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Jaurès, ici et maintenant. Un entretien avec Benoît Kermoal.

par vservat Email

Une grande exposition consacrée à Jaurès vient de fermer ses portes aux Archives Nationales, une autre se déploie actuellement sous la coupole du Panthéon, ce soir, 8 juillet, la chaîne Arte diffuse un documentaire consacré au fondateur de l'Humanité. Sur écran, sur panneaux mais aussi sur papier (biographies, publications diverses, numéros spéciaux de la presse etc), Jaurès est partout. 2014 est son année : on commémorera à la fois le centenaire de son assassinat au café du Croissant mais aussi la palpable actualité de sa pensée politique. Il nous a donc semblé opportun et légitime de porter un regard sur l'homme, sur les commémorations et publications en cours ainsi que sur les instrumentalisations qui accompagnent souvent ces moments mémoriels. Benoît Kermoal(1), familier de Jaurès, dont il ne cesse de croiser la route en raison de ses recherches a accepté de répondre à quelques questions portant sur l'actualité de cette figure dont la trajectoire vient croiser celle de la Grande Guerre. Une exploration de la sphère scientifique, scolaire, éditoriale et même musicale...
 
 
 
 
1/ 2014, expositions, commémorations, publications scandent l'année dédiée à Jean Jaurès. D'ordinaire, on se cale davantage sur la naissance que sur la mort de la personne dont on souhaite rappeler l'œuvre. Que nous dit l'assassinat de Jaurès que sa vie ne nous dit pas ?
 
- Le centenaire de la mort de Jaurès suit chronologiquement la célébration du 150e anniversaire de sa naissance en 2009, qui avait déjà suscité pas mal d’intérêt, de publications ou de conférences sur le sujet. Mais il est évident que les circonstances dramatiques de sa mort entraînent une plus forte attention en 2014 sur Jaurès et son œuvre. On peut penser que le commémorer cette année permet de l’inclure dans les célébrations du centenaire de la Première Guerre mondiale, en insistant sur une donnée qui est parfois un peu mise de côté : s’il est vrai que la guerre concerne avant tout les soldats, et on peut voir que le centenaire de 14 insiste sur les différents aspects militaires, 
ce conflit a également bouleversé la société et la vie politique. Du coup, s’arrêter sur le sort de Jean Jaurès permet de mieux comprendre comment une catégorie importante de la gauche de l’époque a tenté d’éviter le conflit et comment aussi elle est entrée ensuite, presqu’en même temps que la mort de Jaurès, dans l’acceptation de la guerre, l’Union sacrée et l’idée de participation à une guerre qui se voulait défensive.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Au-delà de l’assassinat du 31 juillet 1914, je crois que l’action de Jaurès permet aujourd’hui de mieux reconstituer historiquement ce qui fait l’identité socialiste des premiers jours de la guerre : sa disparition est un traumatisme pour les socialistes, cela a entraîné un choc profond ; puisque Jaurès est mort après avoir tout fait pour arrêter la guerre, beaucoup de militants se disent qu’il faut maintenant accepter le conflit, d’autant encore une fois que l’opinion publique se persuade dès les premières heures de la guerre que les Allemands sont les agresseurs. Il y a une résignation évidente, peu prévisible quelques jours auparavant. Mais si on regarde de près les initiatives lancées dans la cadre du centenaire de la mort de Jaurès, on se rend compte qu’elles vont bien au-delà de l’assassinat : on étudie le parcours entier du socialiste, on s’intéresse à ses évolutions, à ses combats, à sa pensée et on redécouvre également tout un ensemble d’écrits puisque de nombreuses publications actuelles sont en réalité des anthologies commentées de textes de Jaurès.
 
 
2/ Les archives nationales lui ont consacré une importante exposition. Elle commence d'ailleurs par l'attentat du café du Croissant. On y découvre les héritages, les engagements, les multiples facettes de l'homme politique. C'est peut être du côté de l'histoire sociale que l'exposition est la moins prolixe. Pourtant ce sont les mineurs de Carmaux qui accompagneront sa dépouille jusqu'au Panthéon. En quoi ses engagements auprès des travailleurs ont-ils été si déterminants ?
 
