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L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

Cartographie musicale de la planète 2.

par blot Email

Pour compléter un premier post consacré aux "cartes musicales de la planète". Voici quatre nouvelles cartes collaboratives:

 

 

*Télérama.fr est à l'origine de deux initiatives intéressantes:

1. La carte de France en chansons:

"Un coin de rue, un monument ou tout simplement une ville : on connaît tous une chanson qui raconte ou simplement mentionne un lieu. Dutronc, NTM, Nougaro, Zebda et de nombreux autres ont chanté leur région d'origine. Et si on les répertoriait ?" [passage tiré du site du magazine]



Une carte collaborative proposée par Télérama.fr. La carte de France des chansons

 

 

2. Mondo Sono- Télérama.fr

A partir d'un concept identique, Télérama.fr a élaboré une google map des musiques du monde. Le site propose une carte postale sonore constituée d'une sélection de quelques morceaux emblématiques des Etats épinglés ci-dessous.


Afficher Mondo Sono - Télérama.fr sur une carte plus grande

 

 

* Enfin, en parallèle à l'histgeobox (dont la carte est consultable ici), nous nous avons inauguré une nouvelle rubrique intitulée Loca virosque cano. Nous vous y présentons des titres évoquant directement ou non, différents lieux dans le monde.



Afficher Loca virosque cano sur une carte plus grande

 
 
 
 
Voici la liste évolutive et alphabétique par interprète des titres déjà traités.

Déjà sur l'histgeobox :

 

 

* Sans lien cette fois avec la musique, Pierre Sérisier propose sur son blog une carte des séries américaines.

"Où se passent vos séries favorites ? Dans les grandes villes pour la plupart. Avec une sur-représentation de Los Angeles et de New York, bien que depuis quelques années Chicago et Miami semblent attirer les scénaristes. Bien sûr, les fictions ne sont pas tournées in situ, mais il est intéressant de voir le choix des localités." [tiré du blog de PS]

 


Afficher La carte des séries américaines sur une carte plus grande

 

Une carte des séries américaines proposée par Pierre Sérisier sur son blog.

The Hour, la série sur l'Angleterre des années 50

par died Email

 

 

Il ne faut plus s'étonner aujourd'hui, les séries TV sont devenues en une décennie un genre cinématographique à part entière....où les scénaristes mettent en place dans la longueur des personnages complexes et des intrigues haletantes. The Hour est l'exemple de la série réussie.

Bien plus encore, elle est une série estampillée "qualité supérieure" et "appellation d'origine contrôlée"production BBC à consommer sans modération. Cela tombe bien, il n'y a que 6 épisodes pour cette première saison. Aussi a-t-elle tout de suite attiré mon attention. Non seulement parce qu'elle a l'originalité de nous emmener dans une époque peu explorée par les séries mais parce que la photographie est soignée.

En un clin d'oeil, les décors, les costumes nous plongent dans ll'Angleterre du début de la Guerre froide avec un rare sens du détail (voir les illustrations).   L'histoire nous conduit successivement dans les rues de Londres, les appartements au confort limité ou dans un manoir de l'aristocratie britannique. Mais l'essentiel de l'intrigue se déroule  dans les bureaux et les studios de la BBC.  Le décor s'inscrit plus largement dans une toile de fond historique, l'affaire du canal de Suez en octobre-nov 1956 et la répression soviétique en Hongrie. 

Deux jeunes journalistes se voient confier une nouvelle émission d'information à la BBC. Bel Rowley (Romola Garaï qui a déjà tourné pour les plus grands : Woody Allen, Kenneth Branagh ou François Ozon) est la principale héroïne et  vient de se voir attribuer le poste, très convoité de productrice de l'émission : ce qui est assez rare pour un époque plus marquée encore qu'aujourd'hui par la mysoginie. Jeune mais aussi jolie, elle entraîne dans son aventure son camarade, Dominic West qui est de la trempe des journalistes incorruptibles qui ne lâchent jamais leur enquête contre vents et marées : un vrai pitbull (tout le contraire de Claire Chazal) qui cherche la vérité sur une sombre histoire. Mais revenons à l'émission !

 

The Hour diffusée à la BBC semble jouer sur la nouveauté. Son présentateur, un bellâtre séducteur, ambitieux peine à trouver ses marques mais il emballe quand même la belle productrice. The Hour rencontre alors le succès tant espérer car l'émission sait  parler d'actualité tout en essayant (sans jamais y arriver complètement) de s'extraire de la  contrainte de la censure du pouvoir politique....C'est là tout l'intérêt de la série : comment les démocraties (déjà anciennes) gèrent la liberté de l'information à la télévision dans les années 50 ?  A l'instar du Ministère de l'information dans la France gaullienne, les Britanniques de la BBC doivent aussi apprendre à composer avec les maîtres censeurs qui traînent dans les couloirs et les bureaux de la BBC.

Enfin, il y a une enquête policière :  des morts, des assassinats.....et un truc plus grave qui rime avec espionnage. Mais je n'en dis pas plus !

 

Un article dans un autre blog compare cette série à Mad Men, il y a des liens, c'est sûr mais pas tant que cela. Et comme dans Mad Men, le générique est extraordinairement réussi.

Enfin, voici la bande annonce sur la BBC two !

 

 

 

Jean-Christophe Diedrich

 

Regards sur l'Italie des années de plomb. (1)

par vservat Email

Cette semaine la chaîne Franco Allemande Arte propose toute une série de programmes sur l'Italie. L'occasion pour Samarra de proposer des compléments à ce que vous aurez le temps de regarder dans cette riche programmation. Pour commencer, voici une présentation de deux ouvrages traitant de façons forts différentes, mais peut être, complémentaires, de l'Italie de l'après guerre, en s'arrêtant bien sûr sur ces années de plomb au cours desquelles un activisme politique violent, d'extrême gauche et d'extrême droite, met en péril l'assise du modèle construit par la Démocratie Chrétienne. 
 
