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Albums : quand la BD s'empare de l'histoire de l'immigration.

par vservat Email

Le 9ème ème art est partout  : Astérix entre ces jours-ci à la BNF (1), Gotlib sera bientôt au MAHJ (2) , la libération de la France en planches et en bulles est en cours d’installation au Musée de la résistance de Champigny-sur-Marne, la presse magazine inonde les kiosques de numéros spéciaux revus par Hugo Pratt ou le petit héros gaulois au casque ailé, les rayons Manga des librairies n’ont jamais été aussi fournis.
 
L’immigration est partout. C’est, paraît-il, un problème, une source de questionnement pour notre identité nationale dans un France qui serait livrée aux communautarismes. C’est un sujet qui sature l’espace public des résonnances de ses drames (le dernier en date eut lieu à Lampedusa). En convoquant des images de hordes d’envahisseurs en haillons ou de France voilée, c’est un terreau à fantasmes, et les instrumentalisations politiques qui y sèment les graines de la confusion sont parfois contestées en retour par des mobilisations citoyennes rappelant le caractère universel du droit à l’éducation ou de la liberté de circuler. Souvent réduit au caricatural à force de l’aborder toujours sous le même angle (celui de la menace, de la misère, de la délinquance), l’immigration est l’objet d’un discours hermétique néanmoins susceptible de constituer une réponse simple, voire simpliste, à des questions économiques et sociales complexes.
 
 
 
Il y a trois moins environ de cela, l’ancienne C.N.H.I. devenait le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Ce changement de libellé a été accompagné d’une campagne publicitaire qui proposait un tout autre traitement du sujet (et non du problème) qui nous occupe. Ainsi, en 4 slogans efficaces, elle nous rappelait que la France est une terre d’immigration ancienne puisque 1 français sur 4 est issu de l’immigration, que le brassage des populations sur le sol français est un fait historique car nos ancêtres n’étaient pas tous des gaulois, qu’on considère d'ailleurs le fait migratoire du point de vue individuel en mettant ton grand père dans un musée ou collectif. Il s’agissait aussi de réaffirmer qu’il y a là un sujet passionnant, qui peut comme tout autre, susciter d’ardents débats, tout en renfermant une immense richesse fait de parcours individuels, de rencontres, de circulations et d’enrichissements mutuels : l’immigration ça fait toujours des histoires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’exposition temporaire Albums – des histoires dessinées entre ici et ailleurs 1913-2013 qui a ouvert ses portes à la mi-octobre au 2ème étage du musée vient répondre à ces deux préoccupations majeures : permettre à tous d’embrasser la richesse et la variété d’un siècle de bande-dessinée, donnant à cet art souvent considéré comme mineur toute sa consistance, et tordre le cou aux idées reçues et autres clichés pour entrer dans la complexité de la question des migrations. Qu’on s’y rende par goût du 9ème art, par intérêt pour le sujet dont il s’empare ici, ou pour les deux, on ressort conquis et rassasiés de cette exposition dense qui donne autant à voir qu’à penser.
 
 
 
Dans les pas des auteurs pour une BD sans frontières.
 
 
 
Dans la 1ère partie de l’exposition, les auteurs seront nos guides afin d’entrer dans le sujet. Bon nombre d’entre eux, connus ou d’une notoriété moindre, ont à voir avec l’histoire de l’immigration. En effet, certains ont expérimenté la mobilité (c’est le cas Goscinny né en France, qui grandit en Argentine et travailla une bonne partie de sa jeunesse aux Etats-Unis avant de revenir en France en 1958) ou ont mis en image et en bulles des parcours de migrants évoluant de surcroît dans territoires cosmopolites (Will Eisner avec New York). D’autres rendent compte de filiations car leurs parents furent migrants (Baru), ou sont des exilés si bien que le déracinement imprègne leurs œuvres (Munoz, Bilal, ou Satrapi). En creux de ces parcours individuels se dessinent bien d’autres choses : une histoire des migrations, une histoire des nations ainsi qu’une photographie du monde actuel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les migrations de Goscinny par lui même  (photo@Vservat)
 
 
 
En mettant nos pas dans ceux d’auteurs pionniers comme Mc Manus ou Eisner, on explore l’immigration du 1er XXème siècle. À destination du nouveau monde essentiellement les flux migratoires sont alors alimentés par l’Europe (émigration irlandaise suite à la Grande Famine en direction des métropoles de la côte Est des Etats-Unis, ou migrations des populations persécutées d’Europe centrale dont de nombreuses communautés juives que l’on retrouve dans le Brooklyn de Will Eisner).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Eisner et Brooklyn (photo@Vservat)
 
On passe ensuite aux migrations du second XXème siècle liées à la décolonisation et à la recomposition de la géopolitique mondiale (accession aux indépendances, dictatures sud-américaines, guerres postcoloniales). On parvient, dans un 3ème temps, à l’ère des mobilités mondialisées (celles de la « planète nomade ») avec des œuvres et des auteurs qui font les succès actuels du 9ème art.
 
 
 
Bien sûr chacun d’entre eux aborde le sujet avec sa voix singulière et de façon plus ou moins frontale. Entre le Persepolis de Marjane Satrapi qui fait la part belle au récit de vie et ce que dit Enki Bilal des migrations ou la façon dont en parle Pahé il y a un éventail de nuances, de tons, et même de style graphique qui permet, en plus du reste, au visiteur de s’accrocher aux œuvres des uns et des autres en fonction des ses appétences personnelles. Il est à noter que Persépolis constitue en l’occurrence l’archétype de l’œuvre mondialisée puisque sont exposées une dizaine de versions traduites du récit graphique à succès de Marjane Satrapi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le travail de Pahé (photo@Vservat) 
 
 
L’immigration dans le kaléidoscope du 9ème art.
 