- Tout d’abord je ne suis pas certain que l’exposition aux Archives Nationales n’évoque pas suffisamment la question sociale. On pouvait y voir le soutien apporté par Jaurès à de nombreuses grèves, les voyages militants qu’il fait à la rencontre avant tout des classes populaires. La difficulté d’une exposition sur Jaurès est de refléter tous les aspects d’une vie très riche en expériences, comme le soulignait Madeleine Rebérioux, Jaurès c’est « un continent », et je crois que l’exposition a pu rendre compte de tous les aspects, y compris concernant l’histoire sociale.
 

Plus largement, le lien entre Jaurès et le monde du travail est effectivement très fort : il devient socialiste, après avoir été élu comme député républicain, par ses contacts nombreux avec la classe ouvrière à Carmaux ou à Albi à la fin du XIXe siècle. Cet intellectuel considère que la république doit aboutir logiquement au socialisme, et donc à l’égalité. C’est pourquoi il attache une grande importance aux ouvriers, mais aussi aux paysans. Jusqu’au bout il mène le combat pour l’amélioration de la condition ouvrière et paysanne. Cela passe par des mesures immédiates et il fait tout pour les obtenir, avec d’autres : c’est la première loi sur les retraites en 1910, même s’il considère qu’elle est imparfaite ; c’est la limitation du temps de travail, la réforme fiscale adoptée en juillet 1914. Dans un premier temps pour Jaurès, il faut donc au quotidien obtenir un certain nombre de réformes qui améliorent la condition des plus faibles. Mais il n’oublie jamais l’autre dimension du socialisme : ces réformes, même imparfaites, ne sont pas une fin en soi. Il faut aller au-delà et Jaurès a une conscience pleinement révolutionnaire. Il souhaite que, par la lutte des classes, le socialisme puisse créer une nouvelle société. Les deux dimensions de Jaurès sont présentes, et cela explique qu’aujourd’hui encore, on puisse faire une interprétation différente de sa pensée qui est bien plus riche que quelques citations pourraient le laisser penser.
 
Il faut aussi, dans son rapport au monde des travailleurs, s’intéresser du point de vue historique à la réception de ses écrits, de ses discours, de ses interventions publiques. C’est un penseur, un philosophe, et même dans ses discours destinés aux militants ouvriers, il a une éloquence et des références intellectuelles qui pourraient faire obstacle à la compréhension du peuple. Je crois qu’on a beaucoup à apprendre, à étudier, sur la réception des interventions publiques de Jaurès et sur la manière dont les simples militants comprennent réellement ses paroles et sa pensée. Jaurès est conscient de ce type de difficultés, je crois, c’est pourquoi il s’intéresse autant aux questions d’éducation, de pédagogie. Au cours de sa carrière politique, on voit qu’il simplifie ses discours, qu’il raccourcit ses articles : c’est qu’il arrive à se faire davantage comprendre en étant à l’écoute de son auditoire. Sa pensée n’est pas figée et s’adapte pour que les classes populaires le comprennent au mieux. Mais il faut encore étudier la réception de ses écrits et discours, même si ce sont des objets historiques difficiles à cerner.
 
 
 
3/ Nous entrons aussi en 2014 dans les commémorations du Centenaire de la Grande Guerre. Il y a peu de mise en relation entre les deux dans les manifestations organisées. De même alors que la Grande Guerre est devenu un objet d’étude incontournable des programmes scolaires, Jaurès est une figure qui y tient peu de place. Comment expliquerais-tu cette déconnexion et cet effacement ?
 
- Je pense que célébrer la disparition de Jaurès aide justement à donner du concret, du politique, aux cérémonies du Centenaire de la Grande Guerre, en faisant que cela ne se limite pas aux souvenirs des grandes batailles et des faits militaires. C’est aussi intégrer de plain pied une mémoire militante dans l’histoire de France, et considérer que Jaurès incarne cette France républicaine et socialiste qui a elle aussi accepté les sacrifices.
 
