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Catégories: Livres, Atlas

Dans les pas des cangaceiros...

par blot Email

 

Nous vous proposons sur l'histgeobox une plongée dans l'univers des cangaceiros brésiliens qui écumèrent et tinrent en coupe réglée le sertão dans la deuxième moitié du XIXème siècle et le premier tiers du suivant. Ces bandes aux moeurs violentes, dirigées par des chefs charismatiques  se développent dans un milieu naturel et économique très contraignants. Très tôt, ils fascinent et suscitent l'intérêt des artistes dont les oeuvres contribuent à élever certains meneurs au rang de mythe (à l'instar de Lampião).

En complément de notre présentation de l'hymne des cangaceiros sur l'histgeobox, nous vous proposons ici une sélection de livre, films, musiques... ayant pour thème central les bandits nordestins.

 

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* L'aura dont jouit longtemps après sa mort Lampião auprès des populations brésiliennes s'explique en partie par l'image qu'en a donné le littérature de colportage. Cette "literatura de cordel" (cordel signifie corde en portugais), très populaire dans le Nordeste, doit son nom à la corde que tendait entre deux bâtons les marchands ambulants les jours de foire afin d'y suspendre les livrets (folhetos, imprimés sur du papier bon marché). 

 

 

Apparu au XIXème siècle, le cordel s'inspire à l'origine des récits de chevalerie des troubadours du Moyen Age. Progressivement, les folhetos prennent pour thème l'actualité locale ou nationale. Aussi, dès les années 1930, Lampião y est dépeint sous les traits d'un personnage courageux, aux pouvoirs quasi-surnaturels, immunisé contre les balles de la police. Son épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampião en Enfer: 

 

« Le garde s’en alla et dit à Satan dans le grand salon:
- Excellence je vous avertis que Lampião arrive à l’instant et veut absolument rentrer, alors je viens vous demander si je dois lui ouvrir ou non.
- Pas question ! – répondit Satan : va-t-en lui dire qu’il s’en aille, il ne vient que la canaille, je suis poursuivi par la poisse et finis par avoir envie de mettre plus de la moitié de ceux qui sont ici dehors. Ce Lampião est un scélérat, voleur qui ne respecte rien et ne vient que pour porter tort au bon renom de mon domaine. Et moi je ne vais pas chercher le bâton pour me faire battre si je n’y suis pas obligé.
»

 

[Extrait de L’Arrivée de Lampião en enfer. Texte de José Pacheco, traduit par Idelette Muzart-Fonseca dos Santos dans "La littérature de Cordel au Brésil", éditions L’Harmattan, 1997.]

 

Si le cordel n'a pas totalement disparu aujourd'hui, il n'a toutefois plus le même succès qu'auparavant. 

 

 

* Des romans et un essai.

 

 

- Eric Hobsbawm: "Les bandits". Le livre est en accès libre sur le Web (merci aux éditions Zones).

Très tôt Hobsbawm se passionne pour les rebelles qui défendent la cause des opprimés ou en tout cas refusent le sort, soumis, qui leur est promis. Dans "les bandits" (1969), l'historien britannique s'intéreesse à la figure du bandit social, « un paysan hors la loi que le seigneur et l'État considèrent comme un criminel, mais qui demeure à l'intérieur de la société paysanne, laquelle voit en lui un héros, un champion, un vengeur, un justicier, peut-être même un libérateur ». L'auteur mulitplie les éclairages comparatifs de banditisme social à travers le monde (bandits sardes, haïdouks, cangaceiros...). Le très grand intérêt de l'ouvrage, réside surtout dans l'analyse du banditisme "comme pratique et comme mythe, symbole de résistance et figure de ralliement."

L'ouvrage s'est imposé comme un classique (voir le compte rendu qu'en donne le magasine L'Histoire).
 

 

- Jean-Marie Blas de Roblès évoque fugacement dans son roman: "Là où les tigres sont chez eux."

Extraits:

"Nelson connaissait tout de l’histoire du cangaço et de ces hommes qu’on appelait cangaceiros, parce qu’ils portaient leur fusil sur l’échine comme les boeufs attelés portent le joug, le cangalho. Ceux-là s’étaient refusés à subir la cangue des opprimés pour vivre la vie libre du Sertão, et si leur winchester pesait sur leurs épaules, du moins était-ce pour la bonne cause, celle de la justice. Passionné par la figure de Lampião, comme tous les gosses du Nordeste, Nelson s’était efforcé de rassembler quelques documents relatifs à ce Robin des Bois des latifundia.


Dans sa tanière, à la favela de Pirambú, nombre de photos découpées dans Manchete ou dans Veja tapissaient les murs de tôle et de contreplaqué. On y voyait Lampião sous toutes les coutures et à tous les âges de sa carrière, mais aussi Maria Bonita, sa compagne d’aventures, et ses principaux lieutenants : Chico Pereira, Antônio Porcino, José Saturnino, Jararaca… autant de personnages dont Nelson savait par coeur les exploits, de saints martyrs dont il invoquait souvent la protection.
"

 

 

 

- Mario Vargas Llosa: "La guerre de la fin du monde", 1981, Folio Gallimard. 

 

  Avec son 8ème roman, l'auteur péruvien propose un récit très documenté et puissant sur l'expérience messianique de Canudos.

Parcourant les villages du Sertao, Antonio Conselheiro, un des nombreux béats qui sillonne la région, adopte des allures de prophète. Il répare les chapelles, nettoie les cimetières et fustige dans des prêches enflammés la République et la modernité (il rejette le mariage civil, les mesures laïques adoptées par le régime, le nouveau système de poids et mesures...). Ses harangues et son ascétisme en imposent aux dépossédés du Nordeste qui décident de le suivre. C'est cette petite bande qui décide de bâtir à Canudos une nouvelle Jérusalem.

L'afflux de nouveaux adeptes inquiètent les autorités provinciales puis fédérales, d'autant que Conselheiro s'est mis à brûler les avis d'imposition placardés sur les places des villages traversés. Dans ces conditions, la jeune République décide d'écraser le mouvement, mais il ne faudra pas moins de quatre expéditions pour venir à bout de la citadelle de terre battue.

