Samarra


Catégorie: Architecture

Regards d’artistes sur Saint-Etienne avec Jacques et Serge Prud’homme (Deloupy)

par Aug Email

[Deloupy, Café neuf, Avenue de Rochetaillée, gouache sur papier]


« Saint-Etienne, un territoire se réinvente » : derrière cette expression pleine d’allant se profile une formule de marketing urbain et une réalité que le récent ouvrage de Frédérique de Gravelaine expose en détails. Depuis les années 2000, la ville change pour se défaire de l’image de cité industrielle en déclin qui lui colle aux basques. Le projet (ré)créatif Manufacture Plaine Achille avec la Cité du design, le Zénith et une salle de musiques actuelles, la deuxième ligne de tram qui connecte le centre vers le quartier d’affaires naissant de Châteaucreux, le parc-musée du puits Couriot, l’opération Cœur de ville : la démarche urbanistique engagée à Saint-Etienne fait le pari de transformer la ville pour régénérer le tissu économique. La stratégie de sortie de crise a bel et bien changé de cap : après le soutien à l’industrie, Saint-Etienne mise sur l’urbanisme, l’architecture et la culture pour tendre vers un nouveau destin national. Le souhait des rédacteurs du nouveau projet de ville est d’en finir avec la morosité ambiante et le défaitisme. Gommer la ville noire et ses stéréotypes nécessite d’innover et de porter un regard neuf sur une ville qui se conjugue encore au passé.


Pendant que les urbanistes et les politiques transforment la cité, quel regard portent les artistes stéphanois sur leur ville et les mutations en cours ? Pour le savoir, nous nous sommes entretenus avec deux artistes nés à Saint-Etienne. Jacques et Serge Prud’homme sont de la même famille et tous deux sont passés par l’école des Beaux-Arts de Saint-Etienne. Aujourd’hui l’oncle (Jacques) et le neveu (Serge) partagent le même atelier et si 20 ans les séparent, ils puisent dans les rues de Saint-Etienne une inspiration commune. En 2011, ils exposaient ensemble, offrant un regard croisé sur Saint-Etienne, ses rues, ses vieilles façades. Les photos de Jacques et les croquis de Serge racontent la ville sans artifices, le Saint-Etienne du quotidien, celui que l'on trouve en flânant dans les ruelles. 

 

 

 

Jacques Prud’homme est graphiste de métier et photographe autodidacte. Après des études aux Beaux-arts de Saint-Etienne et une carrière dans la communication, il est revenu à ses premiers amours : les appareils jouets et surtout il a découvert le sténopé [voir note explicative en fin d'article], qu'il a expérimenté pour la première fois en 2004. Son vrai plaisir, il le trouve avec les techniques les plus rudimentaires, qui lui permettent de s’éloigner du réel en le transfigurant. Dans la plupart de ses travaux, il aime laisser la part belle au hasard et à l'expérimentation. [source. Photo : Alain le Trilly]

 



Serge Prud'homme dit Deloupy est né en 1968 à Saint-Etienne, il est diplômé des Beaux-Arts d'Angoulême, section bande dessinée. Après un passage aux Pays-Bas, il revient dans le Forez comme illustrateur indépendant pour la publicité tout en publiant pour l'édition jeunesse et la bd. Il est co-fondateur des éditions Jarjille et a notamment sorti le livre de Jacques Prud'homme « Saint-Etienne autrement » [source].




Dans Saint-Etienne autrement, vos vues au sténopé transforment notre regard sur la ville. Avez-vous cherché à ré-enchanter la cité ?


Jacques Prud'homme : Quand j'ai vu ce que donnaient les photos à la canette, j'ai été vraiment surpris du résultat. J'ai quitté mon rebord de fenêtre pour aller explorer la ville. Le résultat final est toujours une surprise même si le hasard est relativement maîtrisé. J'ai d'abord photographié beaucoup de lieux emblématiques de Saint-Etienne comme le Puits Couriot ou l'Hôtel de ville pour qu'à partir d'un endroit très connu le lecteur puisse s'interroger sur cette vision déformée de la ville.


Vous photographiez des coins et des façades délaissés de la ville qui viennent enrichir une série intitulée « Archéologie du futur ». Vous y montrez la ville telle qu'elle est, sans artifices. Pourquoi cette série ?