Astucieuse approche pour la deuxième partie de l’exposition que celle de s’appuyer sur la variété des genres en bande dessinée pour y relever la façon dont le sujet des migrations et des mobilités y est traité. On s’aperçoit que la BD nous réserve bien des surprises. Si l’on s’attend à trouver dans cette section tout ce qui concerne les récits de vie souvent très sensibles car ils portent  en eux les douleurs du déracinement, la présence de planches de type western est plus inattendue. C’est aussi dans cette section qu’on trouve bon nombre d’illustrations du thème des mobilités dans des œuvres qui jouent sur l’anticipation ou la science-fiction. Là encore, l’exposition permet de laisser s’exprimer une grande variété de tons qui vont de l’irrévérence ironique de la Petite histoire des colonies françaises de G. Jarry et Otto T. aux récits graphiques militants comme Droit du sol de C. Masson ou à la BD-reportage dont Sacco est à la fois l’initiateur et le représentant emblématique.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Petite histoire des colonies françaises (photo@Vservat)
 
La place grandissante des Mook (contraction de magazine et de book) n’est pas ignorée ; un reportage de Stassen, que l’on connaît pour ses créations autour de l’Afrique des Grands Lacs et du génocide des Tutsis du Rwanda, paru dans la revue XXI vient illustrer le propos.
 
 
 
Permanences et ruptures du fait migratoire.
 
Travelling, c'est le nom de la dernière partie de l’exposition. Elle propose à partir de figures et de parcours de migrants de saisir les continuités des problématiques liées à l’immigration mais aussi d’en détecter les grandes évolutions, planches dessinées à l’appui. Les représentations du migrant dans la BD changent  de façon très nette au cours du siècle. Personnage typiquement masculin, souvent affublé de traits ou de comportements comiques, la représentation du migrant se fait progressivement plus solennelle et grave. Mais, puisqu’aujourd’hui 1 migrant sur deux est une femme, on retrouve ici des planches illustrant la féminisation du phénomène migratoire tirées par exemple du volume Immigrants : 13 récits d’immigration.
 
 
 Difficile dans cette section de contourner la figure du clandestin dans le paysage de la BD, figure très symbolique des fantasmes et des instrumentalisations du thème de l’immigration dans le discours public. Symbolique de ses drames et de la criminalisation des politiques actuelles à l’œuvre, on suit le clandestin lors des contrôles d’identité, dans les centres de rétention, sur le tarmac des aéroports, en partance sur un charter ; violences physiques et psychologiques s’affichent alors sur les murs en images et en bulles.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La figure des clandestins (photo@Vservat)
 
 
 
On nous amène également à évaluer la progressive complexification des flux migratoires à l’aide de planches qui illustrent les risques de la traversée de la Méditerranée ou d’autres encore traitant de la question de l’accueil, des circulations, et même des retours au pays. C’est ainsi qu’on peut percevoir l’épaisseur des questionnements qui s’imposent aux migrants et à leurs différents interlocuteurs (institutions, parentèle, associations, réseaux de migrations). Force est de constater que dans cette image du monde que nous renvoie la BD les migrants ne sont pas tous des hommes pauvres qui se dirigent vers les Nords économiques, enfermés dans l’identité politique et médiatique du clandestin pour si arrangeante qu’elle soit. L’exposition, sans le rappeler formellement, nous renvoie aux statistiques : 230 millions de personnes migrent chaque année (0,3% de la population mondiale rappelons-le), dont 52 % sont des femmes, les migrations Sud-Sud sont supérieures en termes d’individus concernés aux migrations Sud-Nord, sans compter les migrations Nord-Nord qui ont connu une hausse de 70% à l’intérieur de l’OCDE ces dix dernières années.(3)
 
 
 
 
Vers l’Universel.
 
Avant de quitter l’exposition, le visiteur a droit à un magnifique cadeau. Un espace entier dédié à l’œuvre de Shaun Tan Là où vont nos pères, récit graphique aussi fabuleux que singulier en ce qu’il est dénué de dialogues. Cette œuvre unique se joue des marqueurs de l’histoire des migrations (Ellis Island et New York, havres du monde) pour imaginer le parcours d’un père migrant qui quitte sa femme et sa fille pour un monde étranger avec lequel il va devoir se familiariser, qu’il lui faudra affronter, apprivoiser, comprendre jusqu’à s’y sentir moins étranger. D’une beauté graphique renversante, jouant de la poésie et de l’onirisme, ce récit graphique est le support idéal pour permettre à tous de s’approcher de l’universalité de la condition du migrant avec bienveillance et empathie. Par les temps qui courent, c’est déjà très précieux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ellis Island vu par Shaun Tan (Photo@Vservat)
 
 
 
Notes : 
1. L'exposition Astérix à la BNF.
2. L'exposition Gotlib au MAHJ.

« Dans l’ombre de Charonne » ou les lumières d’une restitution graphique.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous aurions pu évoquer une actualité brûlante pour justifier l’entretien qui va suivre : l’anniversaire de l’indépendance algérienne, l’ère du « changement » qui se traduira peut-être par la reconnaissance de massacres d’Etat encore dans les limbes de la mémoire officielle, les nouveaux programmes de 3ème, 1ère et Terminale… Mais on peut aussi tout simplement admettre qu’il y a des coups de cœur qui suffisent au désir de faire connaître et perpétuer ce genre d’initiatives et que cela justifie la mise en ligne ici de cet entretien croisé dont Laurence de Cock (1) et moi-même avons eu simultanément l’idée.

 

Alain et Désirée Frappier sont deux individus qui font couple et s’inquiètent, comme nous, de l’ordre des choses. Le projet de consacrer une bande dessinée au massacre de Charonne naît alors d’une constellation de rencontres. Il y a les survivants, témoins pudiques et encore amputés de leur vérité ; il y a les historiens, jamais vraiment étrangers à l’émotion de leur objet ; il y a enfin, comme il se doit, l’orchestration invisible qui accompagne toute fabrication d’un livre.