 

La guerre de la fin du monde est un prodigieux roman, offrant une description saisissante de la société nordestine Après avoir dressé les portraits savoureux des disciples de Conselheiro (vaqueiros anonymes, orphelins, cangaceiros repentis, prostituées...), il relate avec méticulosité la genèse, l'ascension et la destruction de Canudos. L'auteur alterne les récits parrallèles adoptant tour à tour des points de vue antinomyques (les insurgés, les militaires, un journaliste chargé de couvrir l'évènement). Ce dernier ressemble à s'y méprendre à Euclides da Cunha, principale source d'inspiration de Vargas Llosa et auteur d'un des classique des la littérature brésilienne, "Hautes Terres".

 

 

 

 

- Euclides da Cunha: "Hautes terres", (voir un excellent compte rendu de l'ouvrage).

 

A propos de ce classique, Gilles Lapouge écrivait dans Le Monde du 26 mars 1993. "Euclides Da Cunha a écrit un livre baroque et lumineux, qui captive et étonne tour à tour, qui hésite entre la bêtise et le génie. Républicain farouche, raide et dédaigneux, homme d'ordre et de progrès, amoureux des mathématiques, imbu enfin de la supériorité des races aryennes, il déteste les habitants du Sertao et les disciples de Conselheiro. Il vomit les nègres et les Indiens, mais plus encore les mélangés. Mais, au moment même où il raconte l'épopée de Canudos, il découvre la beauté des métis. Il admire leur habileté, leur générosité, leur dignité, leur gloire et leur belle espérance. Une violente métamorphose s'accomplit: son chant de haine devient un chant d'amour pour ceux qu'il croyait mépriser.

A l'inverse, les soldats de la République, qui avaient d'abord toutes ses faveurs, sont des infâmes. Da Cunha est écoeuré par la nullité et la cruauté des officiers blancs, et même par la vanié de ce combat douteux. "Cette guerre fut un crime", finit-il par avouer d'une voix désepérée. Le livre prend alors l'accent d'un Te Deum, tendre et ému, à la gloire des humiliés et des offensés. Le philosophe verbeux qu'était Da Cunha a été vaincu par le poète qu'il contenait au fond de lui et ce poète est immense. Le long récit de la guerre de Canudos est beau comme Jérôme Bosch, beau comme Goya."

 

- La très grande attention que les cangaceiros apportent à leur apparence vestimentaire, leurs algarades incessantes au coeur du sertão, ne pouvaient qu'inspirer les dessinateurs. 

Ainsi, dans deux albums différents, Hugo Pratt met à l'honneur les bandits. L’Homme du Sertão revient sur l'agonie de la bande de Corisco. Sa vision est fortement inspirée de la mystique qui entoure les cangaceiros.

Dans Sous le signe du Capricorne, c'est Corto Maltese qui croise la route d'un cangaceiro, un certain "Tir fixe". (voir l'analyse qu'en donne Pif le chien).

 

 

 

* Cinéma.

Le fim Cangaceiro que ? réalise en 1953 s'inspire du personnage de Lampiao dont il narre l'épopée au cours des années 1930. Virgulino y est dépeint sou les traits d'un chef cruel et tyrannique, mais dont l'attitude est mue par son rejet de toutes les injustices. Les rivalités au sein du cangaços sont esquissées pusique le principal bras droit de Lampiao se sacrifie pour sauver une jeune femme dont il s'est épris.

Présenté au festival de Cannes, le film est salué par la critique. Sa bande sonore marque particulièrement les esprit et contribue à populariser "Mulher rendeira" hors de son pays d'origine. Le titre, repris par nombreux interprètes s'impose alors comme un véritable standard. 

 

 

 

Figure tutélaire du cinéma novo, le réalisateur Glauber Rocha met en scène la révolte des déshérités, les bandits d'honneur, la cruauté sensuelles. Son oeuvre doit aussi être replacée dans le contexte d'affirmation du tiers-monde. Rocha théorise l'"esthétique de la faim". Deux de ses films, Le Dieu noir et le diable blond (1964), Antonio das mortes (1969) s'intéressent directement aux cangaceiros.

"Le Dieu noir et le diable blond." Ce film symbolise la naissance du cinema novo brésilien. Un couple de paysans croise la route de Sebastian (le "prophète", le dieu noir), puis celle du cangaceiro Corisco, le diable blond qui, dans sa rage, tue les pauvres pour qu'ils ne meurent pas de faim. Apparition du tueur à gages Antonio das Mortes qui sera le héros du troisième film de Rocha.Fable de fer et de sang dont la morale est chantée par un aveugle : "La terre est à l'homme, non à Dieu et au diable."

Dans Antonios das Mortes, le tueur de cangaceiros débarque dans un village pour exécuter une mission. Le réalisateur livre sa vision terrible de son pays, partagé entre mysticisme et corruption dans cette sorte de western brésilien

 

* Musique.

- De nombreuses chansons populaires, en particulier celles de capueira, prennent pour sujet les cangaceiros. Ainsi le collectif de percussionnistes bahianais d'Olodum consacre le puissant Revolta, célébration de quelques unes des grandes figures tutélaires du Nordeste (Zumbi, leader du Qilombo de Palmares, Antonio le Conseiller, Lampião).

 

- A tous ceux qui s'intéresse à la musique brésilienne en général, et nordestine en particulier, nous ne saurions trop conseiller la fréquentation des blogs de Boebis: la berceuse électrique et Bonjour Samba. Le premier est consacré aux musiques du monde, sud-américaines notamment, et permet de grandes découvertes, tout comme le second qui propose "chaque matin, un morceau de musique brésilienne". L'éclectisme et la qualité y sont de mises avec des classiques MPB, vieilles sambas, rap paulista... 

 

Enfin, pour une présentation érudite de la Musique brésilienne derrière les clichés, c'est par là et c'est toujours Boebis qui nous sert de guide. Merci à lui.

 

Sélections de liens:

 

- Afro-sambas permet une plongée approfondie au coeur des musiques du Brésil.

 

- Enfin, une sélection, forcément suggestive mais tout de même très recommandable, des 200 meilleurs albums de musique populaire brésilienne.

 

- Accordéon et accordéonistes (excellent blog Mondomix) "Forro, la musique des 'vaqueiros' du Nordeste du Brésil."

