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« Dans l’ombre de Charonne » ou les lumières d’une restitution graphique.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous aurions pu évoquer une actualité brûlante pour justifier l’entretien qui va suivre : l’anniversaire de l’indépendance algérienne, l’ère du « changement » qui se traduira peut-être par la reconnaissance de massacres d’Etat encore dans les limbes de la mémoire officielle, les nouveaux programmes de 3ème, 1ère et Terminale… Mais on peut aussi tout simplement admettre qu’il y a des coups de cœur qui suffisent au désir de faire connaître et perpétuer ce genre d’initiatives et que cela justifie la mise en ligne ici de cet entretien croisé dont Laurence de Cock (1) et moi-même avons eu simultanément l’idée.

 

Alain et Désirée Frappier sont deux individus qui font couple et s’inquiètent, comme nous, de l’ordre des choses. Le projet de consacrer une bande dessinée au massacre de Charonne naît alors d’une constellation de rencontres. Il y a les survivants, témoins pudiques et encore amputés de leur vérité ; il y a les historiens, jamais vraiment étrangers à l’émotion de leur objet ; il y a enfin, comme il se doit, l’orchestration invisible qui accompagne toute fabrication d’un livre.

 

Dans ce décor, Alain et Désirée sculptent les mots, les visages, et les lieux qui nous plongent dans les coulisses de cette sombre histoire.

Alain Dewerpe (2) avait su/pu mobiliser l’outillage historien et anthropologique pour interroger le « massacre d’Etat » qui l’avait privé de sa mère Fanny.

 

Mais, "Dans l’ombre de Charonne"  emprunte d’autres sentiers, et l’on comprend que les chemins de l’intelligibilité d’un événement ne résident pas seulement dans sa restitution méthodique et distanciée. La bande dessinée assume le caractère fictionnel qu’il y a dans le récit, y compris historique. Porte voix de ceux qui, comme Yves Bernard (3), ont crié sans être entendus, "Dans l’ombre de Charonne" donne vie aux anonymes du passé dont l’évocation susurre quotidiennement à qui veut bien l’entendre : Don’t forget.

  

 

 

Comment a germé l’idée de ce récit graphique ?

 

DF : Depuis 20 ans que nous vivons et travaillons ensemble, Alain et moi avions le désir de réaliser un ouvrage en commun.

 

AF : La guerre d’Algérie, vécue du côté français, fait partie de notre histoire. Elle est à la fois notre passé et notre présent. Les massacres du 17 octobre, les manifestants algériens jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne, les ratonnades en plein Paris sont des événements qui se sont déroulés durant notre enfance et dont les faits sont parvenus à nos oreilles sans être accompagnés d’explications. L’horreur qu’ils nous ont inspirée est un des éléments fondateurs sur lequel se sont forgées nos convictions.

 

DF : Après, avec l’énorme envie de faire quelque chose, il y a l’heureux hasard des rencontres : Maryse Tripier, notre héroïne, Laurence Santantonios, notre éditrice, La projection du film de Daniel Kupferstein, Mourir à Charonne pourquoi ?, le lycée de Sèvres, Stéphane Vilar

 

 

 

Comment avez-vous procédé pour articuler avec équilibre les trajectoires individuelles (que ce soit celles des acteurs ou de leurs descendants) et le récit collectif autour de l'événement «Charonne»?

 

DF : L’équilibre s’est articulé de façon assez naturelle, « C’est en poussant le particulier jusqu’au bout que l’on atteint le général » — Cette phrase très juste de Michel Leiris a été reprise par notre éditrice pour sa ligne éditoriale. Par ailleurs, même s’il s’agit ici d’une histoire vraie, nous souhaitions qu’elle garde une dimension romanesque. Dimension qui nait justement du choc que constitue la rencontre entre trajectoire individuelle, et histoire collective. Tout au long de l’écriture de ce livre, nous avons été frappés de constater à quel point la guerre d’Algérie dont «Charonne» — manifestation qui en découle — a bouleversé des trajectoires individuelles de façon excessivement durable.

 

 

Aviez-vous dès le départ le souci d'insérer dans le récit différents points du vue (celui de votre témoin, celui de Saïd), et différentes mémoires sur l'évènement (celle de votre témoin, celles des «héritiers» de Charonne) ?

 

A.F. Au départ, nous souhaitions appuyer notre récit sur le témoignage de Maryse, mais le choix des différents points de vue et des différentes mémoires s’est très vite imposé à nous. D’abord parce que nous avons débuté nos investigations par la projection du film de Daniel Kupferstein qui nous a tout de suite donné envie d’intégrer Yves Bernard, fils d’une des victimes de «Charonne», au récit.

 

DF : La projection se déroulait dans un amphi, à l’université de Tolbiac. La moyenne d’âge des spectateurs s’approchait des 65 ans et le débat qui a suivi était particulièrement houleux. Agressif même. Il y était question de « vote des pouvoirs spéciaux », d’opposition entre PSU et Parti communiste, du choix des slogans — «Paix en Algérie» contre «Algérie aux Algériens»—, du laxisme des Français lors des massacres du 17 d’octobre 1961… Je ne sais pas ce qu’en ont retenu les quelques étudiants terrés au dernier rang, témoins impuissants de ce règlement de compte inattendu. Je n’y comprenais, pour ma part pas grand-chose, si ce n’est que ces réactions épidermiques étaient le résultat d’un passé mal digéré dans lequel se heurtaient des avis très contrastés. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre ces divergences d’opinions et de les retranscrire.

 

AF : Par ailleurs, la mémoire de notre témoin, Maryse, souffrait de nombreuses lacunes engendrant des modifications historiques sur un événement dont elle avouait « garder très peu de souvenirs et beaucoup de séquelles ». Ces lacunes étaient nécessaires à l’intrigue, car nous faisions aussi un livre sur la mémoire. Il n’était donc pas question de les effacer. Par contre, nous devions trouver un moyen pour restituer autrement une vérité historique sur cet événement.

 

DF : Le fait que Maryse nous mette en contact avec ses anciens copains du lycée de Sèvres a été excessivement précieux. Stéphane Vilar et Claude Bureau gardaient des souvenirs très vifs de cette période. Leurs témoignages ont apporté beaucoup d’humour et de pertinence à l’histoire. Quand je me suis intéressée à Saïd et à Paul, Claude et Stéphane les connaissaient bien, contrairement à Maryse, souvent agacée par leurs comportements. Ils ont donc pu nous révéler de nombreux détails sur leurs actions et sur leurs attitudes, qui ont permis l’élaboration de leurs personnages. La multiplicité des voix m’offrait aussi la possibilité de rester fidèle à ma conviction littéraire. À ce titre, je reprendrais la phrase de Zweig : « Ne faisant pas partie du ministère public, il m’a toujours paru plus intéressant de tenter de comprendre les gens au lieu de les juger. »

 

 

Quelle fut votre bibliographie pour construire ce récit graphique ? Sur quelles sources et documents historiques vous êtes vous appuyés ?