 

Dans ce décor, Alain et Désirée sculptent les mots, les visages, et les lieux qui nous plongent dans les coulisses de cette sombre histoire.

Alain Dewerpe (2) avait su/pu mobiliser l’outillage historien et anthropologique pour interroger le « massacre d’Etat » qui l’avait privé de sa mère Fanny.

 

Mais, "Dans l’ombre de Charonne"  emprunte d’autres sentiers, et l’on comprend que les chemins de l’intelligibilité d’un événement ne résident pas seulement dans sa restitution méthodique et distanciée. La bande dessinée assume le caractère fictionnel qu’il y a dans le récit, y compris historique. Porte voix de ceux qui, comme Yves Bernard (3), ont crié sans être entendus, "Dans l’ombre de Charonne" donne vie aux anonymes du passé dont l’évocation susurre quotidiennement à qui veut bien l’entendre : Don’t forget.

  

 

 

Comment a germé l’idée de ce récit graphique ?

 

DF : Depuis 20 ans que nous vivons et travaillons ensemble, Alain et moi avions le désir de réaliser un ouvrage en commun.

 

AF : La guerre d’Algérie, vécue du côté français, fait partie de notre histoire. Elle est à la fois notre passé et notre présent. Les massacres du 17 octobre, les manifestants algériens jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne, les ratonnades en plein Paris sont des événements qui se sont déroulés durant notre enfance et dont les faits sont parvenus à nos oreilles sans être accompagnés d’explications. L’horreur qu’ils nous ont inspirée est un des éléments fondateurs sur lequel se sont forgées nos convictions.

 

DF : Après, avec l’énorme envie de faire quelque chose, il y a l’heureux hasard des rencontres : Maryse Tripier, notre héroïne, Laurence Santantonios, notre éditrice, La projection du film de Daniel Kupferstein, Mourir à Charonne pourquoi ?, le lycée de Sèvres, Stéphane Vilar

 

 

 

Comment avez-vous procédé pour articuler avec équilibre les trajectoires individuelles (que ce soit celles des acteurs ou de leurs descendants) et le récit collectif autour de l'événement «Charonne»?

 

DF : L’équilibre s’est articulé de façon assez naturelle, « C’est en poussant le particulier jusqu’au bout que l’on atteint le général » — Cette phrase très juste de Michel Leiris a été reprise par notre éditrice pour sa ligne éditoriale. Par ailleurs, même s’il s’agit ici d’une histoire vraie, nous souhaitions qu’elle garde une dimension romanesque. Dimension qui nait justement du choc que constitue la rencontre entre trajectoire individuelle, et histoire collective. Tout au long de l’écriture de ce livre, nous avons été frappés de constater à quel point la guerre d’Algérie dont «Charonne» — manifestation qui en découle — a bouleversé des trajectoires individuelles de façon excessivement durable.

 

 

Aviez-vous dès le départ le souci d'insérer dans le récit différents points du vue (celui de votre témoin, celui de Saïd), et différentes mémoires sur l'évènement (celle de votre témoin, celles des «héritiers» de Charonne) ?

 

A.F. Au départ, nous souhaitions appuyer notre récit sur le témoignage de Maryse, mais le choix des différents points de vue et des différentes mémoires s’est très vite imposé à nous. D’abord parce que nous avons débuté nos investigations par la projection du film de Daniel Kupferstein qui nous a tout de suite donné envie d’intégrer Yves Bernard, fils d’une des victimes de «Charonne», au récit.

 

DF : La projection se déroulait dans un amphi, à l’université de Tolbiac. La moyenne d’âge des spectateurs s’approchait des 65 ans et le débat qui a suivi était particulièrement houleux. Agressif même. Il y était question de « vote des pouvoirs spéciaux », d’opposition entre PSU et Parti communiste, du choix des slogans — «Paix en Algérie» contre «Algérie aux Algériens»—, du laxisme des Français lors des massacres du 17 d’octobre 1961… Je ne sais pas ce qu’en ont retenu les quelques étudiants terrés au dernier rang, témoins impuissants de ce règlement de compte inattendu. Je n’y comprenais, pour ma part pas grand-chose, si ce n’est que ces réactions épidermiques étaient le résultat d’un passé mal digéré dans lequel se heurtaient des avis très contrastés. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre ces divergences d’opinions et de les retranscrire.

 

AF : Par ailleurs, la mémoire de notre témoin, Maryse, souffrait de nombreuses lacunes engendrant des modifications historiques sur un événement dont elle avouait « garder très peu de souvenirs et beaucoup de séquelles ». Ces lacunes étaient nécessaires à l’intrigue, car nous faisions aussi un livre sur la mémoire. Il n’était donc pas question de les effacer. Par contre, nous devions trouver un moyen pour restituer autrement une vérité historique sur cet événement.

 

DF : Le fait que Maryse nous mette en contact avec ses anciens copains du lycée de Sèvres a été excessivement précieux. Stéphane Vilar et Claude Bureau gardaient des souvenirs très vifs de cette période. Leurs témoignages ont apporté beaucoup d’humour et de pertinence à l’histoire. Quand je me suis intéressée à Saïd et à Paul, Claude et Stéphane les connaissaient bien, contrairement à Maryse, souvent agacée par leurs comportements. Ils ont donc pu nous révéler de nombreux détails sur leurs actions et sur leurs attitudes, qui ont permis l’élaboration de leurs personnages. La multiplicité des voix m’offrait aussi la possibilité de rester fidèle à ma conviction littéraire. À ce titre, je reprendrais la phrase de Zweig : « Ne faisant pas partie du ministère public, il m’a toujours paru plus intéressant de tenter de comprendre les gens au lieu de les juger. »

 

 

Quelle fut votre bibliographie pour construire ce récit graphique ? Sur quelles sources et documents historiques vous êtes vous appuyés ?

 

AF : Avant tout, "Dans l'ombre de Charonne" étant notre premier livre, il faut préciser qu'il nous a fallu inventer et mettre en place très rapidement nos méthodes d'investigation et de travail, car nous avions très peu de temps.