 

 

Addi Bâ, figure méconnue de la Résistance : Entretien avec Etienne Guillermond

par Aug Email

Vous ne connaissez peut être pas Addi Bâ. Et pourtant, voilà un personnage qui gagne à être connu tant son histoire est singulière. Né en Guinée au temps de la domination coloniale française et mort à Epinal en 1943, il fait partie des milliers d'anonymes de la Résistance. Lié par l'histoire de sa famille à Addi Bâ, Etienne Guillermond mène en parallèle une carrière de journaliste et des recherches sur tout ce qui touche de près ou de loin au "héros de (s)on enfance". Depuis 10 ans, il mène l'enquête et a ainsi amassé des documents, en particulier des photographies pour faire connaître l'itinéraire d'Addi Bâ. En 2012, il a apporté son aide à l'écrivain Tierno Monénembo (Prix Renaudot en 2008) qui vient de publier Le terroriste noir (Seuil), roman qui s'inspire du parcours du résistant. Etienne Guillermond, outre un remarquable site internet, a produit un petit film documentaire à partir de photos (visible à la fin de cet entretien) et une exposition itinérante sur les différents aspects du parcours d'Addi Bâ. Il prépare pour 2013 un ouvrage permettant de rendre compte de ses découvertes. Il a accepté de répondre à nos questions et nous l'en remercions très chaleureusement ! 

 


Etienne Guillermond, en quoi l’histoire d’Addi Bâ est-elle singulière ?


Pour beaucoup de Vosgiens, Addi Bâ a longtemps été comme une météorite qui se serait décrochée du ciel un beau jour de 1940 pour tomber au beau milieu d’un verger planté de mirabelliers… Imaginez un jeune Africain débarquant, au lendemain de la Débâcle, dans un petit village d’à peine 200 âmes dont la plupart des habitants n’étaient jamais allé au-delà de Nancy ou d’Épinal... Non seulement, il était noir – et des Noirs, on n’en avait jamais vu dans le secteur -, mais en plus, il n’avait qu’une idée en tête : continuer la guerre, alors que l’armée française avait été balayée en quatre semaines par la Wehrmacht, que la République s’était sabordée pour laisser le pouvoir à Pétain, et que la zone nord du pays se retrouvait occupée, sous autorité allemande… La situation de la Lorraine était pire encore : elle était « zone réservée », destinée, à terme, à être annexée au Reich… Pendant des semaines, il fut impossible d’y entrer ou d’en sortir. Et voilà que ce jeune Africain en uniforme arrivé de nulle part prétendait continuer le combat ! Je caricature un peu, mais c’est dans ces conditions qu’on fit la connaissance d’Addi Bâ dans les Vosges. Trois ans à peine après son arrivée, il était désigné chef du maquis de la Délivrance, premier maquis vosgien créé en mars 1943 !


Qui était-il réellement et quelle fut son action ?


Il s’appelait en réalité Mamadou Hady Bah et était originaire de la région du Fouta Djalon, en Guinée (Conakry), où il était né vers 1916. Addi Bâ est arrivé en France au milieu des années 1930 avec un fonctionnaire ou un militaire colonial et s’est installé dans la petite ville de Langeais, en Indre-et-Loire. Il a vécu quelques années dans une famille de notables locaux avant de s’installer à Paris vers 1938. Il parlait parfaitement français – ce qui était encore assez rare dans les colonies de l’époque -, savait écrire et était plutôt du genre élégant. Les photos renvoient presque l’image d’un jeune homme de bonne famille… alors que ses parents étaient éleveurs en pleine brousse . Addi Bâ appartenait à l’ethnie peule. C’était un fervent musulman, doublé d’un ardent patriote ! Comme quoi ce n’est pas nécessairement incompatible… En novembre 1939, il s’est engagé dans l’armée comme volontaire et a vécu tous les combats de mai et juin 1940, dans les Ardennes et dans la Meuse. Le 19 juin 1940, il a été fait prisonnier à Harréville-les-Chanteurs (Haute-Marne). Mais c’était un rusé et il parvint à s’évader de la caserne de Neufchâteau où il était détenu. Il est très vite entré en contact avec les populations des environs qui l’ont d’abord caché. Puis, le maire de Tollaincourt, le petit village vosgien que j’ai déjà évoqué, l’a officiellement engagé comme commis agricole et logé dans une petite maison qu’il possédait. Addi Bâ a très vite été repéré par les premiers résistants du secteur. Parmi eux figurait Marcel Arburger, ferblantier à Lamarche. Il est très difficile de documenter précisément son action clandestine. Mais on sait qu’il participa à l’évacuation vers la Suisse de tirailleurs évadés, œuvra comme agent de liaison au sein des réseaux naissants, participa à des opérations de recrutement, de récupération d’armes et prit en charge, fin 1942, un parachutiste britannique. Lorsque Marcel Arburger fut chargé de créer un maquis dans les environs de Lamarche pour accueillir les jeunes réfractaires qui ne voulaient pas partir en Allemagne dans le cadre du Service du Travail Obligatoire, il en confia la direction à Addi Bâ. Le maquis de la Délivrance accueillit près de 120 jeunes hommes qu’il fallut encadrer et nourrir pendant près de cinq mois… Puis, en juillet 1943, le maquis fut découvert. Tous les jeunes réfractaires parvinrent à s’enfuir, mais Addi Bâ fut arrêté et emprisonné à Épinal. Un mois plus tard, Arburger tombait à son tour dans les mains de la Gestapo. Les deux hommes ont été torturés pendant des semaines et finalement fusillés le 18 décembre 1943.

[Photo ci-dessus: /(© EG/addiba.free.fr)]

 

 

[Photo ci-dessus: Trois tirailleurs. Addi Bâ est le plus petit d'entre eux (il mesurait 1,55 m). La photo est prise à Sanary (Var), en avril 1940.  Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Quelles sont les étapes du parcours d’Addi Bâ qui restent à éclaircir ?


Mes recherches autour d’Addi Bâ relèvent d’une véritable enquête policière ! Il a laissé peu de traces derrière lui. On ne dispose par exemple d’aucun témoignage écrit de sa part. Les gens qui l’ont côtoyé ne connaissent que des bribes de sa vie. Quand à son activité résistante, elle était par définition clandestine… Enfin, une vraie légende s’est constituée autour du personnage, ce qui brouille encore plus les pistes. Il faut en permanence essayer de distinguer le vrai du faux, les actions réelles et les coups d’éclats imaginaires. On sait évidemment peu de choses sur son enfance en Guinée, mais on ignore surtout quand, précisément, dans quelles conditions et pourquoi il est arrivé en France. Il y a des pistes, des éléments tangibles, mais peu de détails. Il y aurait encore beaucoup de choses à découvrir sur sa vie à Langeais et à Paris avant la guerre. L’autre zone d’ombre concerne ses actions clandestines avant la création du maquis. Là aussi, il y a des pistes, des témoignages, des bribes d’information… Mais il est extrêmement difficile de documenter des activités qu’il menait le plus souvent seul – car la Résistance était très cloisonnée – et dans l’ombre. J’aimerais beaucoup savoir, par exemple, quelle était la nature exacte des liens qu’il conserva jusqu’au bout avec la Mosquée de Paris… Il y a un dernier point qui me tient à cœur : faire toute la lumière sur son attitude face à la Gestapo. Il a toujours été admis par tous que ni lui ni Arburger n’ont lâché le moindre renseignement. Mais à la Libération, il s’est trouvé quelques rares voix pour lui reprocher d’avoir parlé. Peu de gens le savent et je l’ai moi-même découvert très tardivement. Tous les éléments dont je dispose indiquent le contraire, mais j’aimerais apporter des preuves irréfutables.