En ce qui concerne la question des programmes scolaires, on se rend effectivement compte que dans les intitulés généraux, la dimension des acteurs de l’histoire semble être passée au second plan. En même temps, et c’est peut-être paradoxal, on voit dans l’histoire savante mais aussi dans l’histoire enseignée, que la reconstitution de parcours personnels est de plus en plus valorisée pour aider à faire comprendre les grandes dimensions historiques. C’est-à-dire que des histoires personnelles aident à mieux saisir les spécificités d’une époque et encore plus à mieux comprendre les périodes de crise. Alors je crois que dans la pratique des enseignants, il faut justement redonner « corps » à l’histoire par ce biais. Est-ce que cela passe obligatoirement par l’évocation d’itinéraires des grands hommes et des grandes femmes de l’histoire ? Là je ne sais pas trop, mais si je me base sur ma propre expérience d’enseignant, on peut très bien manier le programme officiel de façon à évoquer dans les cours celles et ceux dont on estime l’action déterminante selon les périodes historiques. Jaurès peut être évoqué par exemple dans le chapitre sur l’histoire des médias et des crises politiques du programme d’histoire de terminale. Après, sans doute que les instructions officielles, ainsi que les outils dont on dispose, sont parfois « frileux » en ce qui concerne les acteurs politiques. Rien ne me semble contradictoire entre une pratique distanciée de l’enseignement de l’histoire et le choix de s’arrêter davantage sur tel ou tel acteur qui nous intéresse plus particulièrement.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
4/ Jaurès a peut être une place modeste dans l'histoire enseignée, mais les hommes politiques - de N. Sarkozy à Manuel Valls plus récemment - usent et abusent de son image, de son héritage. Quel est selon toi le sens de ce grand écart, Pourquoi Jaurès semble-t-il aussi actuel ?
 
- Il est vrai que de plus en plus les responsables politiques actuels semblent chercher dans l’Histoire des modèles ou des justifications pour les politiques qu’ils souhaitent mettre en place. Cela ne me paraît pas un problème si on ne fait pas que ça ! En clair, avoir des modèles historiques, c’est bien, mais avoir un programme tourné vers le présent et l’avenir, c’est mieux selon moi. Alors peut-être que justement l’attention accordée à des hommes comme Jaurès s’explique par une certaine peur d’aller de l’avant. On essaye de trouver dans le passé ce que l’on n’ose pas trouver dans l’avenir...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cependant, dans le cas de Jaurès, il est évident que son parcours peut incarner un modèle pour la gauche et l’ensemble des républicains. Sur la laïcité, sur la justice, sur le courage et la vérité en politique, et sur également la dimension sociale et égalitaire, ou encore sur les liens entre la société et la défense, l’action et la pensée de Jaurès sont toujours des repères importants.
 
L’utilisation qu’en font les responsables politiques actuels ne me dérange pas, si elle est réellement informée et fiable. De ce point de vue, l’utilisation faite par certains responsables de la droite, voire de l’extrême-droite, peut paraître avec un peu de recul, assez ridicule. Mais encore une fois Jaurès est à la fois socialiste et républicain, donc chacun peut y trouver son compte. A gauche, l’héritage de Jaurès divise aussi, mais là encore selon moi établir les divisions de la gauche actuelle sur son dos n’a pas grand sens. D’ailleurs, si on regarde bien, on ne trouve pas dans la masse de publications sur Jaurès, de livres écrits par des responsables politiques (si on laisse de côté un pamphlet écrit par un ancien député UMP). Pour d’autres « héros » nationaux, la liste des biographies, essais, etc, est longue. Là dans le cas de Jaurès, on ne trouve pas de nos jours grand chose. C’est un paradoxe, mais sans doute cela montre-il que d’un point de vue historique, Jaurès ne leur est pas si connu, peut-être parce qu’il est assez difficile à cerner. Visiblement, beaucoup connaissent davantage Napoléon et publient des ouvrages sur lui. Peut-être que le centenaire de son assassinat va rapidement changer la donne.
 
 
5/ Quels aspects de la recherche se renouvellent le plus le concernant ? Les commémorations de 2014 semblent insister davantage sur l’individu. Pourtant Il s’est aussi inscrit dans des combats et des réalisations collectives. Comment cela s’articule-t-il dans les travaux et publications récentes ?
 
