograf, Vestiges du monde, L'Association, 2008
Sarajevo-Tango
Indigné par l'impuissance volontaire ou non de la "communauté internationale" pendant le siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, l'auteur de Bandes-dessinées Hermann a écrit en 1995 une BD-manifeste. Publiée peu de temps avant la fin du siège et les accords de Dayton mettant fin à la guerre, le livre a été envoyé par l'auteur à de nombreuses autorités pour les faire réagir (la liste est en début d'ouvrage.
Et en effet, l'ONU, rebaptisée pour l'occasion "Boutros Rallye" (du nom de son secrétaire-général d'alors, l'Egyptien Boutros-Ghali) n'a pas le beau rôle dans l'histoire racontée par Hermann. Entre cynisme et indifférence, l'organisation internationale ne semble être là que pour rassurer les médias avec son doigt menaçant pointé vers les forces serbes, métaphore des menaces sans effet. On pourra reprocher ce parti-pris à Hermann tant les moyens d'action de l'ONU, en Yougoslavie comme ailleurs, ont toujours dépendu de la volonté des Etats.
Reste que la plongée que nous offre Hermann dans Sarajevo en guerre montre bien l'enfer qu'ont vécu les civils, finalement les principales victimes de ce "jeu" de masacres. L'intrigue nous rappelle l'univers de la série Jeremiah qui fit le succès de l'auteur. Un univers où se croisent le monde du crime, celui du pouvoir, celui des médias. Des figures en émergent, jamais des saints, mais avec un bon fond. L'intrigue nous entraine sur les traces de Zvonko, un ex-légionnaire chargé de ramener en Suisse une petite fille.
Une critique virulente de la BD. Un portrait d'Hermann, auteur de la série Jeremiah. Son site officiel.
>Hermann, Sarajevo-Tango, Dupuis, 1995
Goražde de Joe Sacco
Pas facile de parler de l'éclatement violent de la Yougoslavie... Comment expliquer en effet que des voisins qui parlent la même langue et ont toujours vécu côte à côte, puissent, apparemment subitement, se vouer une haine que rien n'apaise, pas même le souvenir du passé.
Joe Sacco est reporter. Né à Malte en 1960, il est un véritable "citoyen du monde" ayant vécu en Australie, aux Etats-Unis (Portland dans l'Oregon et en Californie), à Berlin. A partir des années 1990, il parcourt le monde comme reporter, mais ces reportages ne sont pas classiques.
D'une part, il adopte une forme originale, celle de la BD en noir et blanc, d'autre part, il est un des personnages des histoires qu'il raconte. Rassurez-vous cependant, il se donne tout sauf le beau rôle (son autoportrait ci-dessous en témoigne...). Il réalise deux albums sur la Palestine juste avant les accords d'Oslo (publiés en France en 1996).
Il a vécu à Goražde la fin de la guerre en Bosnie, pendant l'année 1995. La ville est alors une "zone de sûreté" de l'ONU car elle est à majorité musulmane mais entourée de territoires majoritairement serbes. Elle est donc, avec Srebrenica et žepa, l'une des enclaves attaquée par les Serbes en Bosnie orientale. Des réfugiés des villages isolés et des autres enclaves tombées (Srebrenica de sinistre mémoire "malgré" les casques bleus en juillet 1995...) affluent à Goražde. La ville est quasiment coupée du monde, sinon par des itinéraires périlleux et temporaires. Elle est régulièrement attaquée et bombardée par les forces serbes.
Joe Sacco vit donc au milieu de ses populations en guerre. Il ne vise pas l'objectivité, mais il veut comprendre sans a priori. A l'occasion de ses rencontres avec les habitants, il dresse une galerie de portraits saisissants montrant comment chacun vit la guerre. Il reconstitue également, par touches, les étapes qui ont conduit à l'affrontement entre voisins. Evidemment, les "tchetniks" Serbes n'ont pas le beau rôle, mais Sacco n'hésite pas à parler de toutes les exactions commises, y compris par les forces bosniaques.
Dans l'album The Fixer, il revient d'ailleurs à Sarajevo pour développer un autre aspect de la guerre, les milices paramilitaires mises en place par le président bosniaque Izetbegović . On y voit des anciens criminels reconvertis dans la lutte patriotique mener la guerre à leur manière, peu respectueuse des conventions de Genève. Dans cet opus, Joe Sacco suit un type de personnage mieux connu de l'opinion depuis la guerre en Irak et l'enlèvement de certains d'entre eux avec les journalistes qu'ils accompagnaient : le fixer. Le fixer est à la fois traducteur, guide et homme à tout faire pour les journalistes. Celui auquel s'attache Sacco est serbe mais il a combattu avec ces fameuses milices bosniaques. Après la guerre, il tente de se réinsérer, difficilement, dans une société complètement déstructurée par la guerre.
C'est donc une oeuvre originale, passionnante et profondément humaine que nous propose Joe Sacco. La biographie de Joe Sacco sur Clair de bulle
>Les BD de Joe Sacco sur la Yougoslavie :
Soba : une histoire de Bosnie, Rackham, Montreuil, 2000
Goražde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995 (2 tomes), Rackham, Montreuil, 2004
The fixer : une histoire de Sarajevo, Rackham, Montreuil, 2005
Derniers jours de guerre : Bosnie 1995-1996, Rackham, Montreuil, 2006
Nous n'avons pas (encore...) pu les lire :
Meilleurs voeux de Mostar
Voici le "pitch" de la BD sur le site de Dargaud :
"Dans Les toits de Mostar, Petrusa raconte son histoire, celle d'un petit garçon yougoslave qui va voir, au nom de la religion, son pays déchiré par la guerre...
Les Toits de Mostar, c'est l'histoire de Frano, ce garçon qui, après la mort de sa mère et de sa grand-mère à Zagreb, en Croatie, est placé dans sa famille, à Mostar, en Bosnie. Il découvre une ville superbe peuplée de catholiques, d'orthodoxes et de musulmans. Quelques mois avant le début de la guerre, Frano et son copain serbe font les quatre cents coups, découvrent la vie, jouent au basket, tombent amoureux d'une jeune Bosniaque. Et ne comprennent pas ce qui est censé séparer les gens de religion différente... Quand la guerre commence...
Les toits de Mostar sont un récit autobiographique tout en finesse, une bande dessinée bouleversante, empreinte d'humanisme et d'amitié vraie."
>Frano Petrusa, Meilleurs vœux de Mostar, Dargaud, 2012
La dernière image- Une traversée du Kosovo de l’après-guerre
Direction le Kosovo sur les traces des reporters de guerre. Une BD sur le Kosovo mais aussi une réflexion sur le journalisme. La présentation de l'éditeur :
"Juin 1999.
À la fin du conflit au Kosovo, un magazine propose à Gani Jakupi – qui résidait alors en Espagne – de s’y rendre accompagné par un photographe, afin d’y faire un reportage sur son retour au pays. Une occasion inespérée pour lui de revoir ses proches.
Mais si son objectivité vis à vis de son pays natal sera constamment mise à l’épreuve, sa subjectivité, elle, maintiendra tous ses sens en éveil. N’étant pas journaliste professionnel (il n’a exercé que pendant quelques années), il a le double avantage de pouvoir observer le milieu de l’information à la fois de l’intérieur, et de l’extérieur.