 
 
 
"Dolce Vita : 1959-1979" de S. Greggio, editions Strock, 2010.
 

Simonetta Greggio écrit ici une chronique très singulière de l’Italie contemporaine. Dans  « Dolce Vita, 1959-1979 », elle louvoie, en effet,  entre fiction et reconstitution historique pour livrer une œuvre poignante, originale et savante sur ces 20 ans d’une Italie qui bascule subitement dans la violence aveugle, le terrorisme et laisse ses démons (mafias, corruption, nostalgiques du Duce) tracer, en sous main, l'autoroute qu'empruntera le cavaliere S. Berlusconi, très récemment déchu. 

 

Son livre est une broderie impressionniste autour d’un dialogue entre un homme aux portes de la mort et son confesseur. Sur Ischia, une des trois îles de la sublime baie de Naples, le prince Malo, aristocrate aussi flamboyant que décadent, livre à son confesseur Saverio, homme aux sentiments torturés, les secrets de sa vie dissolue. La vie du prince se mêle intimement à l’histoire de son pays, aux évolutions politiques, révélant la face sombre et les intrigues qui se trament  dans l’ombre de la toute puissante  Démocratie Chrétienne.

 

De tous les grands moments de la vie publique et surtout culturelle de l’Italie d’après guerre, homme à femmes, on le découvre à la première romaine de la  « Dolce Vita » de Fellini. Le film marque un tournant  dans l’histoire culturelle et cinématographique du pays ; il donne le la aux années qui vont suivre : un parfum de scandale, d’insouciance, une libération certaine des mœurs, un art de vivre aussi qui font qu’on se tourne vers l’Italie comme vers une référence qui donne le tempo, permet de sentir l’air du temps. La carrière du film jusqu'à son triomphe à Cannes, (marquée de quelques soubresauts et surprises) est un des fils rouges du récit de S. Greggio. Grace à lui elle nous emmène dans une Italie entrant, non sans tensions, dans la modernité avec des transformations sociales fortes, se traduisant par l’adoption de la loi autorisant le divorce, ou par des épisodes plus symboliques telle l’apparition de la mini jupe.

 

Autour de ce dialogue et de la « Dolce Vita » de Fellini, l’auteure, par touches successives et alternées, nous plonge également dans les affres d’une démocratie fragilisée, dans laquelle les pouvoirs traditionnels (l’Eglise) sentent le vent tourner et œuvrent en sous main pour récupérer la part d’influence qui leur échappe. On découvre également la lente décadence du pouvoir en place, qui sclérosé et usé cherche son salut dans les compromissions, la corruption et les scandales de mœurs, les financements douteux. Une Italie dans laquelle les forces politiques donnent naissanceà des mouvements violents (terrorisme noir des nostalgiques du fascisme, terrorisme rouge des organisations d’extrême gauche) qui plongent le pays dans un bain de sang jusqu’à l’épisode hautement traumatique de l’exécution d’Aldo Moro.

L’auteure par ce procédé un peu particulier, arrive à dépeindre la  décomposition intérieure du monde politique italien, gangréné, gagné par la putréfaction, et s’en sert comme élément explicatif de l’Italie d’aujourd’hui dans laquelle le monde politique se vautre dans les scandales sexuels, financiers, et judicaires. Entre la lumière de la baie de Naples, les dialogues prononcés par Mastroianni, les errements des responsables politiques, Simonetta Greggio réveille nos mémoires, convoque des images familières, ravive nos imaginaires, suscite leur mise en réseau, en cohérence dans un exercice d’équilibriste qu’il est très méritant de tenir jusqu’au bout. Si celui-ci donne une vision des faits dont on peut discuter (comme pour tout travail historique), il restitue une atmosphère mi nostalgique, mi terrifiante en ce qu’elle porte d’éléments de compréhension du présent.

 

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La fiction, pourtant documentée, de Simonetta Greggio ne saurait suffire à qui veut se plonger dans les problématiques de l’Italie des années de plomb, nonobstant les qualités intrinsèques de son ouvrage.
 
Pour qui souhaiterait une approche plus scientifique, on peut se procurer le très bon ouvrage de Philippe Foro édité chez les non moins remarquables éditions Vendémiaire. Professeur à l’université de Toulouse Le Mirail celui-ci propose «Une longue saison de douleur et de mort : l’affaire Aldo Moro ». En quelques 200 pages, il donne un récit aussi clair que passionnant et documenté sur cette période tourmentée de l’histoire de l’Italie contemporaine.
 
Les 55 jours que durent l’enlèvement d’Aldo Moro forment le récit nodal de son enquête : il en présente « l’avant » afin que le lecteur saisisse bien le contexte et les enjeux de cet épisode, restitue l’intensité dramatique du « pendant », montrant à la fois les compromissions, les choix opérés, les questionnements soulevés et en interroge enfin « l’après » qui transfigure ce terrible moment en une affaire susceptible de donner une nouvelle clé de lecture du paysage politique italien d’hier et d’aujourd’hui. Tel le révélateur chimique agissant sur une photo, l’affaire Aldo Moro fait venir au jour, même s’il reste des zones d’ombre, le jeu terrifiant de forces politiques inféodées à des organisations occultes (services secrets, mafias, loges maçonniques) qui tentent, par des choix aux conséquences terribles de maintenir, d’accroître ou de consolider leur place sur l’échiquier.
 