 

AF : Avant tout, "Dans l'ombre de Charonne" étant notre premier livre, il faut préciser qu'il nous a fallu inventer et mettre en place très rapidement nos méthodes d'investigation et de travail, car nous avions très peu de temps.

 

DF : Nous avions déjà beaucoup lu sur la période, livres historiques, articles, témoignages, romans aussi. Nous avons d’ailleurs tenu à remercier les auteurs de ces ouvrages en annexe de notre livre pour la richesse de leur apport. Leurs travaux nous ont procuré un complément indispensable aux témoignages recueillis.

 

AF : Concernant la manifestation de Charonne, le livre de l’historien Alain Dewerpe, lui-même fils de victime, "Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’État", a carrément fait figure de bible. Il s’agit d’un travail de reconstitution et d’analyse absolument remarquable. Tout y est. Je l’ai lu, épluché, fait des fiches…

 

DF : Alain s’est concentré sur les livres indispensables à la rigueur historique des événements et moi sur la chair des personnages et la crédibilité des dialogues. Je me suis donc plus particulièrement penchée sur la collection complète pour l’année 1961 de l’hebdomadaire "Avant garde" prêté par Yves Bernard, les articles de Laure Pitti sur "La main d’oeuvre algérienne dans l’industrie automobile", "Le 17 octobre des Algériens" de Marcel et Paulette Péju, "L’histoire de la guerre d’Algérie" de Bernard Droz et Évelyne Lever ou le magnifique livre-objet de Tramor Quemeneur et Benjamin Stora : "Lettres carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre".

 

AF : Beaucoup de nos notes et de nos recherches n’apparaissent pas dans le livre.

 

DF : À ce propos, j’aime bien citer une anecdote concernant Visconti. Dans "Le Guépard", tandis que l’accessoiriste prend soin de remplir de linge d’époque et d’objet précieux l’armoire et la table de nuit meublant la chambre du prince Fabrizio Corbera, Burt Lancaster demande au réalisateur à quel moment il doit les montrer à la caméra. Ils ne sont pas faits pour être vus, lui répond Visconti, mais pour ajouter à la crédibilité du décor, une armoire vide se voit à l’écran. C’est un peu ça, les écrits des autres, utilisés ou non dans le récit, ont rempli nos armoires.

 

 

 

Avez-vous rencontré certains historiens spécialistes de la question comme B. Stora ou A. Dewerpe ? Ont-ils éventuellement relu votre récit ? Quel impact ont eu ces rencontres et échanges dans l'élaboration de Dans l'ombre de Charonne ?

 

AF : Les rencontres avec les historiens se sont effectuées principalement à travers leurs écrits. En ce qui concerne Alain Dewerpe, c’est quelqu’un d’excessivement discret sur le sujet et qui nous inspire beaucoup de respect. Nous n’avons pas osé le contacter, d’autant plus que je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu ajouter qui ne figure pas déjà dans les 800 pages de son excellent livre.

 

DF : Benjamin Stora n’est pas un spécialiste de Charonne, mais plutôt de la guerre d’Algérie. C’est un ancien collègue et ami de Maryse. Notre éditrice souhaitait qu’il fasse notre préface. Je l’ai rencontré une fois. Je me suis rendue chez lui avec un vague synopsis et les premières planches d’Alain. Il a adoré les dessins, m’a posé tout un tas de questions et quelques minutes plus tard je me suis retrouvée dans la rue avec l’envie de sauter à la corde parce qu’il avait accepté d’écrire la préface. Par la suite, nous lui avons envoyé la première partie, mais nous n’en avons reçu aucun commentaire (Alain m’a dit : pas de nouvelle, bonne nouvelle) ! Lorsque le livre est sorti, il m’a téléphoné pour nous dire son enthousiasme. Il était intarissable ! Cela dit, nous avons lu tous ces livres, à commencer par" La gangrène et l’oubli" lors de sa sortie en 92.

 

 

Comment mettez-vous l'image au service du récit historique ?

 

AF : En premier lieu, nous avons consulté les fonds photographiques de "l'Humanité" à Bobigny, les archives de la ville de Sèvres, regardé de nombreux films de fiction d'époque ou d'aujourd'hui, les actualités Pathé, sur le web ou aux Forum des images de Paris, consulté des magazines, des journaux, archives photos privées, ainsi que de nombreux sites web. Internet est à présent un fabuleux outil. L’anecdote sur Luchino Visconti, citée par Désirée, concerne aussi l'image. Un récit graphique ancré dans l'histoire s'inscrit forcément dans le registre réaliste, voire documentaire. Il est nécessaire d'accumuler quantité de détails sur l'époque. Sur les flippers, les coiffures, les moyens de transport, l'état des rues, des magasins, la pub, les journaux, l'intérieur des logements, les vêtements, le système pileux, à quoi ressemblaient les télés et les radios, les patinoires, les ponts, que sais-je ? Quand Maryse dit qu'elle prend le 171 pour aller au lycée, eh bien, je me retrouve à consulter les sites internet de passionnés de la RATP qui savent exactement quel type de bus circulait sur la ligne à cette époque. Bien d'autres choses ne sont pas représentées dans notre récit mais, ici aussi, remplissent nos armoires.

 

DF : Nous avons procédé aussi à un véritable casting des personnages de l'histoire, avec photographies d'époque (ils avaient 17 ans en 61-62) pour ceux que nous connaissions, et séances de photos (portraits et actions) pour les inconnus.

 

AF : Représenter la charge elle-même, la violence policière et la chute des manifestants dans l'escalier a été pour moi la plus grande difficulté. Échaudée par les preuves apportées par les photos d’Elie Kagan lors des massacres du 17 octobre 61, la police fut très vigilante pour que les violences du 8 février n’apparaissent sur aucun cliché. C’est ainsi que le photographe Gérald Bloncourt, dont nous parlons dans notre récit, s’étant fait détruire ses deux appareils et confisqué sa pellicule, n’a pu sauver que les clichés pris avant la charge, qu’il avait précautionneusement remis à un camarade. Par ailleurs, la presse du PCF ayant pour mission de privilégier les photos mettant en évidence la force et l’unité de la classe ouvrière aux dépens de la répression dont elle pouvait faire l’objet, impossible d'y trouver une photographie montrant cette violence policière en action. Nous nous sommes donc équipés des accessoires de la police de l’époque (casque et «bidule») pour pouvoir mimer, mettre en scène des situations décrites par les différents témoins et victimes de la manifestation, et les photographier. Nous avons également fait des repérages sur les lieux, pris les mesures de la bouche du métro (nombre de marches, largeur et profondeur de la bouche), estimé le nombre de personnes ayant pu s'entasser dans ce gouffre. J'ai simulé une représentation en 3 dimensions sur ordinateur afin de comprendre l'événement dans l'espace.

