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Jaurès, ici et maintenant. Un entretien avec Benoît Kermoal.

par vservat Email

Une grande exposition consacrée à Jaurès vient de fermer ses portes aux Archives Nationales, une autre se déploie actuellement sous la coupole du Panthéon, ce soir, 8 juillet, la chaîne Arte diffuse un documentaire consacré au fondateur de l'Humanité. Sur écran, sur panneaux mais aussi sur papier (biographies, publications diverses, numéros spéciaux de la presse etc), Jaurès est partout. 2014 est son année : on commémorera à la fois le centenaire de son assassinat au café du Croissant mais aussi la palpable actualité de sa pensée politique. Il nous a donc semblé opportun et légitime de porter un regard sur l'homme, sur les commémorations et publications en cours ainsi que sur les instrumentalisations qui accompagnent souvent ces moments mémoriels. Benoît Kermoal(1), familier de Jaurès, dont il ne cesse de croiser la route en raison de ses recherches a accepté de répondre à quelques questions portant sur l'actualité de cette figure dont la trajectoire vient croiser celle de la Grande Guerre. Une exploration de la sphère scientifique, scolaire, éditoriale et même musicale...
 
 
 
 
1/ 2014, expositions, commémorations, publications scandent l'année dédiée à Jean Jaurès. D'ordinaire, on se cale davantage sur la naissance que sur la mort de la personne dont on souhaite rappeler l'œuvre. Que nous dit l'assassinat de Jaurès que sa vie ne nous dit pas ?
 
- Le centenaire de la mort de Jaurès suit chronologiquement la célébration du 150e anniversaire de sa naissance en 2009, qui avait déjà suscité pas mal d’intérêt, de publications ou de conférences sur le sujet. Mais il est évident que les circonstances dramatiques de sa mort entraînent une plus forte attention en 2014 sur Jaurès et son œuvre. On peut penser que le commémorer cette année permet de l’inclure dans les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale, en insistant sur une donnée qui est parfois un peu mise de côté : s’il est vrai que la guerre concerne avant tout les soldats, et on peut voir que le centenaire de 14 insiste sur les différents aspects militaires, 
ce conflit a également bouleversé la société et la vie politique. Du coup, s’arrêter sur le sort de Jean Jaurès permet de mieux comprendre comment une catégorie importante de la gauche de l’époque a tenté d’éviter le conflit et comment aussi elle est entrée ensuite, presqu’en même temps que la mort de Jaurès, dans l’acceptation de la guerre, l’Union sacrée et l’idée de participation à une guerre qui se voulait défensive.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au-delà de l’assassinat du 31 juillet 1914, je crois que l’action de Jaurès permet aujourd’hui de mieux reconstituer historiquement ce qui fait l’identité socialiste des premiers jours de la guerre : sa disparition est un traumatisme pour les socialistes, cela a entraîné un choc profond ; puisque Jaurès est mort après avoir tout fait pour arrêter la guerre, beaucoup de militants se disent qu’il faut maintenant accepter le conflit, d’autant encore une fois que l’opinion publique se persuade dès les premières heures de la guerre que les Allemands sont les agresseurs. Il y a une résignation évidente, peu prévisible quelques jours auparavant. Mais si on regarde de près les initiatives lancées dans la cadre du centenaire de la mort de Jaurès, on se rend compte qu’elles vont bien au-delà de l’assassinat : on étudie le parcours entier du socialiste, on s’intéresse à ses évolutions, à ses combats, à sa pensée et on redécouvre également tout un ensemble d’écrits puisque de nombreuses publications actuelles sont en réalité des anthologies commentées de textes de Jaurès.
 
 
2/ Les archives nationales lui ont consacré une importante exposition. Elle commence d'ailleurs par l'attentat du café du Croissant. On y découvre les héritages, les engagements, les multiples facettes de l'homme politique. C'est peut être du côté de l'histoire sociale que l'exposition est la moins prolixe. Pourtant ce sont les mineurs de Carmaux qui accompagneront sa dépouille jusqu'au Panthéon. En quoi ses engagements auprès des travailleurs ont-ils été si déterminants ?
 
- Tout d’abord je ne suis pas certain que l’exposition aux Archives Nationales n’évoque pas suffisamment la question sociale. On pouvait y voir le soutien apporté par Jaurès à de nombreuses grèves, les voyages militants qu’il fait à la rencontre avant tout des classes populaires. La difficulté d’une exposition sur Jaurès est de refléter tous les aspects d’une vie très riche en expériences, comme le soulignait Madeleine Rebérioux, Jaurès c’est « un continent », et je crois que l’exposition a pu rendre compte de tous les aspects, y compris concernant l’histoire sociale.
 

Plus largement, le lien entre Jaurès et le monde du travail est effectivement très fort : il devient socialiste, après avoir été élu comme député républicain, par ses contacts nombreux avec la classe ouvrière à Carmaux ou à Albi à la fin du XIXe siècle. Cet intellectuel considère que la république doit aboutir logiquement au socialisme, et donc à l’égalité. C’est pourquoi il attache une grande importance aux ouvriers, mais aussi aux paysans. Jusqu’au bout il mène le combat pour l’amélioration de la condition ouvrière et paysanne. Cela passe par des mesures immédiates et il fait tout pour les obtenir, avec d’autres : c’est la première loi sur les retraites en 1910, même s’il considère qu’elle est imparfaite ; c’est la limitation du temps de travail, la réforme fiscale adoptée en juillet 1914. Dans un premier temps pour Jaurès, il faut donc au quotidien obtenir un certain nombre de réformes qui améliorent la condition des plus faibles. Mais il n’oublie jamais l’autre dimension du socialisme : ces réformes, même imparfaites, ne sont pas une fin en soi. Il faut aller au-delà et Jaurès a une conscience pleinement révolutionnaire. Il souhaite que, par la lutte des classes, le socialisme puisse créer une nouvelle société. Les deux dimensions de Jaurès sont présentes, et cela explique qu’aujourd’hui encore, on puisse faire une interprétation différente de sa pensée qui est bien plus riche que quelques citations pourraient le laisser penser.
 
Il faut aussi, dans son rapport au monde des travailleurs, s’intéresser du point de vue historique à la réception de ses écrits, de ses discours, de ses interventions publiques. C’est un penseur, un philosophe, et même dans ses discours destinés aux militants ouvriers, il a une éloquence et des références intellectuelles qui pourraient faire obstacle à la compréhension du peuple. Je crois qu’on a beaucoup à apprendre, à étudier, sur la réception des interventions publiques de Jaurès et sur la manière dont les simples militants comprennent réellement ses paroles et sa pensée. Jaurès est conscient de ce type de difficultés, je crois, c’est pourquoi il s’intéresse autant aux questions d’éducation, de pédagogie. Au cours de sa carrière politique, on voit qu’il simplifie ses discours, qu’il raccourcit ses articles : c’est qu’il arrive à se faire davantage comprendre en étant à l’écoute de son auditoire. Sa pensée n’est pas figée et s’adapte pour que les classes populaires le comprennent au mieux. Mais il faut encore étudier la réception de ses écrits et discours, même si ce sont des objets historiques difficiles à cerner.
 
 
 
3/ Nous entrons aussi en 2014 dans les commémorations du Centenaire de la Grande Guerre. Il y a peu de mise en relation entre les deux dans les manifestations organisées. De même alors que la Grande Guerre est devenu un objet d’étude incontournable des programmes scolaires, Jaurès est une figure qui y tient peu de place. Comment expliquerais-tu cette déconnexion et cet effacement ?
 