Alors que la Démocratie Chrétienne s’essouffle au pouvoir et se décrédibilise à force de jouer le pivot des alliances parlementaires, le Parti Communiste, longtemps ostracisé (guerre froide oblige), se repositionne sur l’échiquier politique en s’alliant, sur proposition de Moro d’ailleurs, à la Démocratie Chrétienne (ce que l’on appelle alors le « compromis historique »). Cette alliance radicalise la position de l’extrême gauche. Certains plongent dans l’action terroriste (c’est le cas des Brigate Rosse, qui enlèvent Moro). En même temps, profitant d’un affaiblissement de la république italienne, les nostalgiques du fascisme sèment la terreur et la mort lors d’une série d’attentats sanglants, donnant aux partisans de la thèse d’une démocratie en péril l’occasion de s’arcbouter davantage sur la droite (nul ne cède cependant à la tentation de basculer dans une situation d’état d’urgence par exemple). S’ajoutent une Eglise qui voit son influence remise en cause par l’adoption de la loi sur le divorce, des syndicats puissants, des services secrets actifs, la mafia qui n’est jamais très loin et des loges maçonniques dont on n’a pas encore fini d’explorer les ramifications (dont la fameuse Propogada Due ou P2, Silvio Berlusconi y est enregistré au n°1816…).
 
Aldo Moro, pendant sa détention 
par les Brigades Rouges.

 
Si l’auteur conserve un récit chronologique de facture assez classique, les 6 parties de son ouvrage ne le dispensent aucunement de mener un vrai travail d’histoire critique sur le sujet et d’en accepter les limites (en ne cédant pas systématiquement aux chants des sirènes diffusant soit des théories du complot, soit des raisonnements téléologiques). S’il y a bien une affaire en cours puisque différentes pièces restent toujours inaccessibles, et le rôle de certains toujours trouble, l’auteur ne se perd pas en spéculations, étaye les pistes sérieuses, restitue les éléments avérés, jauge la crédibilité des différentes théories sur le rôle des organisations occultes et de leur relais. Tant et si bien que les affrontements, directs ou indirects, entre les différentes forces dans l’espace public et politique permettent à l’auteur de déjouer l’évidence, (ce n’est certes pas le premier à le faire). Si ce sont bien 2 des membres du commando des Brigades Rouges qui abattent Moro au matin du 9 mai 1978, les choix opérés par les principales forces politiques participent au  processus qui conduit à l’exécution de cet homme. De l’inflexibilité de la DC, qui condamne ainsi, sa figure emblématique, au Parti Communiste qui ne fait pas un geste en faveur de Moro, (notamment pour ne pas être associé aux Brigades Rouges et ne pas perdre sa position fraichement acquise de parti avalisé par le cénacle politique), les responsabilités sont lourdes. Et que dire de l’Eglise et du Pape Paul VI qui dans son unique adresse aux ravisseurs emploie, pour leur demander la grâce d’une de ses ouailles les plus ferventes, le terme de « libération sans condition », annihilant d’un même coup la possibilité de toute issue négociée ?
 
Finalement ce qui interpelle dans cet enchevêtrement de prises de positions mortifères pour l’homme politique italien le plus en vue de l’époque, abandonné par ses pairs, livré sans défense à ses bourreaux, c’est sans doute la capacité de l’auteur à rendre compte des aspects terriblement humains du drame qui se joue lors de l’enlèvement d’Aldo Moro. Et ce qui apparaît alors c’est bien qu’exécuté par ses ravisseurs, ce sont les forces les plus proches de la victime se montrent les plus réfractaires à la sauver, ce qui n’est pas sans provoquer un très grand malaise, malaise que l’on ne se privera sans doute pas de rapprocher de l’état actuel du monde politique italien.
 
 
 
9 mai 1978, via Fani, Rome, le corps d'A. Moro
est retrouvé dans le coffre d'une 4L Renault.

 
Les deux ouvrages présentés ici se rejoignent sur le fil ténu d’un document qui résume à lui seul l’intensité de la tragédie humaine qui s’est jouée autour de l’enlèvement et de l’assassinat d’Aldo Moro, tragédie qui n’a pourtant pas pris le dessus sur la raison d’état. Ce document est la dernière lettre que l’onorevole Aldo Moro adresse à sa femme, reproduite in extenso par Foro, Simonetta Greggio n’en gardera, pour sa part, qu’une phrase qui se dispense de commentaires « Tout est inutile quand on ne veut pas ouvrir la porte ».
 

PS : Un remerciement appuyé, amical et chaleureux à Genevieve R. qui m'a conseillé le livre de S. Greggio et qui a mis ainsi ma curiosité en éveil sur ce sujet.

This is England

par blot Email


Jeudi 24 novembre, Arte diffuse This is England, réalisé par Shane Meadows en 2006.

Nous sommes en 1983 dans une ville côtière du Nord de l'Angleterre en prise avec les difficultés économiques que traverse alors le pays. Shaun, 12 ans, est un garçon solitaire lorsqu'il rencontre au début des vacances d'été un groupe de skinheads qui l'adopte comme mascotte. Le jeune garçon découvre alors un autre univers, dans lequel il semble s'épanouir, tout au moins jusqu'à l'arrivée de Combo, un skinhead raciste et plus âgé, fraîchement sorti de prison...

 

 

Sans être un chef d'oeuvre, le film a le mérite de nous plonger au Royaume Uni, à un moment essentiel de son histoire. Sur fond de guerre des Malouines, le pays, alors dirigé par la dame de fer, connaît de graves tensions raciales. Or ici, le réalisateur se focalise sur les milieux skinheads alors en pleine mutations.

 

 

* Mais d'où viennent les skinheads?