 

DF : Lorsqu’on nous a demandé d’intervenir dans les lycées, nous avons fait un diaporama de tout ce travail en reprenant les croquis, les documents d’époque, les animations en 3D pour montrer aux élèves, à l’aide d’un vidéo projecteur, comment nous nous y sommes pris pour mettre en scène l’époque, les personnages et la violence. Au début, Alain était un peu inquiet, il avait peur que ce soit trop laborieux, mais ça a remporté beaucoup de succès. AF : Si nous parlons de «casting», de «mise en scène», de Visconti, c'est parce que nous aimons beaucoup le cinéma et en particulier le cinéma indien (nous avons bien dû voir 200 films). Quel rapport entre le récit historique, l'image, Bollywood et Dans l'ombre de Charonne ? Le mélange des genres. Dans un film de 3 heures, vous pouvez passer du romantique au gore, du thriller à la caricature grotesque, de l'eau-de-rose au sinistre, le tout entrecoupé de chants et de danses. C'est un peu ce que nous nous sommes autorisés à faire, et c'est ce qui nous plaît dans le récit graphique, plus souple que la bande dessinée traditionnelle. L'image, la forme graphique sont au service de notre propos, des exigences du récit. Dans l'ombre de Charonne voit coexister des pages de textes, des planches classiques de vignettes et de bulles, des plans, des organigrammes, des montages de documents, des photos même. Des passages dramatiques sans textes illustrent des moments très durs, d'autres empruntent dessins et textes aux cartoons américains pour évoquer des souvenirs plutôt comiques. Enfin, l'utilisation du noir et blanc a été un outil privilégié pour l'évocation historique. Il permet de créer la distance avec le présent, mais aussi de disposer d’une plus grande latitude pour mettre en scène la violence extrême des massacres du 17 octobre et de la manifestation de Charonne sans tomber dans la bande dessinée gore. J’ai toutefois un peu l’impression d’avoir fait de la couleur avec le noir et blanc en utilisant toutes les gammes pour installer les ambiances et mettre en scène les années 60.

  

 

 

Y a-t-il dans votre démarche un souci de rendre accessible le récit au plus grand nombre l’histoire de cet événement ? Quelles sont dans ce cas, les vertus didactiques de la BD ?

 

AF : L’aspect didactique n’est pas une volonté en soi. Au départ, «Charonne» a un intérêt romanesque, parce que tragique et très fort, mais il est aussi le résultat d’une époque, d’un contexte historique, d’une façon de penser, d’une politique et d’un système… Dès que nous nous sommes plongés dans la manifestation du 8 février 1962, nous nous sommes aperçus qu’il était impossible d’en parler sans prendre en compte tous ces éléments. Mais nous ne pouvions pas non plus nous contenter de les prendre en compte, il nous fallait aussi les expliquer. Ne pas apporter d’explications c’était en quelque sorte nier une réalité. Car il faut savoir qu’en France cette guerre a été largement occultée et reste de fait étonnamment méconnue.

 

DF : L’âge des protagonistes était une réelle opportunité. À 16, 17 ans, on souhaite être acteur de sa propre vie, se penser dans la société au dehors du cercle familial. C’est ainsi que nos personnages se forment au débat politique par le biais de la guerre d’Algérie en s’engueulant et en se questionnant sans cesse. Toutefois, sans contextualisation, ces discussions seraient incompréhensibles à quantité de lecteurs et perdraient, de fait, une grande part de leur intérêt.

 

AF : Les vertus didactiques du récit graphique résident dans le fait qu’il favorise la reconstitution visuelle d’une époque. Il permet l’insertion de documents, de montages photos, schémas, plans, organigrammes, d’objets, de vêtements, de décors qui donnent chair aux événements historiques. Expliquer c'est aussi montrer. De plus, l’information passe par deux médiums, l’image et le texte et percute de deux manières différentes et simultanées pour donner une impression de compréhension plus complète de l’histoire.

 

DF : Il y a aussi une notion d’accessibilité que porte le récit illustré. Historiquement, la bande dessinée n’a jamais été réservée à une élite. Le livre oui. Et un aspect ludique. Les enseignants nous disent : « Nous avons distribué votre BD, les élèves étaient ravis… »

 

 

 

Dans l'ombre de Charonne est-elle une oeuvre engagée et si oui en quoi prolonge-t-elle vos engagements individuels ?

 

DF : Toute création m’apparaît forcément comme engagée. L’art pour l’art est une invention marchande. Il y a toujours quelque chose qui nous pousse à créer et ce quelque chose est inséparable de notre façon d’appréhender la vie. Mes engagements sont multiples et à la hauteur de mes utopies. Engagement qui se situe principalement aux côtés des humains et de l’écriture, mais de la compréhension surtout. Écrire aide à se situer, à se construire. Il en va de même de l’histoire. J’ai beaucoup travaillé auprès d’adultes précarisés et déplacés dont la vie avait été profondément malmenée par de violents conflits survenus dans leur pays, comme au Rwanda par exemple. Comprendre que l’horreur subie ne relevait pas d'une fatalité les enfermant dans le rôle de victime, mais s’inscrivait dans un contexte et dans une suite de faits historiques les replaçait dans le statut valorisant du témoin et de l’acteur de ces événements. Une véritable démocratie ne peut s’instituer comme telle que si le peuple a les moyens de s’instruire sur son histoire et de réfléchir avec et sur les mots.

 

AF : Notre livre est évidemment une oeuvre engagée. Malgré la complexité du contexte, nous y affirmons clairement une vision anticolonialiste. Pour nous la responsabilité première de tout ce gâchis humain, social, et économique revient à la France. Après, on peut toujours dénoncer les violences et les massacres perpétrés par le FLN. Mais si, un jour, les dominants de la France du XIXe siècle n'avaient pas, selon la «loi du plus fort», décidé d'aller piller les richesses de cette région d'Afrique, cela aurait évité quelques millions de morts et de déportés, pour n'évoquer que cela. Dès le début, pour nous, «raconter» Charonne c'était exprimer ce point de vue.

 

 

 

 Pensez vous poursuivre cette exploration de l'histoire contemporaine en menant à bien d'autres projets ?

 

AF et DF : Le livre est très bien accueilli, ce qui nous donne les moyens de continuer et l’envie bien sûr. Nous restons sur la période contemporaine. Cependant, le récit graphique sur lequel nous travaillons sera plus autobiographique. Et puis ensuite, nous reviendrons sans doute sur la période de la guerre d'Algérie — élément fondateur pour la France et l'Algérie d'aujourd'hui — mais vue du côté sud de la Méditerranée.

 

 

 

Bonus :

Petit jeu pour les lecteurs :

Retrouver quelques participants à la manif de Charonne que nous avons placé en pages 74-75 : l'éditeur François Maspéro, la comédienne Marina Vlady, la chanteuse Barbara, le compositeur Jean-Claude Petit, deux «futures» victimes de Charonne, Anne Godeau et Édouard Lemarchand.

Et deux questions dures de dures : retrouver, dans la première partie du récit, un futur grand éditeur, Charles-Henri Flammarion ; et, dans la deuxième partie, Stig Dagerman (qui, lui, n'a rien à voir avec l'événement Charonne, mais c'est juste parce qu'on l'aime bien).