- Je pense que célébrer la disparition de Jaurès aide justement à donner du concret, du politique, aux cérémonies du Centenaire de la Grande Guerre, en faisant que cela ne se limite pas aux souvenirs des grandes batailles et des faits militaires. C’est aussi intégrer de plain pied une mémoire militante dans l’histoire de France, et considérer que Jaurès incarne cette France républicaine et socialiste qui a elle aussi accepté les sacrifices.
 
En ce qui concerne la question des programmes scolaires, on se rend effectivement compte que dans les intitulés généraux, la dimension des acteurs de l’histoire semble être passée au second plan. En même temps, et c’est peut-être paradoxal, on voit dans l’histoire savante mais aussi dans l’histoire enseignée, que la reconstitution de parcours personnels est de plus en plus valorisée pour aider à faire comprendre les grandes dimensions historiques. C’est-à-dire que des histoires personnelles aident à mieux saisir les spécificités d’une époque et encore plus à mieux comprendre les périodes de crise. Alors je crois que dans la pratique des enseignants, il faut justement redonner « corps » à l’histoire par ce biais. Est-ce que cela passe obligatoirement par l’évocation d’itinéraires des grands hommes et des grandes femmes de l’histoire ? Là je ne sais pas trop, mais si je me base sur ma propre expérience d’enseignant, on peut très bien manier le programme officiel de façon à évoquer dans les cours celles et ceux dont on estime l’action déterminante selon les périodes historiques. Jaurès peut être évoqué par exemple dans le chapitre sur l’histoire des médias et des crises politiques du programme d’histoire de terminale. Après, sans doute que les instructions officielles, ainsi que les outils dont on dispose, sont parfois « frileux » en ce qui concerne les acteurs politiques. Rien ne me semble contradictoire entre une pratique distanciée de l’enseignement de l’histoire et le choix de s’arrêter davantage sur tel ou tel acteur qui nous intéresse plus particulièrement.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
4/ Jaurès a peut être une place modeste dans l'histoire enseignée, mais les hommes politiques - de N. Sarkozy à Manuel Valls plus récemment - usent et abusent de son image, de son héritage. Quel est selon toi le sens de ce grand écart, Pourquoi Jaurès semble-t-il aussi actuel ?
 
- Il est vrai que de plus en plus les responsables politiques actuels semblent chercher dans l’Histoire des modèles ou des justifications pour les politiques qu’ils souhaitent mettre en place. Cela ne me paraît pas un problème si on ne fait pas que ça ! En clair, avoir des modèles historiques, c’est bien, mais avoir un programme tourné vers le présent et l’avenir, c’est mieux selon moi. Alors peut-être que justement l’attention accordée à des hommes comme Jaurès s’explique par une certaine peur d’aller de l’avant. On essaye de trouver dans le passé ce que l’on n’ose pas trouver dans l’avenir...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cependant, dans le cas de Jaurès, il est évident que son parcours peut incarner un modèle pour la gauche et l’ensemble des républicains. Sur la laïcité, sur la justice, sur le courage et la vérité en politique, et sur également la dimension sociale et égalitaire, ou encore sur les liens entre la société et la défense, l’action et la pensée de Jaurès sont toujours des repères importants.
 
L’utilisation qu’en font les responsables politiques actuels ne me dérange pas, si elle est réellement informée et fiable. De ce point de vue, l’utilisation faite par certains responsables de la droite, voire de l’extrême-droite, peut paraître avec un peu de recul, assez ridicule. Mais encore une fois Jaurès est à la fois socialiste et républicain, donc chacun peut y trouver son compte. A gauche, l’héritage de Jaurès divise aussi, mais là encore selon moi établir les divisions de la gauche actuelle sur son dos n’a pas grand sens. D’ailleurs, si on regarde bien, on ne trouve pas dans la masse de publications sur Jaurès, de livres écrits par des responsables politiques (si on laisse de côté un pamphlet écrit par un ancien député UMP). Pour d’autres « héros » nationaux, la liste des biographies, essais, etc, est longue. Là dans le cas de Jaurès, on ne trouve pas de nos jours grand chose. C’est un paradoxe, mais sans doute cela montre-il que d’un point de vue historique, Jaurès ne leur est pas si connu, peut-être parce qu’il est assez difficile à cerner. Visiblement, beaucoup connaissent davantage Napoléon et publient des ouvrages sur lui. Peut-être que le centenaire de son assassinat va rapidement changer la donne.
 
 
5/ Quels aspects de la recherche se renouvellent le plus le concernant ? Les commémorations de 2014 semblent insister davantage sur l’individu. Pourtant Il s’est aussi inscrit dans des combats et des réalisations collectives. Comment cela s’articule-t-il dans les travaux et publications récentes ?
 
- Sur ce point, il faut saluer tout d’abord la publication de la biographie écrite par les deux plus grands spécialistes de Jaurès, Gilles Candar et Vincent Duclert (2) . Aussi étonnant que cela paraisse, on ne disposait pas de grande biographie scientifique récente sur lui, c’est aujourd’hui le cas. L’approche biographique est en effet liée à d’autres domaines d’études et effectivement de ce côté là, plusieurs recherches sont en cours ou viennent d’aboutir. De mon point de vue, quelques domaines sont particulièrement intéressants : il y a tout d’abord l’étude du pacifisme d’avant 1914, de l’attention accordée à la loi des trois ans de 1913, des liens entre le pacifisme du mouvement ouvrier et la défense nationale. Je pense que sur ce sujet, il y a encore plein de choses à apprendre, en particulier comment Jaurès permet à l’ensemble du mouvement ouvrier de s’emparer de ces questions.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’étude historique doit également passer par la question de l’internationalisme, et non pas rester dans un cadre purement national. Sur cette question, les travaux en cours d’Elisa Marcobelli (3)  nous permettront de mieux connaître ce qu’est ce pacifisme socialiste sous toutes ses formes avant 1914. C’est encore dans une dimension internationale que d’autres tra
vaux nous apportent du neuf sur Jaurès : c’est un acteur important de la Deuxième Internationale, il est de plus en plus important dans ces réunions. Or, l’histoire transnationale de ce type d’organisations est encore assez récente, malgré l’antériorité des études de Georges Haupt. Ainsi Emmanuel Jousse, qui s’intéresse également de près aux questions de traduction, rend compte de ces transferts culturels entre le socialisme de Jaurès, le travaillisme anglais ou la social-démocratie allemande. C’est je crois une dimension très importante de la recherche historique récente.
 
Également, l’étude de la culture militante socialiste du temps de Jaurès me semble encore devoir être menée sur bien des aspects. Le rapport à la violence politique, l’étude du bagage théorique des militants de base, l’attention portée à la nécessaire éducation militante, sont autant de points qu’il faut aujourd’hui mieux connaître. C’est, je crois, ce qui permet aussi de comprendre l’adhésion des socialistes à la guerre. Le souvenir de Jaurès dans ces années de combat est très présent, et c’est une référence, voire une justification, pour les socialistes qui se battent. Enfin, les usages mémoriaux de Jaurès dès sa mort, jusqu’à aujourd’hui sont aussi au centre de plusieurs études historiques.
 
6/ Parmi tout ce qui se publie et se monte cette année, quel choix opérerais-tu pour avoir une vision un peu équilibrée du sujet ? y’a-t-il eu aussi des choses saugrenues ou décalées qui ont été proposées au public ?
 