 

DF : Nous avions déjà beaucoup lu sur la période, livres historiques, articles, témoignages, romans aussi. Nous avons d’ailleurs tenu à remercier les auteurs de ces ouvrages en annexe de notre livre pour la richesse de leur apport. Leurs travaux nous ont procuré un complément indispensable aux témoignages recueillis.

 

AF : Concernant la manifestation de Charonne, le livre de l’historien Alain Dewerpe, lui-même fils de victime, "Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’État", a carrément fait figure de bible. Il s’agit d’un travail de reconstitution et d’analyse absolument remarquable. Tout y est. Je l’ai lu, épluché, fait des fiches…

 

DF : Alain s’est concentré sur les livres indispensables à la rigueur historique des événements et moi sur la chair des personnages et la crédibilité des dialogues. Je me suis donc plus particulièrement penchée sur la collection complète pour l’année 1961 de l’hebdomadaire "Avant garde" prêté par Yves Bernard, les articles de Laure Pitti sur "La main d’oeuvre algérienne dans l’industrie automobile", "Le 17 octobre des Algériens" de Marcel et Paulette Péju, "L’histoire de la guerre d’Algérie" de Bernard Droz et Évelyne Lever ou le magnifique livre-objet de Tramor Quemeneur et Benjamin Stora : "Lettres carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre".

 

AF : Beaucoup de nos notes et de nos recherches n’apparaissent pas dans le livre.

 

DF : À ce propos, j’aime bien citer une anecdote concernant Visconti. Dans "Le Guépard", tandis que l’accessoiriste prend soin de remplir de linge d’époque et d’objet précieux l’armoire et la table de nuit meublant la chambre du prince Fabrizio Corbera, Burt Lancaster demande au réalisateur à quel moment il doit les montrer à la caméra. Ils ne sont pas faits pour être vus, lui répond Visconti, mais pour ajouter à la crédibilité du décor, une armoire vide se voit à l’écran. C’est un peu ça, les écrits des autres, utilisés ou non dans le récit, ont rempli nos armoires.

 

 

 

Avez-vous rencontré certains historiens spécialistes de la question comme B. Stora ou A. Dewerpe ? Ont-ils éventuellement relu votre récit ? Quel impact ont eu ces rencontres et échanges dans l'élaboration de Dans l'ombre de Charonne ?

 

AF : Les rencontres avec les historiens se sont effectuées principalement à travers leurs écrits. En ce qui concerne Alain Dewerpe, c’est quelqu’un d’excessivement discret sur le sujet et qui nous inspire beaucoup de respect. Nous n’avons pas osé le contacter, d’autant plus que je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu ajouter qui ne figure pas déjà dans les 800 pages de son excellent livre.

 

DF : Benjamin Stora n’est pas un spécialiste de Charonne, mais plutôt de la guerre d’Algérie. C’est un ancien collègue et ami de Maryse. Notre éditrice souhaitait qu’il fasse notre préface. Je l’ai rencontré une fois. Je me suis rendue chez lui avec un vague synopsis et les premières planches d’Alain. Il a adoré les dessins, m’a posé tout un tas de questions et quelques minutes plus tard je me suis retrouvée dans la rue avec l’envie de sauter à la corde parce qu’il avait accepté d’écrire la préface. Par la suite, nous lui avons envoyé la première partie, mais nous n’en avons reçu aucun commentaire (Alain m’a dit : pas de nouvelle, bonne nouvelle) ! Lorsque le livre est sorti, il m’a téléphoné pour nous dire son enthousiasme. Il était intarissable ! Cela dit, nous avons lu tous ces livres, à commencer par" La gangrène et l’oubli" lors de sa sortie en 92.

 

 

Comment mettez-vous l'image au service du récit historique ?

 

AF : En premier lieu, nous avons consulté les fonds photographiques de "l'Humanité" à Bobigny, les archives de la ville de Sèvres, regardé de nombreux films de fiction d'époque ou d'aujourd'hui, les actualités Pathé, sur le web ou aux Forum des images de Paris, consulté des magazines, des journaux, archives photos privées, ainsi que de nombreux sites web. Internet est à présent un fabuleux outil. L’anecdote sur Luchino Visconti, citée par Désirée, concerne aussi l'image. Un récit graphique ancré dans l'histoire s'inscrit forcément dans le registre réaliste, voire documentaire. Il est nécessaire d'accumuler quantité de détails sur l'époque. Sur les flippers, les coiffures, les moyens de transport, l'état des rues, des magasins, la pub, les journaux, l'intérieur des logements, les vêtements, le système pileux, à quoi ressemblaient les télés et les radios, les patinoires, les ponts, que sais-je ? Quand Maryse dit qu'elle prend le 171 pour aller au lycée, eh bien, je me retrouve à consulter les sites internet de passionnés de la RATP qui savent exactement quel type de bus circulait sur la ligne à cette époque. Bien d'autres choses ne sont pas représentées dans notre récit mais, ici aussi, remplissent nos armoires.

 

DF : Nous avons procédé aussi à un véritable casting des personnages de l'histoire, avec photographies d'époque (ils avaient 17 ans en 61-62) pour ceux que nous connaissions, et séances de photos (portraits et actions) pour les inconnus.

