Samarra


Catégories: BD-Manga, Manga

Regards d’artistes sur Saint-Etienne avec Jacques et Serge Prud’homme (Deloupy)

par Aug Email

[Deloupy, Café neuf, Avenue de Rochetaillée, gouache sur papier]


« Saint-Etienne, un territoire se réinvente » : derrière cette expression pleine d’allant se profile une formule de marketing urbain et une réalité que le récent ouvrage de Frédérique de Gravelaine expose en détails. Depuis les années 2000, la ville change pour se défaire de l’image de cité industrielle en déclin qui lui colle aux basques. Le projet (ré)créatif Manufacture Plaine Achille avec la Cité du design, le Zénith et une salle de musiques actuelles, la deuxième ligne de tram qui connecte le centre vers le quartier d’affaires naissant de Châteaucreux, le parc-musée du puits Couriot, l’opération Cœur de ville : la démarche urbanistique engagée à Saint-Etienne fait le pari de transformer la ville pour régénérer le tissu économique. La stratégie de sortie de crise a bel et bien changé de cap : après le soutien à l’industrie, Saint-Etienne mise sur l’urbanisme, l’architecture et la culture pour tendre vers un nouveau destin national. Le souhait des rédacteurs du nouveau projet de ville est d’en finir avec la morosité ambiante et le défaitisme. Gommer la ville noire et ses stéréotypes nécessite d’innover et de porter un regard neuf sur une ville qui se conjugue encore au passé.


Pendant que les urbanistes et les politiques transforment la cité, quel regard portent les artistes stéphanois sur leur ville et les mutations en cours ? Pour le savoir, nous nous sommes entretenus avec deux artistes nés à Saint-Etienne. Jacques et Serge Prud’homme sont de la même famille et tous deux sont passés par l’école des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Aujourd’hui l’oncle (Jacques) et le neveu (Serge) partagent le même atelier et si 20 ans les séparent, ils puisent dans les rues de Saint-Etienne une inspiration commune. En 2011, ils exposaient ensemble, offrant un regard croisé sur Saint-Etienne, ses rues, ses vieilles façades. Les photos de Jacques et les croquis de Serge racontent la ville sans artifices, le Saint-Etienne du quotidien, celui que l'on trouve en flânant dans les ruelles. 

 

 

 

Jacques Prud’homme est graphiste de métier et photographe autodidacte. Après des études aux Beaux-arts de Saint-Etienne et une carrière dans la communication, il est revenu à ses premiers amours : les appareils jouets et surtout il a découvert le sténopé [voir note explicative en fin d'article], qu'il a expérimenté pour la première fois en 2004. Son vrai plaisir, il le trouve avec les techniques les plus rudimentaires, qui lui permettent de s’éloigner du réel en le transfigurant. Dans la plupart de ses travaux, il aime laisser la part belle au hasard et à l'expérimentation. [source. Photo : Alain le Trilly]

 



Serge Prud'homme dit Deloupy est né en 1968 à Saint-Etienne, il est diplômé des Beaux-Arts d'Angoulême, section bande dessinée. Après un passage aux Pays-Bas, il revient dans le Forez comme illustrateur indépendant pour la publicité tout en publiant pour l'édition jeunesse et la bd. Il est co-fondateur des éditions Jarjille et a notamment sorti le livre de Jacques Prud'homme « Saint-Etienne autrement » [source].




Dans Saint-Etienne autrement, vos vues au sténopé transforment notre regard sur la ville. Avez-vous cherché à ré-enchanter la cité ?


Jacques Prud'homme : Quand j'ai vu ce que donnaient les photos à la canette, j'ai été vraiment surpris du résultat. J'ai quitté mon rebord de fenêtre pour aller explorer la ville. Le résultat final est toujours une surprise même si le hasard est relativement maîtrisé. J'ai d'abord photographié beaucoup de lieux emblématiques de Saint-Etienne comme le Puits Couriot ou l'Hôtel de ville pour qu'à partir d'un endroit très connu le lecteur puisse s'interroger sur cette vision déformée de la ville.