- Il est vrai que de nombreuses publications ont lieu et vont encore avoir lieu dans les mois qui viennent. Question difficile que de choisir parmi tout cela. Mais encore une fois la biographie de Candar et Duclert me semble incontournable tout d’abord. Ensuite le livre de Jacqueline Lalouette (4), Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir , apporte de nombreux éléments sur sa disparition et sur l’entretien de sa mémoire à travers les usages militants, mais aussi la construction de statues, les noms de rues, etc. Pour moi ce sont les deux incontournables. Il faut encore lire Jaurès et sur ce point l’anthologie présentée par Marion Fontaine(5)  est très précise, procure une très bonne connaissance des écrits de Jaurès. C’est également le cas du prochain tome des œuvres complètes de Jaurès qui sort à l’automne 2014 et qui porte sur le pluralisme culturel, ce qui permettra en particulier de mieux connaître les écrits jaurésiens sur les autres continents, la colonisation et sur sa tournée en Amérique latine en 1911.
 
Dans un autre domaine, j’ai bien aimé le livre de jeunesse de Tania Sollogoub (6), Le dernier ami de Jaurès , c’est un roman passionnant, je le conseille vraiment. Enfin on prévoit la parution d’une autre biographie publiée par un Américain,Geoffre Kutz (7) cela peut être un utile complément au livre de Candar-Duclert. En ce qui concerne les choses saugrenues proposées au public, oui, les commémorations entraînent toujours de telles publications, cela existe pour Jaurès, mais pas tant que ça. Pour le moment, je n’ai vu que deux ouvrages qui me semblent totalement inutiles, le plus simple est de ne pas en parler....
 
7/ Les invités de Samarra ont le droit de constituer une playlist. Si je te dis Jaurès en 5 titres tu réponds quoi ? Argumente !
 
- Évoquer Jaurès sans nommer la chanson de Brel, ce serait un peu un sacrilège sans doute ! Mais je conseillerais la version du groupe anglais Black Veils. Ensuite, de pas évoquer  Give peace a chance  de John Lennon serait dans ce cas un autre sacrilège non ? Par ailleurs, pour savoir parfaitement ce que cela signifie  le vent dans l’avenue Jean Jaurès , la chanson  Brest  de Miossec s’impose aussi ici. Jaurès est originaire du Midi toulousain, donc L’anniversaire  des Fabulous Trobadors me semble être également parfaitement adaptée. Enfin, ce serait dommage de ne pas citer un chant révolutionnaire : alors j’ai une tendresse particulière pour In ale gasn , une chanson yiddish contre le tsar en Russie avant 1914 qui a été fréquemment reprise ensuite.
 
 
Un grand merci à Benoît Kermoal de la part de l'équipe de Samarra  !!  Et pour clotûrer l'entretien, écoutez sa playlist !
 
 
 
 
 Toutes les photos sont tirées de l'exposition consacrée à Jean Jaurès au Panthéon. @Vservat
 
 
 Notes : 
 
(1) Benoît Kermoal est professeur d’histoire-géographie au lycée Saint Exupéry de Mantes-la-Jolie, doctorant à l’EHESS, le sujet de thèse étant Les socialistes au combat : guerre, paix et violences dans les pratiques militantes (1914-1940) . Membre du conseil d’administration de la société d’études jaurésiennes, présidée par Gilles Candar. Rédacteur des notes hebdomadaires « les notes Jaurès » pour la Fondation Jean-Jaurès, de janvier à juillet 2014 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/2014-annee-Jaures/Les-notes).

(2)Gilles Candar, Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.

(3)Voir par exemple, Elisa Marcobelli , La France de 1914 était-elle antimilitariste ? Les socialistes et la loi des trois ans, Fondation Jean-Jaurès, 2013 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-France-de-1914-etait-elle-antimilitariste). Sa thèse en cours porte sur l’opposition à la guerre au sein de la Deuxième Internationale.

(4)Jacqueline Laouette, Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014.

(5)Marion Fontaine, Ainsi nous parle Jean Jaurès, Paris, Fayard/Pluriel, 2014.

(6)Tania Sollogoub, Le dernier ami de Jaurès, Paris, l’école des loisirs, 2013. (7)Geoffre Kutz, Jean Jaurès,The inner life of Social Democraty, Penn State University Press, à paraître en août 2014.

Petite histoire du Rap (6-II) "It Was a Good Day"

par Aug Email

 Après avoir étudié les conditions de l'émergence du gangsta rap dans les années 1980, nous abordons dans cette deuxième partie les deux décennies suivantes à L.A. Les années 1990 sont marquées par le succès commercial du genre et le retentissement des émeutes de 1992 dans les médias qui font du rap de la ville un objet d'étude pour certains autant que d'inquiétude pour d'autres. Nous avons demandé au Géographe Yohann Le Moigne de nous parler de l'impact de ces émeutes sur la scène rap et à Compton. Nous abordons ensuite avec lui la place des gangs noirs et latinos ainsi que la transformation de la ville de Compton. En fin d'entretien, retrouvez comme d'habitude la carte, les liens et une playlist de 20 titres sélectionnés par Y. Le Moigne que nous remercions chaleureusement !

 

Comment les rappeurs de la ville ont-ils vécu et évoqué les émeutes de 1992 ?

 

Il faut déjà signaler que contrairement aux émeutes de 1965, Compton fut durement touchée par les événements de 1992. Elle n’était plus la ville de classe moyenne qu’elle était au début des années 1960. En 1992, plus de 25% des habitants de la ville vivaient sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage s’élevait à près de 18% et les Noirs représentaient encore plus de la moitié des habitants. Un certain nombre d’entre-eux exprimèrent leur colère lorsque le verdict fut rendu dans l’affaire Rodney King. Le conseil municipal, qui fut rapidement dépassé par les pillages et les incendies, déclara l’état d’urgence et demanda l’aide de l’État de Californie et du gouvernement fédéral : 250 Marines furent postés à Compton afin de rétablir l’ordre. Au total, 179 bâtiments furent vandalisés, 136 incendies furent provoqués, deux personnes furent tuées, un policier fut blessé par balle, et le montant des dégâts occasionnés sur des propriétés privées s’élevait à 100 millions de dollars.

Les rappeurs locaux ont évidemment été très influencés par les émeutes, mais ce qui est surtout remarquable, c’est que ces événements sont venus valider les textes que les rappeurs de Compton et South Central écrivaient depuis des années. Beaucoup d’entre eux avaient évoqué les signes avant-coureurs de la catastrophe, notamment en faisant du racisme, de la pauvreté et des relations tendues entre la police et les minorités des thèmes de prédilection de leurs chansons. Un rappeur comme Toddy Tee par exemple, originaire de Compton et considéré comme l’un des tout premiers gangsta rappers, s’est fait connaître grâce à son tube « Batterram » en 1985, qui évoquait en détail les pratiques policières locales et l’usage fréquent du Batterram, un véhicule blindé utilisé par le LAPD pour défoncer les portes et les murs des maisons de suspects lors de perquisitions.

Les albums de NWA étaient évidemment de ceux qui avaient mis en lumière les conditions qui allaient engendrer les plus graves émeutes urbaines de l’histoire du pays, tout comme les albums solo d’Ice Cube (le membre le plus politisé de NWA), et en particulier Amerikkka’s most wanted en 1990 et Death Certificate en 1991. La chanson "Fuck tha Police" (présente sur l’album Straight Outta Compton de NWA) est d’ailleurs devenue une sorte d’hymne officiel des émeutes. Ice Cube était en train d’enregistrer son troisième album solo (The Predator) lorsque les émeutes ont éclaté, et il y a fait figurer trois chansons qui évoquent ces événements de façon directe : « We had to tear this mothafucka up », « Wicked » et « Who got the camera ? ». The Chronic, le premier album de Dr Dre, sorti en décembre 1992 et considéré comme un des plus grands monuments du gangsta rap, a également été grandement influencé par les émeutes, même si elles ne sont pas évoquées directement dans les textes.