- Sur ce point, il faut saluer tout d’abord la publication de la biographie écrite par les deux plus grands spécialistes de Jaurès, Gilles Candar et Vincent Duclert (2) . Aussi étonnant que cela paraisse, on ne disposait pas de grande biographie scientifique récente sur lui, c’est aujourd’hui le cas. L’approche biographique est en effet liée à d’autres domaines d’études et effectivement de ce côté là, plusieurs recherches sont en cours ou viennent d’aboutir. De mon point de vue, quelques domaines sont particulièrement intéressants : il y a tout d’abord l’étude du pacifisme d’avant 1914, de l’attention accordée à la loi des trois ans de 1913, des liens entre le pacifisme du mouvement ouvrier et la défense nationale. Je pense que sur ce sujet, il y a encore plein de choses à apprendre, en particulier comment Jaurès permet à l’ensemble du mouvement ouvrier de s’emparer de ces questions.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’étude historique doit également passer par la question de l’internationalisme, et non pas rester dans un cadre purement national. Sur cette question, les travaux en cours d’Elisa Marcobelli (3)  nous permettront de mieux connaître ce qu’est ce pacifisme socialiste sous toutes ses formes avant 1914. C’est encore dans une dimension internationale que d’autres tra
vaux nous apportent du neuf sur Jaurès : c’est un acteur important de la Deuxième Internationale, il est de plus en plus important dans ces réunions. Or, l’histoire transnationale de ce type d’organisations est encore assez récente, malgré l’antériorité des études de Georges Haupt. Ainsi Emmanuel Jousse, qui s’intéresse également de près aux questions de traduction, rend compte de ces transferts culturels entre le socialisme de Jaurès, le travaillisme anglais ou la social-démocratie allemande. C’est je crois une dimension très importante de la recherche historique récente.
 
Également, l’étude de la culture militante socialiste du temps de Jaurès me semble encore devoir être menée sur bien des aspects. Le rapport à la violence politique, l’étude du bagage théorique des militants de base, l’attention portée à la nécessaire éducation militante, sont autant de points qu’il faut aujourd’hui mieux connaître. C’est, je crois, ce qui permet aussi de comprendre l’adhésion des socialistes à la guerre. Le souvenir de Jaurès dans ces années de combat est très présent, et c’est une référence, voire une justification, pour les socialistes qui se battent. Enfin, les usages mémoriaux de Jaurès dès sa mort, jusqu’à aujourd’hui sont aussi au centre de plusieurs études historiques.
 
6/ Parmi tout ce qui se publie et se monte cette année, quel choix opérerais-tu pour avoir une vision un peu équilibrée du sujet ? y’a-t-il eu aussi des choses saugrenues ou décalées qui ont été proposées au public ?
 
- Il est vrai que de nombreuses publications ont lieu et vont encore avoir lieu dans les mois qui viennent. Question difficile que de choisir parmi tout cela. Mais encore une fois la biographie de Candar et Duclert me semble incontournable tout d’abord. Ensuite le livre de Jacqueline Lalouette (4), Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir , apporte de nombreux éléments sur sa disparition et sur l’entretien de sa mémoire à travers les usages militants, mais aussi la construction de statues, les noms de rues, etc. Pour moi ce sont les deux incontournables. Il faut encore lire Jaurès et sur ce point l’anthologie présentée par Marion Fontaine(5)  est très précise, procure une très bonne connaissance des écrits de Jaurès. C’est également le cas du prochain tome des œuvres complètes de Jaurès qui sort à l’automne 2014 et qui porte sur le pluralisme culturel, ce qui permettra en particulier de mieux connaître les écrits jaurésiens sur les autres continents, la colonisation et sur sa tournée en Amérique latine en 1911.
 
Dans un autre domaine, j’ai bien aimé le livre de jeunesse de Tania Sollogoub (6), Le dernier ami de Jaurès , c’est un roman passionnant, je le conseille vraiment. Enfin on prévoit la parution d’une autre biographie publiée par un Américain,Geoffre Kutz (7) cela peut être un utile complément au livre de Candar-Duclert. En ce qui concerne les choses saugrenues proposées au public, oui, les commémorations entraînent toujours de telles publications, cela existe pour Jaurès, mais pas tant que ça. Pour le moment, je n’ai vu que deux ouvrages qui me semblent totalement inutiles, le plus simple est de ne pas en parler....
 