Jacques Prud'homme : Les plus vieilles photos de cette série datent de 1979. C'est souvent les photos les plus intéressantes pour les gens car Saint-Etienne a beaucoup changé depuis. Je m'aperçois aujourd'hui avec les retours sur le blog et sur Facebook que les gens sont nostalgiques de ce passé. Mais à l'époque, ces photos je ne les montrais pas car sur le plan photographique il n'y a rien d'exceptionnel. C'est comme les photos de Eugène Atget qui, à la fin du 19ème siècle, entreprend de photographier systématiquement les quartiers anciens de Paris appelés à disparaître ainsi que les petits métiers condamnés par l’essor des grands magasins. Il n'y a rien à ajouter. Tout est dans le sujet.


Quand on isole une façade de magasin et qu'on est bien frontal comme pour un dessin d'architecture, il y a une vraie poésie. Ma dernière photo montre un magasin avec trois rideaux différents, un avec des motifs, un bleu, un orange. Pas un seul est identique. Le carrelage est en damiers vert et jaune. Un charme que le plus souvent on passe sans voir. Pour ce genre de choses, il faut être un grand piéton.


Deloupy (à propos des photos de Jacques) : Ta photo du Paris (un cinéma de Saint-Etienne aujourd'hui disparu), on pouvait passer devant à l'époque et ne pas trouver cela très joli. Le fait de sublimer les couleurs lui confère une esthétique nouvelle et donne un caractère fort à tes photos.


 

[Jacques Prud’homme ]


Qu'est-ce qui fait le charme de Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les pentes de Saint-Etienne et ses immeubles si particuliers. Ce charme populaire c'est aussi cette négligence que l'on a au détour des rues. Ces façades de magasin encore en activité où il y a quelque chose qui cloche, une vitre a été cassée et on y a collé un gros bout de scotch parce qu'on avait pas l'argent pour réparer la vitre. Pour capter la poésie d'un lieu, il faut y vivre. En voyage, on survole les choses. On essaie de faire des photos mais on a du mal à sortir de ce que les autres ont déjà fait avant.


Deloupy : On la chance d'avoir une ville qui n'a pas des bâtiments trop hauts. On peut l'appréhender facilement d'autant qu'en grimpant sur les collines on embrasse toute la ville du regard. La nature est à deux pas. Ma prochaine série de dessins sont des cul-de-sac, des impasses que je trouve très graphiques. Cette ville me renvoie à mon enfance. Elle a sa propre histoire qui n'est pas la mienne d'ailleurs. Je n'ai pas vécu l'époque de la mine, j'ai très peu regardé Saint-Etienne jusqu'à trente ans. Maintenant j'ai l'avantage de très bien connaître la ville. Dans des villes comme Istanbul, Le Caire, Paris, une vie ne suffit pas à en faire le tour. Tu ne verras pas forcément la rue qui te parlera le plus. Quand des gens viennent à Saint-Etienne, ils sont agréablement surpris et beaucoup de couples choisissent de s'y installer.


Est-ce la sensation de voir filer le Saint-Etienne de votre enfance qui vous motive à prendre ces clichés ?


Jacques Prud'homme : Non, c'est au fil de mes balades que je découvre des lieux intéressants. J'explore la ville comme un touriste et je fais un recyclage visuel. Du « moche », j'essaie de faire quelque chose. Mon enfance, je l'ai passée à la Ricamarie, une cité minière voisine de Saint-Etienne. Vers 18-20 ans, j'ai photographié le Puits Pigeot, les transporteurs de charbon et je regrette de ne pas en avoir fait plus.

 

[L’immeuble de Saint-Etienne métropole par Jacques Prud’homme]


 

Cité du Design, Zénith : photographiez-vous ces bâtiments qui incarnent le Saint-Etienne nouveau ?


Jacques Prud'homme : Oui, la Maison de l'emploi, Saint-Etienne métropole m'intéressent. Au sténopé, les bâtiments sont méconnaissables. La Cité du design c'est moins évident à photographier, le bâtiment est bas. Mais j'ai le projet de monter sur la tour d'observation pour faire une photo.


Deloupy : Le quartier Bergson m'intéresse beaucoup. C'est tellement moche qu'on doit pouvoir en faire quelque chose. Ce côté agglomérat d'immeubles sans grand intérêt architectural, ces cubes à habiter, c'est un côté de la ville assez fascinant. Si on collait au milieu de tout ça une sorte de tour Agbar comme à Barcelone, ça lui donnerait un côté beaucoup plus attractif.