A la fin des années 60, des Mods qui fréquentent  les clubs de reggae de Londres découvrent les musiques noires américaines, en particulier le ska. C'est de ces groupes que sont issus les premiers skinheads, des adolescents originaires des milieux ouvriers anglo-jamaïcains britanniques. Ils se dotent progressivement de valeurs communes et de répères identitaires: passion pour les musiques jamaïcaines, adoption d'un style vestimentaire spécifique... 

 

 

Groupes de Skinhead première génération sur Piccadily. Cheveux courts voire rasés, ils arborent chemises blanches, bretelles, parfois des costumes. Ces tenues martiales rappellent les difficultés de l'existence et la nécessité de se battre pour s'en sortir. 

 

 

Au cours des années 1980, le mouvement se divise. Si beaucoup de skins restent peu politisés, on voit néanmoins se développer une mouvance extrémiste de droite. Influencés par les discours xénophobes du National front, ses adeptes s'en prennent violemment aux communautés immigrées, en particulier pakistanaises. Ces skins racistes au crâne rasé (Skinehead), chaussés de Dr Martens, arborent désormais des tenues paramilitaires et adoptent la Oï, sorte de punk rock dont le nom vient de l'argot anglais, contraction de "Hey you!" . Par réaction, les redskins - skins anti-fascistes qui écoutent du ska, la musique originelle du mouvement- s'organis et se livrent à des batailles rangées avec leurs adversaires.

 

 

 

 L'intérêt du film réside enfin dans sa bande originale avec des extraits de titres reggae et surtout le sublime "Dark end of the street", sommet de deep soul interprété par James Carr. A écouter ici.

 

Bref, un film à ne pas manquer.  

 

 

 Sources:

 - Esther Benbassa (dir): Dictionnaire du racisme, de l'exclusion et des discriminations, Larousse, 2010.

- Maison des images: "This is England" (PDF)

- Zéro de conduite: "âge tendre et tête de skin."

- La critique du film sur Télérama.fr par l'excellente Mathilde Blottière (bise soeurette).

 

 

Liens:

- Skinheads and reggae.

 

Abdelkrim et la guerre du Rif.

par blot Email

Samedi 1er octobre, Arte diffuse (après un premier passage mercredi 21 septembre) un documentaire sur "Abdelkrim et la guerre du Rif". La clarté du propos permet de s'intéresser à ce conflit colonial aujourd'hui un peu oublié. Le réalisateur Daniel Cling s'attache tout particulièrement à la personnalité fascinante d'Albdelkrim. " On a cherché à me faire passer pour un rebelle sanguinaire, un esprit retors, alors qu'il ne s'agissait pour nous que de défendre nos droits en faisant valoir la légitimité de notre cause. Nous l'avions fait savoir à l'Espagne [...]. Nous avions déclaré la même chose à la France, au maréchal Lyautey et au sultan. Nous l'avons clamé à Londres et à la Société des nations. Personne ne voulait entendre que nous désirions la paix, l'ordre, le commerce et l'alliance avec le monde entier. Mais puisque les Espagnols voulaient notre extermination, qui peut nous reprocher d'avoir défendu notre liberté et notre religion [...]" se demande-t-il, perplexe.

 

Le Maroc est le dernier pays du Maghreb à être colonisé. Or, dès les années 1920, les tribus berbères du Rif se rebellent contre leurs colonisateurs espagnols et françaissous la conduite d’Abdelkrim El Khattabi.

En 1921, les Espagnols emmenés par le général Manuel Fernandez Silvestre subissent la terrible défaite d’Anoual, à l’ouest de Melilla. Au cours des combats, ils perdent plusieurs milliers d’hommes et une grande partie de leur artillerie légère.

 

Cette victoire des Rifains connaît un retentissement exceptionnel puisqu’elle démontre qu’un groupe mobile connaissant les théâtres d’opérations peut battre une armée conventionnelle (même en situation d’infériorité numérique et logistique). Cette guérilla fera d’ailleurs de nombreux émules lors des guerres de décolonisation (le Vietminh au cours de la guerre d’Indochine, le FLN en Algérie).

 

Fort de ce succès retentissant, Abdelkrim étend son autorité sur l’ensemble du Rif. En février 1922, il proclame la République rifaine, un Etat indépendant axé autour d’un projet politique novateur : faire du Rif une République moderne, en développant l’économie et l’éducation tout en étant reconnu, sur la scène internationale, par la jeune Société des Nations (SDN). Ce projet politique et le désastre d’Anoual inquiètent la France qui possède d’importants territoires au sud du Maroc. A partir de 1925, la confrontation avec la France devient inévitable et un conflit très violent s’engage. Lyautey, résident général à Rabat, favorable à une solution politique qui passe par la reconnaissance de l’autonomie du Rif, est remplacé par Pétain, partisan d’une solution militaire. Paris envoie de très nombreux renforts aussitôt engagés dans une guerre totale dans le Rif insurgé.

Les villages rifains sont rasés par l’artillerie et l’aviation, l’utilisation du gaz moutarde se généralise. Avec l’appui des troupes espagnoles dirigées par le dictateur Miguel Primo de Rivera (au pouvoir en Espagne depuis 1923), les troupes coloniales composées de 400 000 hommes défont les 75 000 Rifains. Abdelkrim est encerclé à Targust puis battu à Alhucemas. Il se rend à l’état-major français en mai 1926.

D'abord plutôt favorable à l'instllation occidentale dans le Rif, les positions d'Abdelkrim se radicalisent à mesure que les Espagnols s'embourbent dans le conflit. Emprisonné en 1917 pour s'être déclaré favorable à l'indépendance, il mène bientôt la lutte à la tête des tribus rifaines. En 1922, il cherche à faire reconnaître la République du Rif par la SDN. En vain. Pris en tenaille par les troupes espagnoles et française, il capitule en 1926. Réfugié au Caire en 1947, il devient, jusqu'à sa mort en 1963, un symbole de la lutte anticoloniale.