 

AF : Représenter la charge elle-même, la violence policière et la chute des manifestants dans l'escalier a été pour moi la plus grande difficulté. Échaudée par les preuves apportées par les photos d’Elie Kagan lors des massacres du 17 octobre 61, la police fut très vigilante pour que les violences du 8 février n’apparaissent sur aucun cliché. C’est ainsi que le photographe Gérald Bloncourt, dont nous parlons dans notre récit, s’étant fait détruire ses deux appareils et confisqué sa pellicule, n’a pu sauver que les clichés pris avant la charge, qu’il avait précautionneusement remis à un camarade. Par ailleurs, la presse du PCF ayant pour mission de privilégier les photos mettant en évidence la force et l’unité de la classe ouvrière aux dépens de la répression dont elle pouvait faire l’objet, impossible d'y trouver une photographie montrant cette violence policière en action. Nous nous sommes donc équipés des accessoires de la police de l’époque (casque et «bidule») pour pouvoir mimer, mettre en scène des situations décrites par les différents témoins et victimes de la manifestation, et les photographier. Nous avons également fait des repérages sur les lieux, pris les mesures de la bouche du métro (nombre de marches, largeur et profondeur de la bouche), estimé le nombre de personnes ayant pu s'entasser dans ce gouffre. J'ai simulé une représentation en 3 dimensions sur ordinateur afin de comprendre l'événement dans l'espace.

 

DF : Lorsqu’on nous a demandé d’intervenir dans les lycées, nous avons fait un diaporama de tout ce travail en reprenant les croquis, les documents d’époque, les animations en 3D pour montrer aux élèves, à l’aide d’un vidéo projecteur, comment nous nous y sommes pris pour mettre en scène l’époque, les personnages et la violence. Au début, Alain était un peu inquiet, il avait peur que ce soit trop laborieux, mais ça a remporté beaucoup de succès. AF : Si nous parlons de «casting», de «mise en scène», de Visconti, c'est parce que nous aimons beaucoup le cinéma et en particulier le cinéma indien (nous avons bien dû voir 200 films). Quel rapport entre le récit historique, l'image, Bollywood et Dans l'ombre de Charonne ? Le mélange des genres. Dans un film de 3 heures, vous pouvez passer du romantique au gore, du thriller à la caricature grotesque, de l'eau-de-rose au sinistre, le tout entrecoupé de chants et de danses. C'est un peu ce que nous nous sommes autorisés à faire, et c'est ce qui nous plaît dans le récit graphique, plus souple que la bande dessinée traditionnelle. L'image, la forme graphique sont au service de notre propos, des exigences du récit. Dans l'ombre de Charonne voit coexister des pages de textes, des planches classiques de vignettes et de bulles, des plans, des organigrammes, des montages de documents, des photos même. Des passages dramatiques sans textes illustrent des moments très durs, d'autres empruntent dessins et textes aux cartoons américains pour évoquer des souvenirs plutôt comiques. Enfin, l'utilisation du noir et blanc a été un outil privilégié pour l'évocation historique. Il permet de créer la distance avec le présent, mais aussi de disposer d’une plus grande latitude pour mettre en scène la violence extrême des massacres du 17 octobre et de la manifestation de Charonne sans tomber dans la bande dessinée gore. J’ai toutefois un peu l’impression d’avoir fait de la couleur avec le noir et blanc en utilisant toutes les gammes pour installer les ambiances et mettre en scène les années 60.

  

 

 

Y a-t-il dans votre démarche un souci de rendre accessible le récit au plus grand nombre l’histoire de cet événement ? Quelles sont dans ce cas, les vertus didactiques de la BD ?

 

AF : L’aspect didactique n’est pas une volonté en soi. Au départ, «Charonne» a un intérêt romanesque, parce que tragique et très fort, mais il est aussi le résultat d’une époque, d’un contexte historique, d’une façon de penser, d’une politique et d’un système… Dès que nous nous sommes plongés dans la manifestation du 8 février 1962, nous nous sommes aperçus qu’il était impossible d’en parler sans prendre en compte tous ces éléments. Mais nous ne pouvions pas non plus nous contenter de les prendre en compte, il nous fallait aussi les expliquer. Ne pas apporter d’explications c’était en quelque sorte nier une réalité. Car il faut savoir qu’en France cette guerre a été largement occultée et reste de fait étonnamment méconnue.

 

DF : L’âge des protagonistes était une réelle opportunité. À 16, 17 ans, on souhaite être acteur de sa propre vie, se penser dans la société au dehors du cercle familial. C’est ainsi que nos personnages se forment au débat politique par le biais de la guerre d’Algérie en s’engueulant et en se questionnant sans cesse. Toutefois, sans contextualisation, ces discussions seraient incompréhensibles à quantité de lecteurs et perdraient, de fait, une grande part de leur intérêt.

 

AF : Les vertus didactiques du récit graphique résident dans le fait qu’il favorise la reconstitution visuelle d’une époque. Il permet l’insertion de documents, de montages photos, schémas, plans, organigrammes, d’objets, de vêtements, de décors qui donnent chair aux événements historiques. Expliquer c'est aussi montrer. De plus, l’information passe par deux médiums, l’image et le texte et percute de deux manières différentes et simultanées pour donner une impression de compréhension plus complète de l’histoire.

 

DF : Il y a aussi une notion d’accessibilité que porte le récit illustré. Historiquement, la bande dessinée n’a jamais été réservée à une élite. Le livre oui. Et un aspect ludique. Les enseignants nous disent : « Nous avons distribué votre BD, les élèves étaient ravis… »

 

 

 

Dans l'ombre de Charonne est-elle une oeuvre engagée et si oui en quoi prolonge-t-elle vos engagements individuels ?

 

DF : Toute création m’apparaît forcément comme engagée. L’art pour l’art est une invention marchande. Il y a toujours quelque chose qui nous pousse à créer et ce quelque chose est inséparable de notre façon d’appréhender la vie. Mes engagements sont multiples et à la hauteur de mes utopies. Engagement qui se situe principalement aux côtés des humains et de l’écriture, mais de la compréhension surtout. Écrire aide à se situer, à se construire. Il en va de même de l’histoire. J’ai beaucoup travaillé auprès d’adultes précarisés et déplacés dont la vie avait été profondément malmenée par de violents conflits survenus dans leur pays, comme au Rwanda par exemple. Comprendre que l’horreur subie ne relevait pas d'une fatalité les enfermant dans le rôle de victime, mais s’inscrivait dans un contexte et dans une suite de faits historiques les replaçait dans le statut valorisant du témoin et de l’acteur de ces événements. Une véritable démocratie ne peut s’instituer comme telle que si le peuple a les moyens de s’instruire sur son histoire et de réfléchir avec et sur les mots.