Puisqu'on parle de l'évolution de Saint-Etienne, gardez-vous en mémoire des projets urbanistiques ou artistiques particuliers ?


Jacques Prud'homme : Saint-Etienne a beaucoup changé. Dans certaines rues, la pauvreté se voit mais je trouve que le centre a pris une image de grande ville par rapport aux années 1960 où c'était encore la ville noire. La grosse erreur urbanistique c'était le parking des Ursules. À cette époque, personne ne parlait de patrimoine. On casse un jardin magnifique pour construire un parking et permettre aux automobilistes de garer leur voitures proches du centre. Lors des Transurbaines, j'ai beaucoup aimé cette idée de peindre les façades en jaune même si cela a été très critiqué. L'anamorphose de Varini place du Peuple c'était aussi quelque chose.


Deloupy : En 2005, l'artiste stéphanois Ghislain Bertholon avait projeté d'installer des taupes géantes sortant des crassiers. C'est dommage que ce projet ne se fasse pas. Voilà quelque chose qui donnerait une identité complètement différente à Saint-Etienne qui est en rapport avec la mine et qui est une œuvre artistique pure dans laquelle tout le monde peut se reconnaître. Tu ne peux pas dire, c'est moche et sans intérêt, ce projet renvoie à ta propre histoire par rapport à Saint-Etienne.


Dans votre série "L'introuvable", Saint-Etienne est le décor des aventures de deux libraires. Pas de crassiers, pas de chevalement : c'est une ville provinciale sans les totems de l'identité stéphanoise. Pourquoi ce choix ?


Deloupy : Une fois que l'histoire a été écrite, on s'est dit que ce serait marrant qu'elle se passe à Saint-Etienne. Je n'ai pas cherché l'emblème stéphanois pour construire l'histoire. Pour dessiner la ville, ma démarche en BD est complètement différente de celle du croquis. Dans la BD, il faut que le décor se fonde dans l'histoire. Il ne faut surtout pas que le lecteur s'arrête sur le décor. Le Stéphanois s'arrête parce que cela le ramène à son vécu et à sa propre vision de la ville. Mais ça me poserait problème si à Strasbourg ou ailleurs, on me disait « tiens là je me suis arrêté de lire parce que je ne comprends pas le décor », « qu'est-ce que c'est ce truc derrière mais à quoi tu fais référence ?». Si c'était de la citation propre aux Stéphanois cela me gênerait. Il faut vraiment qu'un décor fonctionne comme un décor et rien d'autre. C'est l'histoire et les personnages qui priment. Pour les croquis, mon choix est absolument subjectif. Ce sont les lieux qui me parlent, des endroits que j'aime dessiner. J'ai démarré une série de dessins qui sont une confrontation entre le moderne et l'ancien. J'ai par exemple dessiné la Maison de l'emploi de Ricciotti et un immeuble des années 1930. J'ai fait ça aussi avec l'immeuble de Saint-Etienne Métropole dans le quartier de Châteaucreux.

 

 

[Deloupy, Ville vague]



Vos BD autobiographiques (Pour de vrai , pour de faux) baignent dans le quotidien de Saint-Etienne, son tram, ses places, ses bistrots. Quel plaisir trouvez-vous à baigner vos lecteurs dans la banalité de la vie stéphanoise ?


Deloupy : Je suis assez frappé dans les BD que je lis que les auteurs dessinent des villes lambda. Les auteurs américains dessinent souvent des sous-New-York ou des sous Los-Angeles, dans les histoires françaises on trouve des sous-Paris. C'est-à-dire qu'on ne voit jamais la tour Eiffel mais on sait que ça se passe dans la capitale parce qu'on voit les taxis parisiens. Tardi a une démarche dont je me rapproche car il considère qu'une histoire se passe dans un lieu et il s'informe pour le dessiner. Mais après le lieu doit s'effacer derrière l'histoire.

[Deloupy, Terrain]

 

Un de vos prochains projets s'appelle Crotteman et présente un Saint-Etienne peu reluisant, celui des crottes de chien…


Deloupy : Il y a vraiment des crottes de chien partout à Sainté. Crotteman est ma réponse… mais pour le projet en cours je n'ai pas la volonté de situer l'histoire graphiquement à Saint-Etienne car cette plaie est partagée par bien d'autres villes. Mine de rien, j'ai fait pas mal d'histoires sur ce sujet-là, c'est bel et bien un sujet stéphanois.