 

Cette reddition met fin à la guerre du Rif mais non à l’extraordinaire espoir qu’il a suscité dans le monde colonisé. Abdelkrim devient alors un des symboles de la lutte anticoloniale. Exilé à la Réunion, il parvient à s’évader lors d’un transfert en 1947 et s’installe en Egypte où il participe au Comité de Libération pour le Maghreb arabe.

La guerre a aussi de fortes répercussions dans la métropole. En effet, les communistes, conformément aux objectifs de la IIIème Internationale, mènent une campagne anti-impérialiste et milite pour la reconnaissance d’une République indépendante du Rif. Le conflit provoque aussi l’éclatement du Cartel des gauches.

 


Abdelkrim et la guerre du Rif par figra

Sources :

- L'Histoire n°367, septembre 2011. Olivier Thomas: "Abdelkrim et l'indépendance du Rif".

- E. Melmoux, D. Mitzinmacker : « Dictionnaire d’histoire contemporaine », Nathan, 2008.

- C. Taraud : « La colonisation », collection idées reçues, le Cavalier bleu, 2008.

 

Liens:

- La video encore visible quelques jours ici.

- La vie des idées: "une guerre coloniale oubliée: le Rif, 1921-1926." (Romain Ducoulombier)


Treme : NOLA après Katrina

par vservat Email

 

 

Le dieu des séries existe. Vous l'avez peut être déjà rencontré en visionnant sa création sise à Baltimore, intitulée "The Wire". Cinq saisons, 60 épisodes pour disséquer avec la précision d'un chirurgien ou nouer, avec celle d'une dentellière, les complexes relations entre les flics, les gangs, les dockers, les journalistes et les politiciens de cette grande métropole de l'est des Etats-Unis. Et autant pour faire naître, sous les yeux d'un spectateur ébahi, le quotidien sans concession, organique, poisseux des habitants de Baltimore avec lequel on se familiarise, dans lequel on sombre parfois, tant il est dénué d'angélisme et de manichéisme. 

 

 

 

 

 

 

Autant dire, que "Tremé" (s'écrit "Treme" ou "Tremé" et se prononce "twemay") , nouvelle série de David Simon, qui donna vie à "The Wire", était attendue avec une certaine impatience...Saison 1 visionnée, le plus difficile maintenant est de patienter jusqu'à la deuxième et d'aller brûler un cierge pour que toutes celles qui suivront soient de la même facture.

 
Evidemment, on aurait beau jeu de continuer à filer la métaphore religieuse autour de cette série qui relate les destinées entrecroisées des habitants de Tremé-Laffite, quartier de la Nouvelle Orléans, après le déluge, pour ne pas dire l'apocalypse, que constitua le passage de l'ouragan Katrina  à l'été 2005. On pourrait d'autant plus se le permettre qu'un des personnages à part entière des 10 épisodes de la première saison est sa musique et que, quelle que soit la façon dont elle est présente , elle est quasiment toujours le fil qui relie les hommes à la vie, les conduit à la résurrection.
 
Pourtant, ce ne serait peut être pas rendre justice à la démarche des auteurs, qui n'est en rien mystique ou empreinte de religiosité ; au contraire, ce qui frappe encore dans "Tremé", bien qu'on y soit habitué depuis "The Wire", c'est le tissu humain épais, pluriel, complexe, qui donne corps à un récit polyphonique, toutefois, solidement lisible et ancré dans une réalité qui floute la frontière entre la fiction et le documentaire.  
 
 
 
"Shame, Shame, Shame on You, Dubya" : NOLA et Katrina. 
 
Il faut tout d'abord replacer la série dans son contexte qui est celui de la Nouvelle Orléans post-Katrina. Les équipes de HBO ont d'ailleurs commencé à tourner très tôt (3-4 mois) après le passage de l'ouragan qui laissa la ville exsangue.
 
Située sur le littoral du Golfe du Mexique, traversée par le puissant Mississippi (dont elle suit un méandre, d'où son surnom de "Crescent City" 1), bordée au nord par le lac Pontchartrain, la Nouvelle Orléans a toujours eu un rapport intime et difficile avec l'eau qui la cerne de toutes parts. Déjà  en 1927, une grande crue avait touché la ville inspirant à Kansas Joe McCoy et Memphis Minnie son "When The levee breaks"2 et à Faulkner "Si je t'oublie, Jérusalem" en 1939. En 1965, 40 ans avant Katrina, l'ouragan Betsy avait, à son tour, dévasté la ville. Quelques habitants de cette métropole du sud des Etats-Unis, en grande partie construite dans une cuvette, et sous le niveau de la mer, en conservent la mémoire. 
 
 
[Sur ce plan, dans les infobulles, les digues du lac Pontchartrain cèdent, 
la coupe reliant les point A à B montre que la ville se situe, en partie, sous
le niveau de la mer. ©revue vertigo, avril 2006]
 
Le 25 août 2005, l'arrivée d'un nouvel ouragan est annoncée, il affecte alors les côtes de la Floride. Puis, il se renforce progressivement en s'enroulant au dessus du Golfe du Mexique jusqu'à atteindre une force 5, soit la puissance maximale possible, à la veille de toucher la Nouvelle Orléans. Le 29 août, vers 11 heures, après avoir légèremet baissé en intensité passant de niveau 5 à 3, ce qui correspond tout de même à des vents de plus de 200 km/heure, Katrina s'abat sur la ville. Outre la force des vents, il faut compter avec une remontée des eaux du Mississippi, alimentée par une vague de 9 mètres ( storm surge = onde de tempête) , et un déversement de 250 litres d'eau par mètres carré. Les digues qui protègent d'ordinaire la ville, de surcroît mal entretenues, ont évidemment cédé sous le déluge. Certains quartiers se retrouvent alors sous 6 mètres d'eau. Donné tardivement le 28 août, l'ordre d'évacuation est pour partie inopérant si bien qu' il reste de nombreux habitants pris au piège dans leurs maisons, leurs greniers ou sur leurs toits après le passage de l'ouragan. 
 