Mais je pense que l’impact principal des émeutes ne concerne pas la teneur des textes des rappeurs de Compton et de South Central. Ils abordaient déjà toutes ces questions depuis la deuxième moitié des années 1980. L’explosion de 1992 les a juste confortés dans leur volonté de dire au monde comment les choses se passaient dans ces quartiers. En revanche, ce qui pour moi est la conséquence principale des émeutes, c’est que ça leur a ouvert la voie de la reconnaissance médiatique : d’un coup, tous les projecteurs se sont braqués vers les gangsta rappers, en les présentant comme des visionnaires et des témoins privilégiés qu’il fallait écouter, ou au contraire comme les responsables et les symboles de la dégénérescence du ghetto. Le gangsta rap est devenu un vrai phénomène de société, ce qui a permis à de nombreux rappeurs de bénéficier de contrats dans des grandes maisons de disques, et a profondément transformé l’essence même de ce genre musical.

 

[Le tabassage de Rodney King en 1991 filmé par un amateur. L'acquittement des policiers en 1992 est l'évènement déclencheur des émeutes qui secouent la ville]

  

 

Quelle est la géographie du Hip Hop dans la métropole de LA ?

 

Il est très difficile de répondre à cette question tant la scène Hip Hop de Los Angeles est développée et extrêmement hétérogène. Traditionnellement, le coeur du gangsta rap est situé dans les zones de forte concentration noire comme Compton, South Central, Watts et Inglewood (dans le coeur de l’agglomération) ou encore à Long Beach, la deuxième plus grande ville du Comté de Los Angeles, située immédiatement au Sud de Compton et popularisée par le succès rencontré par Snoop Dogg. East Los Angeles et la San Gabriel Valley (à l’extrême Est de l’agglomération) sont les zones traditionnelles de forte concentration hispanique qui ont vu se développer le Chicano rap (avec des artistes comme Kid Frost ou Mellow Man Ace) puis le Sureño rap. De nombreux groupes n’ont, par ailleurs, pas d’autre affiliation géographique que « Los Angeles » car leurs membres sont issus de différents quartiers ou différentes villes de l’agglomération. C’est le cas par exemple des Dilated Peoples, de The Pharcyde ou de Odd Future.

Ce qui est frappant à Los Angeles (comme certainement dans de nombreuses autres métropoles américaines), c’est l’impression qui se dégage que « tous les jeunes rappent » dans les quartiers populaires, comme dans des quartiers moins populaires : Earl Sweatshirt (du crew Odd Future) est par exemple le fils d’une professeure de UCLA et a grandi dans un quartier de la classe moyenne supérieure de West Los Angeles.

 

 


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Qu’est-ce que le « Sureño rap » ?

 

Le « Sureño rap » est un type de rap pratiqué par les Hispaniques du Sud de la Californie, en particulier dans l’agglomération de Los Angeles, et dans la région de San Diego. Il s’est développé à partir du «Chicano rap », un rap produit par des Mexicains-Américains à partir du début des années 1990. Au fil des années, le Chicano rap a pris des accents gangsters et est devenu le pendant hispanique du gangsta rap. Le succès planétaire du gangsta rap a incité les jeunes Latinos à développer leur propre style de rap, qui rencontra cependant un succès largement moins important du fait de la forte dimension ethnique qui le caractérise.

Le Sureño rap est néanmoins très populaire chez les jeunes des barrios californiens, et en particulier chez les membres de gangs. Son nom est d’ailleurs étroitement lié à la culture des gangs. Dans le système carcéral californien, les divisions raciales et géographiques sont extrêmement prégnantes. Il existe, en gros, quatre groupes principaux dans les prisons : les Noirs, les Blancs, les Hispaniques du Sud de la Californie (les Sureños) et les Hispaniques du Nord de la Californie (les Norteños). Chaque groupe possède son, ou ses propres gangs à l’intérieur des prisons : les Noirs en comptent plusieurs (Bloods, Crips, ainsi que quelques groupes révolutionnaires comme la Black Guerilla Family) ; les Blancs en comptent également plusieurs, essentiellement des groupes suprémacistes comme l’Aryan Brotherhood (la Fraternité Aryenne) ou les Nazi Lowriders ; les Sureños en comptent un (la Mexican Mafia, également appelée Eme), tout comme les Norteños (la Nuestra Familia). La situation est plutôt complexe, mais pour faire simple, on peut dire que la Mexican Mafia (le gang carcéral le plus puissant des États-Unis) a mis en place un système lui permettant d’exercer une influence sur une grande partie des gangs hipaniques du Sud de la Californie tout en créant un « mouvement sureño » (largement emprunt de fierté ethnique) duquel se revendiquent ces gangs (les gangs sureños).

La Mexican Mafia est notamment réputée pour exercer un management par la terreur sur ces gangs : elle les force à payer une taxe sur le trafic de drogue qu’ils effectuent sur leur territoire sous peine de voir leurs membres se faire attaquer lorsqu’ils seront incarcérés. Le terme « Sureño rap », outre le fait d’être un marqueur identitaire désignant les rappeurs hispaniques du Sud de la Californie, permet donc également à ses acteurs (en majorité des membres de gang) de revendiquer leur appartenance au mouvement sureño et de marquer leur allégeance à la Mexican Mafia.

 

Quel sont les rapports entre la scène Hip Hop et les gangs noirs et latinos ?

 

De par les liens traditionnellement étroits entre gangsta rap et sureño rap d’une part, et la culture des gangs d’autre part, il existe une proximité évidente, qui perdure encore aujourd’hui, entre la scène Hip Hop locale et les gangs. Le rap est de loin la musique la plus écoutée par les membres de gangs, et chaque gang compte plusieurs rappeurs dans ses rangs. La plupart ne dépassent pas le stade de rappeur de quartier, mais d’autres comme Eazy-E (ancien membre des Kelly Park Compton Crips, un gang de Compton), Game (ancien membre des Cedar Block Pirus) ou Jokaboy (membre des Compton Varrio Tortilla Flats, un gang hispanique) peuvent rencontrer un succès non négligeable. La plupart des artistes de gangsta rap ou de sureño rap sont affiliés à des gangs, même s’ils ne sont jamais, dans la réalité, les tueurs qu’ils prétendent souvent être dans leurs chansons. Un certain nombre d’entre-eux se servent du rap pour quitter la rue et il existe plusieurs exemples célèbres de membres de gangs devenus de grands entrepreneurs dans le milieu du rap.

Cela dit, comme partout ailleurs, la scène Hip Hop de Los Angeles ne doit pas être exclusivement associée à la culture des gangs. La scène rap est très développée, très diverse et sert très souvent de vecteur à des idées qu’on pourrait considérer comme plus constructives que le nihilisme traditionnellement véhiculé par gangsta rap, notamment dans le milieu des community organizers et des travailleurs sociaux. Il y a également une grosse scène underground avec des artistes très reconnus comme Madlib, Busdriver, Jurassic 5, ou Haiku d’etat qui n’ont pas de liens particuliers avec la culture des gangs.

 

 

 

Qu’est devenu Compton aujourd’hui ?