7/ Les invités de Samarra ont le droit de constituer une playlist. Si je te dis Jaurès en 5 titres tu réponds quoi ? Argumente !
 
- Évoquer Jaurès sans nommer la chanson de Brel, ce serait un peu un sacrilège sans doute ! Mais je conseillerais la version du groupe anglais Black Veils. Ensuite, de pas évoquer  Give peace a chance  de John Lennon serait dans ce cas un autre sacrilège non ? Par ailleurs, pour savoir parfaitement ce que cela signifie  le vent dans l’avenue Jean Jaurès , la chanson  Brest  de Miossec s’impose aussi ici. Jaurès est originaire du Midi toulousain, donc L’anniversaire  des Fabulous Trobadors me semble être également parfaitement adaptée. Enfin, ce serait dommage de ne pas citer un chant révolutionnaire : alors j’ai une tendresse particulière pour In ale gasn , une chanson yiddish contre le tsar en Russie avant 1914 qui a été fréquemment reprise ensuite.
 
 
Un grand merci à Benoît Kermoal de la part de l'équipe de Samarra  !!  Et pour clotûrer l'entretien, écoutez sa playlist !
 
 
 
 
 Toutes les photos sont tirées de l'exposition consacrée à Jean Jaurès au Panthéon. @Vservat
 
 
 Notes : 
 
(1) Benoît Kermoal est professeur d’histoire-géographie au lycée Saint Exupéry de Mantes-la-Jolie, doctorant à l’EHESS, le sujet de thèse étant Les socialistes au combat : guerre, paix et violences dans les pratiques militantes (1914-1940) . Membre du conseil d’administration de la société d’études jaurésiennes, présidée par Gilles Candar. Rédacteur des notes hebdomadaires « les notes Jaurès » pour la Fondation Jean-Jaurès, de janvier à juillet 2014 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/2014-annee-Jaures/Les-notes).

(2)Gilles Candar, Vincent Duclert, Jean Jaurès, Paris, Fayard, 2014.

(3)Voir par exemple, Elisa Marcobelli , La France de 1914 était-elle antimilitariste ? Les socialistes et la loi des trois ans, Fondation Jean-Jaurès, 2013 (en ligne : http://www.jean-jaures.org/Publications/Essais/La-France-de-1914-etait-elle-antimilitariste). Sa thèse en cours porte sur l’opposition à la guerre au sein de la Deuxième Internationale.

(4)Jacqueline Laouette, Jean Jaurès, l’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014.

(5)Marion Fontaine, Ainsi nous parle Jean Jaurès, Paris, Fayard/Pluriel, 2014.

(6)Tania Sollogoub, Le dernier ami de Jaurès, Paris, l’école des loisirs, 2013. (7)Geoffre Kutz, Jean Jaurès,The inner life of Social Democraty, Penn State University Press, à paraître en août 2014.

Zeitoun de Dave Eggers : Quand Katrina submergea les Etats-Unis.

par vservat Email

Il y a quelques temps déjà Samarra avait regroupé en un dossier différents articles consacrés à la Nouvelle-Orléans, placée sous les feux de l’actualité suite aux dévastations causées par l’ouragan Katrina. Musique, BD, séries tv mais aussi entretien avec des universitaires permettaient de croiser les regards sur cette ville singulière, joyau de la culture américaine devenue le symbole des impasses de la politique de GW Bush.
 