Vous photographiez des coins et des façades délaissés de la ville qui viennent enrichir une série intitulée « Archéologie du futur ». Vous y montrez la ville telle qu'elle est, sans artifices. Pourquoi cette série ?


Jacques Prud'homme : Les plus vieilles photos de cette série datent de 1979. C'est souvent les photos les plus intéressantes pour les gens car Saint-Etienne a beaucoup changé depuis. Je m'aperçois aujourd'hui avec les retours sur le blog et sur Facebook que les gens sont nostalgiques de ce passé. Mais à l'époque, ces photos je ne les montrais pas car sur le plan photographique il n'y a rien d'exceptionnel. C'est comme les photos de Eugène Atget qui, à la fin du 19ème siècle, entreprend de photographier systématiquement les quartiers anciens de Paris appelés à disparaître ainsi que les petits métiers condamnés par l’essor des grands magasins. Il n'y a rien à ajouter. Tout est dans le sujet.


Quand on isole une façade de magasin et qu'on est bien frontal comme pour un dessin d'architecture, il y a une vraie poésie. Ma dernière photo montre un magasin avec trois rideaux différents, un avec des motifs, un bleu, un orange. Pas un seul est identique. Le carrelage est en damiers vert et jaune. Un charme que le plus souvent on passe sans voir. Pour ce genre de choses, il faut être un grand piéton.


Deloupy (à propos des photos de Jacques) : Ta photo du Paris (un cinéma de Saint-Etienne aujourd'hui disparu), on pouvait passer devant à l'époque et ne pas trouver cela très joli. Le fait de sublimer les couleurs lui confère une esthétique nouvelle et donne un caractère fort à tes photos.


 

[Jacques Prud’homme ]


Qu'est-ce qui fait le charme de Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les pentes de Saint-Etienne et ses immeubles si particuliers. Ce charme populaire c'est aussi cette négligence que l'on a au détour des rues. Ces façades de magasin encore en activité où il y a quelque chose qui cloche, une vitre a été cassée et on y a collé un gros bout de scotch parce qu'on avait pas l'argent pour réparer la vitre. Pour capter la poésie d'un lieu, il faut y vivre. En voyage, on survole les choses. On essaie de faire des photos mais on a du mal à sortir de ce que les autres ont déjà fait avant.


Deloupy : On la chance d'avoir une ville qui n'a pas des bâtiments trop hauts. On peut l'appréhender facilement d'autant qu'en grimpant sur les collines on embrasse toute la ville du regard. La nature est à deux pas. Ma prochaine série de dessins sont des cul-de-sac, des impasses que je trouve très graphiques. Cette ville me renvoie à mon enfance. Elle a sa propre histoire qui n'est pas la mienne d'ailleurs. Je n'ai pas vécu l'époque de la mine, j'ai très peu regardé Saint-Etienne jusqu'à trente ans. Maintenant j'ai l'avantage de très bien connaître la ville. Dans des villes comme Istanbul, Le Caire, Paris, une vie ne suffit pas à en faire le tour. Tu ne verras pas forcément la rue qui te parlera le plus. Quand des gens viennent à Saint-Etienne, ils sont agréablement surpris et beaucoup de couples choisissent de s'y installer.


Est-ce la sensation de voir filer le Saint-Etienne de votre enfance qui vous motive à prendre ces clichés ?


Jacques Prud'homme : Non, c'est au fil de mes balades que je découvre des lieux intéressants. J'explore la ville comme un touriste et je fais un recyclage visuel. Du « moche », j'essaie de faire quelque chose. Mon enfance, je l'ai passée à la Ricamarie, une cité minière voisine de Saint-Etienne. Vers 18-20 ans, j'ai photographié le Puits Pigeot, les transporteurs de charbon et je regrette de ne pas en avoir fait plus.