 

L’impact du gangsta rap sur l’opinion publique a été très important. Aujourd’hui encore, la majorité des personnes qui connaissent le nom « Compton » pensent qu’il s’agit d’une ville majoritairement noire. Hors depuis le recensement de 2000, les Hispaniques y sont officiellement majoritaires. La fuite de la classe moyenne noire que j’évoquais précédemment s’est effectuée dans un contexte d’immigration hispanique massive dans l’agglomération de Los Angeles, si bien qu’à partir des années 1980, la plupart des familles noires qui quittaient la ville ont été remplacées par des familles hispaniques (en majorité mexicaines). Les Noirs représentaient 75% de la population en 1980, contre seulement 21% pour les Hispaniques. En 2000, les Hispaniques représentaient 57% de la population, contre 40% pour les Afro-Américains. Cette tendance s’est confirmée durant les années 2000 puisque le recensement de 2010 faisait état d’une population hispanique atteignant 65% contre seulement 33% pour les Noirs. Les enjeux de cette succession ethnique sont nombreux et touchent à des domaines sensibles comme la représentation politique des minorités, la criminalité, le vivre ensemble, l’emploi ou l’éducation.

En effet, alors que la situation socio-économique ne s’est pas améliorée, l’arrivée de plusieurs milliers d’Hispaniques à Compton a généré une concurrence croissante entre minorités défavorisées pour des ressources de plus en plus réduites, ce qui a provoqué des conflits très largement médiatisés, notamment dans le domaine des gangs et de la politique locale. Compton est devenu un des symboles de ce qui a été considéré par de nombreux médias locaux comme une « guerre raciale » (ce qui doit cependant être largement nuancé). L’immigration hispanique a notamment entraîné un nivellement du rapport de force entre gangs noirs et latinos, ainsi qu’un accroissement de leur concurrence territoriale qui a fait de nombreuses victimes, en particulier au début des années 2000.

Au niveau politique, les tensions se sont surtout cristallisées autour de la question de la représentation de la communauté hispanique : jusqu’en avril 2013, aucun Latino n’avait été élu au conseil municipal, contrôlé d’une main de fer par la communauté noire depuis les années 1970. Aux accusations de racisme lancées par les leaders Latinos, les responsables politiques noirs répondent, avec des arguments souvent teintés de nativisme, que les Hispaniques n’ont qu’à s’organiser comme l’ont fait les Afro-Américains lors du mouvement pour les droits civiques. Ces tensions sont bien réelles, mais elles ont souvent été montées en épingle par les médias.

Plutôt que le conflit, c’est l’indifférence qui caractérise les relations entre Noirs et Latinos à Compton, même si la croissance d’une deuxième et d’une troisième génération d’Hispaniques (les enfants et petits-enfants d’immigrés) tend de plus en plus à réduire la distance culturelle qui a généré la plupart des tensions au cours des deux dernières décennies. Du point de vue de la criminalité, les choses se sont également améliorées, même si le taux de criminalité y reste l’un des plus élevé de Californie. En 1991, on comptait par exemple 87 homicides dans la ville, mais depuis une dizaine d’années, ce chiffre s’est stabilisé à une vingtaine par an (entre 20 et 30). La situation s’est globalement améliorée, mais il reste énormément de choses à faire, notamment du point de vue du développement économique et des relations interethniques.

 

 

[La répartition des groupes ethniques dans l'aire métropolitaine de Los Angeles en 1980; source]

 

 

10 titres emblématiques du rap de Los Angeles depuis les années 1980

 

Il est très compliqué de faire un top 10 du rap californien (en partie parce que 10 chansons de Tupac pourraient légitimement y avoir leur place...). J’ai pris la liberté de faire un top 20 (classé par ordre alphabétique) qui réunit quelques uns des plus grands classiques avec d’autres titres plus confidentiels ou moins reconnus qui montrent la diversité de la scène rap de l’agglomération de LA (en laissant donc par exemple de côté la scène, très riche, de la San Francisco Bay Area)

 

  • Blu feat. Nia Andrews – My Sunshine (2011)
  • Cypress Hill – Insane in the brain (1993)
  • Declaime (aka Dudley Perkins) – Dearest Desiree (2004)
  • Dilated Peoples – Worst comes to worst (2001)
  • Dr Dre feat. Snoop Dogg – Nuthin’ but a G thang (1992)
  • Earl Sweatshirt – EARL (2010)
  • Evidence – Mr Slow Flow (2007)
  • Ice Cube – It was a good day (1993)
  • Jurassic 5 – Concrete schoolyard (1998)
  • Kendrick Lamar – M.A.A.D. city (2012)
  • Mc Eiht – Streiht up menace (1993)
  • Mr Criminal – Southern California (2011)
  • Murs feat. Sick Jacken – The problem is (2010)
  • NWA – Straight Outta Compton (1988)
  • Pac Div – Paper (2008)
  • Snoop Dogg – Doggystyle (1993)
  • The Game feat. Junior Reid – It’s okay (one blood) (2006)
  • The Pharcyde – Passin’ me by (1993)
  • The Psycho Realm – Psyclones (1997)
  • Tupac – Keep ya head up (1993)

 

Propos recueillis par Aug

 

 

 

Liens

 

Quelques lectures pour aller plus loin

  • Yohann Le Moigne, « Du rôle du gangsta rap dans la construction d’une représentation : le cas de Compton, « ghetto noir » à majorité hispanique », Cycnos, numéro thématique « Ville et violence », Vol. 27, n°1, pp. 25-37, 2011.

  • Yohann Le Moigne, « Territoires de gangs et rivalités « raciales » à Compton, Californie », dans Des frontières indépassables ?, sous la direction de Béatrice Giblin et Frédérick Douzet, Armand Colin, pp. 231-243, 2013.

  • Yohann Le Moigne,  « From a ghetto to a barrio » : les enjeux de la succession ethnique à Compton (Californie), Urbanités, Février 2014. D'autres publications de Yohann Le Moigne.

  • Jeff Chang, Can't Stop, Won't Stop, Une histoire de la génération Hip-Hop, Allia, 2007

  • Pierre Evil, Gangsta-Rap, Flammarion, 2005

  • Sandy Lakdar, Keep It Gangsta! De Compton à Paris, Camion Blanc, 2010

  • West Coast Theory, un documentaire pour  comprendre les raisons du succès de la Côte Ouest. Réalisé par les Français Maxime Giffard et Felix Tissier en 2009. Edité par Agnès B. DVD et Potemkine.

 

 

 

Sound-system: miroir du petit peuple jamaïcain.

par blot Email

La Jamaïque est une petite île des Caraïbes, située non loin des côtes cubaines et américaines. Elle ne compte que 1,6 millions d'habitants en 1960 (2,7 aujourd'hui). Sur ce territoire qui se distingue par la production pléthorique d'artistes de très grands talents - Bob Marley n'étant que l'arbre cachant la forêt- le nombre d'enregistrements rapporté à la population y est proprement vertigineux. Ainsi, on dénombre 150 000 enregistrements pour la seule Jamaïque entre la fin des années quarante et l'époque actuelle.
Comment cette île, au territoire minuscule (1) et ingrat, a-t-elle pu influencer à ce point sur la sono mondiale?

Pour ouvir ce dossier consacré aux musiques jamaïcaines, il nous semblait essentiel d'insister sur le rôle crucial joué par le sound-system. Institution culturelle fondamentale de l'île, cette discothèque ambulante s'impose en quelques années comme un phénomène de société d'une ampleur considérable en Jamaïque.