[(© EG/addiba.free.fr)]

 


Comment en êtes-vous arrivé à travailler sur lui ?


Il se trouve que ma famille est originaire de Tollaincourt. Ce sont mes arrières-grands-oncles et tantes qui l’ont accueilli. Ma propre mère est née, quelques mois avant son arrivée, dans la maison qui est devenue la sienne. C’est dans cette maison que mes parents ont retrouvé un jour son Coran, qu’il n’avait pu emporter lors son arrestation. C’est le seul objet qu’il ait laissé derrière lui. Il y avait dedans un dessin d’enfant le représentant avec un autre tirailleur. C’est la première image d’Addi Bâ que j’ai découverte à l’âge de 8-9 ans… Je ne savais rien de lui, mais j’en ai fait un héros d’enfance jusqu’à ce que je découvre un article, en 1991, qui racontait les grandes étapes de sa vie. À l’époque, Maurice Rives, un ancien militaire, était parvenu à reconstituer les grandes étapes de son itinéraire. En 2003, lorsque la médaille de la Résistance a été remise en son nom à sa famille, des anciens du maquis ont commencé à parler. Je me suis dit qu’il était temps de recueillir leurs souvenirs et j’ai commencé mon enquête. Cela fait dix ans et je me mords les doigts de n’avoir pas commencé plus tôt car dans l’intervalle, de nombreux témoins-clés ont disparu.

 

[Addi Bâ et trois enfants entre 1941 et 1943. Photo prise à Tollaincourt ou dans un village des environs. Coll. J. Mallière/(© EG/addiba.free.fr)]


Comment travaillez-vous, quelles sources utilisez-vous ?


Je suis parti sur la base établie par Maurice Rives qui avait déjà quelques documents. Mon travail s’est déroulé en trois étapes. D’abord, le recueil de témoignages. Je me suis empressé d’aller voir les anciens avant qu’il ne soit trop tard. Bien m’en a pris car il ne sont plus là aujourd’hui. Leur témoignage a été évidemment capital. J’ai aussi rencontré beaucoup de gens qui étaient enfants à l’époque. Leur regard est très intéressant car ils n’évoquent pas le héros, le chef de guerre, mais l’homme qui leur faisait faire leurs devoirs et leur offrait des cadeaux à Noël ! Ils rendent à Addi Bâ son humanité. J’ai aussi lu tout ce qui s’était écrit sur la résistance en Lorraine et en Haute-Marne. On y trouve peu de choses sur Addi Bâ qui n’est que mentionné, mais il était essentiel pour moi de bien connaître le contexte. Cela permet aussi de recouper avec les témoignages. Enfin, je me suis plongé dans les archives… C’est le travail le plus difficile car il faut remuer des tonnes de dossiers et beaucoup se déplacer à Epinal, Nancy, Paris… J’ai même suivi une piste jusqu’à Luxembourg, mais elle s’est avérée mauvaise... Il y a aussi toutes les archives communales. C’est un puits sans fin. Mais un seul document trouvé, une liste, un procès-verbal, une lettre, un rapport des renseignements généraux permet de fixer définitivement une information… ou d’ouvrir une nouvelle piste ! C’est parfois décourageant, terriblement chronophage, surtout quand on a une famille et un métier, mais c’est passionnant ! J’achève aujourd’hui mon livre sur l’itinéraire d’Addi Bâ, mais je crois que l’enquête ne sera jamais terminée…

 

[Site de la Vierge à Epinal : lieu de l'exécution de Marcel Arburger et Addi Bâ dont les noms sont mentionnés sur le monument aux résistants exécutés-Photo E.Augris]

 


Quels sont les lieux associés aujourd’hui à la mémoire d’Addi Bâ ?


Le premier lieu lié à sa mémoire est celui où il été fusillé en compagnie de Marcel Arburger. C’est le Monument des Fusillés du plateau de la Vierge, à Epinal. Son nom y est gravé sous une orthographe un peu fantaisiste : Ba Hadi Mohammed. De même que sur sa tombe, à la nécropole militaire de Colmar, où on a inscrit le nom d’Adibah… Trois communes françaises lui ont respectivement dédié une rue : Langeais en Indre-et-Loire (rue Addi-Bâ), La Vacheresse-et-La-Rouillie dans les Vosges (rue Adjudant-Addi-Bâ) – c’est le grade qu’il s’était lui-même attribué au maquis ; et enfin Tollaincourt (rue Addi-Bâ), où une plaque a également été apposée sur sa maison. Il existe aussi une stèle à Harréville-les-Chanteurs en Haute-Marne. Elle rend hommage à son régiment, le 12e Régiment de tirailleurs sénégalais, qui y a livré son dernier combat. Je crois qu’il y a aussi un projet d’hommage dans son pays natal, en Guinée, mais je n’en sais pas plus pour l’instant. Enfin je me suis laissé dire que l’idée d’une rue Addi Bâ a un jour été évoquée dans les couloirs de la mairie d’Épinal, mais elle n’a jamais été concrétisée. L’année 2013 marquera les 70 ans de son exécution, ce serait une belle occasion… Et pourquoi pas une rue des Fusillés de la Délivrance qui l’unirait à son camarade Marcel Arburger ? Ce serait, je crois, un très beau symbole. La France d’aujourd’hui a grandement besoin de ce genre de symboles.