 

[L’immeuble de Saint-Etienne métropole par Jacques Prud’homme]


 

Cité du Design, Zénith : photographiez-vous ces bâtiments qui incarnent le Saint-Etienne nouveau ?


Jacques Prud'homme : Oui, la Maison de l'emploi, Saint-Etienne métropole m'intéressent. Au sténopé, les bâtiments sont méconnaissables. La Cité du design c'est moins évident à photographier, le bâtiment est bas. Mais j'ai le projet de monter sur la tour d'observation pour faire une photo.


Deloupy : Le quartier Bergson m'intéresse beaucoup. C'est tellement moche qu'on doit pouvoir en faire quelque chose. Ce côté agglomérat d'immeubles sans grand intérêt architectural, ces cubes à habiter, c'est un côté de la ville assez fascinant. Si on collait au milieu de tout ça une sorte de tour Agbar comme à Barcelone, ça lui donnerait un côté beaucoup plus attractif.



Puisqu'on parle de l'évolution de Saint-Etienne, gardez-vous en mémoire des projets urbanistiques ou artistiques particuliers ?


Jacques Prud'homme : Saint-Etienne a beaucoup changé. Dans certaines rues, la pauvreté se voit mais je trouve que le centre a pris une image de grande ville par rapport aux années 1960 où c'était encore la ville noire. La grosse erreur urbanistique c'était le parking des Ursules. À cette époque, personne ne parlait de patrimoine. On casse un jardin magnifique pour construire un parking et permettre aux automobilistes de garer leur voitures proches du centre. Lors des Transurbaines, j'ai beaucoup aimé cette idée de peindre les façades en jaune même si cela a été très critiqué. L'anamorphose de Varini place du Peuple c'était aussi quelque chose.


Deloupy : En 2005, l'artiste stéphanois Ghislain Bertholon avait projeté d'installer des taupes géantes sortant des crassiers. C'est dommage que ce projet ne se fasse pas. Voilà quelque chose qui donnerait une identité complètement différente à Saint-Etienne qui est en rapport avec la mine et qui est une œuvre artistique pure dans laquelle tout le monde peut se reconnaître. Tu ne peux pas dire, c'est moche et sans intérêt, ce projet renvoie à ta propre histoire par rapport à Saint-Etienne.


Dans votre série "L'introuvable", Saint-Etienne est le décor des aventures de deux libraires. Pas de crassiers, pas de chevalement : c'est une ville provinciale sans les totems de l'identité stéphanoise. Pourquoi ce choix ?


Deloupy : Une fois que l'histoire a été écrite, on s'est dit que ce serait marrant qu'elle se passe à Saint-Etienne. Je n'ai pas cherché l'emblème stéphanois pour construire l'histoire. Pour dessiner la ville, ma démarche en BD est complètement différente de celle du croquis. Dans la BD, il faut que le décor se fonde dans l'histoire. Il ne faut surtout pas que le lecteur s'arrête sur le décor. Le Stéphanois s'arrête parce que cela le ramène à son vécu et à sa propre vision de la ville. Mais ça me poserait problème si à Strasbourg ou ailleurs, on me disait « tiens là je me suis arrêté de lire parce que je ne comprends pas le décor », « qu'est-ce que c'est ce truc derrière mais à quoi tu fais référence ?». Si c'était de la citation propre aux Stéphanois cela me gênerait. Il faut vraiment qu'un décor fonctionne comme un décor et rien d'autre. C'est l'histoire et les personnages qui priment. Pour les croquis, mon choix est absolument subjectif. Ce sont les lieux qui me parlent, des endroits que j'aime dessiner. J'ai démarré une série de dessins qui sont une confrontation entre le moderne et l'ancien. J'ai par exemple dessiné la Maison de l'emploi de Ricciotti et un immeuble des années 1930. J'ai fait ça aussi avec l'immeuble de Saint-Etienne Métropole dans le quartier de Châteaucreux.