Un pan de ce livre s’intéresse ainsi aux reporters-photographes. Si on est informés par les mots, ce sont les images qui modèlent nos sentiments. Elles ont le pouvoir de changer le cours de l’Histoire. Certains journalistes s’en servent en respectant une éthique pointue, et d’autres non. Gani découvrira qu’il est justement escorté par un photographe avide de sensationnalisme."
>Gani Jakupi, La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre, Ed. Noctambule-soleil, 2012
Passage en douce (carnet d’errance)
"Illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées, Helena Klakocar V. est croate, mais ne le dit jamais. au printemps 1991 elle quitte Zagreb avec son mari et sa fille, et ils s’embarquent sur un petit catamaran pour quelques mois de cabotage sur les côtes adriatiques : de port en port, le croquis-minute pour les touristes leur permettra de survivre.
Mais au même moment la tension accumulée depuis des années se transforme en guerre ethnique, et la croisière de printemps devient peu à peu un exil maritime. Durant les semaines de navigation, la traversée de l’Adriatique, l’accueil à Corfou puis à Otrante, Helena tient un carnet de bord qui prend la forme d’un journal racontant la fuite — la fuite qui n’en est pas une, qui se découvre progressivement, qui réalise au fil des pages qu’elle est bien un exil de guerre et plus une villégiature prolongée." Lire la suite de l'article de Loleck sur Du9.
Egalement deux BD/ouvrages, à la frontière entre la bande dessinée et l'ouvrage :
Jacques Ferrandez, LES TRAMWAYS DE SARAJEVO : VOYAGE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE, Casterman, 2005.
ŠTA IMA ? EX-YOUGOSLAVIE, D'UN ÉTAT À D'AUTRES, Guernica Adpe, 2005.
Pour prolonger :
Je vous invite à lire un article paru en 2002 dans La nouvelle Alternative(revue ayant cessé de paraître). Mathieu Hautemulle y passe en revue la manière dont la BD francophone, depuis Hergé et ses passages en "Syldavie", a contribué à façonner les perceptions française sur l'Europe centrale et orientale tout en reflétant parfois les préjugés sur cet espace qui dépasse largement celui de la Yougoslavie. [Mathieu Hautemulle, "Un voyage en Syldavie : le regard sur l'Europe de l'Est dans la BD française", La nouvelle Alternative, Vol. 17, n°56, Printemps-été 2002]
Sur le site du Courrier des Balkans, l'actualité des BD publiées dans les pays de l'espace yougoslave avec quelques sélections traduites : Johanna Marcadé (coord.), Stripovi. Bande dessinée indépendante et contemporaine en Serbie et en Croatie, Turbo Comix/Le Courrier des Balkans, Belgrade/Paris, 2009, 200 pages, 20 euros
Vous connaissez d'autres BD ou mangas sur l'espace yougoslave ou vous souhaitez simplement réagir à cet article, n'hésitez pas à laisser un commentaire !
Dans cette série, J-C Derrien et Claude Plumail nous proposaient de suivre les parcours d’une femme (Sonia) et de deux hommes (André et Louis) entrés en résistance mais qui suivent différentes trajectoires. Héros ordinaires en temps de guerre, la force de l’histoire retranscrite ici s’adossait au travail d’archiviste de Xavier Aumage qui proposait aux auteurs d’insérer de vrais objets des collections du musée dans le récit. Ainsi dans le tome 1 apparaissait le billet jeté du train de Georgette Rostaing, d’Ivry sur Seine, arrêtée en janvier 43. Dans le tome 2, le piège à souris transformé en lanceur de tracts que l'on peut voir au Musée de la Résistance Nationale est inséré. Dans les deux entretiens qu’il nous accordait alors, Xavier Aumage nous annonçait aussi la sortie d’un « one shot », intitulé « Vivre libre ou mourir, 9 récits de résistance.». M’étant procuré ce volume, il était temps de renouer avec cette aventure éditoriale aux multiples facettes, reflétant un travail extrêmement intelligent, élaboré avec un souci pédagogique remarquable, dans lequel l’histoire de la résistance est restituée dans sa diversité. La richesse, l’ingénuosité, la sincérité et surtout la simplicité de ses acteurs, hommes et femmes ordinaires évoluant dans une époque qui ne l’était pas, ne sont pas étrangères à la qualité des productions proposées.
Un objet, son histoire dans la résistance et un court récit imaginé à partir de celui-ci, telle est l’ossature de ce volume qui se décline, comme son titre le laisse entendre, en 9 épisodes. Chaque objet a été sélectionné avec soin de manière à ce que le lecteur puisse embrasser la diversité des modes et de l’histoire de le résistance : informer, aider les personnes pourchassées, s’échapper, témoigner par l’image ou le son, prendre les armes, s’organiser dans la clandestinité en sont autant d’illustrations. De l’appareil photo de Doisneau qui sert à faire des faux papiers, au sac à main à double fond servant à dissimuler des documents, en passant par une caméra dissimulée dans un livre pour mieux filmer discrètement le Paris de l’occupation, à la ronéo typeuse des imprimeurs clandestins, ou encore au pistolet de Ceslestano Alonso et aux photos prises clandestinement dans la prison d’Eysses, ces objets porteurs de mémoire et d’histoire, sont présentés et resitués dans le contexte plus large des activités de résistance.
A quoi servent-ils, quelles batailles ont-ils permis de mener, quelles traces laissent-ils de l’activité des résistants, de quels enjeux rendent-ils compte pour ceux qui ont choisi de ne pas se soumettre ? Autant de questions qui sont abordées dans une courte introduction à chaque récit, et qui est assortie d’une rapide présentation de l’archive conservée au musée de Champigny sur Marne. Derrière les objets il y a des hommes et des femmes, jeunes ou adultes, français ou étrangers. De certains, l’histoire a retenu le nom (Robert Doisneau, Celestano Alonso compagnon de route des FTP MOI du groupe Manouchian). D’autres, au contraire, sont restés anonymes. Individus portés par leurs convictions, engagés dans un combat pour la liberté, dont le parcours peut être aussi marqué par les hésitations et les revirements, ils s’inscrivent dans une destinée collective qui prend parfois des formes inattendues et obtiennent de l’histoire une reconnaissance surprenante (le récit sur l’univers carcéral de la prison d’Eysses est en tous points passionnant et informatif).
Bien sûr, on peut faire des reproches à ce « one shot ». Le format souvent très (trop court) des récits illustrés, la facture assez classique de la plupart des graphismes par exemple, ou le caractère hétérogène de l’ensemble qui est souvent caractéristique de ces volumes polyphoniques qui peinent à trouver une cohérence. Mais on doit aussi en souligner les atouts : plutôt que de se livrer à la énième restitution de l’épopée des héros et grand noms de la résistance, l’équipe aux manettes de cette réalisation a tenu le pari très honorable bien que moins vendeur sans doute, de s’attacher aux destinées fictives mais historiquement documentées de résistants ordinaires, anonymes, aux identités diverses, avec leurs spécificités (faiblesses parfois transformées en atouts pour les femmes, jeunesse éventuellement enthousiaste dans son engagement, mais aussi terriblement imprudente) mais réunis sous une seule bannière celle qui annonçait qu’ils avaient fait le choix de « Vivre libre ou mourir ».