 

AF : Notre livre est évidemment une oeuvre engagée. Malgré la complexité du contexte, nous y affirmons clairement une vision anticolonialiste. Pour nous la responsabilité première de tout ce gâchis humain, social, et économique revient à la France. Après, on peut toujours dénoncer les violences et les massacres perpétrés par le FLN. Mais si, un jour, les dominants de la France du XIXe siècle n'avaient pas, selon la «loi du plus fort», décidé d'aller piller les richesses de cette région d'Afrique, cela aurait évité quelques millions de morts et de déportés, pour n'évoquer que cela. Dès le début, pour nous, «raconter» Charonne c'était exprimer ce point de vue.

 

 

 

 Pensez vous poursuivre cette exploration de l'histoire contemporaine en menant à bien d'autres projets ?

 

AF et DF : Le livre est très bien accueilli, ce qui nous donne les moyens de continuer et l’envie bien sûr. Nous restons sur la période contemporaine. Cependant, le récit graphique sur lequel nous travaillons sera plus autobiographique. Et puis ensuite, nous reviendrons sans doute sur la période de la guerre d'Algérie — élément fondateur pour la France et l'Algérie d'aujourd'hui — mais vue du côté sud de la Méditerranée.

 

 

 

Bonus :

Petit jeu pour les lecteurs :

Retrouver quelques participants à la manif de Charonne que nous avons placé en pages 74-75 : l'éditeur François Maspéro, la comédienne Marina Vlady, la chanteuse Barbara, le compositeur Jean-Claude Petit, deux «futures» victimes de Charonne, Anne Godeau et Édouard Lemarchand.

Et deux questions dures de dures : retrouver, dans la première partie du récit, un futur grand éditeur, Charles-Henri Flammarion ; et, dans la deuxième partie, Stig Dagerman (qui, lui, n'a rien à voir avec l'événement Charonne, mais c'est juste parce qu'on l'aime bien).

 

 

 

Un très grand merci aux deux auteurs qui ont accepté de répondre à nos questions de façon détaillée et précise. Un grand merci aussi à Laurence de Cock, notre invitée de marque pour cet entretien. 


A noter qu'il est publié simultanément sur le site Aggiornamento histoire-géographie, car nous espérons, avec les auteurs que ce récit graphique remarquable accompagne le travail fait dans les classes par les enseignants avec leurs élèves. Sur Samarra il s'insère naturellement dans notre dossier sur "L'Algérie et ses mémoires de l'époque coloniale à la guerre (1830-1962)"

 

Pour terminer en musique et ne pas déroger aux habitudes en vigueur pour les entretiens  de Samarra, Alain et Désirée ont eu la gentilesse de nous composer deux playlists. Les voici en écoute.

AF : quand je travaille, je peux écouter des musiques très différentes : Jimi Hendrix, XTC, Robert Wyatt, Interpol, ACDC, Ravel et Chausson, Buzzcocks, The Clash, la musique Bollywood, Blur, Joe Jackson, The Mothers of Inventions, Stereolab, Joy Division, John Mayall, Eno, My Bloody Valentine, Led Zep, Siouxsie and The Banshees, Buddy Holly, George Clinton, Fela, Hans Eisler, The Stranglers, The Asteroids Galaxy Tour, John Coltrane, Miles Davis, Bowie, Nine Inch Nail, PJ Harvey, Lily Allen, The Joy Formidable, funk, rap, ska, reggae, etc. Tout est bon, ça dépend des ambiances dont j'ai besoin. Voilà ma playlist (mais c'est bien trop restrictif, il faudrait mettre au moins 3 ou 400 titres)  :

- Spanish Castle Magic, Jimi Hendrix

- Heroes, David Bowie (quand on a fini une page !)

- Redemption Song, Joe Strummer & The Mescaleros

- Grip, The Stranglers

- Catholic Architecture, Robet Wyatt

 

 

DF :  

- Lemon Tree, Fool's Garden

- Chale Chalo, BO de Lagaan

- The High Road, Broken Bells

- Perfect Day, Lou Reed (quand je suis trop contente des dessins d'Alain)

- Göttingen, Barbara (parce que les enfants sont les mêmes à Alger et à Göttingen)

 

 

Notes : 

1. Laurence de Cocok est professeure d'Histoire géographie au lycée Joliot-Curie de Nanterre et anime le collectif Aggionarmento Histoire-Géographie.

2. Alain Dewerpe "Charonne, 8 février 1962, anthropologie d'un massacre d'état", Folio histoire N° 141.

3. Yves Bernard  en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père décédé lors de la manifestation suite aux violences policières.

 

 

"Dans l'ombre de Charonne", un magnifique éclairage sur le 8 février 1962.

par vservat Email

Paris, 8 février 1962. Bravant l'interdiction posée par la préfecture de police alors aux mains de Maurice Papon, des cortèges nombreux, répondent à l'appel du parti communiste et de syndicats ouvriers, étudiants et enseignants, et convergent vers la place de la Bastille, certains empruntant le boulevard Voltaire. Les manifestants souhaitent dénoncer la violence exercée par l'OAS qui, la veille, a fait exploser une bombe au domicile d'André Malraux, défigurant la petite D. Renard âgée de 4 ans atteinte par des éclats de vitre, et la privant d'un oeil. Plus largement au terme de presque 8 années d'une guerre sanglante, les militants qui battent ce soir là le pavé parisien souhaitent se prononcer contre la guerre que mène la France contre les partisans de l'indépendance algérienne.