 

 

A la fin des années 1940, lorsque les sound-systems font leur apparition, le
pouvoir politique réside entre les mains d'une Assemblée, soumise à la couronne britannique. Les mouvements nationalistes, très actifs depuis le début du siècle, sont sur le point d'arracher leur indépendance à Londres dont l'objectif réside surtout dans la perpétuation de relations cordiales dans le cadre du CommonwealthDans l'île, tous les leviers de commande se trouvent aux mains de la minorité blanche d'origine européenne.  Les descendants d'esclaves noirs africains composent toutefois l'écrasante majorité de la population (dans un rapport de 20 pour 1), auxquels il convient d'ajouter de nombreux immigrés indiens et chinois. (2) 

 


Au début des années 1950, la Jamaïque connaît son boom économique avec l'essor des exportations de sucre, de bananes, l'exploitation de la bauxite et enfin le développement du tourisme de luxe. L'île reste toutefois très dépendante des investisseurs américains, dont quelques firmes contrôlent les secteurs économiques clefs. 

 

 

* Conditions d'accès au disque.
Sur le plan musical,  le mento, fortement influencé par le calypso trinidadéen, domine. De grands orchestres en proposent une version édulcorée pour la clientèle étrangère des hôtels de luxe. En parallèle, des groupes de jazz (Eric Dean, Val Bennett) proposent une relecture des standards à la sauce jamaïcaine pour une clientèle huppée. Jazz et mento restent donc réservés aux élites de l'île.
Le financement de ces formations coûte cher et explique leur remplacement (partiel) par les vinyles, dont une production balbutiante apparaît dès 1950, en dépit du coût important des platines-disques.

Finalement pour danser et écouter de la musique à bas prix, il faut se rabattre sur d'autres médias: radios et  sound system. Or, au début des années 1950, la Jamaïque manque encore cruellement d'infrastructures. Seuls certains quartiers urbains ont accès à l'électricité, quant aux transistors, ils restent une denrée rare. Par conséquent, bien peu de Jamaïcains peuvent écouter la RJR (Radio Jamaïcaine de Rediffusion, seule radio à émettre depuis l'île jusqu'en 1959) (3) ou les radios américaines dont les ondes atteignent l'île lorsque les conditions climatiques sont favorables. Les chanceux découvrent en tout cas par ce biais les morceaux de jazz ou de rythm'n'blues américain dont le public insulaire se révèle bientôt très friand. Grâce à la généralisation de l'électrification et à la baisse des prix des postes, la majorité des foyers insulaires possède une radio au début des années 1960.
 

 

 

* Urbanisation de la société jamaïcaine.

 Les principaux courants musicaux jamaïcains post-indépendance émergent dans une capitale en pleine mutation. Le pays connaît depuis le début du siècle un exode rural massif. La population de Kingston passe ainsi de 63 711 habitants en 1921 à 110 083 habitants en 1943. Le chômage endémique dans les campagnes incite de nombreux ruraux à migrer en ville et à renier la civilisation rurale à laquelle ils avaient pourtant appartenue.

L'afflux massif de ruraux contribue à saturer davantage encore le marché du travail. La pénurie d'habitations, le chômage et les difficultés économiques rendent l'accès au logement  impossible aux nouveaux venus. C'est dans ce contexte social explosif qu'apparaissent ghettos et bidonvilles. Coronation Market, vaste décharge à ciel ouvert, devient le Dungle (soit la "jungle d'excréments"). A l'ouest de l'agglomération se développent Back o'Wall, Trench Town, Arnett Gardens, plus connu sous le nom de Concrete Jungle ("Jungle de Béton").

 

Loin de l'opulence espérée, les migrants ruraux sont confrontés à la misère et l'insalubrité. Une ségrégation socio-spatiale implacable scinde bientôt la capitale en deux entités imperméables. La bourgeoisie blanche et métisse habite dans les quartiers riches et résidentiels du haut de la ville (uptown), tandis que le petit peuple de la capitale s'entasse dans la ville basse (downtown) située près du front de mer. 

Les mesures de restriction de l'immigration adoptées par les Etats-Unis puis le Royaume-Uni aggravent la surpopulation de Kingston dont le nombre d"habitants augmente de 86% entre 1943 et 1960. La capitale abrite alors 380 000 âmes, soit le quart de la population insulaire, dont 70% vivent dans des quartiers précaires. 

 Ces mutations sociales s'accompagnent de profonds changements socioculturels, car les habitants des ghettos se dotent de leurs propres valeurs et normes, contribuant à l'émergence de contre-culture tant au niveau religieux (rastafarisme) que musical (sound-system).


 

 

 Les danseurs des sound-systems réclament avant tout du rythm & blues américain, en particulier les titres enregistrés à la Nouvelle-Orléans. Ici, Fats Domino exécute un morceau au piano en présence de Duke Reid.

 

 

* Américanisation croissante.

 L'essor des sound-systems transforme fondamentalement la manière d'écouter et de vivre la musique. Les playlists des selecters, calquées sur les goût du public, témoignent de l'américanisation croissante de la société insulaire. Le mento, considéré comme provincial et obsolète cède bientôt le pas aux musiques importées des Etats-Unis. 

 

 


Ci-dessus, une sélection de vidéos des titres particulièrement appréciés par les danseurs des discothèques ambulantes. En ouverture se trouve le fameux Coxsone Hop, le jingle sonore du Sir Coxsone Downbeat.

 

 

 

Plusieurs facteurs expliquent l'influence grandissante des Etats-Unis sur la culture jamaïcaine. Dès le second conflit mondial, un rapprochement très fort s'observe avec l'implantation de deux bases militaires américaines dans l'île (Sandy Gully et Vernon Fields). Au contact des GI, les Jamaïcains découvrent les musiques américaines grâce à la diffusion des disques de jazz et de rythmn and blues. L'essor des échanges économiques entre les deux pays renforce encore l'attrait pour ces musiques par l'intermédiaire des marins des navires de commerce et des nombreux touristes américains, dont les paquetages et valises contiennent souvent les disques tant recherchés. (4) Enfin, les fréquents allers-retours des travailleurs jamaïcains expatriés aux Etats-Unis permettent de répondre à la demande croissante de disques de rythmn and blues. Les operators des sound-systems versent un peu d'argent à ces précieux intermédiaires, quand ils ne se rendent pas eux-mêmes aux Etats-Unis. (5)
Par le biais de la radio, du disque ou du sound-system, les Jamaïcains s'entichent sérieusement du rythm'n'blues américain le plus chaud, ce son capable de requinquer les plus déprimés. Le R&B bondissant et primesautier d'un Louis Jordan, les rugissements sauvages de blues shouters de la trempe de Wynonie Harris ou Jimmy Reed, le funk chaloupé et nonchalant de la Nouvelle-Orléans - qu'il soit interprété par Professor Longhair, Fats Domino ou Lloyd Price - remportent tous les suffrages.


 

Vieux cliché de la disco-mobile de Clement Dodd, le Sir Coxsone's Downbeat.

 

 

* Le sound system. 
A partir de la fin des années 1940, le sound-system devient le vecteur de diffusion privilégié de la musique auprès des classes populaires de l'île. 