Nous aurions pu évoquer une actualité brûlante pour justifier l’entretien qui va suivre : l’anniversaire de l’indépendance algérienne, l’ère du « changement » qui se traduira peut-être par la reconnaissance de massacres d’Etat encore dans les limbes de la mémoire officielle, les nouveaux programmes de 3ème, 1ère et Terminale… Mais on peut aussi tout simplement admettre qu’il y a des coups de cœur qui suffisent au désir de faire connaître et perpétuer ce genre d’initiatives et que cela justifie la mise en ligne ici de cet entretien croisé dont Laurence de Cock (1) et moi-même avons eu simultanément l’idée.
Alain et Désirée Frappier sont deux individus qui font couple et s’inquiètent, comme nous, de l’ordre des choses. Le projet de consacrer une bande dessinée au massacre de Charonne naît alors d’une constellation de rencontres. Il y a les survivants, témoins pudiques et encore amputés de leur vérité ; il y a les historiens, jamais vraiment étrangers à l’émotion de leur objet ; il y a enfin, comme il se doit, l’orchestration invisible qui accompagne toute fabrication d’un livre.
Dans ce décor, Alain et Désirée sculptent les mots, les visages, et les lieux qui nous plongent dans les coulisses de cette sombre histoire.
Alain Dewerpe (2) avait su/pu mobiliser l’outillage historien et anthropologique pour interroger le « massacre d’Etat » qui l’avait privé de sa mère Fanny.
Mais, "Dans l’ombre de Charonne" emprunte d’autres sentiers, et l’on comprend que les chemins de l’intelligibilité d’un événement ne résident pas seulement dans sa restitution méthodique et distanciée. La bande dessinée assume le caractère fictionnel qu’il y a dans le récit, y compris historique. Porte voix de ceux qui, comme Yves Bernard (3), ont crié sans être entendus, "Dans l’ombre de Charonne" donne vie aux anonymes du passé dont l’évocation susurre quotidiennement à qui veut bien l’entendre : Don’t forget.
Comment a germé l’idée de ce récit graphique ?
DF : Depuis 20 ans que nous vivons et travaillons ensemble, Alain et moi avions le désir de réaliser un ouvrage en commun.
AF : La guerre d’Algérie, vécue du côté français, fait partie de notre histoire. Elle est à la fois notre passé et notre présent. Les massacres du 17 octobre, les manifestants algériens jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne, les ratonnades en plein Paris sont des événements qui se sont déroulés durant notre enfance et dont les faits sont parvenus à nos oreilles sans être accompagnés d’explications. L’horreur qu’ils nous ont inspirée est un des éléments fondateurs sur lequel se sont forgées nos convictions.
DF : Après, avec l’énorme envie de faire quelque chose, il y a l’heureux hasard des rencontres : Maryse Tripier, notre héroïne, Laurence Santantonios, notre éditrice, La projection du film de Daniel Kupferstein, Mourir à Charonne pourquoi ?, le lycée de Sèvres, Stéphane Vilar…
Comment avez-vous procédé pour articuler avec équilibre les trajectoires individuelles (que ce soit celles des acteurs ou de leurs descendants) et le récit collectif autour de l'événement «Charonne»?
DF: L’équilibre s’est articulé de façon assez naturelle, « C’est en poussant le particulier jusqu’au bout que l’on atteint le général » — Cette phrase très juste de Michel Leiris a été reprise par notre éditrice pour sa ligne éditoriale. Par ailleurs, même s’il s’agit ici d’une histoire vraie, nous souhaitions qu’elle garde une dimension romanesque. Dimension qui nait justement du choc que constitue la rencontre entre trajectoire individuelle, et histoire collective. Tout au long de l’écriture de ce livre, nous avons été frappés de constater à quel point la guerre d’Algérie dont «Charonne» — manifestation qui en découle — a bouleversé des trajectoires individuelles de façon excessivement durable.
Aviez-vous dès le départ le souci d'insérer dans le récit différents points du vue (celui de votre témoin, celui de Saïd), et différentes mémoires sur l'évènement (celle de votre témoin, celles des «héritiers» de Charonne) ?
A.F. Au départ, nous souhaitions appuyer notre récit sur le témoignage de Maryse, mais le choix des différents points de vue et des différentes mémoires s’est très vite imposé à nous. D’abord parce que nous avons débuté nos investigations par la projection du film de Daniel Kupferstein qui nous a tout de suite donné envie d’intégrer Yves Bernard, fils d’une des victimes de «Charonne», au récit.
DF : La projection se déroulait dans un amphi, à l’université de Tolbiac. La moyenne d’âge des spectateurs s’approchait des 65 ans et le débat qui a suivi était particulièrement houleux. Agressif même. Il y était question de « vote des pouvoirs spéciaux », d’opposition entre PSU et Parti communiste, du choix des slogans — «Paix en Algérie» contre «Algérie aux Algériens»—, du laxisme des Français lors des massacres du 17 d’octobre 1961… Je ne sais pas ce qu’en ont retenu les quelques étudiants terrés au dernier rang, témoins impuissants de ce règlement de compte inattendu. Je n’y comprenais, pour ma part pas grand-chose, si ce n’est que ces réactions épidermiques étaient le résultat d’un passé mal digéré dans lequel se heurtaient des avis très contrastés. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre ces divergences d’opinions et de les retranscrire.
AF : Par ailleurs, la mémoire de notre témoin, Maryse, souffrait de nombreuses lacunes engendrant des modifications historiques sur un événement dont elle avouait « garder très peu de souvenirs et beaucoup de séquelles ». Ces lacunes étaient nécessaires à l’intrigue, car nous faisions aussi un livre sur la mémoire. Il n’était donc pas question de les effacer. Par contre, nous devions trouver un moyen pour restituer autrement une vérité historique sur cet événement.
DF : Le fait que Maryse nous mette en contact avec ses anciens copains du lycée de Sèvres a été excessivement précieux. Stéphane Vilar et Claude Bureau gardaient des souvenirs très vifs de cette période. Leurs témoignages ont apporté beaucoup d’humour et de pertinence à l’histoire. Quand je me suis intéressée à Saïd et à Paul, Claude et Stéphane les connaissaient bien, contrairement à Maryse, souvent agacée par leurs comportements. Ils ont donc pu nous révéler de nombreux détails sur leurs actions et sur leurs attitudes, qui ont permis l’élaboration de leurs personnages. La multiplicité des voix m’offrait aussi la possibilité de rester fidèle à ma conviction littéraire. À ce titre, je reprendrais la phrase de Zweig : « Ne faisant pas partie du ministère public, il m’a toujours paru plus intéressant de tenter de comprendre les gens au lieu de les juger. »
Quelle fut votre bibliographie pour construire ce récit graphique ? Sur quelles sources et documents historiques vous êtes vous appuyés ?
AF : Avant tout, "Dans l'ombre de Charonne" étant notre premier livre, il faut préciser qu'il nous a fallu inventer et mettre en place très rapidement nos méthodes d'investigation et de travail, car nous avions très peu de temps.