 

Propos recueillis par AUG

Nous remercions Etienne Guillermond pour cet entretien et pour les photographies qu'il nous a permis d'utliser. Rappelons que

 


 

 

Pour prolonger :

 

  • Retrouvez de nombreuses informations et l'actualité d'Addi Bâ sur le site d'Etienne Guillermon : http://addiba.free.fr
  • Le travail d'E. Guillermond a fait l'objet d'un long reportage tourné à Tollaincourt sur France 3 Lorraine en décembre 2012
  • Dans son livre Etoiles noires (avec Bernard Fillaire, Philippe Rey, 2010), Lilian Thuram consacrait un chapitre à Addi Bâ
  • Le livre Le terroriste noir de Tierno Monénembo raconte l'histoire romancée d'Addi Bâ (Seuil, 2012)
  • Addi Bâ a inspiré les musiciens comme en témoignent ces deux exemples : Farba Mbaye « Hady Bah » disponible ici (dans « A nos morts », un spectacle de théâtre-danse contemporaine sur l'épopée des tirailleurs) et ce morceau reggae.

 

 

Ce n'est pas une question : "Pour quoi faire la Révolution".

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce petit livre rouge est un ouvrage collectif qui articule 5 contributions  pour donner de son objet d'étude une lecture à la fois novatrice et engagée. A l'heure où l'histoire, pas toujours malgré elle, est écrasée par la prédominance des figures héroïques, alors que l'histoire enseignée propose une vision de la Révolution Française assez réfrigérée, et que les médias diabolisent les uns ("Robespierre le psychopathe légaliste"titrait le magazine Historia à l'automne dernier) et réécrivent l'histoire des autres ("Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi", dernièrement sur France 2) (1), voici de quoi se départir de grilles d'analyses vieillottes, engager de nouvelles pistes de recherchedécentrer les regards et inverser les perspectives.

 
Cela est d'autant plus opportun que, les auteurs nous le rappellent en introduction, la Révolution est de retour ;  le pourtour méditerranéen l'a remise dans notre proche environnement et dans notre actualité récente; les pouvoirs ont tremblé sous l'assaut des peuples dans cette région qui n'est jamais sortie notre horizon lors du "printemps arabe" en Egypte ou en Tunisie. Le mouvement des indignés qui s'est répandu dans de nombreux pays et reste encore vivace et réactivable participe aussi à ce retour.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Place Tahrir au Caire durant la Révolution
égyptienne. 

 

 

Des 5 contributeurs, c'est Pierre Serna, actuel directeur de l'IHRF (2), qui ouvre le feu. Son propos re

joint celui de Frédéric Régen

t quand il nous invite à observer les "marges", les "périphéries" comme territoires paradoxalement au coeur des enchaînements et des ruptures du processus révolutionnaire. Il affirme que "Toute Révolution est guerre d'indépendance" et s'emploie à le démontrer. Ainsi, les acteurs, qu'ils soient d'extraction populaire et cherchent à fonder une société plus égalitaire ou issus d'élites contestataires, tentent de se libérer de l'emprise du pouvoir central. On peut alors observer avec des yeux différents ce chemin vers l'émancipation en le ré-interrogeant  à la lumière de ce que nous apprennent les relations entre la métropole et les colonies. Il suffit alors de les transposer aux relations entre Versailles et les provinces françaises . En effet, "une colonie se définissant moins par son éloignement que par une mode d'administration spécifique", le premier modèle est  opératoire pour questionner le deuxième. C'est donc bien  vers les marges qu'il faut se tourner (Bretagne, Dauphiné) car plus éloignées du centre du pourvoir, c'est là que les interstices s'élargissent le plus facilement pour que révoltes et contestations  s'y engouffrent et s'y s'épanouissent. Sans asséner une démonstration indiscutable, la démarche s'inscrit dans une proposition de travail qui se veut féconde en termes de renouvellement des connaissances, à l'écoute des nouveaux courants historiographiques et des travaux fondamentaux sur le XVIIIème siècle. (3)

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nicolas A. MONSIAU, L'Abolition de l'esclavage proclammée à

la convention le 16 pluviôse an II, Musée Carnavalet

 

 

 

 

Frédéric Régent, pour sa part, démontre que les colonies, loin d'être des théatres marginaux ou des dommages collatéraux des évènements révolutionnaires en métropole pèsent sur leur cours. Elles sont en effet l'objet d'enjeux géopolitiques régionaux mais aussi européens (4). Pour autant, le rôle de celles-ci ne se limite pas à celui de variables d'ajustement en la matière. Les revendications portées par chaque classe spécifique des sociétés coloniales (5) travaillent l'espace public métropolitain et ses débats, alimentent les confrontations et contribuent grandement à la recomposition des alliances politiques au cours de la période. D'autres projets de société naissent de ces luttes ; qu'ils se réalisent pleinement ou s'expérimentent brièvement ils donnent une idée du rôle central de l'action et de la politisation des révoltés de ces territoires qui furent trop souvent ravalés au rang de seconds rôles.

 

 

 

 


Guillaume Mazeau choisit de tordre le cou au "mythe" de la Terreur tel qu'il s'est construit après la mort de Robespierre, et plus encore après 1989. S'écartant d'une vision devenue caduque et caricaturale, il nous rappelle, dans ce qui constitue la 3° contribution du livre, qu'il est urgent de chausser désormais d'autres lunettes pour regarder cette période complexe  qui est avant tout un véritable laboratoire politique. L'an II est cette période durant laquelle les pouvoirs anciens reculent (6) libérant la population de leur emprise. Alors que des mesures de répression ciblées frappent les contre-révolutionnaires ce moment, marqué par l'extension de la guerre en Europe, est paradoxalement  un temps d'expérimentation en matière de lois sociales progressistes et émancipatrices : obligation de l'école, aide aux plus démunis,  1ère abolition de l'esclavage l'attestentEnfin, l'utilisation de la peur dans le jeu  politique comme outil destiné à maintenir l'ordre dans l'espace public confirme que cette période est  d'une surprenante modernité

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Robespierre guillotinant le bourreau après

avoir fait guillotiner tous les Français, 1794.

 

 

Alors que s'achève à peine le quinquennat de Nicolas Sarkozy, Jean Luc Chappey se charge d'éclairer le concept de "politique de  civilisation" qui "anima" une partie de l"action politique du 6° président de la V° République (7).  Bien des aspects de ces réformes présentées comme inéluctables furent contestés. Contestation illégitime, le peuple n'étant pas en mesure d'en percevoir l'intérêt que les experts avaient, eux, fort bien compris. La relecture de la période 1789-1802 par JL Chappey qui se consacre à l'étude de l'idéal de régénération et des politiques mises en oeuvre pour lui faire prendre corps, éclaire d'une lumière forte les déclinaisons des politiques de la dernière présidence mais tout autant celles des prédécesseurs de N. Sarkozy.