 

 

 

Un très grand merci aux deux auteurs qui ont accepté de répondre à nos questions de façon détaillée et précise. Un grand merci aussi à Laurence de Cock, notre invitée de marque pour cet entretien. 


A noter qu'il est publié simultanément sur le site Aggiornamento histoire-géographie, car nous espérons, avec les auteurs que ce récit graphique remarquable accompagne le travail fait dans les classes par les enseignants avec leurs élèves. Sur Samarra il s'insère naturellement dans notre dossier sur "L'Algérie et ses mémoires de l'époque coloniale à la guerre (1830-1962)"

 

Pour terminer en musique et ne pas déroger aux habitudes en vigueur pour les entretiens  de Samarra, Alain et Désirée ont eu la gentilesse de nous composer deux playlists. Les voici en écoute.

AF : quand je travaille, je peux écouter des musiques très différentes : Jimi Hendrix, XTC, Robert Wyatt, Interpol, ACDC, Ravel et Chausson, Buzzcocks, The Clash, la musique Bollywood, Blur, Joe Jackson, The Mothers of Inventions, Stereolab, Joy Division, John Mayall, Eno, My Bloody Valentine, Led Zep, Siouxsie and The Banshees, Buddy Holly, George Clinton, Fela, Hans Eisler, The Stranglers, The Asteroids Galaxy Tour, John Coltrane, Miles Davis, Bowie, Nine Inch Nail, PJ Harvey, Lily Allen, The Joy Formidable, funk, rap, ska, reggae, etc. Tout est bon, ça dépend des ambiances dont j'ai besoin. Voilà ma playlist (mais c'est bien trop restrictif, il faudrait mettre au moins 3 ou 400 titres)  :

- Spanish Castle Magic, Jimi Hendrix

- Heroes, David Bowie (quand on a fini une page !)

- Redemption Song, Joe Strummer & The Mescaleros

- Grip, The Stranglers

- Catholic Architecture, Robet Wyatt

 

 

DF :  

- Lemon Tree, Fool's Garden

- Chale Chalo, BO de Lagaan

- The High Road, Broken Bells

- Perfect Day, Lou Reed (quand je suis trop contente des dessins d'Alain)

- Göttingen, Barbara (parce que les enfants sont les mêmes à Alger et à Göttingen)

 

 

Notes : 

1. Laurence de Cocok est professeure d'Histoire géographie au lycée Joliot-Curie de Nanterre et anime le collectif Aggionarmento Histoire-Géographie.

2. Alain Dewerpe "Charonne, 8 février 1962, anthropologie d'un massacre d'état", Folio histoire N° 141.

3. Yves Bernard  en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père décédé lors de la manifestation suite aux violences policières.

 

 

"Dans l'ombre de Charonne", un magnifique éclairage sur le 8 février 1962.

par vservat Email

Paris, 8 février 1962. Bravant l'interdiction posée par la préfecture de police alors aux mains de Maurice Papon, des cortèges nombreux, répondent à l'appel du parti communiste et de syndicats ouvriers, étudiants et enseignants, et convergent vers la place de la Bastille, certains empruntant le boulevard Voltaire. Les manifestants souhaitent dénoncer la violence exercée par l'OAS qui, la veille, a fait exploser une bombe au domicile d'André Malraux, défigurant la petite D. Renard âgée de 4 ans atteinte par des éclats de vitre, et la privant d'un oeil. Plus largement au terme de presque 8 années d'une guerre sanglante, les militants qui battent ce soir là le pavé parisien souhaitent se prononcer contre la guerre que mène la France contre les partisans de l'indépendance algérienne.

 

 

 

Alors que les cortèges s'apprêtent à se disperser, les forces de police armées de leur terrible bidule (1)chargent violemment les manifestants, l'interdiction de défiler légitimant d'autant plus le déchainement des violences. Tentant de fuir, une foule dense et paniquée s'engouffre dans la station de métro Charonne : chutes en série, entassement des corps, puis intervention des forces de police qui loin de porter secours aux personnes désarmées et dans l'incapacité de nuire, leur jettent grilles d'arbres métalliques, tables de café et assènent de violents coup de bidules. On dénombrera 9 morts (dont un qui décède à l'hôpital des suites de ses blessures), le plus jeune d'entre eux, Daniel Fery a tout juste 16 ans.

 

 

5 jours plus tard, le 13 février 1962, une marée humaine participe aux obsèques des victimes qui se terminent au Père Lachaise. Aujourd'huiune plaque discrète rappelle ce drame à l'intérieur de la station de métro Charonne. Le carrefour lui même est baptisé de la date et du nom de l'évènement  en mémoire de cette funeste soirée : ceux qui en voiture quittent le boulevard Voltaire pour remonter la rue de Bagnolet ont tout juste le temps de la lire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Charonne c'était il y a 50 ans. Depuis les historiens ont fait leur travail les uns sur les mémoires de la guerre, leur concurrence et l'impossible cicatrisation des blessures engendrées, les autres sur les violences perpétrées durant la guerre d'Algérie (2). Et puis sur Charonne, il y eut cet ouvrage presque indépassable d'A. Dewerpe (3)qui présente la somme de ses recherches, éclaircit les circonstances du drame (non les grilles du métro n'étaient pas fermées), pointe les responsabilités (non les exactions commises ne sont pas le fait des Compagnies Républicianes de Sécurité), dénonce les défaillances qui laissent les plaies à vif (ce qui concerne la mascarade de suites judiciaires notamment) pour étayer une conclusion : Charonne comme le 17 octobre 1961(4) est un massacre d'état.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arrivé là, on se dit que l'examen est fait et le dossier est bouclé. Le paysage politique s'étant recomposé, on sait qu'il est aujourd'hui difficile de faire vivre la mémoire de cet évènement portée pendant longtemps par le parti communiste. Les manuels scolaires (parfois avec des versions fantaisistes qui ne plaident pas pour le sérieux des éditeurs) ne consacrent guère que quelques lignes à Charonne, évènement victime de la surenchère encyclopédiste des programmes scolaires. Une mention furtive aux actualités au moment des "anniversaires" pour rappeler sommairement les faits doit nous contenter.

 

 

Mais c'est sans compter sur la ressource que constitue le 9ème art pour parler d'histoire et le talent autant que la rigueur scientifique de l'ouvrage dont il va être maintenant question. "Dans l'ombre de Charonne" de Désirée et Alain Frappier réussit le tour de force de s'appuyer sur des connaissances historiques solides pour délivrer un récit humaniste et haletant des évènements, d'articuler intelligemmenttrajectoire individuelle et engagement collectif, d'utiliser aussi l'oeil du témoin allié la fibre militante pour travailler le contexte et la mémoire de l'époque afin de délivrer un récit graphique d'une très grande justesse sur le sujet abordé.