 

 

[Deloupy, Ville vague]



Vos BD autobiographiques (Pour de vrai , pour de faux) baignent dans le quotidien de Saint-Etienne, son tram, ses places, ses bistrots. Quel plaisir trouvez-vous à baigner vos lecteurs dans la banalité de la vie stéphanoise ?


Deloupy : Je suis assez frappé dans les BD que je lis que les auteurs dessinent des villes lambda. Les auteurs américains dessinent souvent des sous-New-York ou des sous Los-Angeles, dans les histoires françaises on trouve des sous-Paris. C'est-à-dire qu'on ne voit jamais la tour Eiffel mais on sait que ça se passe dans la capitale parce qu'on voit les taxis parisiens. Tardi a une démarche dont je me rapproche car il considère qu'une histoire se passe dans un lieu et il s'informe pour le dessiner. Mais après le lieu doit s'effacer derrière l'histoire.

[Deloupy, Terrain]

 

Un de vos prochains projets s'appelle Crotteman et présente un Saint-Etienne peu reluisant, celui des crottes de chien…


Deloupy : Il y a vraiment des crottes de chien partout à Sainté. Crotteman est ma réponse… mais pour le projet en cours je n'ai pas la volonté de situer l'histoire graphiquement à Saint-Etienne car cette plaie est partagée par bien d'autres villes. Mine de rien, j'ai fait pas mal d'histoires sur ce sujet-là, c'est bel et bien un sujet stéphanois.


Des ouvrages récents mettent l'accent sur le rebond stéphanois. Quelle image incarne pour vous ce renouveau à Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les bâtiments où on a fait appel à des architectes connus comme la Maison de l'emploi de Ricciotti. Il est collectionneur de peintures de Viallat et a reproduit ses osselets sur le bâtiment.


Deloupy : La Maison de l'emploi est intéressante : la journée, ça ne ressemble à rien mais la nuit c'est très beau avec ses haricots qui s'illuminent et colorent l'ensemble. Le bâtiment de Saint-Etienne métropole donne une impression de lourdeur et n'est pas forcément bien intégré dans le paysage. Il écrase vraiment le reste. Dans cette partie de la ville (le quartier de Châteaucreux, quartier d'affaire naissant), le paysage change tous les jours.


En 2011, vous avez exposé ensemble. Qu'est-ce qui vous a réuni ?

Deloupy : Cela faisait quelques années que je dessinais et que je photographiais des vieilles boutiques et j'ai découvert que Jacques l'avait fait aussi. On avait des lieux en commun. C'était drôle de confronter nos travaux. Dans l'exposition, on avait mélangé les photos et les dessins. Comme les dessins à la gouache étaient assez réalistes, cela entretenait une ambiguité pour les visiteurs : « c'est un dessin, une photo ? »

Jacques Prud'homme : Bientôt, nous allons exposer de nouveau ensemble (mai 2014). On va pousser plus loin le concept en doublant le dessin et la photo sans forcément choisir le même angle mais en ciblant quelques lieux qui nous interpellent.


Propos recueillis par Emmanuel Grange que l'équipe de Samarra remercie chaleureusement !




Voici une carte situant les lieux évoqués dans l'article:




Afficher Saint-Etienne : un territoire se réinvente sur une carte plus grande


 

 

Pour prolonger :




 

Albums : quand la BD s'empare de l'histoire de l'immigration.

par vservat Email

Le 9ème ème art est partout  : Astérix entre ces jours-ci à la BNF (1), Gotlib sera bientôt au MAHJ (2) , la libération de la France en planches et en bulles est en cours d’installation au Musée de la résistance de Champigny-sur-Marne, la presse magazine inonde les kiosques de numéros spéciaux revus par Hugo Pratt ou le petit héros gaulois au casque ailé, les rayons Manga des librairies n’ont jamais été aussi fournis.
 