 
 
Voici une pièce de plus au dossier, objet hybride mais très éclairant sur ce moment particulier de l’histoire de la ville. À lire la 4ème de couverture de l’édition française de Zeitoun de Dave Eggers (3ème couverture), on se demande ce qu’il pourrait bien y avoir d’inédit à dire sur Katrina. Mais pour ceux qui connaissent un peu l’auteur-éditeur, aux manettes de la revue The Believer, talentueux électron libre de la littérature américaine, on se dit que même si le sujet a déjà été épuisé, connaître son regard sur l’événement ne peut pas être inintéressant. L’avertissement en guise de prologue nous alerte sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une fiction qui aurait pour cadre la Nouvelle-Orléans lors du passage du cyclone. Il s’agit davantage de la mise en forme de témoignages, celui du couple formé par Abdulrahman Zeitoun et sa femme Kathy. Ce sont eux qui nous servent de guides dans ce moment apocalyptique. Le voyage auquel ils nous convient par l’intermédiaire de leur porte-voix, D. Eggers, est un véritable chemin de croix. Le livre refermé, la réponse à la question initiale est évidente, la portée de Zeitoun outrepasse très largement l’épisode cyclonique, c’est ce qui en rend la lecture si passionnante.
 
 
 
ETUDE DE CAS : KATRINA ET LA GESTION DU RISQUE.
 
Katrina est un cas d’école à plusieurs titres. Le cyclone affublé de ce joli prénom féminin s’abat sur la Floride à la fin du mois d’août 2005 puis, avec des forces décuplées, sur la Louisiane et en particulier sur la Nouvelle Orléans. Sous les bourrasques et les pluies torrentielles, la ville connue pour son carnaval et sa forte présence afro-américaine, est très vite enfouie sous les eaux. Construite en grande partie sous le niveau de la mer, enserrée par le  Mississippi et le lac Pontchartrain, la cité du jazz est rapidement submergée. Les digues qui la protègent, mal entretenues, cèdent ; le chaos se répand. L’évacuation ordonnée tardivement par le maire Nagin ajoute au drame. Des milliers de personnes prises au piège se réfugient sur les toits, au Convention Center ou au Superdome. Les secours sont débordés, les autorités totalement inopérantes à l’image du président Bush survolant la ville engloutie sous les eaux en hélicoptère sans dénier descendre sur la terre ferme afin de réconforter les sinistrés. D’aucuns disent qu’il a alors joué son avenir politique.
 
 
 
 
 
S’ensuivent des images de chaos, de pillage, de guerre et d’état de siège : l’armée, la garde nationale, les mercenaires s’emparent peu à peu des rues en une déferlante ultra sécuritaire motivée par un empilement confus de peurs relevant davantage du fantasme que de la réalité. De ce point de vue, l’action de la FEMA est très emblématique. Ce que l’épisode confirme c’est qu’en Amérique, depuis le 11 septembre, la peur est un outil de gouvernement qui justifie les exactions et légitime la violence d’état. Ce qu’il rappelle c’est que les inégalités sociales, les politiques d’abandon des plus démunis issues du désengagement de l’état tuent davantage que les catastrophes naturelles. On peut en faire un chapitre de géographie scolaire sur les risques et arriver aisément à cette conclusion implacable, en puisant notamment dans l’étude menée par R. Huret en 2010.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Caricature de Placide sur l'intervention des "secours" à la Nlle-Orléans.
 
 
 
APPROCHES DE L’ESPACE ET DU TEMPS : SOUS LES EAUX ET À CONTRE-COURANT.
 
Des médias aux universitaires en passant par les scénaristes (Zeitoun est en passe de devenir un film sous la direction de J. Demme), tous se sont emparés de cet évènement dramatique pour en identifier les causes, pointer les lacunes dans l’organisation des secours ou en étudier l’exploitation par les promoteurs immobiliers. La série Treme, sur 4 saisons, en a restitué avec une grande précision les enjeux et l’on sait, depuis The Wire, à quel point le travail de D. Simon relève de l’orfèvrerie quand il s’agit de documenter un sujet.
 
 On apprendra donc peu de choses inédites sur l’ouragan et ses suites en lisant Zeitoun. Et pourtant, quand on a déjà emmagasiné nombre d’informations sur le sujet, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne. Indéniablement, il possède quelque chose de plus, une façon de dire autrement l’histoire. Les bavures politiques, les abus les plus révoltants et les plus emblématiques des dysfonctionnements à l’oeuvre sont mis à nus, à vif, par le talent de l’écrivain qui procède magistralement à la mise en intrigue. Entièrement au service de sa thèse et de ses personnages, le récit éclaire d’un jour nouveau l’événement dans son déroulement mais aussi dans ses résonnances spatiales et temporelles dont il se plait à briser les échelles. Zeitoun braque un miroir sur la Nouvelle Orléans au moment de Katrina qui renvoie en retour au pays un portrait effrayant de lui-même. À partir d’une construction ciselée, de témoignages étayés par une bibliographie attestant d’une enquête méthodique, Eggers nous étrille et nous offre une grille de lecture complexe et diversifiée de l’événement.
 