DF : Nous avions déjà beaucoup lu sur la période, livres historiques, articles, témoignages, romans aussi. Nous avons d’ailleurs tenu à remercier les auteurs de ces ouvrages en annexe de notre livre pour la richesse de leur apport. Leurs travaux nous ont procuré un complément indispensable aux témoignages recueillis.
AF : Concernant la manifestation de Charonne, le livre de l’historien Alain Dewerpe, lui-même fils de victime, "Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’État", a carrément fait figure de bible. Il s’agit d’un travail de reconstitution et d’analyse absolument remarquable. Tout y est. Je l’ai lu, épluché, fait des fiches…
DF : Alain s’est concentré sur les livres indispensables à la rigueur historique des événements et moi sur la chair des personnages et la crédibilité des dialogues. Je me suis donc plus particulièrement penchée sur la collection complète pour l’année 1961 de l’hebdomadaire "Avant garde" prêté par Yves Bernard, les articles de Laure Pitti sur "La main d’oeuvre algérienne dans l’industrie automobile", "Le 17 octobre des Algériens" de Marcel et Paulette Péju, "L’histoire de la guerre d’Algérie" de Bernard Droz et Évelyne Lever ou le magnifique livre-objet de Tramor Quemeneur et Benjamin Stora : "Lettres carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre".
AF : Beaucoup de nos notes et de nos recherches n’apparaissent pas dans le livre.
DF : À ce propos, j’aime bien citer une anecdote concernant Visconti. Dans "Le Guépard", tandis que l’accessoiriste prend soin de remplir de linge d’époque et d’objet précieux l’armoire et la table de nuit meublant la chambre du prince Fabrizio Corbera, Burt Lancaster demande au réalisateur à quel moment il doit les montrer à la caméra. Ils ne sont pas faits pour être vus, lui répond Visconti, mais pour ajouter à la crédibilité du décor, une armoire vide se voit à l’écran. C’est un peu ça, les écrits des autres, utilisés ou non dans le récit, ont rempli nos armoires.
Avez-vous rencontré certains historiens spécialistes de la question comme B. Stora ou A. Dewerpe ? Ont-ils éventuellement relu votre récit ? Quel impact ont eu ces rencontres et échanges dans l'élaboration de Dans l'ombre de Charonne ?
AF : Les rencontres avec les historiens se sont effectuées principalement à travers leurs écrits. En ce qui concerne Alain Dewerpe, c’est quelqu’un d’excessivement discret sur le sujet et qui nous inspire beaucoup de respect. Nous n’avons pas osé le contacter, d’autant plus que je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu ajouter qui ne figure pas déjà dans les 800 pages de son excellent livre.
DF :Benjamin Stora n’est pas un spécialiste de Charonne, mais plutôt de la guerre d’Algérie. C’est un ancien collègue et ami de Maryse. Notre éditrice souhaitait qu’il fasse notre préface. Je l’ai rencontré une fois. Je me suis rendue chez lui avec un vague synopsis et les premières planches d’Alain. Il a adoré les dessins, m’a posé tout un tas de questions et quelques minutes plus tard je me suis retrouvée dans la rue avec l’envie de sauter à la corde parce qu’il avait accepté d’écrire la préface. Par la suite, nous lui avons envoyé la première partie, mais nous n’en avons reçu aucun commentaire (Alain m’a dit : pas de nouvelle, bonne nouvelle) ! Lorsque le livre est sorti, il m’a téléphoné pour nous dire son enthousiasme. Il était intarissable ! Cela dit, nous avons lu tous ces livres, à commencer par" La gangrène et l’oubli" lors de sa sortie en 92.
Comment mettez-vous l'image au service du récit historique ?
AF : En premier lieu, nous avons consulté les fonds photographiques de "l'Humanité" à Bobigny, les archives de la ville de Sèvres, regardé de nombreux films de fiction d'époque ou d'aujourd'hui, les actualités Pathé, sur le web ou aux Forum des images de Paris, consulté des magazines, des journaux, archives photos privées, ainsi que de nombreux sites web. Internet est à présent un fabuleux outil. L’anecdote sur Luchino Visconti, citée par Désirée, concerne aussi l'image. Un récit graphique ancré dans l'histoire s'inscrit forcément dans le registre réaliste, voire documentaire. Il est nécessaire d'accumuler quantité de détails sur l'époque. Sur les flippers, les coiffures, les moyens de transport, l'état des rues, des magasins, la pub, les journaux, l'intérieur des logements, les vêtements, le système pileux, à quoi ressemblaient les télés et les radios, les patinoires, les ponts, que sais-je ? Quand Maryse dit qu'elle prend le 171 pour aller au lycée, eh bien, je me retrouve à consulter les sites internet de passionnés de la RATP qui savent exactement quel type de bus circulait sur la ligne à cette époque. Bien d'autres choses ne sont pas représentées dans notre récit mais, ici aussi, remplissent nos armoires.
DF : Nous avons procédé aussi à un véritable casting des personnages de l'histoire, avec photographies d'époque (ils avaient 17 ans en 61-62) pour ceux que nous connaissions, et séances de photos (portraits et actions) pour les inconnus.
AF: Représenter la charge elle-même, la violence policière et la chute des manifestants dans l'escalier a été pour moi la plus grande difficulté. Échaudée par les preuves apportées par les photos d’Elie Kagan lors des massacres du 17 octobre 61, la police fut très vigilante pour que les violences du 8 février n’apparaissent sur aucun cliché. C’est ainsi que le photographe Gérald Bloncourt, dont nous parlons dans notre récit, s’étant fait détruire ses deux appareils et confisqué sa pellicule, n’a pu sauver que les clichés pris avant la charge, qu’il avait précautionneusement remis à un camarade. Par ailleurs, la presse du PCF ayant pour mission de privilégier les photos mettant en évidence la force et l’unité de la classe ouvrière aux dépens de la répression dont elle pouvait faire l’objet, impossible d'y trouver une photographie montrant cette violence policière en action. Nous nous sommes donc équipés des accessoires de la police de l’époque (casque et «bidule») pour pouvoir mimer, mettre en scène des situations décrites par les différents témoins et victimes de la manifestation, et les photographier. Nous avons également fait des repérages sur les lieux, pris les mesures de la bouche du métro (nombre de marches, largeur et profondeur de la bouche), estimé le nombre de personnes ayant pu s'entasser dans ce gouffre. J'ai simulé une représentation en 3 dimensions sur ordinateur afin de comprendre l'événement dans l'espace.