L’immigration est partout. C’est, paraît-il, un problème, une source de questionnement pour notre identité nationale dans un France qui serait livrée aux communautarismes. C’est un sujet qui sature l’espace public des résonnances de ses drames (le dernier en date eut lieu à Lampedusa). En convoquant des images de hordes d’envahisseurs en haillons ou de France voilée, c’est un terreau à fantasmes, et les instrumentalisations politiques qui y sèment les graines de la confusion sont parfois contestées en retour par des mobilisations citoyennes rappelant le caractère universel du droit à l’éducation ou de la liberté de circuler. Souvent réduit au caricatural à force de l’aborder toujours sous le même angle (celui de la menace, de la misère, de la délinquance), l’immigration est l’objet d’un discours hermétique néanmoins susceptible de constituer une réponse simple, voire simpliste, à des questions économiques et sociales complexes.
 
 
 
Il y a trois moins environ de cela, l’ancienne C.N.H.I. devenait le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Ce changement de libellé a été accompagné d’une campagne publicitaire qui proposait un tout autre traitement du sujet (et non du problème) qui nous occupe. Ainsi, en 4 slogans efficaces, elle nous rappelait que la France est une terre d’immigration ancienne puisque 1 français sur 4 est issu de l’immigration, que le brassage des populations sur le sol français est un fait historique car nos ancêtres n’étaient pas tous des gaulois, qu’on considère d'ailleurs le fait migratoire du point de vue individuel en mettant ton grand père dans un musée ou collectif. Il s’agissait aussi de réaffirmer qu’il y a là un sujet passionnant, qui peut comme tout autre, susciter d’ardents débats, tout en renfermant une immense richesse fait de parcours individuels, de rencontres, de circulations et d’enrichissements mutuels : l’immigration ça fait toujours des histoires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’exposition temporaire Albums – des histoires dessinées entre ici et ailleurs 1913-2013 qui a ouvert ses portes à la mi-octobre au 2ème étage du musée vient répondre à ces deux préoccupations majeures : permettre à tous d’embrasser la richesse et la variété d’un siècle de bande-dessinée, donnant à cet art souvent considéré comme mineur toute sa consistance, et tordre le cou aux idées reçues et autres clichés pour entrer dans la complexité de la question des migrations. Qu’on s’y rende par goût du 9ème art, par intérêt pour le sujet dont il s’empare ici, ou pour les deux, on ressort conquis et rassasiés de cette exposition dense qui donne autant à voir qu’à penser.
 
 
 
Dans les pas des auteurs pour une BD sans frontières.
 
 
 
Dans la 1ère partie de l’exposition, les auteurs seront nos guides afin d’entrer dans le sujet. Bon nombre d’entre eux, connus ou d’une notoriété moindre, ont à voir avec l’histoire de l’immigration. En effet, certains ont expérimenté la mobilité (c’est le cas Goscinny né en France, qui grandit en Argentine et travailla une bonne partie de sa jeunesse aux Etats-Unis avant de revenir en France en 1958) ou ont mis en image et en bulles des parcours de migrants évoluant de surcroît dans territoires cosmopolites (Will Eisner avec New York). D’autres rendent compte de filiations car leurs parents furent migrants (Baru), ou sont des exilés si bien que le déracinement imprègne leurs œuvres (Munoz, Bilal, ou Satrapi). En creux de ces parcours individuels se dessinent bien d’autres choses : une histoire des migrations, une histoire des nations ainsi qu’une photographie du monde actuel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les migrations de Goscinny par lui même  (photo@Vservat)
 
 
 
En mettant nos pas dans ceux d’auteurs pionniers comme Mc Manus ou Eisner, on explore l’immigration du 1er XXème siècle. À destination du nouveau monde essentiellement les flux migratoires sont alors alimentés par l’Europe (émigration irlandaise suite à la Grande Famine en direction des métropoles de la côte Est des Etats-Unis, ou migrations des populations persécutées d’Europe centrale dont de nombreuses communautés juives que l’on retrouve dans le Brooklyn de Will Eisner).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Eisner et Brooklyn (photo@Vservat)
 
On passe ensuite aux migrations du second XXème siècle liées à la décolonisation et à la recomposition de la géopolitique mondiale (accession aux indépendances, dictatures sud-américaines, guerres postcoloniales). On parvient, dans un 3ème temps, à l’ère des mobilités mondialisées (celles de la « planète nomade ») avec des œuvres et des auteurs qui font les succès actuels du 9ème art.
 