 

 

 

Alors que les cortèges s'apprêtent à se disperser, les forces de police armées de leur terrible bidule (1)chargent violemment les manifestants, l'interdiction de défiler légitimant d'autant plus le déchainement des violences. Tentant de fuir, une foule dense et paniquée s'engouffre dans la station de métro Charonne : chutes en série, entassement des corps, puis intervention des forces de police qui loin de porter secours aux personnes désarmées et dans l'incapacité de nuire, leur jettent grilles d'arbres métalliques, tables de café et assènent de violents coup de bidules. On dénombrera 9 morts (dont un qui décède à l'hôpital des suites de ses blessures), le plus jeune d'entre eux, Daniel Fery a tout juste 16 ans.

 

 

5 jours plus tard, le 13 février 1962, une marée humaine participe aux obsèques des victimes qui se terminent au Père Lachaise. Aujourd'huiune plaque discrète rappelle ce drame à l'intérieur de la station de métro Charonne. Le carrefour lui même est baptisé de la date et du nom de l'évènement  en mémoire de cette funeste soirée : ceux qui en voiture quittent le boulevard Voltaire pour remonter la rue de Bagnolet ont tout juste le temps de la lire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charonne c'était il y a 50 ans. Depuis les historiens ont fait leur travail les uns sur les mémoires de la guerre, leur concurrence et l'impossible cicatrisation des blessures engendrées, les autres sur les violences perpétrées durant la guerre d'Algérie (2). Et puis sur Charonne, il y eut cet ouvrage presque indépassable d'A. Dewerpe (3)qui présente la somme de ses recherches, éclaircit les circonstances du drame (non les grilles du métro n'étaient pas fermées), pointe les responsabilités (non les exactions commises ne sont pas le fait des Compagnies Républicianes de Sécurité), dénonce les défaillances qui laissent les plaies à vif (ce qui concerne la mascarade de suites judiciaires notamment) pour étayer une conclusion : Charonne comme le 17 octobre 1961(4) est un massacre d'état.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arrivé là, on se dit que l'examen est fait et le dossier est bouclé. Le paysage politique s'étant recomposé, on sait qu'il est aujourd'hui difficile de faire vivre la mémoire de cet évènement portée pendant longtemps par le parti communiste. Les manuels scolaires (parfois avec des versions fantaisistes qui ne plaident pas pour le sérieux des éditeurs) ne consacrent guère que quelques lignes à Charonne, évènement victime de la surenchère encyclopédiste des programmes scolaires. Une mention furtive aux actualités au moment des "anniversaires" pour rappeler sommairement les faits doit nous contenter.

 

 

Mais c'est sans compter sur la ressource que constitue le 9ème art pour parler d'histoire et le talent autant que la rigueur scientifique de l'ouvrage dont il va être maintenant question. "Dans l'ombre de Charonne" de Désirée et Alain Frappier réussit le tour de force de s'appuyer sur des connaissances historiques solides pour délivrer un récit humaniste et haletant des évènements, d'articuler intelligemmenttrajectoire individuelle et engagement collectif, d'utiliser aussi l'oeil du témoin allié la fibre militante pour travailler le contexte et la mémoire de l'époque afin de délivrer un récit graphique d'une très grande justesse sur le sujet abordé.

 

 

 

 

 

Un témoin longtemps muet pour amorcer le récit :

 

"Dans l'ombre de Charonne" existe parce que Maryse Douek épouse Tripier a accepté, après des années de silence, de replonger dans ses souvenirs. Pendant longtemps elle a souffert dans l'ombre de Charonne, luttant contre ses angoisses, sa claustrophobie. Le 8 février 62, elle avait 17 ans. Lycéenne, elle a répondu à l'appel de la manifestation. Comme d'autres elle a chuté dans les escaliers de la bouche de métro et s'en est sortie miraculeusement. Elle n'a accepté de livrer son témoignage qu'après une hospitalisation. Les auteurs se sont appuyés sur ses souvenirs pour nous emmener au coeur des évènements, et avec Maryse, aucun doute, nous sommes au premières loges.

 

 

Si les auteurs en étaient restés à la trajectoire singulière de leur témoin, il est à parier que la portée de leur travail aurait été moindre. Mais étayée par de solides compléments historiques et par une contextualisation autant politique que sociale, leur restitution nous permet de saisir l'évènement dans sa genèse, dans son déroulement et dans les questionnements qu'il ne manque pas de déclencher.

 

 

 

Maryse est donc une jeune lycéenne de 17 ans scolarisée à Sèvres dans un établissement expérimental. Ses origines égyptiennes et son arrivée récente en France lui confèrent un regard peut être différent sur la situation de la France. Dans son lycée atypique de l'ouest parisien dans lequel elle se lie d'amitié avec le fils du grand Jean Vilar, la guerre d'indépendance algérienne est un sujet de controverses entre les élèves. Entre ceux qui s'affichent pour l'Algérie Française, et les camarades de Maryse plus sensibles à la cause des indépendantistes algériens, il y a Saïd, le Kabyle qui rappelle sans cesse que cette guerre concerne la France et un territoire devenu français par la conquête coloniale depuis 1830, faisant de l'Algérie trois départements français dont la population a été humiliée dans ses droits par le code de l'indigénat(5),blessée dans sa chair par une puissance coloniale qui maintient sa domination par la violence extrême et le bruit des armes. Au milieu des lectures du conflit et de ses enjeux ainsi présentés par les dires des lycéens, affleurent les préoccupations plus banales d'adolescents qui s'éveillent inévitablement à la vie politique dans un quotidien rythmé par les prises de position des uns et des autres et les attentats aveugles de l'OAS.(6)

 

 

 

 

 

Dans la nuit du 8 février 1962 :


Vient le temps de relater la manifestation. La force des images s'allie alors à la justesse des mots pour rendre compte des espoirs et l'indignation qui portent ces jeunes vers l'action et qui leur fait toucher du doigt le pouvoir thaumaturgique et la force électrisante de l'engagement collectif : "En haut de la rue du Chemin-Vert, happés par une foule immense déferlant sur le boulevard Voltaire, nous nous fondons dans le flot des manifestants. Nombre d'émotions contraires se bousculent en moi.  La peur de l'interdit. Des forces de l'ordre. L'inquiétude qui me serre le ventre depuis notre départ. Les cirés noirs et luisants s'arrachant subitement à la nuit pour s'abattre sur nous. La joie aussi. Une joie qui se respire dans l'air humide et froid qui nous entoure. Notre conviction. Notre multitude. Rien ne pourra nous arriver. Nous sommes comme une forêt qui marche."