 
  [Une famille attendant les secours sur le toit de leur
maison. Source Le Monde.]
 
Le terme de "catastrophe naturelle" appliquée à Katrina (et aux autres phénomènes climatiques du même type), est plus que jamais un oxymore. A la Nouvelle Orléans, la gestion du territoire par les hommes a très largement agravé les risques (le niveau de la ville s'affaisse régulièrement sous le poids des aménagements humains, le système de protection face aux tempêtes tropicales ne fonctionne pas faute de crédits3).  Katrina nous a aussi appris que la fatalité ne préside pas seule aux conséquences des ouragans car, en matière de risques, tout le monde n'est pas égal ;  les pauvres encore moins que les autres. 
 
Lors de la déferlante Katrina, les élites urbaines et les classes moyennes ont certes tardivement évacué la ville, mais sont en route hors de la zone dès le 28 au matin, d'autant plus que la majorité d'entre elles vit dans les banlieues. Les pauvres dont 2/3 sont afro-américains vivent, eux, dans le centre ville. Ils restent sur place, bloqués par l'absence de voitures, d'endroit où se réfugier ou de connaissances pour les héberger. Quand l'ouragan est aux portes de la ville, c'est déjà trop tard. Les services d'évacuation sont débordés, les communications téléphoniques saturées, les vents empêchent le travail des pompiers etc. Le maire de NOLA4, Ray Nagin,élabore un plan d'évacuation de dernière minute autour de 12 points de rendez vous depuis lesquels les habitants doivent être évacués par bus. Ils n'arriveront jamais, les chauffeurs ont déjà quitté la ville.
 
300
[Les embouteillages à l'heure de l'évacuation
source Portland Independant media center]

Et que dire de ce qui se passe après la tempête ? Dans le centre ville, la priorité des instances fédérales et de la police locale est avant tout de sécuriser la zone, non d'apporter des secours. Or, dans le Convention Center et dans le Superdome, les habitants, désormais souvent appelés "réfugiés"- comme s'ils n'étaient pas partie intégrante de la population - sont très majoritarement des pauvres et des afro-américains. Georges Bush achève de donner un signe de mépris, que certains n'hésiteront pas à interpréter comme la preuve de son racisme5, en survolant la ville dévastée sans aller à la rencontre des sinistrés. De ce scandale, qui entachera sa 2° mandature jusqu'à la fin, "Tremé" fait un de ses hymnes porté par Davis MacAlary, le DJ fantasque, intitulé "Shame,shame, shame on you Dubya".6
 
 
La frontière est mince entre le ressenti de la population et la réalité du traitement inéquitable fait aux victimes de Katrina. Alors que les Afro-américains représentent 67% de la population de la ville, ils formeront 76% des victimes. A raison plutôt qu'à tort, ils ont bien senti que la problématique "raciale" et sociale expliquait le triste état d'abandon dans lequel on les laissa même si, comme l'a montré R. Huret, il s'agit aussi d'une des suites de la réorientation des missions des services d'urgence vers une priorité sécuritaire depuis le 11/09/2001.7
 
Dans ce reportage qui utilise un extrait de la série8 on entend le comédien John Goodman qui interprète Creighton Bernette, professeur à l'université de Tulane, s'énerver après un journaliste de la BBC qui parle de catastrophe naturelle, Bernette insistant pour sa part sur le fait que la catastrophe est surtout d'origine humaine. La réaction du public aux images se passe de commentaires.
 

 
Le discours anti état fédéral est un des fils rouges de "Tremé". La FEMAest constamment raillée, montrée du doigt pour son inéfficacité. Il en va de même de la police, prompte à s'en prendre aux Afro-américians, à défendre les intérêts privés contre ceux de la population, à cogner plus que de raison lorsqu'il s'agit de Noirs. La mairie n'est pas mieux lotie qui refuse l'ouverture des HLM de la ville aux sinistrés alors que ces logements sont sains et vides à l'heure où d'autres n'ont toujours ni toit ni électricité et où certains cadavres sont encore sous les décombres. Comme dans "The Wire", la corruption des édiles est également en ligne de mire, et on la voit affleurer à plusieurs reprises dans "Tremé", en particulier lorsque le fameux Mac Alary (inspiré du vrai DJ, Davis Rogan, consultant sur la série) se lance dans la course aux municipales armé de son titre-brûlot.
 
 
 [Patrouille d'une unité SWAT devant des centaines de réfugiés attendant
une évacuation qui ne viendra jamais. Certains meurent dans la rue et sont 
laissés en l'état. Source National Press Photographers Association]
 
 
"It Sounds Like Rebirth" : NOLA après Katrina. 
 
"Tremé" ne montre pas l'ouragan (ou presque pas). Elle n'en montre que les stigmates sur le corps de la cité et sur les survivants. 
 