DF : Lorsqu’on nous a demandé d’intervenir dans les lycées, nous avons fait un diaporama de tout ce travail en reprenant les croquis, les documents d’époque, les animations en 3D pour montrer aux élèves, à l’aide d’un vidéo projecteur, comment nous nous y sommes pris pour mettre en scène l’époque, les personnages et la violence. Au début, Alain était un peu inquiet, il avait peur que ce soit trop laborieux, mais ça a remporté beaucoup de succès. AF : Si nous parlons de «casting», de «mise en scène», de Visconti, c'est parce que nous aimons beaucoup le cinéma et en particulier le cinéma indien (nous avons bien dû voir 200 films). Quel rapport entre le récit historique, l'image, Bollywood et Dans l'ombre de Charonne ? Le mélange des genres. Dans un film de 3 heures, vous pouvez passer du romantique au gore, du thriller à la caricature grotesque, de l'eau-de-rose au sinistre, le tout entrecoupé de chants et de danses. C'est un peu ce que nous nous sommes autorisés à faire, et c'est ce qui nous plaît dans le récit graphique, plus souple que la bande dessinée traditionnelle. L'image, la forme graphique sont au service de notre propos, des exigences du récit. Dans l'ombre de Charonne voit coexister des pages de textes, des planches classiques de vignettes et de bulles, des plans, des organigrammes, des montages de documents, des photos même. Des passages dramatiques sans textes illustrent des moments très durs, d'autres empruntent dessins et textes aux cartoons américains pour évoquer des souvenirs plutôt comiques. Enfin, l'utilisation du noir et blanc a été un outil privilégié pour l'évocation historique. Il permet de créer la distance avec le présent, mais aussi de disposer d’une plus grande latitude pour mettre en scène la violence extrême des massacres du 17 octobre et de la manifestation de Charonne sans tomber dans la bande dessinée gore. J’ai toutefois un peu l’impression d’avoir fait de la couleur avec le noir et blanc en utilisant toutes les gammes pour installer les ambiances et mettre en scène les années 60.
Y a-t-il dans votre démarche un souci de rendre accessible le récit au plus grand nombre l’histoire de cet événement ? Quelles sont dans ce cas, les vertus didactiques de la BD ?
AF : L’aspect didactique n’est pas une volonté en soi. Au départ, «Charonne» a un intérêt romanesque, parce que tragique et très fort, mais il est aussi le résultat d’une époque, d’un contexte historique, d’une façon de penser, d’une politique et d’un système… Dès que nous nous sommes plongés dans la manifestation du 8 février 1962, nous nous sommes aperçus qu’il était impossible d’en parler sans prendre en compte tous ces éléments. Mais nous ne pouvions pas non plus nous contenter de les prendre en compte, il nous fallait aussi les expliquer. Ne pas apporter d’explications c’était en quelque sorte nier une réalité. Car il faut savoir qu’en France cette guerre a été largement occultée et reste de fait étonnamment méconnue.
DF : L’âge des protagonistes était une réelle opportunité. À 16, 17 ans, on souhaite être acteur de sa propre vie, se penser dans la société au dehors du cercle familial. C’est ainsi que nos personnages se forment au débat politique par le biais de la guerre d’Algérie en s’engueulant et en se questionnant sans cesse. Toutefois, sans contextualisation, ces discussions seraient incompréhensibles à quantité de lecteurs et perdraient, de fait, une grande part de leur intérêt.
AF : Les vertus didactiques du récit graphique résident dans le fait qu’il favorise la reconstitution visuelle d’une époque. Il permet l’insertion de documents, de montages photos, schémas, plans, organigrammes, d’objets, de vêtements, de décors qui donnent chair aux événements historiques. Expliquer c'est aussi montrer. De plus, l’information passe par deux médiums, l’image et le texte et percute de deux manières différentes et simultanées pour donner une impression de compréhension plus complète de l’histoire.
DF: Il y a aussi une notion d’accessibilité que porte le récit illustré. Historiquement, la bande dessinée n’a jamais été réservée à une élite. Le livre oui. Et un aspect ludique. Les enseignants nous disent : « Nous avons distribué votre BD, les élèves étaient ravis… »
Dans l'ombre de Charonne est-elle une oeuvre engagée et si oui en quoi prolonge-t-elle vos engagements individuels ?
DF: Toute création m’apparaît forcément comme engagée. L’art pour l’art est une invention marchande. Il y a toujours quelque chose qui nous pousse à créer et ce quelque chose est inséparable de notre façon d’appréhender la vie. Mes engagements sont multiples et à la hauteur de mes utopies. Engagement qui se situe principalement aux côtés des humains et de l’écriture, mais de la compréhension surtout. Écrire aide à se situer, à se construire. Il en va de même de l’histoire. J’ai beaucoup travaillé auprès d’adultes précarisés et déplacés dont la vie avait été profondément malmenée par de violents conflits survenus dans leur pays, comme au Rwanda par exemple. Comprendre que l’horreur subie ne relevait pas d'une fatalité les enfermant dans le rôle de victime, mais s’inscrivait dans un contexte et dans une suite de faits historiques les replaçait dans le statut valorisant du témoin et de l’acteur de ces événements. Une véritable démocratie ne peut s’instituer comme telle que si le peuple a les moyens de s’instruire sur son histoire et de réfléchir avec et sur les mots.
AF: Notre livre est évidemment une oeuvre engagée. Malgré la complexité du contexte, nous y affirmons clairement une vision anticolonialiste. Pour nous la responsabilité première de tout ce gâchis humain, social, et économique revient à la France. Après, on peut toujours dénoncer les violences et les massacres perpétrés par le FLN. Mais si, un jour, les dominants de la France du XIXe siècle n'avaient pas, selon la «loi du plus fort», décidé d'aller piller les richesses de cette région d'Afrique, cela aurait évité quelques millions de morts et de déportés, pour n'évoquer que cela. Dès le début, pour nous, «raconter» Charonne c'était exprimer ce point de vue.
Pensez vous poursuivre cette exploration de l'histoire contemporaine en menant à bien d'autres projets ?
AF et DF : Le livre est très bien accueilli, ce qui nous donne les moyens de continuer et l’envie bien sûr. Nous restons sur la période contemporaine. Cependant, le récit graphique sur lequel nous travaillons sera plus autobiographique. Et puis ensuite, nous reviendrons sans doute sur la période de la guerre d'Algérie — élément fondateur pour la France et l'Algérie d'aujourd'hui — mais vue du côté sud de la Méditerranée.
Bonus :
Petit jeu pour les lecteurs :
Retrouver quelques participants à la manif de Charonne que nous avons placé en pages 74-75 : l'éditeur François Maspéro, la comédienne Marina Vlady, la chanteuse Barbara, le compositeur Jean-Claude Petit, deux «futures» victimes de Charonne, Anne Godeau et Édouard Lemarchand.
Et deux questions dures de dures : retrouver, dans la première partie du récit, un futur grand éditeur, Charles-Henri Flammarion ; et, dans la deuxième partie, Stig Dagerman (qui, lui, n'a rien à voir avec l'événement Charonne, mais c'est juste parce qu'on l'aime bien).
Un très grand merci aux deux auteurs qui ont accepté de répondre à nos questions de façon détaillée et précise. Un grand merci aussi à Laurence de Cock, notre invitée de marque pour cet entretien.
Pour terminer en musique et ne pas déroger aux habitudes en vigueur pour les entretiens de Samarra, Alain et Désirée ont eu la gentilesse de nous composer deux playlists. Les voici en écoute.