 
Les deux témoignages qui servent à construire l’étude sur Katrina, sont ceux de deux américains sans histoire ou presque. Une famille unie, heureuse, dont la réussite professionnelle est aussi indéniable qu’atypique dans la mesure où elle s’appuie non sur une exploitation outrancière d’autrui mais sur une gestion altruiste des ressources humaines. Abdulrahman Zeitoun est un entrepreneur en bâtiment de la Nouvelle-Orléans. Marié à une chrétienne convertie à l’Islam, Kathy, ils vivent avec leurs 4 enfants dans une coquette maison d’uppertown, assez éloignée du centre ville. Zeitoun est issu d’une famille syrienne de pêcheurs, dont les fils ont souvent côtoyé l’eau (l’un a été champion de natation, l’autre navigateur, Zeitoun lui même officia dans la marine avant de s’installer en Louisiane). Musulman pratiquant, il est totalement intégré dans son quartier, dans sa ville. Travailleur acharné, généreux et serviable, c’est un père modèle et un mari heureux. Sa femme Kathy participe avec lui à la gestion de l’entreprise. Sa famille accepte mal sa conversion, se focalisant évidemment sur le port du voile, mais elle vit bien mieux que ses proches son choix spirituel.
 
Kathy se résout à quitter la ville pour Bâton Rouge avec ses enfants à l’approche du cyclone. Son mari reste à la maison. Les vents se déchainent, l’eau monte. Réfugié sur le toit A. Zeitoun utilise son canoë pour porter secours aux gens du quartier isolés. Il va nourrir les chiens abandonnés dans les maisons avoisinantes, dirige les quelques patrouilles qui passent vers les nécessiteux. Cette première partie dessine pour nous une géographie nouvelle de la ville sous les eaux, devenue quasi silencieuse après le fracas de l’ouragan. Abdulrahman reste en contact avec sa famille grâce à une ligne fixe de téléphone encore en service dans une de ses propriétés moins sinistrée. Et puis soudain le silence. Kathy n’a plus de nouvelles de lui. S’ensuivent une dizaine de jours d’angoisse interminable à remuer ciel et terre pour retrouver sa trace. À la Nouvelle-Orléans, alors que le niveau de l’eau se stabilise, Zeitoun est arrêté avec quelques amis qui, comme lui, viennent en aide aux sinistrés. Accusés de pillage, ils sont incarcérés, humiliés, et maltraités par les différents dépositaires de l’autorité alors aux commandes : garde nationale, membres de l’appareil judiciaire et pénitentiaire, armée. Le salut de Zeitoun et sa libération tiennent à un fil. Quand sa femme le retrouve à sa sortie de prison, Eggers nous laisse entrevoir l’après et ses traumatismes. S’offre alors à nous un autre niveau de lecture qui, par emboîtement scalaire, replace l’épisode Katrina dans une géopolitique plus large et une histoire américaine.
 
 
MISE EN PERSPECTIVE : HISTOIRE ET GEOPOLITIQUE DES ETATS-UNIS.
 
Le livre se construit donc en trois parties qui sont comme un négatif de la temporalité propre au cyclone. Quand celui-ci se déchaine sur la ville, Zeitoun reste calme et serein. Alors que l’eau s’empare peu à peu de son quartier, lui s’organise ; il se met au service de la vie quand la mort rôde. Son choix de demeurer en ville reste incompréhensible pour ses proches, mais pour nous qui le suivons dans ce paysage dévasté et pourtant étrangement calme, sous l’eau, Zeitoun est un héros américain. Ordinaire, modeste, idéalisé sans doute, mais un héros comme seule l’industrie cinématographique hollywoodienne en produit.
 