 

L'auteur rappelle que jusqu'en 1792 prévaut l'idée que les élites sont éclairées et qu'à ce titre elles doivent éduquer le peuple à la démocratie tout en contrôlant, canalisant, poliçant ses ardeurs. Les cartes sont ensuite largement rebattues durant les années 1792-1794, le peuple étant donné son implication dans le conflit ne pouvant être maintenu à l'écart de l'action politique. Modes d'expression propres (vulgarité tutoiement) , portes-voix reconnus dans l'espace public (Jean-Paul Marat) sont autant de signes attestant de la régénération en cours et du détachement de l'emprise des élites. En reprenant la main après la mort de Robespierre, ces dernières creusent la tombe de la République. A méditer, pour ce que cela nous dit d'hier et vaut pour aujourd'hui et des rapports de force dans le jeu politique entre les élites et le reste de la population qui, on le voit, sont susceptibles de se modifier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Le père Duchesne", un autre porte-voix du peuple avec "L'ami du peuple " de JP Marat.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La contribution de B. Gainot sur l'économie politique républicaine est celle qui nécessite le plus de pré-requis sur cette  période du Directoire qui mérite d'être davantage explorée. L'article est dense et exigeant. L'auteur montre qu'en dépit d'une reprise en main du pouvoir par les élites, des propositions alternatives mêlant projets économiques et sociaux émergent. Beaucoup sont animés par un idéal d'égalité et proposent une république dont l'essence serait faite de l'association de citoyens solidaires. Ces projets s'occupent de redéfinir le travail et son utilité sociale, proposent des formes nouvelles de propriété qui se conjuguent davantage avec l'intérêt public, tentent d'élaborer une fiscalité différente qui rompe avec l'Ancien Régime et mette en place la progressivité de l'impôt. Là encore, l'auteur, à l'instar de se collègues, déconstruit quelques stéréotypes et nous invite à traverser le Directoire en lui rendant sa complexité et sa richesse. La période mérite effectivement qu'on s'y arrête en ce qu'elle nous permet de faire des va et vient qui ré-élaborent notre vision du passé tout en nous permettant de questionner le présent.  


 

 

Gagner son indépendance, s'émanciper, s'accomplir, s'engager, inventer de nouvelles politiques économiques et socialesredessiner les rapports sociaux, innover dans un souci d'égalité et d'intérêt collectif, autant de (bonnes) raisons de faire la révolution. 

Souvent discréditée dans le discours public, dénigrée comme une utopie passée de mode ou vouée à l'échec, ou un parfait  mirage, vilipendée car associée à toutes les violences de l'ère contemporaine dont elle serait la matrice, la Révolution Française, "champ de bataille" historiographique doit pouvoir être reconnue aujourd'hui, ici et ailleurs, avec ses réussites et ses échecs comme un moyen pour les hommes de s'inventer un futur : un laboratoire politique foisonnant qui est un outil formidable pour interroger et enrichir nos lectures du présent sans le réduire à un duplicata du passé. 

 

 

"Pour quoi faire la Révolution" de P. Serna, F. Régent, G. Mazeau, J-L Chapey et B. Gainot. Collection Passé&Présent Agone-CVUH.

NB : A lire aussi sur Samarra deux entretiens.

Avec Guillaume Mazeau "Révolution, Révolutions"

Avec Aurore Chéry "L'innocent mariage entre  l'histoire et la fiction autour du couple Marie Antoinette - Louis XVI"

Notes : 

(1) "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi" est un téléfilm de T. Binisti diffusé sur France tv qui fait la part belle à la légende dorée du roi, soucieux du bonheur de son peuple mais dont l'actio politique est téléguidée par des élites accrochées à leurs privilèges. Lire sur ce sujet aussi notre entretien avec Aurore Chéry.

(2) IHRF : Institut d'Histoire de la Révolution Française.

(3) En particulier les travaux de Jean Nicolas qui donnèrent publiés pour notamment dans "La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris, Éditions du Seuil, 2002, 610 pp.

(4) Frédéric Régent indique par exemple que l'engagement de la France dans la guerre d'indépendance des Etats-Unis avait pour motivation centrale de barrer la route de Saint Domingue et donc du sucre aux Anglais.

(5) Blancs eurpéens, libres de couleur et esclaves. 

(6) pouvoirs de l'armée et de l'église.

(7) Rappelons que celle ci se décline de multiples façons : le discours de Dakar,  la "racaille" (à nettoyer le plus surement au Karcher) qui la vie laborieuse des honnêtes gens, les assistés et les vrais-travailleurs (plus récemment), ou l'incursion subite de l'histoire de l'art dans l'enseignement. Discours, vision politique qui sont la partition permettant de mettre en musique une politique globale.

 

 

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

"L'abus de pouvoir" dans l'Algérie coloniale : entretien avec Didier Guignard

par Aug Email

Au moment du 50ème anniversaire de la fin de la Guerre d'Algérie (entre mars et juillet 1962), nous avons voulu mieux comprendre les origines de la situation coloniale. La France a en effet pris progressivement le contrôle de l'Algérie à partir de 1830 mais sa politique a évolué au cours du XIXème siècle. Nous avons demandé à l'historien Didier Guignard de nous parler des changements qui interviennent entre la fin du Second Empire et l'installation de la IIIème République, régime qui relance la colonisation, en Algérie comme ailleurs, sous l'impulsion de Jules Ferry. Didier Guignard a soutenu en 2008 une thèse sur « L’abus de pouvoir en Algérie coloniale, 1880-1914 – Visibilité et singularité ». Les idées essentielles de cette thèse ont été publiées en 2010 dans un ouvrage paru aux Presses universitaires de Paris-Ouest. Il revient sur le système électoral mis en place, sur la question de la citoyenneté, sur la dépossession de la terre et sur l'instrumentalisation de l'antisémitisme.

 

1. Qu’est-ce qui change dans la situation administrative et politique de l’Algérie entre les années 1860 et les années 1880 ?

 

2. Qui possède la terre en Algérie à cette époque ?

 

3. Pourquoi parlez-vous « d’abus de pouvoir » ?

 

4. Pourquoi ces abus n’ont-ils pas été remis en cause ? Ont-ils été dénoncés en Algérie ou en Métropole ?

 

5. Finalement, quel est le lien entre les "scandales algériens" et la question de l'antisémitisme ?

 

Voici les questions auxquelles Didier Guignard a bien voulu répondre. Pour lire ses réponses, rendez-vous sur le blog Maghreb-France sur lequel travaillent des élèves tunisiens et français.