Cette disco mobile, jouant les disques en plein air et à fort volume, s'impose comme une institution essentielle pour le petit peuple de Kingston, faisant office de lieu de rencontre, d'information et bien sûr de loisir. Sa conception est des plus rudimentaires: un tourne-disque, un ampli et des enceintes, les plus grosses et les plus puissantes possibles. Une vaste dalle en béton sert généralement de dancehall, complété par une buvette improvisée. Les propriétaires de sound-system font partie de la classe moyenne (6) et disposent de revenus suffisants pour faire l'acquisition du matériel hi-fi, des disques indispensables au fonctionnement de la disco-mobile. Les coûts de gestions de ces installations sommaires restent toutefois assez accessibles et font du sound une entreprise potentiellement lucrative, bien plus économique en tout cas que la location d'un orchestre de musiciens. Le sound-system permet à son propriétaire de compléter ses revenus grâce au droit d'entrée modeste acquitté par le public et surtout grâce à la vente d'alcool. Les stocks de bières disponibles lors des soirées constituent d'ailleurs un des critères essentiels d'évaluation du sound avec la puissance sonore des baffles et la musique proposée.

Les principaux sound-system s'établissent là où résident les danseurs, c'est-à-dire au coeur des ghettos de la capitale. Leur localisation en plein air conduit à privilégier la restitution des basses fréquences, plus facilement perceptibles en extérieur.

Aussi, chaque quartier de Kingston possède son propre sound-system. Les soirées dansantes se tiennent à peu près tous les soirs de la semaine, même si le week-end en constitue assurément le point d'orgue, car on y passe des disques jusqu'à l'aube.  

 

Chaque individu s'attache à un sound system, qu'il soutient quoi qu'il advienne. Lors des sound clashs, les sound system rivaux s'opposent en balançant des disques à tour de rôle. La foule présente désigne son vainqueur à l'applaudimètre. Dans ces occasions, chacun défend ses couleurs, son quartier et son sound-man favori.  Les selectors essaient de terrasser leurs rivaux à coup de titres imparables. Le dosage doit être subtil, savant mélange de vieux tubes éprouvés et de nouveautés imparables. Quand la piste s'embrase et que les danseurs réclament le même morceau en boucle... c'est gagné. Le rôle du selector peut être aussi très ingrat, car le moindre faux pas se solde par des huées, voire des bordées d'injures. Aussi, pour rester au top, une concurrence effrénée s'installe entre les différents sound-systems, légitimant parfois l'utilisation des coups les plus tordus.

  Prince buster (à gauche) danse le ska sur la piste de son sound-system Voice of the people.

 

 

Les premiers sound apparaissent au cours des années 1940. Leurs propriétaires, appelés operators ("opérateurs"), ont pour noms Count Smith, Admiral Cosmic, Tom Wong alias the Great Sebastian, Duke Reid. La plupart disparaissent rapidement supplantés par la concurrence venue de nouvelles disco-mobiles fondées par une deuxième génération d'operators aux goûts musicaux plus en phase avec ceux des du petit peuple de Kingston. Clement "Coxsone" Dodd, King Edwards et Prince Buster s'imposent durablement à la tête de leurs établissements respectifs: Sir Coxsone's Downbeat, Giant et Voice of the People. Parmi les operators "historiques", seul Duke Reid et son Trojan sound system parvient à rivaliser. 

Pour maintenir au sommet la réputation et la fréquentation du sound, les selectors se doivent de dénicher  les meilleurs disques de R&B, les titres qui feront mouche, ceux susceptibles d'enflammer le dancefloor et de séduire les danseurs des autres sound. Une fois ces trésors dégotés, le plus dur reste à faire: en conserver à tout prix l'exclusivité. Les selectors prennent alors l'habitude de décoller les étiquettes des vinyles, d'effacer les numéros de matrices ou de falsifier les titres, pour empêcher la concurrence de les identifier et de se les procurer.

Ex: pendant plusieurs années un instrumental nerveux (7) fait le bonheur du sound system de Dodd, au grand dam de Duke Reid. Ce "Coxsone Hop" devient la marque de fabrique du sir Coxsone's downbeat. Aussi, le Duke s'échine vainement à dénicher la perle rare. Finalement, au bout de 5 longues années de quête, Reid découvre la précieuse galette  et prend sa vengeance au cours d'une soirée mémorable. Non content de diffuser le "Coxsone hop", Duke balance 7 autres énormes succès dont Dodd était parvenu à conserver jusque là l'exclusivité. La petite histoire raconte que Coxsone, présent à la soirée, serait tombé dans les vapes sous le coup de l'émotion.

 

 Duke Reid dans son antre: le Sound system Trojan.

 

 

Grâce au sound-system, la musique devient une véritable obsession nationale, une passion dévorante qui s'impose progressivement comme le secteur économique le plus rentable de l'île.
  

 

La rivalité entre sound ne se réduit pas à ces joutes musicales. Pour triompher de l'adversaire, tous les coups semblent permis.  Ainsi, les operators emploient parfois des dance crashers, payés pour perturber à coup de poings ou armes à feu les sound systems rivaux. 
Au début des années 1960, l'importation de disques de R&B américain s'avère de plus en plus onéreuse,
 car les sources d'approvisionnement se tarissent  en raison de l'affadissement du R&B et de son remplacement par le rock'n'roll, moins au goût des danseurs jamaïcains.
 

En quête d'une nouvelle source musicale, producteurs et sound-men se tournent vers les musiciens du cru. L'île dispose d'un vivier de jeunes chanteurs admirables, comme le prouvent les innombrables candidats des radio-crochets organisés dans les salles de concert de Kingston. La plupart d'entre-eux se contentent d'abord de singer les idoles américaines, avant de développer leur style personnel. Le plus réputé des concours de chant amateur se nomme la Vere Johns Opportunity Hour. Tous les mercredis soirs, le radio-crochet réunit les habitants du ghetto venus assister à l'éclosion de jeunes talents. Comme dans le sound-system, le public a le dernier mot. C'est lui qui désigne les vainqueurs à l'applaudimètre et chasse sous les huées ceux qui n'ont pas l'heur de lui plaire.

A partir de la fin des années 1950, certains lauréats de ces compétitions sont approchés par les opérateurs des sound-systems. Soucieux de pallier le déclin de la production d'enregistrements de rythm and blues aux Etats-Unis, ces derniers entendent continuer à faire danser leur clientèle. Ainsi Clement Dodd et Duke Reid enregistrent des morceaux de rythmn and blues interprétés par les musiciens autochtones. (8)

 

Les premiers selecters doivent faire preuve d'une grande dextérité pour enchaîner les titres car ils ne disposent que d'une seule platine de disque.

 

 

 

 Ainsi, sur les pistes de danses, les musiciens insulaires supplantent très progressivement les soulmen américains avec l'assentiment des danseurs dont les goûts s'imposent à l'industrie du disque, bien plus que l'inverse. C'est là sans doute le point le plus important. Les grands producteurs ne s'y trompent pas et prennent l'habitude de tester les gravures acétate de leurs enregistrements avant de les commercialiser sous la forme de disques vinyles. Ce système a l'immense avantage d'éprouver, à peu de frais, le potentiel d'une nouveauté en évitant les fours; de faciliter le repérage des formations prometteuses tout en éprouvant de nouveaux styles musicaux. Les innovations stylistiques proposées par les musiciens jamaïcains sont donc validées ou abandonnées en fonction de la réaction  des danseurs (changements de rythmes, mise en avant de tel ou tel instrument...). C'est ainsi que le trépidement du ska cède devant les basses nonchalantes du rocksteady, lequel ne tarde pas à être supplanté par le reggae. Lloyd Bradley affirme ainsi que "toute évolution musicale se fait littéralement à la demande du public." En tant que seul outil capable de sonder le goût du public, le sound-system joue donc un rôle crucial. "Une telle proximité avec le public et le besoin constant de se renouveler à une telle vitesse eut pour conséquence que la musique jamaïcaine, bien qu'ayant évolué à partir d'un style strictement américain, allait très rapidement trouver sa propre personnalité."