 
A mi-parcours, le changement de témoin, laisse le lecteur pétrifié d’angoisse, tout comme l’est Kathy restée sans nouvelle de son mari. La lecture devient éprouvante, le cyclone n’est pourtant plus une menace à ce moment là. Logiquement, on aurait du assister au sauvetage des sinistrés. Il n’en est rien, la porte des Enfers s’est entrebâillée, engloutissant ce que l’humanité a de meilleur. C’est finalement quand un retour à la normale devrait s’amorcer avec l’arrivée des sauveteurs  que l’univers de Zeitoun bascule et que l’ouragan s’abat sur lui. Ce n’est pas celui des forces de la nature mais celui qu’a déchainé le gouvernement américain en proie à un pic de paranoïa dont les racines sont à chercher du côté du 11 septembre, certes mais aussi dans le renouveau patriotique, le parasitage de l’état par les lobbies militaires et sécuritaires avec leurs cohortes d’officines étatiques ou mercantiles offrant des mercenaires à qui peut se les payer.
 
Le livre met à jour le racisme de plus en plus affirmé contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un arabe ou un musulman devenu le nouvel ennemi intérieur et dévoile un portrait terrifiant des Etats-Unis. Eggers introduit puissamment la question de l’identité américaine dans son ouvrage. On l’a dit, les afro-américains de la ville, au moment de la catastrophe, se sont sentis étrangers dans leur propre cité. On assiste ici à un processus analogue. Les Zeitoun sont avant tout des Etats-Uniens mais la politique de gestion de crise aboutit à leur confisquer cette partie de leur identité pour les réduire à de potentiels terroristes extrémistes : ils deviennent la figure archétypale de l’ennemi intérieur. Zeitoun, tombé aux mains de la garde nationale, expérimente sur le territoire national et sur son lieu de vie a priori sanctuarisé ce que l’Amérique exporte d’ordinaire ailleurs de Guantanamo à Abou Ghraib. Le processus s’apparente à une forme de contagion provoquant un pourrissement intérieur : les Etats-Unis finissent par s’inoculer eux-mêmes le virus qu’ils diffusent d’ordinaire dans d’autres régions du monde. Les déboires de Zeitoun renvoient au pays dont il est le ressortissant (si bien qu’à sa libération le premier combat de sa femme sera de récupérer ses papiers pour que lui soit rendue cette identité bafouée), l’image la plus noire de son âme désormais pervertie.
 
 
On reste médusés par le parcours d’A. Zeitoun tombé aux mains des « autorités » dans la dernière partie du livre. Romancer son histoire s’avère totalement superflu tant la réalité décrite ici dépasse de loin ce que la fiction pourrait produire. Pour le couple, les suites de ce premier calvaire ont fonctionné comme une bombe à retardement. Eggers décrit une Kathy déboussolée en proie à des pertes de mémoire et à des troubles proches de ceux provoqués par la maladie d’Alzheimer. Livrer au public leur histoire durant Katrina n’a pas préservé les deux témoins : ils sont aujourd’hui séparés et ont à nouveau eu maille à partir avec la justice. Au bout du compte, il sera facile d’abattre le héros pour nier ce qu’il a représenté : la presse a eu beau jeu de se délecter du divorce houleux des Zeitoun et des accusations de violences du mari envers sa femme, accusations dont il est aujourd’hui blanchi. Et pour mieux dissimuler ce que son récit révélait l’endroit où il fut emprisonné et soumis à un régime d’exception le privant de tous ses droits élémentaires est devenu une attraction touristique en gare de la Nouvelle-Orléans.
 
 
 
 
 
Plus qu’un nouveau récit sur Katrina, Zeitoun vaut pour son regard acéré sur une Amérique en crise à l’aube du XXI siècle qui malmène les valeurs de la démocratie, dédouane ses politiques des règles du droit, et les livre aux intérêts mercantiles des inventeurs de menaces en tous genres. Sans débauche de pathos, sans verser dans la surenchère facile, Zeitoun donne à lire la chronique d’une ville sous les eaux, dans un pays qui se noie peu à peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A. & K. Zeitoun avec D. Eggers à la Tulane University.

 

 

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

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