 
 
Bien sûr chacun d’entre eux aborde le sujet avec sa voix singulière et de façon plus ou moins frontale. Entre le Persepolis de Marjane Satrapi qui fait la part belle au récit de vie et ce que dit Enki Bilal des migrations ou la façon dont en parle Pahé il y a un éventail de nuances, de tons, et même de style graphique qui permet, en plus du reste, au visiteur de s’accrocher aux œuvres des uns et des autres en fonction des ses appétences personnelles. Il est à noter que Persépolis constitue en l’occurrence l’archétype de l’œuvre mondialisée puisque sont exposées une dizaine de versions traduites du récit graphique à succès de Marjane Satrapi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le travail de Pahé (photo@Vservat) 
 
 
L’immigration dans le kaléidoscope du 9ème art.
 
Astucieuse approche pour la deuxième partie de l’exposition que celle de s’appuyer sur la variété des genres en bande dessinée pour y relever la façon dont le sujet des migrations et des mobilités y est traité. On s’aperçoit que la BD nous réserve bien des surprises. Si l’on s’attend à trouver dans cette section tout ce qui concerne les récits de vie souvent très sensibles car ils portent  en eux les douleurs du déracinement, la présence de planches de type western est plus inattendue. C’est aussi dans cette section qu’on trouve bon nombre d’illustrations du thème des mobilités dans des œuvres qui jouent sur l’anticipation ou la science-fiction. Là encore, l’exposition permet de laisser s’exprimer une grande variété de tons qui vont de l’irrévérence ironique de la Petite histoire des colonies françaises de G. Jarry et Otto T. aux récits graphiques militants comme Droit du sol de C. Masson ou à la BD-reportage dont Sacco est à la fois l’initiateur et le représentant emblématique.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Petite histoire des colonies françaises (photo@Vservat)
 
La place grandissante des Mook (contraction de magazine et de book) n’est pas ignorée ; un reportage de Stassen, que l’on connaît pour ses créations autour de l’Afrique des Grands Lacs et du génocide des Tutsis du Rwanda, paru dans la revue XXI vient illustrer le propos.
 
 
 
Permanences et ruptures du fait migratoire.
 
Travelling, c'est le nom de la dernière partie de l’exposition. Elle propose à partir de figures et de parcours de migrants de saisir les continuités des problématiques liées à l’immigration mais aussi d’en détecter les grandes évolutions, planches dessinées à l’appui. Les représentations du migrant dans la BD changent  de façon très nette au cours du siècle. Personnage typiquement masculin, souvent affublé de traits ou de comportements comiques, la représentation du migrant se fait progressivement plus solennelle et grave. Mais, puisqu’aujourd’hui 1 migrant sur deux est une femme, on retrouve ici des planches illustrant la féminisation du phénomène migratoire tirées par exemple du volume Immigrants : 13 récits d’immigration.
 
 
 Difficile dans cette section de contourner la figure du clandestin dans le paysage de la BD, figure très symbolique des fantasmes et des instrumentalisations du thème de l’immigration dans le discours public. Symbolique de ses drames et de la criminalisation des politiques actuelles à l’œuvre, on suit le clandestin lors des contrôles d’identité, dans les centres de rétention, sur le tarmac des aéroports, en partance sur un charter ; violences physiques et psychologiques s’affichent alors sur les murs en images et en bulles.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La figure des clandestins (photo@Vservat)
 
 
 