Il ne faut absolument pas se contenter de regarder "Tremé" par le prisme de "The Wire". Force est de constater, toutefois, que ce qui nous avait accroché l'oeil dans l'une, se retrouve aussi dans l'autre comme une ossature rassurante et familière. On commencera par le générique, enchaînant des vues anciennes et plus récentes du carnaval de Mardi Gras à la Nouvelle Orléans, subitement interrompues par une image sattelitale de l'œil du cyclone Katrina. En deux  plans, les flots se déchaînent,  entrent dans les maisons. Un montage photo rapide laisse entrevoir la hauteur de la montée des eaux. Que reste-t-il alors ? Des inscriptions chiffrées mystérieuses sur les murs, d'autres qui laissent peu de place à l'interprétation ("possible body inside"), des portes barrées d'une croix rouge et le reste des vies balayées par l'ouragan : des murs moisis, des photos humides vestiges d'un avant où la vie était heureuse, des lampadaires gondolés par l'humidité10, témoins du cataclysme et pour finir une rangée de caravanes de la FEMA, peu avenantes. La problématique est posée : la ville, berceau de la culture noire américaine, la grande Sodome, reine de la fête et des excès que l'on surnomme aussi "The Big Easy", exposée au cyclone Katrina, plonge dans un désarroi d'autant plus insurmontable que l'état fédéral n'a pas été là pour aider les victimes.
 
 
 
A la fin du générique on part à la rencontre de vies en reconstruction, sur un chemin difficile, inexorablement rompu par l'ouragan qui devient le repère "Jésus-Christ" sur la ligne locale du temps. La série nous familiarise petit à petit avec une pléiade de personnages dont la vie a basculé et qui vont devoir s'en refaire une, soit à l'image de la précédente (comme s'y emploie le chef Indien A. Lambreaux) , ou peut être différente (comme pourrait le faire de Sonny le musicien loin de la drogue) , voire radicalement nouvelle, (comme Jeanette Desautel s'y résoud) .
 
Il n'y a guère d'action dans "Tremé", juste la mise en scène du quotidien de gens ordinaires. Il y a Antoine Battiste, son trombonne, sa femme et son ex-femme Ladonna. Il est l'incarnation de sa ville : jouisseur, musicien hors pair, roi de l'arnaque au taxi, en quête du bon concert, vivant au jour le jour. Il y a aussi les Bernette, l'universitaire révolté qui s'enfonce dans la déprimle au fur et à mesure que sa ville est abandonnée du monde. Sa femme qui aide Ladonna à retouver son frère disparu pendant l'innondation, prisonnier introuvable en raison de la désorganisation globale, et volantaire parfois, des services des police et justice. Il y a Albert Lambreaux, Grand Chef Indien des défilés de la Saint Joseph, sage et fier gardien des traditions ancestrales de la ville, garant de l'union de la communauté, souvent incompris par ses enfants qui sont allés faire fortune sous d'autres cieux (notamment son fils devenu musicien célèbre à New York).
 

[Albert Lambreaux dirige avec d'autres indiens une cérémonie funéraire.]

 
Il y a aussi la jolie Annie et son amoureux Sonny qui jouent du jazz dans le French Quarter au sud de Tremé. Elle, rayonnante, lui paumé, car comme pour beaucoup de junkies, l'ouragan  a tari les sources d'approvisionnement. Il y a Janette Desautel et son magnifique restaurant qui sert une cuisine prisée et appréciée mais qui peine à se maintenir ouvert en raison de factures impayables. On n'oubliera pas l'incroyable Davis MacAlary, animateur de radio déjanté, amant occasionnel de Janette, cossard sur les bords, amoureux de sa ville, de sa culture et de sa musique dont il est une encyclopédie sur pattes. Sous ses dehors de petit plaisantin, il dénonce la corruption, l'abandon de la cité par le gouvernement fédéral et enregistre le fameux "Shame Shame Shame on you Dubya". On a un peu l'impression que l'ouragan a glissé sur lui, que son espièglerie est un remède à la difficulté du quotidien. D'ailleurs lors du premier épisode, entendant jouer un brass band sous ses fenêtres, il a cette réplique, 'It sounds like rebirth'11, clin d'oeil à l'un des plus célèbres Brass band  de la Nouvelle Orleans, le Rebirth Brass band, tout autant qu'à la renaissance de la ville.
 
 
"Bring It on Home to Me" :  oublier Katrina et célébrer NOLA. 
 
En dépit de ce sombre tableau, "Tremé" n'est en rien une série morbide ou déprimante, bien au contraire, en la regardant  il est difficile de ne pas taper du pied, même si l'on n'est pas spécialement adepte du son des cuivres. Celui des Brass bands accompagne de nombreux épisodes, "Tremé" respire au rythme du jazz qui naquit à la Nouvelle Orléans. Les Brass Bands sont des sortes de fanfares, unies par leurs couleurs, leur quartier ; elles ont une autorisation de défiler. Elles le font régulièrement dans les rues, parfois le dimanche accompagnées d'une "second-line", des personnes qui s'agglomèrent autour en dansant animant les abords de la procession. Les Brass bands animent les rues, le carnaval ou encore les marches funéraires. Ils sont  les âmes musicales de la Nouvelle Orléans. "Tremé" s'ouvre d'ailleurs sur un tonitruant défilé du Rebirth Brass band et de sa second line interprétant "Feels like fuckin'it up".
 

 

Tout comme il l'avait fait pour "The Wire", David Simon a fait appel à des acteurs locaux. Pour "Tremé" de nombreux musiciens de la ville ont  participé au tournage :  Kermit Ruffins, Allen Toussaint, Dr John, auxquels il faut ajouter le Tremé Brass Band ainsi que le  Rebirth Brass Band. Il y a sans doute un intérêt et une forme d'hommage à les placer ainsi au coeur des épisodes. Avec Katrina, beaucoup de musiciens ont perdu leur lieu d'exercice, leurs contrats, le célèbre Fats Domino qui resta en ville pendant la tempête auprès de sa mère, fut un moment donné pour disparu. La série ne témoigne pas du patrimoine musical de la ville comme d'une antiquité figée dans le passé. Elle montre des musiciens dont l'instrument est comme une partie du corps, qui forment une famille, certes fragilisée par les évènements, mais bienveillante, vivante, ouverte dont les activités sont tout simplement aussi indissociables de la ville qu'elles sont inconcevables autrement qu'en une communauté de partage. La musique est portée au rang du sacré. Lors du neuvième épisode une amie musicienne explique à la violoniste Annie que tromper son boyfriend est acceptable mais que ne plus vouloir jouer de la musique avec lui est crime de lèse majesté, car la musique dit -elle c'est intime, c'est personnel. C'est le ciment d'un futur hypothétique dans une ville laissée exsangue qui, de surcroît,  se doit de préserver une des manes de l'industrie touristique. 
 