AF : quand je travaille, je peux écouter des musiques très différentes : Jimi Hendrix, XTC, Robert Wyatt, Interpol, ACDC, Ravel et Chausson, Buzzcocks, The Clash, la musique Bollywood, Blur, Joe Jackson, The Mothers of Inventions, Stereolab, Joy Division, John Mayall, Eno, My Bloody Valentine, Led Zep, Siouxsie and The Banshees, Buddy Holly, George Clinton, Fela, Hans Eisler, The Stranglers, The Asteroids Galaxy Tour, John Coltrane, Miles Davis, Bowie, Nine Inch Nail, PJ Harvey, Lily Allen, The Joy Formidable, funk, rap, ska, reggae, etc. Tout est bon, ça dépend des ambiances dont j'ai besoin. Voilà ma playlist (mais c'est bien trop restrictif, il faudrait mettre au moins 3 ou 400 titres):
- Spanish Castle Magic, Jimi Hendrix
- Heroes, David Bowie (quand on a fini une page !)
- Redemption Song, Joe Strummer & The Mescaleros
- Grip, The Stranglers
- Catholic Architecture, Robet Wyatt
DF :
- Lemon Tree, Fool's Garden
- Chale Chalo, BO de Lagaan
- The High Road, Broken Bells
- Perfect Day, Lou Reed (quand je suis trop contente des dessins d'Alain)
- Göttingen, Barbara (parce que les enfants sont les mêmes à Alger et à Göttingen)
Notes :
1. Laurence de Cocok est professeure d'Histoire géographie au lycée Joliot-Curie de Nanterre et anime le collectif Aggionarmento Histoire-Géographie.
2. Alain Dewerpe "Charonne, 8 février 1962, anthropologie d'un massacre d'état", Folio histoire N° 141.
3. Yves Bernard en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père décédé lors de la manifestation suite aux violences policières.
[Timbre français de l'époque coloniale et timbre algérien de 1995 commémorant les massacres de Sétif et Guelma, 8 mai 1945]
En cette année 2012, les Algériens, les Français et ceux dont l'histoire personnelle ou familiale est liée à l'histoire commune de l'Algérie et de la France se rappellent que la Guerre douloureuse qui a séparé les deux pays s'est achevée il y a 50 ans, en 1962.
Au programme d'histoire en Troisième et en Première, la colonisation de l'Algérie et la Guerre font depuis cette année l'objet d'une étude en Terminale intitulée "l’historien et les mémoires de la guerre d’Algérie". Il s'agit d'étudier l'historiographie de la Guerre en évoquant les différentes mémoires, souvent conflictuelles, qui sont apparues avant même la fin de celle-ci.
Pour aborder ces différents aspects, l'équipe de Samarra et de l'histgeobox a choisi d'utiliser, comme à son habitude, la musique et la BD :
Slimane Azem: “Ffegh ay ajrad tamurt iw” (1955) Dans ce chant en kabyle, Slimane Azem choisit d'évoquer, un peu à la manière de La Fontaine, la question de la spoliation des terres par le colonisateur français.
Serge Lama "L'Algérie" pour évoquer la mémoire des appelés
"Des problèmes de mémoire" Une réflexion du rappeur Rocé sur les rapports entre mémoire officielle et histoire. Il y évoque entre autres, lui le fils d'une Algérienne et d'un Juif d'Europe centrale, la question de la Guerre d'Algérie.
Un blog où sont publiés depuis plusieurs années des travaux d'élèves Tunisiens, Algériens et Français (Remiremont et Epinal) autour de l'histoire commune du Maghreb et de la France : Une histoire commune ?
Paris, 8 février 1962. Bravant l'interdiction posée par la préfecture de police alors aux mains de Maurice Papon, des cortèges nombreux, répondent à l'appel du parti communiste et de syndicats ouvriers, étudiants et enseignants, et convergent vers la place de la Bastille, certains empruntant le boulevard Voltaire. Les manifestants souhaitent dénoncer la violence exercée par l'OAS qui, la veille, a fait exploser une bombe au domicile d'André Malraux, défigurant la petite D. Renard âgée de 4 ans atteinte par des éclats de vitre, et la privant d'un oeil. Plus largement au terme de presque 8 années d'une guerre sanglante, les militants qui battent ce soir là le pavé parisien souhaitent se prononcer contre la guerre que mène la France contre les partisans de l'indépendance algérienne.
Alors que les cortèges s'apprêtent à se disperser, les forces de police armées de leur terrible bidule (1)chargent violemment les manifestants, l'interdiction de défiler légitimant d'autant plus le déchainement des violences. Tentant de fuir, une foule dense et paniquée s'engouffre dans la station de métro Charonne : chutes en série, entassement des corps, puis intervention des forces de police qui loin de porter secours aux personnes désarmées et dans l'incapacité de nuire, leur jettent grilles d'arbres métalliques, tables de café et assènent de violents coup de bidules. On dénombrera 9 morts (dont un qui décède à l'hôpital des suites de ses blessures), le plus jeune d'entre eux, Daniel Fery a tout juste 16 ans.
5 jours plus tard, le 13 février 1962, une marée humaine participe aux obsèques des victimes qui se terminent au Père Lachaise. Aujourd'huiune plaque discrète rappelle ce drame à l'intérieur de la station de métro Charonne. Le carrefour lui même est baptisé de la date et du nom de l'évènement en mémoire de cette funeste soirée : ceux qui en voiture quittent le boulevard Voltaire pour remonter la rue de Bagnolet ont tout juste le temps de la lire.
Charonne c'était il y a 50 ans. Depuis les historiens ont fait leur travail les uns sur les mémoires de la guerre, leur concurrence et l'impossible cicatrisation des blessures engendrées, les autres sur les violences perpétrées durant la guerre d'Algérie (2). Et puis sur Charonne, il y eut cet ouvrage presque indépassable d'A. Dewerpe (3)qui présente la somme de ses recherches, éclaircit les circonstances du drame (non les grilles du métro n'étaient pas fermées), pointe les responsabilités (non les exactions commises ne sont pas le fait des Compagnies Républicianes de Sécurité), dénonce les défaillances qui laissent les plaies à vif (ce qui concerne la mascarade de suites judiciaires notamment) pour étayer une conclusion : Charonne comme le 17 octobre 1961(4) est un massacre d'état.
Arrivé là, on se dit que l'examen est fait et le dossier est bouclé. Le paysage politique s'étant recomposé, on sait qu'il est aujourd'hui difficile de faire vivre la mémoire de cet évènement portée pendant longtemps par le parti communiste. Les manuels scolaires (parfois avec des versions fantaisistes qui ne plaident pas pour le sérieux des éditeurs) ne consacrent guère que quelques lignes à Charonne, évènement victime de la surenchère encyclopédiste des programmes scolaires. Une mention furtive aux actualités au moment des "anniversaires" pour rappeler sommairement les faits doit nous contenter.
Mais c'est sans compter sur la ressource que constitue le 9ème art pour parler d'histoire et le talent autant que la rigueur scientifique de l'ouvrage dont il va être maintenant question. "Dans l'ombre de Charonne" de Désirée et Alain Frappier réussit le tour de force de s'appuyer sur des connaissances historiques solides pour délivrer un récit humaniste et haletant des évènements, d'articuler intelligemmenttrajectoire individuelle et engagement collectif, d'utiliser aussi l'oeil du témoin allié la fibre militante pour travailler le contexte et la mémoire de l'époque afin de délivrer un récit graphique d'une très grande justesse sur le sujet abordé.