On nous amène également à évaluer la progressive complexification des flux migratoires à l’aide de planches qui illustrent les risques de la traversée de la Méditerranée ou d’autres encore traitant de la question de l’accueil, des circulations, et même des retours au pays. C’est ainsi qu’on peut percevoir l’épaisseur des questionnements qui s’imposent aux migrants et à leurs différents interlocuteurs (institutions, parentèle, associations, réseaux de migrations). Force est de constater que dans cette image du monde que nous renvoie la BD les migrants ne sont pas tous des hommes pauvres qui se dirigent vers les Nords économiques, enfermés dans l’identité politique et médiatique du clandestin pour si arrangeante qu’elle soit. L’exposition, sans le rappeler formellement, nous renvoie aux statistiques : 230 millions de personnes migrent chaque année (0,3% de la population mondiale rappelons-le), dont 52 % sont des femmes, les migrations Sud-Sud sont supérieures en termes d’individus concernés aux migrations Sud-Nord, sans compter les migrations Nord-Nord qui ont connu une hausse de 70% à l’intérieur de l’OCDE ces dix dernières années.(3)
 
 
 
 
Vers l’Universel.
 
Avant de quitter l’exposition, le visiteur a droit à un magnifique cadeau. Un espace entier dédié à l’œuvre de Shaun Tan Là où vont nos pères, récit graphique aussi fabuleux que singulier en ce qu’il est dénué de dialogues. Cette œuvre unique se joue des marqueurs de l’histoire des migrations (Ellis Island et New York, havres du monde) pour imaginer le parcours d’un père migrant qui quitte sa femme et sa fille pour un monde étranger avec lequel il va devoir se familiariser, qu’il lui faudra affronter, apprivoiser, comprendre jusqu’à s’y sentir moins étranger. D’une beauté graphique renversante, jouant de la poésie et de l’onirisme, ce récit graphique est le support idéal pour permettre à tous de s’approcher de l’universalité de la condition du migrant avec bienveillance et empathie. Par les temps qui courent, c’est déjà très précieux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ellis Island vu par Shaun Tan (Photo@Vservat)
 
 
 
Notes : 
1. L'exposition Astérix à la BNF.
2. L'exposition Gotlib au MAHJ.

Aya de Yopougon : une géographie intime et subjective d'Abidjan

par Aug Email

 

Vous avez aimé la BD (ou pas), vous aimerez certainement le film !

Aya de Yopougon, c'est un peu la Côte d'Ivoire de papa, celle du temps du "Vieux", Félix Houphoët-Boigny. Celui-ci a été ministre en France sous la IVème République avant de devenir le premier président de la République de Côte d'Ivoire lors de l'indépendance en 1960. Il est ensuite constamment réélu et parvient à faire du pays un modèle de développement, basé notamment sur l'exploitation du cacao. C'est l'époque où la Côte d'Ivoire est étudiée en géographie en terminale (voir ci-dessous un extrait du manuel de géo de terminale Magnard, 1989). Il meurt le 7 décembre 1993, le jour de la fête nationale.



Notre héroïne, Aya, grandit donc à Abidjan, la capitale économique du pays, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les difficultés existent et ne sont pas cachées, (pauvreté, corruption,...) au contraire, par Marguerite Abouët, l'auteur (elle-même née à Abidjan en 1971), et Clément Oubrerie, le dessinateur. Mais ces difficultés n'ont pas encore conduit le pays vers la crise politique et la guerre civile que connaît le pays depuis la fin des années 1990. La Côte d'Ivoire des années 1980 n'est pas encore celle où "l'un cultive sa différence et l'autre son ivoirité" pour reprendre les mots de Tiken Jah Fakoly.