 

 

 

 

 

Un témoin longtemps muet pour amorcer le récit :

 

"Dans l'ombre de Charonne" existe parce que Maryse Douek épouse Tripier a accepté, après des années de silence, de replonger dans ses souvenirs. Pendant longtemps elle a souffert dans l'ombre de Charonne, luttant contre ses angoisses, sa claustrophobie. Le 8 février 62, elle avait 17 ans. Lycéenne, elle a répondu à l'appel de la manifestation. Comme d'autres elle a chuté dans les escaliers de la bouche de métro et s'en est sortie miraculeusement. Elle n'a accepté de livrer son témoignage qu'après une hospitalisation. Les auteurs se sont appuyés sur ses souvenirs pour nous emmener au coeur des évènements, et avec Maryse, aucun doute, nous sommes au premières loges.

 

 

Si les auteurs en étaient restés à la trajectoire singulière de leur témoin, il est à parier que la portée de leur travail aurait été moindre. Mais étayée par de solides compléments historiques et par une contextualisation autant politique que sociale, leur restitution nous permet de saisir l'évènement dans sa genèse, dans son déroulement et dans les questionnements qu'il ne manque pas de déclencher.

 

 

 

Maryse est donc une jeune lycéenne de 17 ans scolarisée à Sèvres dans un établissement expérimental. Ses origines égyptiennes et son arrivée récente en France lui confèrent un regard peut être différent sur la situation de la France. Dans son lycée atypique de l'ouest parisien dans lequel elle se lie d'amitié avec le fils du grand Jean Vilar, la guerre d'indépendance algérienne est un sujet de controverses entre les élèves. Entre ceux qui s'affichent pour l'Algérie Française, et les camarades de Maryse plus sensibles à la cause des indépendantistes algériens, il y a Saïd, le Kabyle qui rappelle sans cesse que cette guerre concerne la France et un territoire devenu français par la conquête coloniale depuis 1830, faisant de l'Algérie trois départements français dont la population a été humiliée dans ses droits par le code de l'indigénat(5),blessée dans sa chair par une puissance coloniale qui maintient sa domination par la violence extrême et le bruit des armes. Au milieu des lectures du conflit et de ses enjeux ainsi présentés par les dires des lycéens, affleurent les préoccupations plus banales d'adolescents qui s'éveillent inévitablement à la vie politique dans un quotidien rythmé par les prises de position des uns et des autres et les attentats aveugles de l'OAS.(6)

 

 

 

 

 

Dans la nuit du 8 février 1962 :


Vient le temps de relater la manifestation. La force des images s'allie alors à la justesse des mots pour rendre compte des espoirs et l'indignation qui portent ces jeunes vers l'action et qui leur fait toucher du doigt le pouvoir thaumaturgique et la force électrisante de l'engagement collectif : "En haut de la rue du Chemin-Vert, happés par une foule immense déferlant sur le boulevard Voltaire, nous nous fondons dans le flot des manifestants. Nombre d'émotions contraires se bousculent en moi.  La peur de l'interdit. Des forces de l'ordre. L'inquiétude qui me serre le ventre depuis notre départ. Les cirés noirs et luisants s'arrachant subitement à la nuit pour s'abattre sur nous. La joie aussi. Une joie qui se respire dans l'air humide et froid qui nous entoure. Notre conviction. Notre multitude. Rien ne pourra nous arriver. Nous sommes comme une forêt qui marche."

 

 

 

 

Rien n'échappe aux crayons et au verbe des auteurs pour ensuite nous conduire avec Maryse dans la bouche de métro. La panique qui s'empare subitement de la foule. Les cris, les courses poursuites, les bruits évocateurs de dangers à venir. La fuite, la chute, le noir, la conscience plus ou moins forte de ce qui se déroule, les ténèbres totales et le retour à la vie sur un banc du métro. Il faut alors alterner habilement la transcription des faits par la voix de Maryse, et par une narration surplombante de façon à donner au lecteur les éléments de compréhension de la situation dans et autour de la station de métro. Ainsi, bien que notre "héroïne" soit enfouie sous les corps entassés dans les escaliers, le lecteur comprend comment la dangerosité a atteint son acmé avec le déchainement aveugle des violences policières sur le parcours du cortège.

 

 

 

 

 

 

Sortir de l'ombre, un très long chemin :

 

Dans l'ombre de Charonne, pose enfin la question de l'après, du traumatisme, de la mémoire de l'évènement, et de la résilience. Cela permet aussi d'aborder certains aspects de la réalité historique de l'époque, en particulier celui de la censure, qui s'opère via la presse sur la restitution des évènements (7)(c'est l'occasion de revenir sur le mythe de la fermeture des grilles) mais aussi de jauger la portée de ce qui s'est joué à Charonne le 8 février 1962 en évoquant par exemple les obsèques des victimes et leur cortège en forme de marée humaine.

 

 

 

 

 

 

La foule aux obsèques des victimes de la manifestation.(Archives municipales d'Ivry)

 

 

 

 

 

 

 

 

Se relever d'un tel traumatisme supposerait de pouvoir obtenir sa reconnaissance par la justice. Or, le problème avec les crimes de Charonne c'est que les responsables traduits devant les tribunaux ont bénéficié d'une protection. Cette protection octroyée aux bourreaux est comme une double peine pour les victimes (8)Par conséquent, il faut chercher d'autres voies qui ne sont pas simples à emprunter chacun, selon sa sensibilité et la nature du traumatisme subi, ayant plus ou moins la faculté  d'affronter la douleur. A. Dewerpe a choisi le mausolée de papier, fruit d'une enquête magistrale pour parler de la manifestation qui l’a tragiquement privé de sa mère Fanny qui compte parmi les victimes. D'autres n'ont pu se livrer à cet exorcisme démesuré dans sa forme mais ô combien remarquable dans le fond, et ont subi un long calvaire lié à cette soirée du 8 février. C'est un peu le cas de Maryse qui confesse avoir bien vite oublié la guerre mais qui a souffert de nombreuses années de claustrophobie et d'angoisses. Un peu à mi chemin, il y a ceux qui finissent par se saisir de l'espace public pour interpeler les responsables politiques : c'est le cas de Yves Bernard qui en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père (9).

 

 

 

Mais ce que nous disent peut être  Alain et Désirée Frappier pour conclure "Dans l'ombre de Charonne" c'est qu'au delà des parcours individuels,l'échange et le partage permettent de revenir de Charonne. C'est de nouveau du collectif que la lumière jaillit, de ces débats, de ces projections, de ces rencontres entre ceux qui ont vécu les faits et ceux à qui ils les racontent. Là, le dialogue tisse un lien vivace et sensible qui permet de questionner l'histoire et les mémoires pour mieux déjouer les insuffisances volontaires ou partiellement contraintes de la connaissance de ce que fut le 8 février 1962.

 

 

 

 

 


Notes :

(1) Le bidule est un très long bâton de bois (plus d’un mètre) qui équipe les compagnies de police de district parisiennes.