Des ouvrages récents mettent l'accent sur le rebond stéphanois. Quelle image incarne pour vous ce renouveau à Saint-Etienne ?


Jacques Prud'homme : Les bâtiments où on a fait appel à des architectes connus comme la Maison de l'emploi de Ricciotti. Il est collectionneur de peintures de Viallat et a reproduit ses osselets sur le bâtiment.


Deloupy : La Maison de l'emploi est intéressante : la journée, ça ne ressemble à rien mais la nuit c'est très beau avec ses haricots qui s'illuminent et colorent l'ensemble. Le bâtiment de Saint-Etienne métropole donne une impression de lourdeur et n'est pas forcément bien intégré dans le paysage. Il écrase vraiment le reste. Dans cette partie de la ville (le quartier de Châteaucreux, quartier d'affaire naissant), le paysage change tous les jours.


En 2011, vous avez exposé ensemble. Qu'est-ce qui vous a réuni ?

Deloupy : Cela faisait quelques années que je dessinais et que je photographiais des vieilles boutiques et j'ai découvert que Jacques l'avait fait aussi. On avait des lieux en commun. C'était drôle de confronter nos travaux. Dans l'exposition, on avait mélangé les photos et les dessins. Comme les dessins à la gouache étaient assez réalistes, cela entretenait une ambiguité pour les visiteurs : « c'est un dessin, une photo ? »

Jacques Prud'homme : Bientôt, nous allons exposer de nouveau ensemble (mai 2014). On va pousser plus loin le concept en doublant le dessin et la photo sans forcément choisir le même angle mais en ciblant quelques lieux qui nous interpellent.


Propos recueillis par Emmanuel Grange que l'équipe de Samarra remercie chaleureusement !




Voici une carte situant les lieux évoqués dans l'article:




Afficher Saint-Etienne : un territoire se réinvente sur une carte plus grande


 

 

Pour prolonger :




 

Samarra squatte à Sainté !

par Aug Email

 

 Il y a des villes où nous aimons passer du temps parce qu'elles sont attachantes et qu'elles ont des choses à nous raconter. A Samarra, nous aimons vous faire voyager dans ces villes, quand bien même le temps nous manque ... Il y a quelques temps, nous vous emmenions ainsi à La Nouvelle-Orléans. Pour cette nouvelle étape, nous avons choisi une ville française plutôt connue grâce à son riche passé minier, industriel ... et footballistique, mais sans doute peu visitée. Depuis plusieurs années, Saint-Etienne ne cesse de se "réinventer" et nous avions envie d'en savoir plus.

Oui mais voilà, pas de Stéphanois dans l'équipe des rédacteurs de Samarra ....  Mais qui mieux que les écrivains, photographes, dessinateurs, musiciens et autres artistes pouvaient nous parler de leur ville ?

 

Dès aujourd'hui, nous vous proposons de lire ou de relire deux entretiens de Samarra réalisés avec un musicien et un écrivain qui, chacun à leur manière, inscrivent Saint-Etienne, leur ville, dans leur oeuvre :

 

 

Dans les jours qui viennent, nous vous proposerons également différents articles permettant de parcourir la ville en musique, en photographie ou en dessin grâce à Oakoak, Serge Prud'homme, Deloupy, Lavilliers, Mekhloufi, Thiollier ...

 

 

Notre passeur pour atteindre les rives stéphanoises s'appelle Emmanuel Grange. Il est professeur d'Histoire-Géographe à Firminy (près de Saint-Etienne) et il tient un blog remarquable dans lequel il prend soin, notamment au travers des arts, d'intéresser ces élèves et ces lecteurs à la complexité du monde, proche ou lointain (La p@sserelle).

 

Petite histoire de la Nouvelle-Orléans (1) La fondation

par Aug Email


Au début du XVIIIème siècle, la France est théoriquement souveraine en Amérique sur un vaste espace qui va de l’embouchure du Saint-Laurent au Nord-Est du continent jusqu’au Delta du Mississippi au Sud.
Aujourd’hui encore, les toponymes (rues, bâtiments comme noms de villes) reflètent cette présence française ou francophone. Ainsi, dans le paysage de  Chicago et de la Nouvelle-Orléans, il n'est pas rare de croiser les noms de La Salle, Marquette ou Joliet. Ces noms évoquent l’exploration des territoires situés à l’Ouest du Canada français et des colonies britanniques.