 

Aya est une "go" (jeune fille) qui vit à Yopougon, un quartier plutôt déshérité et excentré à l'Ouest d'Abidjan, la capitale économique. Tandis que ses copines ne pensent qu'à leur apparence et aux garçons, Aya cultive son originalité et pense avant tout à ses études. Si beaucoup font d'elle leur favorite pour l'élection de Miss Yopougon, elle ne voit pas l'intérêt de participer à ce concours qui met en ébullition tout le quartier et au-delà.
En effet, au-delà de "Yop-city", la BD  (et donc le film) est un portrait de la vie abidjanaise de ces années. Les auteurs nous proposent ainsi une géographie subtile et subjective des quartiers de la ville et des lieux qui y comptent. Petit aperçu :
- Cocody où vivent les classes supérieures enrichies grâce à l'essor économique du pays. C'est le cas du PDG de la Solibra dont le fils, caricature d'héritier sans talent, n'a d'yeux que pour les go de Yop. C'est là que se trouve le fameux Hôtel Ivoire, point de ralliement de tous les expatriés et vitrine d'un "parigot" (un émigré à Paris) pour y inviter les filles et les épater.
- Les maquis, ces restaurants en plein air où l'on peut danser sont les lieux où se déroulent beaucoup de conversations importantes, notamment lorsque les hommes débattent des mérites respectifs des deux équipes de foot mythiques d'Abidjan, l'Asec et Africa Sports en sirotant une Flag bien fraîche...
- Quand les personnages sortent d'Abidjan, c'est pour retourner au village où chacun a ses racines. Ou encore à Yamoussoukro, au centre du pays, en pays baoulé, le village natal d'Houphouët-Boigny devenu capitale.

En parcourant la ville et en suivant les personnages, on entend une langue familière et étrange à la fois. Un glossaire des termes est judicieusement placé à la fin de chaque tome pour guider le béotien.
Les cases de la BD étaient souvent ornées de paroles de chansons de ces années. Elles constituent bien entendu la bande-son du film. Un des autres attraits du film ce sont ces vrais pubs ivoiriennes des années 1970 pour une bière, un savon ou une banque. Elles valent le détour ! Je vous en ai retrouvé une pour "la bière des hommes forts" que j'ai glissé dans la playlist des titres de la bande originale ci-dessous.

 

Marguerite Abouët et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard (6 tomes parus)


 voici deux extraits de la BD :

 La bande-son :

  • "Dissan Na M'bera" - Super Mama Djombo
  • "Bel Abidjan"- Tabu Ley Rochereau
  • "D.I.S.C.O." - Ottawan
  • "Les jaloux Saboteurs" - Maitre Bazonga
  • "Sweet Mother" - Prince Nico Mbarga
  • "Bonheur Perdu" - Lougah François
  • "Tambola Na Mokili" - John Bokelo
  • "Amina" - Tchala Muana
  • "Ziboté" - Ernesto Djédjé
  • "Yarabi" - Bembeya Jazz National
  • "L'enfant et la gazelle" - Miriam Makeba

 

Voici ce que dit arguerite Abouet de ses choix musicaux :

 "Il y avait déjà une vraie musicalité dans la bande dessinée et c'est ce qui a bercé mon enfance, qu'il s'agisse de rythmes afro-cubains, de chachacha, ou de crooners. Je me souviens que mes parents écoutaient des chanteurs sénégalais et de Gambie, de la musique congolaise et zaïroise, et des crooners ivoiriens, comme Ernesto Djédjé, le Julio Iglesias local, qui, avec ses pantalons moulants en pattes d'éph', a été une véritable légende. D'ailleurs, on le voit dans le film. Je voulais aussi rendre hommage à un autre crooner, François Lougah, qui chante «Bonheur perdu» de manière langoureuse et sensuelle. Tous ces groupes africains, originaires de plusieurs pays, ont marqué leur époque. Comme les publicités, il fallait faire en sorte que ces musiques, qui font vraiment partie du décor, aient une présence forte dans le film."

propos trouvés sur Cinezik.

 

 

 

 Pour approfondir l'étude de la BD, je vous recommande la série d'articles de Bénédicte Tratnjek sur le site Sciences Dessinées :

 

 

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