 

 

 

Cartographie musicale de la planète 2.

par blot Email

Pour compléter un premier post consacré aux "cartes musicales de la planète". Voici quatre nouvelles cartes collaboratives:

 

 

*Télérama.fr est à l'origine de deux initiatives intéressantes:

1. La carte de France en chansons:

"Un coin de rue, un monument ou tout simplement une ville : on connaît tous une chanson qui raconte ou simplement mentionne un lieu. Dutronc, NTM, Nougaro, Zebda et de nombreux autres ont chanté leur région d'origine. Et si on les répertoriait ?" [passage tiré du site du magazine]



Une carte collaborative proposée par Télérama.fr. La carte de France des chansons

 

 

2. Mondo Sono- Télérama.fr

A partir d'un concept identique, Télérama.fr a élaboré une google map des musiques du monde. Le site propose une carte postale sonore constituée d'une sélection de quelques morceaux emblématiques des Etats épinglés ci-dessous.


Afficher Mondo Sono - Télérama.fr sur une carte plus grande

 

 

* Enfin, en parallèle à l'histgeobox (dont la carte est consultable ici), nous nous avons inauguré une nouvelle rubrique intitulée Loca virosque cano. Nous vous y présentons des titres évoquant directement ou non, différents lieux dans le monde.



Afficher Loca virosque cano sur une carte plus grande

 
 
 
 
Voici la liste évolutive et alphabétique par interprète des titres déjà traités.

Déjà sur l'histgeobox :

 

 

* Sans lien cette fois avec la musique, Pierre Sérisier propose sur son blog une carte des séries américaines.

"Où se passent vos séries favorites ? Dans les grandes villes pour la plupart. Avec une sur-représentation de Los Angeles et de New York, bien que depuis quelques années Chicago et Miami semblent attirer les scénaristes. Bien sûr, les fictions ne sont pas tournées in situ, mais il est intéressant de voir le choix des localités." [tiré du blog de PS]

 


Afficher La carte des séries américaines sur une carte plus grande

 

Une carte des séries américaines proposée par Pierre Sérisier sur son blog.

Regards sur l'Italie des années de plomb. (1)

par vservat Email

Cette semaine la chaîne Franco Allemande Arte propose toute une série de programmes sur l'Italie. L'occasion pour Samarra de proposer des compléments à ce que vous aurez le temps de regarder dans cette riche programmation. Pour commencer, voici une présentation de deux ouvrages traitant de façons forts différentes, mais peut être, complémentaires, de l'Italie de l'après guerre, en s'arrêtant bien sûr sur ces années de plomb au cours desquelles un activisme politique violent, d'extrême gauche et d'extrême droite, met en péril l'assise du modèle construit par la Démocratie Chrétienne. 
 
 
 
 
"Dolce Vita : 1959-1979" de S. Greggio, editions Strock, 2010.
 

Simonetta Greggio écrit ici une chronique très singulière de l’Italie contemporaine. Dans  « Dolce Vita, 1959-1979 », elle louvoie, en effet,  entre fiction et reconstitution historique pour livrer une œuvre poignante, originale et savante sur ces 20 ans d’une Italie qui bascule subitement dans la violence aveugle, le terrorisme et laisse ses démons (mafias, corruption, nostalgiques du Duce) tracer, en sous main, l'autoroute qu'empruntera le cavaliere S. Berlusconi, très récemment déchu. 

 

Son livre est une broderie impressionniste autour d’un dialogue entre un homme aux portes de la mort et son confesseur. Sur Ischia, une des trois îles de la sublime baie de Naples, le prince Malo, aristocrate aussi flamboyant que décadent, livre à son confesseur Saverio, homme aux sentiments torturés, les secrets de sa vie dissolue. La vie du prince se mêle intimement à l’histoire de son pays, aux évolutions politiques, révélant la face sombre et les intrigues qui se trament  dans l’ombre de la toute puissante  Démocratie Chrétienne.

 

De tous les grands moments de la vie publique et surtout culturelle de l’Italie d’après guerre, homme à femmes, on le découvre à la première romaine de la  « Dolce Vita » de Fellini. Le film marque un tournant  dans l’histoire culturelle et cinématographique du pays ; il donne le la aux années qui vont suivre : un parfum de scandale, d’insouciance, une libération certaine des mœurs, un art de vivre aussi qui font qu’on se tourne vers l’Italie comme vers une référence qui donne le tempo, permet de sentir l’air du temps. La carrière du film jusqu'à son triomphe à Cannes, (marquée de quelques soubresauts et surprises) est un des fils rouges du récit de S. Greggio. Grace à lui elle nous emmène dans une Italie entrant, non sans tensions, dans la modernité avec des transformations sociales fortes, se traduisant par l’adoption de la loi autorisant le divorce, ou par des épisodes plus symboliques telle l’apparition de la mini jupe.

 

Autour de ce dialogue et de la « Dolce Vita » de Fellini, l’auteure, par touches successives et alternées, nous plonge également dans les affres d’une démocratie fragilisée, dans laquelle les pouvoirs traditionnels (l’Eglise) sentent le vent tourner et œuvrent en sous main pour récupérer la part d’influence qui leur échappe. On découvre également la lente décadence du pouvoir en place, qui sclérosé et usé cherche son salut dans les compromissions, la corruption et les scandales de mœurs, les financements douteux. Une Italie dans laquelle les forces politiques donnent naissanceà des mouvements violents (terrorisme noir des nostalgiques du fascisme, terrorisme rouge des organisations d’extrême gauche) qui plongent le pays dans un bain de sang jusqu’à l’épisode hautement traumatique de l’exécution d’Aldo Moro.

L’auteure par ce procédé un peu particulier, arrive à dépeindre la  décomposition intérieure du monde politique italien, gangréné, gagné par la putréfaction, et s’en sert comme élément explicatif de l’Italie d’aujourd’hui dans laquelle le monde politique se vautre dans les scandales sexuels, financiers, et judicaires. Entre la lumière de la baie de Naples, les dialogues prononcés par Mastroianni, les errements des responsables politiques, Simonetta Greggio réveille nos mémoires, convoque des images familières, ravive nos imaginaires, suscite leur mise en réseau, en cohérence dans un exercice d’équilibriste qu’il est très méritant de tenir jusqu’au bout. Si celui-ci donne une vision des faits dont on peut discuter (comme pour tout travail historique), il restitue une atmosphère mi nostalgique, mi terrifiante en ce qu’elle porte d’éléments de compréhension du présent.