 

 

 

 

Rien n'échappe aux crayons et au verbe des auteurs pour ensuite nous conduire avec Maryse dans la bouche de métro. La panique qui s'empare subitement de la foule. Les cris, les courses poursuites, les bruits évocateurs de dangers à venir. La fuite, la chute, le noir, la conscience plus ou moins forte de ce qui se déroule, les ténèbres totales et le retour à la vie sur un banc du métro. Il faut alors alterner habilement la transcription des faits par la voix de Maryse, et par une narration surplombante de façon à donner au lecteur les éléments de compréhension de la situation dans et autour de la station de métro. Ainsi, bien que notre "héroïne" soit enfouie sous les corps entassés dans les escaliers, le lecteur comprend comment la dangerosité a atteint son acmé avec le déchainement aveugle des violences policières sur le parcours du cortège.

 

 

 

 

 

 

Sortir de l'ombre, un très long chemin :

 

Dans l'ombre de Charonne, pose enfin la question de l'après, du traumatisme, de la mémoire de l'évènement, et de la résilience. Cela permet aussi d'aborder certains aspects de la réalité historique de l'époque, en particulier celui de la censure, qui s'opère via la presse sur la restitution des évènements (7)(c'est l'occasion de revenir sur le mythe de la fermeture des grilles) mais aussi de jauger la portée de ce qui s'est joué à Charonne le 8 février 1962 en évoquant par exemple les obsèques des victimes et leur cortège en forme de marée humaine.

 

 

 

 

 

 

La foule aux obsèques des victimes de la manifestation.(Archives municipales d'Ivry)

 

 

 

 

 

 

 

 

Se relever d'un tel traumatisme supposerait de pouvoir obtenir sa reconnaissance par la justice. Or, le problème avec les crimes de Charonne c'est que les responsables traduits devant les tribunaux ont bénéficié d'une protection. Cette protection octroyée aux bourreaux est comme une double peine pour les victimes (8)Par conséquent, il faut chercher d'autres voies qui ne sont pas simples à emprunter chacun, selon sa sensibilité et la nature du traumatisme subi, ayant plus ou moins la faculté  d'affronter la douleur. A. Dewerpe a choisi le mausolée de papier, fruit d'une enquête magistrale pour parler de la manifestation qui l’a tragiquement privé de sa mère Fanny qui compte parmi les victimes. D'autres n'ont pu se livrer à cet exorcisme démesuré dans sa forme mais ô combien remarquable dans le fond, et ont subi un long calvaire lié à cette soirée du 8 février. C'est un peu le cas de Maryse qui confesse avoir bien vite oublié la guerre mais qui a souffert de nombreuses années de claustrophobie et d'angoisses. Un peu à mi chemin, il y a ceux qui finissent par se saisir de l'espace public pour interpeler les responsables politiques : c'est le cas de Yves Bernard qui en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père (9).

 

 

 

Mais ce que nous disent peut être  Alain et Désirée Frappier pour conclure "Dans l'ombre de Charonne" c'est qu'au delà des parcours individuels,l'échange et le partage permettent de revenir de Charonne. C'est de nouveau du collectif que la lumière jaillit, de ces débats, de ces projections, de ces rencontres entre ceux qui ont vécu les faits et ceux à qui ils les racontent. Là, le dialogue tisse un lien vivace et sensible qui permet de questionner l'histoire et les mémoires pour mieux déjouer les insuffisances volontaires ou partiellement contraintes de la connaissance de ce que fut le 8 février 1962.

 

 

 

 

 


Notes :

(1) Le bidule est un très long bâton de bois (plus d’un mètre) qui équipe les compagnies de police de district parisiennes.

(2) Les ouvrages historiques sur la Guerre d’Algérie sont nombreux : on connaît surtout ceux de B. Stora, il faut également lire ceux de S. Thénault et ou R. Branche. On peut également aborder le sujet par le biais des mémoires d’historiens (celles de Vidal- Naquet) ou encore par le biais d’expositions (voir le catalogue de l’exposition récente du musée de l’armée).

 

 

(3) Alain Dewerpe, Charonne : 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’état, folio histoire, 2006.

 

 

(4) Le 17 octobre 1961 des milliers d’algériens répondent à l’appel à la manifestation lancé par le FLN afin de protester contre le couvre feu instauré par cette même préfecture de police. Contrôlés par l’organisation, les manifestants s’y rendent désarmés et subissent de nombreuses violences policières (coups, mise en rétention, assassinat par noyade). On dénombre au moins une centaine de morts.

(5) Le code de l’indigénat instaure dans les colonies françaises comme l’Algérie une citoyenneté dénaturée et dépréciée pour les colonisés. Pour en connaître les développements sur le plan juridique consulter le site de la LDH Toulon.

(6) Rappelons que l’OAS (organisation de l’Armée Secrète) nait de l’échec du putsch des généraux en 61. Une partie de l’armée devenue clandestine organise des attentats aveugles en France et en Algérie imposant un climat de terreur généralisé visant à freiner le processus qui doit conduire l’Algérie vers son indépendance.

(7) L’article de J. Derogy dans l’Express, considéré par Dewerpe comme l’un des rares papiers à donner une transcription acceptable de l’événement est produit en annexe.

(8) Il faut rappeler qu’au procès civil, dernier de la série, les responsabilités du drame sont imputées à la ville de Paris et aux victimes elles mêmes !.

(9) Le texte est également reproduit en annexe

 

 

 

 

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