(2) Les ouvrages historiques sur la Guerre d’Algérie sont nombreux : on connaît surtout ceux de B. Stora, il faut également lire ceux de S. Thénault et ou R. Branche. On peut également aborder le sujet par le biais des mémoires d’historiens (celles de Vidal- Naquet) ou encore par le biais d’expositions (voir le catalogue de l’exposition récente du musée de l’armée).

 

 

(3) Alain Dewerpe, Charonne : 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’état, folio histoire, 2006.

 

 

(4) Le 17 octobre 1961 des milliers d’algériens répondent à l’appel à la manifestation lancé par le FLN afin de protester contre le couvre feu instauré par cette même préfecture de police. Contrôlés par l’organisation, les manifestants s’y rendent désarmés et subissent de nombreuses violences policières (coups, mise en rétention, assassinat par noyade). On dénombre au moins une centaine de morts.

(5) Le code de l’indigénat instaure dans les colonies françaises comme l’Algérie une citoyenneté dénaturée et dépréciée pour les colonisés. Pour en connaître les développements sur le plan juridique consulter le site de la LDH Toulon.

(6) Rappelons que l’OAS (organisation de l’Armée Secrète) nait de l’échec du putsch des généraux en 61. Une partie de l’armée devenue clandestine organise des attentats aveugles en France et en Algérie imposant un climat de terreur généralisé visant à freiner le processus qui doit conduire l’Algérie vers son indépendance.

(7) L’article de J. Derogy dans l’Express, considéré par Dewerpe comme l’un des rares papiers à donner une transcription acceptable de l’événement est produit en annexe.

(8) Il faut rappeler qu’au procès civil, dernier de la série, les responsabilités du drame sont imputées à la ville de Paris et aux victimes elles mêmes !.

(9) Le texte est également reproduit en annexe

 

 

 

 

"Retour à Saint Laurent des Arabes" de D. Blancou : un éclairage bienvenu sur un aspect méconnu de la guerre d'Algérie.

par vservat Email

La guerre d’indépendance algérienne ne fut pas qu’un conflit à distance. Sa présence dans le débat public français au moment des évènements qu’on la mesure aux titres de la presse, aux dommages collatéraux dans le monde politique, aux manifestations, aux actes de violence ou en ce qu’elle bouleversa la vie des hommes et des femmes de l’époque n’est pas négligeable. Elle a également laissé des traces et des traumatismes dans la société française a posteriori. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans "Retour à Saint Laurent des Arabes" D. Blancou nous emmène entre Avignon et Bagnols sur Cèze,  juste après 68. La mère de l’auteur y est nommée institutrice dans un endroit assez particulier  appelé cité d’accueil de Saint Maurice L’Ardoise, sur la commune de Saint Laurent des Arbres. C’est son tout premier poste. Le lieu n’est autre qu’un site contrôlé depuis longtemps par l’armée. Chargé d’histoire, il a d’abord servi de camp d’internement pour les réfugiés espagnols en France après la Retirada (1).

 

Puis, pendant la guerre,  l’occupant nazi  y incarcère des prisonniers polonais ou russes  avant d’y être enfermés à leur tour, la paix revenue. Ensuite l’armée utilise le site comme lieu de préparation pour les soldats partant en Indochine. Pendant la guerre d’Algérie y sont assignés à résidence  des membres du FLN et de l’OAS… 

 

 

 

En 1962, l’afflux de population quittant l’Algérie pour la France dépasse les prévisions des autorités. Un camp est construit dans le Larzac pour les Harkis (2) mais devant l’impossibilité d’y loger tout le monde, une partie d’entre eux est détournée vers ce camp militaire du sud est de la France à Saint Maurice l’Ardoise.

 

 

Le père de D. Blancou y est affecté, lui,  en 1967. L’auteur prend donc ses parents à témoin pour conter à la fois une histoire intime, celle  de sa famille, et l’histoire de ce camp et de ses "habitants". Les lieux sont évoqués en image autant par le souvenir que dans leur état actuel (évidemment il n’en reste que d’infimes traces). En effet, Blancou et son père s’y rendent pour mieux réactiver la mémoire de l’ancien instituteur.

 

 

De prime abord, les deux parents n’ont pas eu la même perception des lieux. La maman de l’auteur semble davantage préoccupée par les enjeux pédagogiques relatifs à la prise en main de son premier poste que par les particularités de l’endroit où elle est affectée. Ainsi, les souvenirs qui lui reviennent sont ceux des difficultés à communiquer avec des enfants qui parlent peu français, son souci de les faire progresser en lecture par exemple, ou de leur faire la classe. Le père de D. Blancou a déjà enseigné un an quand il arrive à St Maurice. Il fuit en fait son poste précédent situé au village de Saint Laurent des Arbres où le racisme ordinaire et quotidien pèse sur son travail (il enseigne à des classes où les élèves venus d’Algérie sont mélangés aux enfants du village) et heurte ses convictions. C’est d’ailleurs l’expression de ce racisme qui transforme le nom du village en "Saint Laurent des Arabes" donnant son titre à la BD.

 

La BD retrace donc cette expérience d’enseignement et cette tranche de vie familiale jusqu’au démantèlement du camp en 1976.  

 

 

 

 

 

La démarche adoptée par l’auteur s’apparente beaucoup à ce qu’à fait Etienne Davodeau avec "Les mauvaises gens". Mais là où Davodeau réussit à faire surgir l’émotion par l’hommage qu’il rend au parcours de ses parents, Blancou cherche davantage à imbriquer les parcours de son père et sa mère avec celui des Harkis dans l’espace du camp.  

 

Il n’y parvient que partiellement car si le récit n’est pas avare des rencontres riches et multiples entre les deux instituteurs et la population du camp, dans le cadre professionnel ou personnel, il ne donne jamais la parole directement aux internés. Ce choix d’une narration qui ne s’exprime que par la voie parentale, s’il ne peut être reproché à l’auteur, contribue à créer une distance entre les deux mondes qui vivent à l’ombre des barbelés et des miradors, même si elle fut sans doute moins grande qu’il n’y parait dans la restitution qui en est faite ici. C’est dommage car la partie historique du récit est tout à fait intéressante, documentée  et donne envie d’en savoir davantage (3). Autre bémol, le fait de procéder par réactivation de la mémoire parentale conduit ponctuellement à une restitution un peu angélique des faits : ainsi, les enfants ont bien entendu tous soif d’apprendre, la générosité et l’hospitalité sont généralisées etc. 

 

 

 

Mes ces quelques réserves sont bien compensées par l’intérêt suscité par le sujet abordé. Les Harkis, on le sait, ayant une histoire au cours du conflit mais aussi après, terriblement douloureuse et souvent méconnue, on doit reconnaître le mérite de l’auteur d’avoir choisi d’en parler avec une grande honnêteté sous couvert des souvenirs familiaux qui autorisent quelques embellissements nostalgiques attestant pudiquement d’un attachement, d’un investissement affectiuf et militant dans le projet à l’époque et aujourd’hui.