 

Jean-Baptiste Louis Franquelin, Carte de l'Amérique septentrionale, 1688 [source]

 

 

Aux origines de la Louisiane

 

Sans rentrer dans les détails, rappelons que le père Jacques Marquette et Louis Jolliet, partis du Canada, sont les premiers à explorer le haut bassin du Mississippi, jusqu'à la confluence avec l'Ohio, en 1673. Cavelier de La Salle joue un rôle important en descendant le Mississippi jusqu'à son embouchure entre 1679 et 1682. Le 9 avril 1682, il prend possession de tout le bassin du fleuve et nomme ce vaste territoire Louisiane en l'honneur du roi Louis XIV. Mais une deuxième expédition, entamée en 1684, se termine tragiquement puisqu'il est tué par un de ses hommes en 1687 [source de la Carte ci-contre]. La Louisiane française couvre donc théoriquement  (les querelles sont nombreuses) l'espace délimité à l'Ouest par les Rocheuses , à l'Est par les Appalaches, au Nord par les Grands Lacs et au Sud par le Golfe du Mexique. Elle est donc bien plus vaste que l'Etat de Louisiane actuel.

Après l'échec de La Salle, une famille canadienne d'origine normande, les Lemoyne se distingue dans la région. C'est d'abord Pierre d'Iberville qui explore les environs du delta du Mississipi à la fin du siècle et fonde le fort Maurepas (du nom du Ministre de la Marine, responsable des colonies). C'est l'origine de ce qui devient ensuite la ville de Biloxi (nom d'une tribu indienne). Il établit également  un établissement permanent à La Mobile, un peu plus à l'Ouest. Le fort Saint-Louis y est construit. Son frère, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, né en 1680, est sans doute l'homme le plus important dans l'histoire de la région pour la première moitié du XVIIIème siècle. Sa connaissance des Indiens et du terrain en font un militaire indispensable. C'est probablement lui qui, à la suite des observations de son frère, choisit le site de la Nouvelle-Orléans. Mais faisons un détour par Paris avant de revenir en Louisiane...

 

 

Quel statut pour la colonie ?



En 1664, à l'imitation des Anglais et des Hollandais, Colbert avait créé deux sociétés par actions, la Compagnie des Indes orientales et celle des Indes occidentales. Ces compagnies se voyaient confier une autorité complète sur les territoires et les populations. La Compagnie des Indes Occidentales devait ainsi s'occuper des colonies américaines. Mais ces compagnies ne devaient pas commercer avec des pays étrangers (contrairement à leurs équivalentes anglaises et hollandaises). Ce "colbertisme" exclusif réduisait donc les colonies au rôle de comptoirs et entravait leur approvisionnement, trop dépendant des navires venus de La Rochelle et de Lorient (devenu progressivement le port de la Compagnie). Ces Compagnies ont donc un succès mesuré et s'éteignent progressivement, d'autres sont créées couvrant des espaces plus réduits (Guinée, Sénégal), les noms changent régulièrement.

Des financiers, y voyant le moyen de s'enrichir, se voient alors confier l'exclusivité du commerce sur certaines colonies. C'est ainsi le cas en 1712 d'Antoine Crozat. Le Roi lui concède le privilègedu commerce en Louisiane pour quinze ans. En Louisiane vont donc exister deux pouvoirs à la fois séparés et étroitement liés : celui de la Compagnie et celui du Roi. Le Ministre de la Marine Pontchartrain (Iberville a nommé le lac proche de la côte en son honneur) nomme gouverneur La Mothe-Cadillac, auparavant basé à Détroit. Mais il semble peu à la hauteur et les querelles se multiplient, la mise en valeur de la colonie restant très superficielle. D'ailleurs Antoine Crozat, motivé par des intérêts financiers et qui n'a jamais mis les pieds en Amérique, restitue ses droits dès 1717. Peu de Français sont prêts à partir pour la Louisiane. Cela témoigne de l'incapacité des Français à exploiter ou mettre en valeur durablement leurs territoires en Amérique.