 

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La fiction, pourtant documentée, de Simonetta Greggio ne saurait suffire à qui veut se plonger dans les problématiques de l’Italie des années de plomb, nonobstant les qualités intrinsèques de son ouvrage.
 
Pour qui souhaiterait une approche plus scientifique, on peut se procurer le très bon ouvrage de Philippe Foro édité chez les non moins remarquables éditions Vendémiaire. Professeur à l’université de Toulouse Le Mirail celui-ci propose «Une longue saison de douleur et de mort : l’affaire Aldo Moro ». En quelques 200 pages, il donne un récit aussi clair que passionnant et documenté sur cette période tourmentée de l’histoire de l’Italie contemporaine.
 
Les 55 jours que durent l’enlèvement d’Aldo Moro forment le récit nodal de son enquête : il en présente « l’avant » afin que le lecteur saisisse bien le contexte et les enjeux de cet épisode, restitue l’intensité dramatique du « pendant », montrant à la fois les compromissions, les choix opérés, les questionnements soulevés et en interroge enfin « l’après » qui transfigure ce terrible moment en une affaire susceptible de donner une nouvelle clé de lecture du paysage politique italien d’hier et d’aujourd’hui. Tel le révélateur chimique agissant sur une photo, l’affaire Aldo Moro fait venir au jour, même s’il reste des zones d’ombre, le jeu terrifiant de forces politiques inféodées à des organisations occultes (services secrets, mafias, loges maçonniques) qui tentent, par des choix aux conséquences terribles de maintenir, d’accroître ou de consolider leur place sur l’échiquier.
 
Alors que la Démocratie Chrétienne s’essouffle au pouvoir et se décrédibilise à force de jouer le pivot des alliances parlementaires, le Parti Communiste, longtemps ostracisé (guerre froide oblige), se repositionne sur l’échiquier politique en s’alliant, sur proposition de Moro d’ailleurs, à la Démocratie Chrétienne (ce que l’on appelle alors le « compromis historique »). Cette alliance radicalise la position de l’extrême gauche. Certains plongent dans l’action terroriste (c’est le cas des Brigate Rosse, qui enlèvent Moro). En même temps, profitant d’un affaiblissement de la république italienne, les nostalgiques du fascisme sèment la terreur et la mort lors d’une série d’attentats sanglants, donnant aux partisans de la thèse d’une démocratie en péril l’occasion de s’arcbouter davantage sur la droite (nul ne cède cependant à la tentation de basculer dans une situation d’état d’urgence par exemple). S’ajoutent une Eglise qui voit son influence remise en cause par l’adoption de la loi sur le divorce, des syndicats puissants, des services secrets actifs, la mafia qui n’est jamais très loin et des loges maçonniques dont on n’a pas encore fini d’explorer les ramifications (dont la fameuse Propogada Due ou P2, Silvio Berlusconi y est enregistré au n°1816…).
 
Aldo Moro, pendant sa détention 
par les Brigades Rouges.

 
Si l’auteur conserve un récit chronologique de facture assez classique, les 6 parties de son ouvrage ne le dispensent aucunement de mener un vrai travail d’histoire critique sur le sujet et d’en accepter les limites (en ne cédant pas systématiquement aux chants des sirènes diffusant soit des théories du complot, soit des raisonnements téléologiques). S’il y a bien une affaire en cours puisque différentes pièces restent toujours inaccessibles, et le rôle de certains toujours trouble, l’auteur ne se perd pas en spéculations, étaye les pistes sérieuses, restitue les éléments avérés, jauge la crédibilité des différentes théories sur le rôle des organisations occultes et de leur relais. Tant et si bien que les affrontements, directs ou indirects, entre les différentes forces dans l’espace public et politique permettent à l’auteur de déjouer l’évidence, (ce n’est certes pas le premier à le faire). Si ce sont bien 2 des membres du commando des Brigades Rouges qui abattent Moro au matin du 9 mai 1978, les choix opérés par les principales forces politiques participent au  processus qui conduit à l’exécution de cet homme. De l’inflexibilité de la DC, qui condamne ainsi, sa figure emblématique, au Parti Communiste qui ne fait pas un geste en faveur de Moro, (notamment pour ne pas être associé aux Brigades Rouges et ne pas perdre sa position fraichement acquise de parti avalisé par le cénacle politique), les responsabilités sont lourdes. Et que dire de l’Eglise et du Pape Paul VI qui dans son unique adresse aux ravisseurs emploie, pour leur demander la grâce d’une de ses ouailles les plus ferventes, le terme de « libération sans condition », annihilant d’un même coup la possibilité de toute issue négociée ?
 
Finalement ce qui interpelle dans cet enchevêtrement de prises de positions mortifères pour l’homme politique italien le plus en vue de l’époque, abandonné par ses pairs, livré sans défense à ses bourreaux, c’est sans doute la capacité de l’auteur à rendre compte des aspects terriblement humains du drame qui se joue lors de l’enlèvement d’Aldo Moro. Et ce qui apparaît alors c’est bien qu’exécuté par ses ravisseurs, ce sont les forces les plus proches de la victime se montrent les plus réfractaires à la sauver, ce qui n’est pas sans provoquer un très grand malaise, malaise que l’on ne se privera sans doute pas de rapprocher de l’état actuel du monde politique italien.
 
 
 
9 mai 1978, via Fani, Rome, le corps d'A. Moro
est retrouvé dans le coffre d'une 4L Renault.

 
Les deux ouvrages présentés ici se rejoignent sur le fil ténu d’un document qui résume à lui seul l’intensité de la tragédie humaine qui s’est jouée autour de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro, tragédie qui n’a pourtant pas pris le dessus sur la raison d’état. Ce document est la dernière lettre que l’onorevole Aldo Moro adresse à sa femme, reproduite in extenso par Foro, Simonetta Greggio n’en gardera, pour sa part, qu’une phrase qui se dispense de commentaires « Tout est inutile quand on ne veut pas ouvrir la porte ».
 

PS : Un remerciement appuyé, amical et chaleureux à Genevieve R. qui m'a conseillé le livre de S. Greggio et qui a mis ainsi ma curiosité en éveil sur ce sujet.

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