"Tremé" est une ode à la Nouvelle Orléans, pas forcément à celle des touristes d'ailleurs, mais plutôt à celle des acteurs anonymes de l'histoire qui portent dans le présent le riche héritage culturel de la ville, mélange de composantes africaines, créoles, indiennes caraïbéennes, françaises aussi. La musique en est une illustration, le Mardi Gras une incarnation, et le faubourg Tremé sera son territoire. En effet, ce quartier de la ville, situé au nord du French Quarter, et qui doit son nom à un chapelier Bourguignon (Claude Tremé), n'est pas un endroit anodin de la ville. C'est le plus ancien faubourg afro-américain de la Nouvelle Orleans.  Une autre de ses particularités est qu'il a concentré très tôt des esclaves affranchis et libres qui y ont acheté des maisons. C'est visiblement le seul exemple de quartier de ce type à la fin d'un XVIIIème siècle encore esclavagiste aux Etats-Unis.
"Tremé" fait aussi la part belle aux défilés du Mardi Gras organisés par les Krewes12, où habitants et touristes se déguisent et récoltent des babioles (notamment des colliers de perles). La série nous initie également à l'art spectaculaire et mystérieux des Indiens. Cette tradition, dont l'origine reste brumeuse, remonterait aux temps où les Indiens venaient en aide aux Noirs pour s'échapper de leur servitude. Elle s'intégre au Mardi Gras (46 jours avant Pâques) et aussi au dimanche qui suit la Saint Joseph le 19 mars. Ce jour là, les Indiens  sortent en tribus dans les faubourgs de la ville. Parés de chatoyants costumes de perles et de plumes, entièrement faits à la main, ils s'en vont selon une hiérachie précise (Chef, espion, porte-drapeau, et grand chef) au rythme du tambourin, affronter d'autres tribus en des joutes rituelles, chantées et musicales. Quelques 50 tribus animent cette impressionnant "affrontement" et dans "Tremé" c'est Clarke Peters, remarquable acteur de "The Wire", qui, sous les traits du Grand Chef indien Albert Lambreaux, nous sert de guide. 
 
 
[Indiens de la Nouvelle Orleans en costumes ]
 
"Tremé", c'est sûr et  déjà signé, ne s'arrêtera pas à une seule saison, bien que le dernier épisode, sorte de célébration de tous les atouts de la Nouvelle Orléans, puisse constituer une fin acceptable. S'amarrer aux destinées de ses personnages, chavirer dans ses musiques, s'étourdir dans les bruits de ses fêtes, percevoir l'attachement vicéral de ses habitants à leur cité, à leur culture, c'est aussi se projeter dans un avenir incertain, sombre peut être, exigeant, sans doute. Il n'y a toujours pas d'angélisme dans les Etats-Unis de David Simon mais il reste une incomparable texture humaine qui nourrit la première saison de "Tremé" du premier au dernier épisode.
 
 
Notes :
1 : La Nouvelle Orléans est affublée de tout un tas de surnoms dont Crescent City, The Big easy ou encore NOLA.
2 : Classique du blues, la chanson fit l'objet de réécritures par Led zeppelin et aussi Bob ylan en 2006 sous le titre "the levees gonna break". C'est aussi l'intitulé du documentaire de Spike Lee sur Katrina. Lire à ce sujet l'article de Blot à propos de la chanson de Randy Newman "Louisiana, 1927".
3 : Voir R. Huret, 'Katrina 2005, L'ouragan, l'Etats et les pauvres aux Etats-Unis", EHESS, 2010.
4 : Acronyme de New Orleans LouisianA.
5 : voir la vidéo concernée.
6 : "Honte, Honte, Honte à toi Dubya". Dubya est une contraction de Double U, pour Georges W.(Double U) Bush.
7 : Voir R. Huret, "Katrina 2005, l'ouragan, l'Etat et les pauvres aux Etats-Unis", EHESS, 2010. Et l'entretien avec l'auteur mené par Aug sur Samarra.
8 : Le reportage a été fait pour le compte de l'association levees.org qui milite pour l'entretien et la sécurisation des digues.
9 : FEMA (Federal Emergency Management Agency) est l'agence fédérale censée gérer les situations d'urgence.
10 : Certaines de ces photos sont tirées des achives photographiques du journal local "Times-Picayune".
11 : On peut le traduire par "Cela sonne comme le Rebirth [Brass Band]" ou "Cela sonne comme une renaissance".
12 : Les krewes sont des associations, des équipes qui participent et financent l'organisation du caraval.
 
Pistes bibliographiques :
On peut consulter sans modération les 2 ouvrages de R. Huret
Liens :
 
Sur les risques et leurs composantes sociales :
  • Un article de la revue Vertigo : http://vertigo.revues.org/2096
  • Un des derniers numéros du "Dessous des cartes" datant du 12/12/2010 : "Risques natrels, tous inégaux"
 
Sur la Nouvelle Orléans avant, pendant et après Katrina :
 
Sur "Tremé" :
 
Sur The Wire : 

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans : 
 

 

et pour finir quelques morceaux choisis, bonne écoute !

 

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