 

Dès lors, le sort de la Louisiane est lié pendant quelques années à un personnage fascinant, l'Ecossais John Law. Féru de mathématiques, il parcourt l'Europe en réussissant partout à gagner des sommes importantes aux jeux de "hasard". Il commence à élaborer un système qu'il propose dans différents pays, très inspiré par le modèle de la Banque d'Angleterre, créée en 1694. Il parvient à convaincre le Régent de France Philippe d'Orléans, d'accepter ce système. Philippe est l'oncle du tout jeune Louis XV et assure la régence du Royaume depuis la mort de Louis XIV en 1715. Suite aux nombreuses guerres menées par Louis XIV, l'Etat est considérablement endetté. Law propose de convertir les créances de dettes en actions de la Compagnie d'Occident (appelée également "du Mississippi"). Sa banque, qui devient ensuite la banque royale, émet des billets en grand nombre avec l'objectif déclaré d'augmenter la masse monétaire. Basée sur une "publicité mensongère" avant l'heure, la spéculation bat son plein. Les actions de la Compagnie s'arrachent rue Quincampoix à Paris (comme le montre la gravure ci-contre). Les espoirs d'enrichissement sont sans commune mesure avec la réalité de la Louisiane qui n'a à offrir que ses maladies tropicales.

 

Exemple de billet émis en 1718 par la banque de John Law


En 1717, la Compagnie d’Occident (fondée en 1716 et dirigée par Law) obtient le monopole du commerce pour la Louisiane et l’Illinois pour 25 ans puis absorbe les compagnies d’Orient, du Sénégal, d’Inde, de Chine, de Saint-Domingue et de Guinée. Elle devient alors la Compagnie des Indes en 1718. Law se trouve ainsi à la tête des finances aussi bien que d'une grande partie du commerce français. Cela ne va pas durer pusique son système s'écroule en 1720. Mais revenons en Louisiane et aux projets de la Compagnie.

 

 

Une capitale pour la Lousiane



La Compagnie décide de construire une ville en Louisiane pour en faire sa capitale. Le nom de la ville est choisi en l'honneur du Régent. Le site aurait donc été repéré par Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville [portrait ci-contre : Rudolph Bohunek, portrait de Jean-Baptiste Lemoyne, Sieur de Bienville, Louisiana State Museum]. En mars 1718 commence le déblayage des arbres sur le site.


La situation est exceptionnelle. La Nouvelle-Orléans se trouve au débouché de l’axe du Mississippi, drainant un vaste bassin qui couvre une grande partie de l’Amérique du Nord. Situé à plus de 150 kilomètres de la mer, la Nouvelle-Orléans n’en est pas moins idéalement placée au fond du Golfe du Mexique. C’est donc une interface entre le continent, le Golfe, les Caraïbes, et l’Europe.
Le site est en revanche beaucoup plus compliqué. La ville est construite sur des marais. L’instabilité du sol oblige donc à construire des fondations sans cesse plus profondes, d'autant plus que la subsidence est importante (l’enfoncement progressif de la ville au fil du temps…). Ajoutons à cela que la ville se situe sous le niveau de la mer. Assez vite, des levées sont donc établies pour pallier aux crues importantes du fleuve, probablement dès 1724. Autre inconvénient du site, la récurrence des catastrophes naturelles dans cette zone subtropicale. Les ouragans frappent régulièrement la ville. L’histoire de la ville est dès le début marquée par des catastrophes naturelles. En 1721 et de nouveau en septembre 1722, des ouragans frappent la région, détruisant les derniers bâtiments en bois datant d’avant la fondation de la ville. La catastrophe est  aussi  parfois l’occasion de faire table rase... Pas moins de sept ouragans touchent ainsi la ville entre 1717 et 1750.


« J’ai été détaché pour aller à la Nouvelle-Orléans tracer [le plan] d’une ville régulière, qui doit être la capitale de ce pays » Pauger (1720)

 

 


Le plan de la ville est tracé par l’ingénieur Adrien de Pauger. Il s’agit d’un plan en damier (ou hippodamien) épousant la courbe du Mississippi en forme de croissant (Crescent City est l’un des nombreux surnoms de la ville). Ces plans géométriques ne sont pas rares à l’époque, aussi bien en Amérique (la traza espagnole ou le plan de Louisbourg, ville fondée au Canada à la même époque par les Français) qu’en Europe. On songe par exemple au plan établi à Rochefort dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, à celui de Neuf-Brisach en Alsace ou à celui de la ville-neuve de Nancy sous Charles III (fin XVIème).  Ce modèle est donc conforme à la tradition de cette époque, perpétuée par les ingénieurs militaires dans la lignée de ce qui se fait en Europe, au moins depuis les réalisations italiennes de la Renaissance.