 

 

Note:

1. Sa superficie est inférieure à celle de l'Ile de France!

 

2. En 1494, les Espagnols colonisent l'île, avant d'en être évincés par les Anglais, en 1655. Sa situation géographique l'impose comme une plaque tournante essentielle du commerce des esclaves. 
Les violences endurées par les populations serviles suscitent de graves révoltes qui conduisent le pouvoir colonial à transiger avec certaines des communautés d'esclaves en fuite: les marrons. En 1833, l'abolition de l'esclavage entraîne le départ de nombreux affranchis des plantations vers l'intérieur des terres.

 

3. Les radios locales (RJR et Jamaica Broadcasting Corporation depuis 1959), sont aux mains des descendants de colons britanniques. Leur programmation musicale se calque sur celle de la BBC et n'est guère en phase avec les goûts musicaux du petit peuple de Kingston.

 

4. Durant les années 1950, l'émigration prend l'allure d'un véritable exode, au point qu'un dixième de la population insulaire gagne le Canada, les Etats-Unis ou le Royaume-Uni.

 

5. Le selecter peut difficilement se fournir en disque dans l'île, car les rares magasins vendent surtout du jazz et du mento, mais pas ou très peu de rythm & blues.

 

6. Ce sont souvent des commerçants. Tom the Great Sebastian possède une quincaillerie, Duke Reid est un ancien agent de police reconverti dans le commerce de l'alcool. Sa boutique, sise au 33 Bond Street, se nomme Treasure Isle. Les parents de Coxsone détiennent eux-aussi une boutique de vins et spiritueux et aident financièrement leur fils, simple ouvrier agricole expatrié en Floride, à lancer son propre sound.Ces détaillants en alcool voient là sans doute une belle occasion d'écouler leurs marchandises.

 

7.  "Later for gator", interprété par Willis Jackson devient le Cosone Hop.

 

8. Avant de se doter de son propre studio, Dodd a recours aux studios Federal Records de Ken Khouri. Reid, pour sa part, installe un local au dessus de sa boutique d'alccol qu'il baptise Treasure Isle. Il fonde le Duke Reid Band, un groupe de studio comprenant quelques uns des plus brillants instrumentistes de Jamaïque: Don Drummond (trombone), Rico Rodriguez (trombone), Roland Alphonso (saxo), Ernest Ranglin (guitare), Johnny "Dizzy" Moore (trompette).

 

 

 

 

1. John Holt: Change your style/Hooligan. Leader d'une formation rocksteady à succès (les Paragons), John Holt connaît ensuite un grand succès en solo grâce à sa voix chaude et profonde. 

 

2. Horace Andy: Children of Israel. La voix d'Horace Andy, reconnaissable entre toutes chante ici "les enfants d'Israël" car les rastas s'identifient aux Hébreux persécutés par la "Babylone" occidentale. Si le reggae ne se résume pas au rastafarisme, il n'en constitue pas moins une thématique centrale (cf: titres 8, 18, 20).

3. The Skatalites: Ball of fire. Le groupe phare du ska interprète ici un morceau brûlant typique du genre. Tous les meilleurs musiciens de l'île ont, à un moment ou un autre, appartenu à cette formation mythique. Les soul vendors (piste 13) sont également une émanation des Skatalites. Dans les sound systems des années 1960, de très nombreux titres diffusés sont des instrumentaux, où les cuivres se taillent souvent la part du lion, à l'instar du Blazing Horns qui suit.

 

4. Tommy McCook: Blazing horns 

 

5. Augustus Pablo: Java. Augustus Pablo reste l'inventeur du melodica, un instrument improbable au son très onirique.

 

6. Glen Brown & King Tubby: Melodica internatonal. On insistera jamais assez sur le rôle crucial joué par King Tubby; le fondateur du dub auquel les amateurs de musique électro doivent une fière chandelle. Avec le dub, on ne conserve que le squelette du morceau autour du duo batterie/basse. (voir aussi piste 16).

 

7. Johnny Clarke: No lick no cup. Au cours des années 1970, le producteur Bunny Lee domine la scène reggae grâce à des musiciens talentueux - les Aggrovators - et une nouvelle génération de chanteurs talentueux tels que Johnny Clarke.

 

8. Willie Williams: Jah rightous plan

 

9. Prince Jazzbo: Rock for dub. Comme en Jamaïque rien ne se passe comme ailleurs, le DJ n'est pas celui qui sélectionne les morceaux (appelé selector), mais celui qui tchatche au micro sur des morceau déjà enregistré. Prince Jazzbo, Big Joe (piste 15) , Prince Far I (17), Big Youth (19) se distinguent donc par une scansion rapide toujours rimée. Ce sont des toasters.

 

10. Sugar Belly: Cousin Joe Pt 1

 

11. Blues Busters: I won't let you go

 

12. Derrick Harriot: Message from a black man. La carrière de Derrick Harriot, en tant que chanteur ou producteur, se caractérise par sa très grande qualité. Il reprend ici un classique soul à la thématique engagée. Le reggae est une musique de combat dont les paroles sont en prise avec les réalités sociales du ghetto (racisme, discrimination, misères, violences. cf: piste 1 et 12). 

 

13. Soul vendors: Swing easy

 

14. Gregory Isaacs: Lonely lover. Les chansons de Gregory Isaacs traitent surtout d'amour ce qui en fait le champion d'un genre de reggae nommé lovers rock.

 

15. Big Joe: In the ghetto

 

16. Wailing Soul: Very well dub

 

17 Prince far I: Mansion of invention

 

18. Junior Ross: Judgement time.

 

19. Big Youth: Feed a nation.

 

20. The Abyssinians: Satta massagana. Le trio, aux harmonies vocales limpides, enregistre ce cantique, chanté en amharique (la langue éthiopienne), en 1969.  

 

 

 

Lexique:

- sound-clash: joute musicale opposant deux sound-system rivaux. La victoire revient au sound ayant suscité le plus d'enthousiasme parmi l'auditoire présent.

- Comme son nom l'indique le selecter sélectionne les disques diffusés, toujours à l'écoute des attentes des danseurs. 

- Le terme sound-man désigne le propriétaire du sound-system, ainsi que les techniciens y travaillant.

- Dancehall désigne dans un premier temps la piste de danse du sound-system. Désormais le mot désigne une forme de reggae digital, très en vogue à partir des années 1980.

- L'operator est le propriétaire d'un sound-system.

- Le toaster improvise des paroles mi-chantées mi-parlées sur des rythmiques reggae.

- Le dubplate ou special est un disque gravé en un seul exemplaire pour un sound system.



Sources:
-
City songs (4): Kingston 1965-1969, l'âge d'or du rocksteady. (France cuture).
- Jérémie Kroubo Dagnini:"
Les origines du reggae, retour aux sources: mento, ska, rocksteady, early reggae", L'Harmattan. 
- Loydd Bradley: "
Bass Culture. Quand le reggae était roi.", Allia.
- Vincent Tarrière: "Petite histoire de la musique jamaïcaine."

- "Reggae, identité et paysage urbain dans un bidonville de Kingston-Ouest."
-  Texte de Bruno Blum sur le formidable site de Frémeaux et associés: "
Jamaica - rythm & blues 1956-1961".

"Roots of ska - Rythm & blues shuffle 1942-1962. "
- Dossier
Duke Reid sur Jahmusik.net.

- "Histoire des Sound systems et jamaican shuffle."

- lamédiathèque.be: initiation au reggae.


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