 

Notes : 

(1) La retirada est un épisode de la guerre d’Espagne qui voit l’exil massif de réfugiés républicains en 39 via les Pyrénées après la prise de Barcelone par les troupes de Franco.

(2)Le mot "harki" est un dérivé colonial du terme harka qui désigne un groupe de combattants menant une expédition guerrière. Durant la guerre d’indépendance algérienne, l’armée française fit appel à des Algériens pour combattre les indépendantistes à ses côtés. Le terme "Harki" désigne alors ces personnes et prend un sens péjoratif encore plus accentué à la fin de la guerre d’indépendance algérienne. Considérés comme des traitres (alors que leur recrutement était loin de se faire sur la base du volontariat), les harkis fuient massivement l’Algérie et se réfugient en France où ils sont fort mal acceuillis comme l’atteste le récit des parents de D. Blancou dans la BD.

(3) Sur cette page se trouvent les références d’un certain nombre d’études scientifiques sur le camp de Saint Laurent des Arbres.

 

 

"Les chroniques de Jérusalem" de Guy Delisle.

par vservat Email

L'annonce de la parution de nouvelles chroniques de Guy Delisle est toujours synonyme de grande excitation (autant que quand approche le Tour de France pour Blot, à dire vrai). Ce dessinateur québéquois, issu du monde de l'animation, suit depuis plusieurs années sa compagne qui intervient aux 4 coins de la planète humanitaire en tant que volontaire pour l'ONG Médecins Sans Frontières. Après Shenzhen en Chine  et Pyongyang en Corée du Nord, vinrent en 2007 les "Chroniques Birmanes".

 

Cette année, Guy Delisle pose avec sa femme, son fils et sa fille, ses valises pour une année à Jérusalem-Est, partie arabe de la ville de tous les dangers. Et là l'excitation n'en est que décuplée car chacun, en se procurant cette dernière livraison, se demande comment cet auteur aussi truculent que clairvoyant dans ses façons de croquer des situations humanitaires et géopolitiques vives va s'en sortir avec Jérusalem. La réponse est : mieux que tout à fait bien, merci, c'est, sans doute, son meilleur volume à ce jour.

 

 

Guy Delisle parviendrait presque à nous faire croire qu'il est totalement naïf dans cette affaire, mais on sent qu'il a l'oeil et l'esprit aiguisés sur l'analyse de situations internationales tendues, voire inextricables, qu'il questionne de façon souvent inattendue. Il arrive aussi bien à rendre le dramatique de certaines situations (l'expulsion des arabes par les colons), que leur côté totalement suréalistes (le père de famille qui se promène armé de son fusil dans le dos au Zoo, tout en poussant son gamin dans son landau).

 

Capable en quelques pages de restituer l'insupportable tension des checkpoints ou des contrôles à l'aéroport, de saisir la paranoïa ambiante autour du Mur, ou de traduire l'absurdité de certaines situations nées des préjugés et de l'invasion du religieux dans l'espace public, Guy Delisle dépeint aussi toute la complexité et la variété du territoire dans lequel il séjourne. Animé d'une insatiable curiosité et d'une générosité évidente, il parvient aussi bien à s'infilter dans  Mea Shaerim, le quartier ultra orthodoxe de Jérusalem, qu'à Tel Aviv, capitale moderne et progressiste de l'état tout en nous promenant, comme un bon guide touristique dans tous les lieux saints de la ville, rendant compte de son épaisseur historique, sans se départir d'un humour salutaire face aux diverses tracasseries qui font le quotidien d'un territoire en tension permanente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soucieux de ne pas s'enfermer dans des schémas pré-établis il refait plusieurs fois le même parcours, (à Hébron par exemple, une fois avec les partisans des colons, l'autre fois avec d'ancien soldats qui devenus de l'organisation "Breaking The silence"), explore aussi bien  les traditions religieuses juives que les territoires palestiniens,  le tout avec quelques cartes rendues très lisibles en raison de leur simplification en croquis. A l'humanitaire et aux questionnements géopolitiques se mêle le quotidien d'un père de famille un peu débordé qui navigue assez facilement dans le milieu des expatriés, des ONG, ce qui insère des moments de légèreté dans ses chroniques. La partie centrale du livre s'arrête assez longuement sur l'opération "plomb durci" que l'auteur met en images. Lancée en décembre 2008 au motif de stopper les tirs de roquettes lancées depuis Gaza, elle consiste en une série de frappes aériennes menées par Tsahal (armée israëlienne) contre ce territoire enclavé au sud du pays qui se solde par 1400 morts. On comprend alors avec quelle rapidité les tensions peuvent s'exacerber et la situation s'envenimer en une escalade aussi incontrôlable qu'effrayante. 

 

 

 

 

En attendant la prochaine destination, faites un tour chez votre meilleur libraire et achetez lui un aller pour Jérusalem, façon chroniques de Guy Delisle, cela contribuera à renouveler passablement votre regard sur ces sacrés lieux.

 

 

 

"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.

par vservat Email

"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.
 
De la guerre civile à la résistance : un destin happé par l’histoire.
 
De nos jours, dans une maison de retraite, un vieil homme de 90 ans, échappant à la surveillance du personnel s’élance par la fenêtre et se suicide. Cet homme c’est Antonio Altarriba et sa vie a épousé l’histoire tourmentée de l’Europe au siècle dernier. Il est né à son début, à Penaflor, bourg reculé d’Aragon où la faim des terres pousse des paysans bourrus et mal dégrossis à élever des murs. Trop étouffant pour Antonio, qui mal aimé de ses parents, fuit vers la grande ville la plus proche : Saragosse. Fasciné par les automobiles, il apprend seul à les conduire.
 
Ses rêves d’un avenir vrombissant sont toutefois rapidement engloutis dans le chaos de la guerre civile qui suit l’établissement de la deuxième république espagnole et le gouvernement du Front Populaire lorsque le général Franco et ses phalanges débarquent au sud de l’Espagne et affrontent les républicains. Antonio fuit l’armée et rejoint les combattants anarchistes de la CNT au front. Avec l’avancée de la guerre civile et la déroute des républicains, il est exilé en France prenant part à cet exode massif de la Retirada. Il est donc de ceux qui connaissent les camps d’internement pour les réfugiés espagnols du sud de la France (Saint Cyprien dans son cas). A la guerre civile succède la guerre mondiale. Réfugié dans une famille en Creuse, il entre en résistance et rejoint Marseille la guerre finie. Dans ces temps incertains de l’immédiate après guerre, il trafique du charbon avec un ancien camarade. Peu satisfait des perspectives qui s’ouvrent à lui, il décide de rentrer au pays.
 
Une image de la Retirada : réfugiés fuyant la
guerre et passant le col du Perthus, début 1939.
 
 
 
Des idéaux au pragmatisme : une vie broyée.
 
Rentrer c’est accepter de mourrir un peu. Oubliées les alliances de plomb fondues dans le métal d’une balle et réparties entre ses compagnons de combat anarchistes, et couber l’échine devant l’ancien ennemi : le franquiste. C’est aussi accepter de travailler avec des verreux, faute de mieux et mettre un mouchoir sur ce pour quoi, plus jeune, on a vibrer et pris les armes. 
 