 

L’extension maximale prévue est de 88ha (contre 60 à Rochefort, la plus grande des villes nouvelles d'alors en France). La ville est découpée en 66 îlots qui devront être bâtis progressivement (le « Vieux Carré » ou French Quarter actuel). Chaque ilôt est cerné par un fossé permettant l'écoulement de l'eau et des ponts sont mis en place aux carrefours.

 

Le cœur de la ville n'est pas au centre, mais au bord du Mississippi (un temps appelé Fleuve Saint-Louis), il s'agît de la Place d’Armes (aujourd’hui Jackson Square).  La place était relativement petite, comparée par exemple à la Place des Vosges à Paris qui a pu lui servir de modèle. Mais elle s'ouvrait d'un côté sur le Mississippi ce qui élargissait la perspective avant que la hauteur de plus en plus grande des levées ne vienne la boucher...Sur cette place se retrouvent les différents pouvoirs de la ville : le religieux d'abord avec l'Eglise Saint-Louis (par Pauger lui-même), le Presbytère face au fleuve et le couvent des Ursulines (arrivées en 1727). Le pouvoir adminsitratif ensuite avec les résidences du gouverneur et de l'intendant se faisant face. Le militaire ensuite avec les deux grandes casernes construites sur les quais dans les années 1730 pour remplacer les casernes de la périphérie abîmées par un ouragan. Les magasins et l'hôpital se trouvaient également sur les quais.

 La construction est lente et difficile en raison du manque d'hommes et de matériau. Il faut quelques années pour que le plan conçu par Pauger prenne réellement forme. Les nouveaux arrivants s'installent dans un premier temps dans le Nouveau Biloxi. L'ordre d'installation officiel ne date que du 26 mai 1720. La ville se construit alors peu à peu. C'est Pauger lui-même qui donne aux premières rues le nom qu'elles ont conservé jusqu'à aujourd'hui : Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, Chartres.

 Des aménagements sont réalisés pour permettre aux navires de haute-mer de venir décharger et charger sur les quais de la ville. Le chenal est aménagé et un fort est établi dans le delta, à La Balise. L'avancée du Delta oblige au déplacement permanent de cette structure. Des pilotes y attendent les navires pour les emmener jusqu'au port en évitant les bancs de sable.

La fonction première de la ville, outres son rôle de capitale, est donc la fonction portuaire. C’est une ville-entrepôt qui tire parti de sa situation exceptionnelle.

 

 

Trouver des habitants....


On dit de la ville des débuts qu'elle est peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Les premiers habitants sont des Canadiens parmi lesquels on trouve beaucoup de coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, mais aussi des gens venus d'horizons différents, de France pour les soldats, les condamnés, les prostituées et les pauvres, d'Afrique, des Antilles ou des environs pour les esclaves.

En 1722, la ville devient la capitale de la Louisiane. Elle compte environ 1250 habitants dont « 293 hommes, 140 femmes, 96 enfants, 155 domestiques français, 514 esclaves nègres, 51 esclaves sauvages, 231 bêtes à cornes, 28 chevaux » (document ci-contre). Des campagnes faisant la promotion de la Louisiane sont organisées. Elles ont peu de succès. Suite à ces campagnes, des Allemands s’installent dans la région, un peu à l’ouest de la Nouvelle-Orélans. Des Suisses  (en particulier des militaires) et des Piémontains viennent aussi.

Pour le reste, il faut contraindre des personnes à venir s'installer en Louisiane. Et si les colons dans l'intérieur n'hésitent pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de femmes se fait cruellement sentir en ville.  Entre 1718 et 1720, plus de 7000 personnes sont ainsi envoyées de gré ou de force vers la Louisiane. Outre celles et ceux qui sont tirés des prisons et des "hopitaux" (au sens de l'époque), les hommes de la compagnie parcourent la France et enlèvent des "indésirables". Cette sorte de milice se distinguait par le port d'une bandoulière. La population les surnomme donc les "bandouliers". Sur dénonciation (souvent abusive), sur une intuition, ils arrêtent et embarquent au moins 5000 personnes entre 1717 et 1720. Le Régent met un frein à ces pratiques en les faisant encadrer par des officiers.