Un témoin longtemps muet pour amorcer le récit :
"Dans l'ombre de Charonne" existe parce que Maryse Douek épouse Tripier a accepté, après des années de silence, de replonger dans ses souvenirs. Pendant longtemps elle a souffert dans l'ombre de Charonne, luttant contre ses angoisses, sa claustrophobie. Le 8 février 62, elle avait 17 ans. Lycéenne, elle a répondu à l'appel de la manifestation. Comme d'autres elle a chuté dans les escaliers de la bouche de métro et s'en est sortie miraculeusement. Elle n'a accepté de livrer son témoignage qu'après une hospitalisation. Les auteurs se sont appuyés sur ses souvenirs pour nous emmener au coeur des évènements, et avec Maryse, aucun doute, nous sommes au premières loges.
Si les auteurs en étaient restés à la trajectoire singulière de leur témoin, il est à parier que la portée de leur travail aurait été moindre. Mais étayée par de solides compléments historiques et par une contextualisation autant politique que sociale, leur restitution nous permet de saisir l'évènement dans sa genèse, dans son déroulement et dans les questionnements qu'il ne manque pas de déclencher.
Maryse est donc une jeune lycéenne de 17 ans scolarisée à Sèvres dans un établissement expérimental. Ses origines égyptiennes et son arrivée récente en France lui confèrent un regard peut être différent sur la situation de la France. Dans son lycée atypique de l'ouest parisien dans lequel elle se lie d'amitié avec le fils du grand Jean Vilar, la guerre d'indépendance algérienne est un sujet de controverses entre les élèves. Entre ceux qui s'affichent pour l'Algérie Française, et les camarades de Maryse plus sensibles à la cause des indépendantistes algériens, il y a Saïd, le Kabyle qui rappelle sans cesse que cette guerre concerne la France et un territoire devenu français par la conquête coloniale depuis 1830, faisant de l'Algérie trois départements français dont la population a été humiliée dans ses droits par le code de l'indigénat(5),blessée dans sa chair par une puissance coloniale qui maintient sa domination par la violence extrême et le bruit des armes. Au milieu des lectures du conflit et de ses enjeux ainsi présentés par les dires des lycéens, affleurent les préoccupations plus banales d'adolescents qui s'éveillent inévitablement à la vie politique dans un quotidien rythmé par les prises de position des uns et des autres et les attentats aveugles de l'OAS.(6)
Dans la nuit du 8 février 1962 :
Vient le temps de relater la manifestation. La force des images s'allie alors à la justesse des mots pour rendre compte des espoirs et l'indignation qui portent ces jeunes vers l'action et qui leur fait toucher du doigt le pouvoir thaumaturgique et la force électrisante de l'engagement collectif : "En haut de la rue du Chemin-Vert, happés par une foule immense déferlant sur le boulevard Voltaire, nous nous fondons dans le flot des manifestants. Nombre d'émotions contraires se bousculent en moi. La peur de l'interdit. Des forces de l'ordre. L'inquiétude qui me serre le ventre depuis notre départ. Les cirés noirs et luisants s'arrachant subitement à la nuit pour s'abattre sur nous. La joie aussi. Une joie qui se respire dans l'air humide et froid qui nous entoure. Notre conviction. Notre multitude. Rien ne pourra nous arriver. Nous sommes comme une forêt qui marche."
Rien n'échappe aux crayons et au verbe des auteurs pour ensuite nous conduire avec Maryse dans la bouche de métro. La panique qui s'empare subitement de la foule. Les cris, les courses poursuites, les bruits évocateurs de dangers à venir. La fuite, la chute, le noir, la conscience plus ou moins forte de ce qui se déroule, les ténèbres totales et le retour à la vie sur un banc du métro. Il faut alors alterner habilement la transcription des faits parla voix de Maryse, et par une narration surplombante de façon à donner au lecteur les éléments de compréhension de la situation dans et autour de la station de métro. Ainsi, bien que notre "héroïne" soit enfouie sous les corps entassés dans les escaliers, le lecteur comprend comment la dangerosité a atteint son acmé avec le déchainement aveugle des violences policières sur le parcours du cortège.
Sortir de l'ombre, un très long chemin :
Dans l'ombre de Charonne, pose enfin la question de l'après, du traumatisme, de la mémoire de l'évènement, et de la résilience. Cela permet aussi d'aborder certains aspects de la réalité historique de l'époque, en particulier celui de la censure, qui s'opère via la presse sur la restitution des évènements (7)(c'est l'occasion de revenir sur le mythe de la fermeture des grilles) mais aussi de jauger la portée de ce qui s'est joué à Charonne le 8 février 1962 en évoquant par exemple les obsèques des victimes et leur cortège en forme de marée humaine.
La foule aux obsèques des victimes de la manifestation.(Archives municipales d'Ivry)
Se relever d'un tel traumatisme supposerait de pouvoir obtenir sa reconnaissance par la justice. Or, le problème avec les crimes de Charonne c'est que les responsables traduits devant les tribunaux ont bénéficié d'une protection. Cette protection octroyée aux bourreaux est comme une double peine pour les victimes (8). Par conséquent, il faut chercher d'autres voies qui ne sont pas simples à emprunter chacun, selon sa sensibilité et la nature du traumatisme subi, ayant plus ou moins la faculté d'affronter la douleur. A. Dewerpe a choisi le mausolée de papier, fruit d'une enquête magistrale pour parler de la manifestation qui l’a tragiquement privé de sa mère Fanny qui compte parmi les victimes. D'autres n'ont pu se livrer à cet exorcisme démesuré dans sa forme mais ô combien remarquable dans le fond, et ont subi un long calvaire lié à cette soirée du 8 février. C'est un peu le cas de Maryse qui confesse avoir bien vite oublié la guerre mais qui a souffert de nombreuses années de claustrophobie et d'angoisses. Un peu à mi chemin, il y a ceux qui finissent par se saisir de l'espace public pour interpeler les responsables politiques : c'est le cas de Yves Bernard qui en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père (9).
Mais ce que nous disent peut être Alain et Désirée Frappier pour conclure "Dans l'ombre de Charonne" c'est qu'au delà des parcours individuels,l'échange et le partage permettent de revenir de Charonne. C'est de nouveau du collectif que la lumière jaillit, de ces débats, de ces projections, de ces rencontres entre ceux qui ont vécu les faits et ceux à qui ils les racontent. Là, le dialogue tisse un lien vivace et sensible qui permet de questionner l'histoire et les mémoires pour mieux déjouer les insuffisances volontaires ou partiellement contraintes de la connaissance de ce que fut le 8 février 1962.
Notes :
(1) Le bidule est un très long bâton de bois (plus d’un mètre) qui équipe les compagnies de police de district parisiennes.
(2) Les ouvrages historiques sur la Guerre d’Algérie sont nombreux : on connaît surtout ceux de B. Stora, il faut également lire ceux de S. Thénault et ou R. Branche. On peut également aborder le sujet par le biais des mémoires d’historiens (celles de Vidal- Naquet) ou encore par le biais d’expositions (voir le catalogue de l’exposition récente du musée de l’armée).
(3) Alain Dewerpe, Charonne : 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’état, folio histoire, 2006.