La Compagnie tente donc d'organiser l'arrivée de femmes mais cet objectif se heurte à de nombreux obstacles. Une partie des personnes qui viennent de gré ou de force meurrent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies (fièvre jaune, malaria,...).

 

C'est dans ce cadre que l'Abbé Prévost situe son  roman Manon Lescaut publié en 1731. Il raconte l'histoire d'une jeune fille contrainte de partir et suivie par son amoureux. Le roman a un succès fou mais ne fait pas vraiment de la réclame pour la Louisiane...

Et puis il y bien sûr les esclaves. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Cette arrivée est d'autant plus aisée que la Compagnie possède le monopole sur la Traite, aussi bien française qu'espagnole (asiento). A la Nouvelle-Orléans, sur la rive droite (actuellement West Bank), un camp est spécialement aménagé pour accueillir les esclaves. Ils ne doivent en effet pas habiter avec les blancs. Le Code Noir s'applique à la Louisiane à partir de 1724.

La population de la ville est donc dès le départ extrêment variée : blancs, noirs, Indiens, Français nés en France, Canadiens, Créoles, esclaves, ...


Pour encadrer religieusement cette population, la Compagnie passe des accords avec différents ordres. En 1722, les Jésuites (expulsés par la suite) et les Capucins s’installent à la Nouvelle-Orléans. Des Ursulines arrivent à partir de 1727.


Malgré la faillite de Law en 1720, la Compagnie continue à fonctionner pendant une dizaine d’années.
Mais les guerres reprennent contre les Indiens des environs (Natchez en particulier), facilitées par les manœuvres des colons britanniques et l’arrogance de certains militaires français. Un document saisissant montre les effets de la guerre contre les Indiens sur la Nouvelle-Orléans et ses environs. Toutes les concessions sur lesquelles figure la lettre "a" sont abandonnées. On reconnait la ville en haut du document [source]. Malgré les punitions infligées aux Indiens, la Louisiane perd, outre sa tranquilité,le peu d’attraction qu’elle suscitait. en France. La Monarchie reprend les choses en main en 1731.

Louis XV met fin au monopole de la Compagnie et prend le contrôle de la colonie. Bienville, seulement gouverneur militaire auparavant, devient le gouverneur de la Louisiane. Il parvient à lutter efficacement contre les Espagnols et les Anglais mais connaît des difficultés contre les Indiens plus au Nord (guerre contre les Chicachas).

 

 

Au final, si la Compagnie a réussi, tant bien que mal, à créer et développer une capitale pour favoriser l'expansion de la Louisiane, la croissance démographique et économique de la Nouvelle-Orléans reste modeste. A la fin de la période française, la ville ne compte encore que quelques milliers d'habitants. D'autres populations françaises ou francophones allaient gagner la ville au cours de ce siècle. Il s'agit des Acadiens, venus du Canada après le "Grand Dérangement" de 1755 et, à partir des années 1790, des créoles français fuyant la Révolution en cours à Saint-Domingue. Mais ceci est une autre histoire...

 

Je vous propose de découvrir dans cette vidéo des plans et cartes de la ville de la Nouvelle-Orléans lors du premier siècle de son histoire, de 1722 à 1819 :

 

 

 Bibliographie

 

  • Maurice Denuzière, Au pays des Bayous (I) Je te nomme Louisiane, Denoël, 1990 (Fayard, 2003). Le "Roman vrai" de la Louisiane franaçaise. Une documentation très riche et rigoureuse.
  • Ned Sublette, The World That Made New Orleans, From Spanish Silver to Congo Square, Chicago,  Lawrence Hill Books, 2009. Une merveilleuse plongée dans ce qui a fait la Nouvelle-Orléans, en particulier sur le plan musical.
  • Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, Autour de La petite fille Bois-Caïman de François Bourgeon, 12bis, 2010. Michel Thiébaut a travaillé avec l'auteur de BD François Bourgeon sur la documentation de sa série Les passagers du vent, entamée dans les années 1980 et achevée en 2010. Les deux derniers tomes se déroulent en partie à la Nouvelle-Orléans et en Louisiane. Dans cet album, Thiébaut évoque les faits qui servent de toile de fond à la BD. Extrêmement précieux !
  • Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l'Amérique Française, Flammarion, 2003. L'ouvrage de référence le plus récent.
  • Encyclopedia Britannica

 

 

Sitographie

 

 

 

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