(4) Le 17 octobre 1961 des milliers d’algériens répondent à l’appel à la manifestation lancé par le FLN afin de protester contre le couvre feu instauré par cette même préfecture de police. Contrôlés par l’organisation, les manifestants s’y rendent désarmés et subissent de nombreuses violences policières (coups, mise en rétention, assassinat par noyade). On dénombre au moins une centaine de morts.
(5) Le code de l’indigénat instaure dans les colonies françaises comme l’Algérie une citoyenneté dénaturée et dépréciée pour les colonisés. Pour en connaître les développements sur le plan juridique consulter le site de la LDH Toulon.
(6) Rappelons que l’OAS (organisation de l’Armée Secrète) nait de l’échec du putsch des généraux en 61. Une partie de l’armée devenue clandestine organise des attentats aveugles en France et en Algérie imposant un climat de terreur généralisé visant à freiner le processus qui doit conduire l’Algérie vers son indépendance.
(7) L’article de J. Derogy dans l’Express, considéré par Dewerpe comme l’un des rares papiers à donner une transcription acceptable de l’événement est produit en annexe.
(8) Il faut rappeler qu’au procès civil, dernier de la série, les responsabilités du drame sont imputées à la ville de Paris et aux victimes elles mêmes !.
La guerre d’indépendance algérienne ne fut pas qu’un conflit à distance. Sa présence dans le débat public français au moment des évènements qu’on la mesure aux titres de la presse, aux dommages collatéraux dans le monde politique, aux manifestations, aux actes de violence ou en ce qu’elle bouleversa la vie des hommes et des femmes de l’époque n’est pas négligeable. Elle a également laissé des traces et des traumatismes dans la société française a posteriori.
Dans "Retour à Saint Laurent des Arabes" D. Blancou nous emmène entre Avignon et Bagnols sur Cèze, juste après 68. La mère de l’auteur y est nommée institutrice dans un endroit assez particulier appelé cité d’accueil de Saint Maurice L’Ardoise, sur la commune de Saint Laurent des Arbres. C’est son tout premier poste. Le lieu n’est autre qu’un site contrôlé depuis longtemps par l’armée. Chargé d’histoire, il a d’abord servi de camp d’internement pour les réfugiés espagnols en France après la Retirada (1).
Puis, pendant la guerre, l’occupant nazi y incarcère des prisonniers polonais ou russes avant d’y être enfermés à leur tour, la paix revenue. Ensuite l’armée utilise le site comme lieu de préparation pour les soldats partant en Indochine. Pendant la guerre d’Algérie y sont assignés à résidence des membres du FLN et de l’OAS…
En 1962, l’afflux de population quittant l’Algérie pour la France dépasse les prévisions des autorités. Un camp est construit dans le Larzac pour les Harkis (2) mais devant l’impossibilité d’y loger tout le monde, une partie d’entre eux est détournée vers ce camp militaire du sud est de la France à Saint Maurice l’Ardoise.
Le père de D. Blancou y est affecté, lui, en 1967. L’auteur prend donc ses parents à témoin pour conter à la fois une histoire intime, celle de sa famille, et l’histoire de ce camp et de ses "habitants". Les lieux sont évoqués en image autant par le souvenir que dans leur état actuel (évidemment il n’en reste que d’infimes traces). En effet, Blancou et son père s’y rendent pour mieux réactiver la mémoire de l’ancien instituteur.
De prime abord, les deux parents n’ont pas eu la même perception des lieux. La maman de l’auteur semble davantage préoccupée par les enjeux pédagogiques relatifs à la prise en main de son premier poste que par les particularités de l’endroit où elle est affectée. Ainsi, les souvenirs qui lui reviennent sont ceux des difficultés à communiquer avec des enfants qui parlent peu français, son souci de les faire progresser en lecture par exemple, ou de leur faire la classe. Le père de D. Blancou a déjà enseigné un an quand il arrive à St Maurice. Il fuit en fait son poste précédent situé au village de Saint Laurent des Arbres où le racisme ordinaire et quotidien pèse sur son travail (il enseigne à des classes où les élèves venus d’Algérie sont mélangés aux enfants du village) et heurte ses convictions. C’est d’ailleurs l’expression de ce racisme qui transforme le nom du village en "Saint Laurent des Arabes" donnant son titre à la BD.
La BD retrace donc cette expérience d’enseignement et cette tranche de vie familiale jusqu’au démantèlement du camp en 1976.
La démarche adoptée par l’auteur s’apparente beaucoup à ce qu’à fait Etienne Davodeau avec "Les mauvaises gens". Mais là où Davodeau réussit à faire surgir l’émotion par l’hommage qu’il rend au parcours de ses parents, Blancou cherche davantage à imbriquer les parcours de son père et sa mère avec celui des Harkis dans l’espace du camp.
Il n’y parvient que partiellement car si le récit n’est pas avare des rencontres riches et multiples entre les deux instituteurs et la population du camp, dans le cadre professionnel ou personnel, il ne donne jamais la parole directement aux internés. Ce choix d’une narration qui ne s’exprime que par la voie parentale, s’il ne peut être reproché à l’auteur, contribue à créer une distance entre les deux mondes qui vivent à l’ombre des barbelés et des miradors, même si elle fut sans doute moins grande qu’il n’y parait dans la restitution qui en est faite ici. C’est dommage car la partie historique du récit est tout à fait intéressante, documentée et donne envie d’en savoir davantage (3). Autre bémol, le fait de procéder par réactivation de la mémoire parentale conduit ponctuellement à une restitution un peu angélique des faits : ainsi, les enfants ont bien entendu tous soif d’apprendre, la générosité et l’hospitalité sont généralisées etc.
Mes ces quelques réserves sont bien compensées par l’intérêt suscité par le sujet abordé. Les Harkis, on le sait, ayant une histoire au cours du conflit mais aussi après, terriblement douloureuse et souvent méconnue, on doit reconnaître le mérite de l’auteur d’avoir choisi d’en parler avec une grande honnêteté sous couvert des souvenirs familiaux qui autorisent quelques embellissements nostalgiques attestant pudiquement d’un attachement, d’un investissement affectiuf et militant dans le projet à l’époque et aujourd’hui.
Notes :
(1) La retirada est un épisode de la guerre d’Espagne qui voit l’exil massif de réfugiés républicains en 39 via les Pyrénées après la prise de Barcelone par les troupes de Franco.
(2)Le mot "harki" est un dérivé colonial du terme harka qui désigne un groupe de combattants menant une expédition guerrière. Durant la guerre d’indépendance algérienne, l’armée française fit appel à des Algériens pour combattre les indépendantistes à ses côtés. Le terme "Harki" désigne alors ces personnes et prend un sens péjoratif encore plus accentué à la fin de la guerre d’indépendance algérienne. Considérés comme des traitres (alors que leur recrutement était loin de se faire sur la base du volontariat), les harkis fuient massivement l’Algérie et se réfugient en France où ils sont fort mal acceuillis comme l’atteste le récit des parents de D. Blancou dans la BD.
(3) Sur cette page se trouvent les références d’un certain nombre d’études scientifiques sur le camp de Saint Laurent des Arbres.
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