Le marriage pourrait constituer un nouveau départ. Mais l’épouse devenue mère, se plonge dans la bigotterie et la vie de couple devient ainsi une nouvelle prison de l’âme.  La paternité apporte bien à Antonio quelques joies furtives lorsqu’il consent enfin à confisquer à sa femme une part de l’éducation de son fils. Cependant, le temps passant, le face à face entre les deux époux devient insupportable et Antonio libère son fils du poids de sa vieilesse : il intègre une maison de retraite. Ultime enfermement, ultimes souffrances, ultimes pertes de repères (à l’image d’un pays qui doit se réadapter à la démocratie) et longue dépression jusqu’à cette libération qui sera définitive et qui nous ramène au départ de son histoire.
 
 
 
 
 

Trois lectures pour une même réussite.
 

 

On peut lire ce roman graphique de trois façons différentes, superposables et toutes satisfaisantes. 
 
Premièrement , cela va un peu de soi ici, on peut en goûter la trame historique. En particulier sur les deux  premiers chapitres, qui s’étirent de la Deuxième république espagnole à la fin du deuxième conflit mondial, Altarriba et son camparse Kim, au dessin, restituent avec précision des moments marquants, douloureux, mais aussi portés par de sincères engagements, de l’histoire de l’Espagne. Bien qu’ils soient engloutis dans le chaos des guerres successives, cela permet au lecteur de se replonger dans des enjeux moins "valorisés" (et pour cause) de l’histoire des Espagnols dans ce premier XXème siècle, en tous cas de ce côté des Pyrénées : c’est le cas en particulier de la Retirada, cet exil terrible des civils espagnols fuyant la guerre et le franquisme à qui la France offrit généreusement des camps d’internement honteux dans les provinces frontalières (actuelles pyrénées orientales ou Ariège par exemple). C’est aussi l’occasion de rappeler que l’histoire n’est jamais linéaire et manichéenne, que parmi les républicains il y eut de fortes dissensions entre communistes et anarchistes, et que certains combattants issus de leurs rangs se sont transformés en parfait franquistes ensuite, faisant bouger effrontement les lignes des stéréotypes.
 
On peut aussi, en se documentant un peu (1) si necessaire, essayer de mesurer ce que ce récit imagé peut avoir comme écho dans l’Espagne d’aujourd’hui. Couvert de récompenses, et auréolé d’un succès important, "L’art de voler" rend compte, par cette jauge, d’une des grandes préoccupations actuelles de l’Espagne qui reste la gestion de l’après franquisme, celle de la mémoire, et de la reconnaissance des victimes. La loi d’amnestie des crimes franquistes votée en 1977 a été secouée par l’adoption en 2007 de la loi dite "de la mémoire historique" permettant aux descendants des victimes d’entreprendre des recherches. C’est à partir de cette loi que les fosses communes où étaient entassées les victimes du franquisme ont été ouvertes, et que s’est déchainée la polémique autour des démarches entreprises par le juge Garzon. Celui-ci s’appuyant sur le principe de "compétence universelle" qui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes (arrêt du 5/10/2005 du tribunal constitutionnel) entendait s’en servir pour juger les crimes et criminels  franquistes. Alors que les fosses  s’ouvraient (dont celle du poète martyr F. Garcia Lorca) et que la figure du petit fils de républicain envahissait l’espace public espagnol, les démarches du juge Garzon ouvraient la boîte de Pandore en Espagne pour les familles de combattants ou de victimes du franquisme qui n’avaient jusqu’alors jamais obtenu droit de cité ou réparation. Il n’est pas ininteressant donc, de parcourrir "L’art de voler" avec cette grille de lecture à l’esprit, même si ce n’est pas totalement le coeur du sujet, cette thématique est présente en creux.
 
Fosse commune de Monte de la Andaya près de Burgos,
ouverte en 2006 à la demande de l’ARMH (association pour
la Récupération de la Mémoire Hsitorique) contenant les 
corps de 70 républicains fusillés par les franquistes en aout
et septembre 36. 
 
En dernier lieu, on peut aussi prendre "L’art de voler" comme le témoignage à deux voies amalgamées (celle du père, celle du fils) rendant compte de la vie d’un homme dont les illusions vont exploser au contact de l’histoire, que ses choix plus ou moins contraints et lucides vont conduire à une lente extinction, bien plus morale que physique, ravageant les fondements même de sa vie. Réflexion sur une vie tourmentée et sur les relations qui en ont découlé, sur les rendez vous manqués avec un fils investi d’une tâche insurmontable qui trouve finalement une rédemption ou une absolution en nous livrant la vie de son père telle qu’il l’a ressentie et comprise, aidé par un dessinateur dont les métaphores graphiques sont puissantes et porteuses.
 
(1) Sur ce thème et ses enjeux je vous renvoie aux articles de Mari Carmen Rodriguez aux adresses suivantes :
 
 
 
 Merci à Céline de m’avoir conseillé et prêter ce roman graphique. 
 
 

"La communauté" de Hervé Tanquerelle et Yann Benoît : 68 et après?

par vservat Email

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"L'utopie ça réduit à la cuisson c'est pourquoi il en faut énormément au départ." c'est sur cette maxime que s'ouvre l'intégrale de "La communauté", un récit mis en image par Hervé Tanquerelle, transcription des entretiens qu'il mène avec Yann Benoît.
 
 
C'est bien d'une expérience utopique que les deux auteurs souhaitent rendre compte. Le premier est un jeune dessinateur de BD , le second est son beau-père, l'homme qui s'est lancé dans une expérience de vie communautaire aux lendemains de mai 68. S'abreuvant à la fontaine de ses souvenirs, Hervé Tanquerelle restitue avec nostalgie, parfois avec un enthousiasme palpable le projet d'un groupe de jeunes gens ayant participé à mai 68, mais qui souhaite en prolonger certaines idées. Se questionnant sur l'après, ils partent à la campagne tenter une aventure communautaire. Ils achètent pour se faire les bâtiments délabrés d'une ancienne minoterie dans lesquels ils vont développer leur projet "travail, vie entière".
 
 
La suite sur l'Histgeoblog.

"Traits résistants" : parole à Xavier Aumage commissaire de l'exposition.(2)

par vservat Email

Et voici la suite de notre entretien avec Xavier Aumage, commissaire de l’exposition "Traits Résistants" et archiviste au Musée de la Résistance Nationale de Champigny sur Marne. Cette deuxième salve de question est davantage centrée sur l’exposition et sur les liens entre histoire et Bande Dessinée.

 

 Accéder à la 1ère partie de l’entretien.

 

 

 

Comment la BD s’est elle emparée de l’histoire de la Résistance?

 

Une histoire très riche, mouvementée !... qui remonte souvent à la période de l’Occupation. Difficile de résumer ici, en quelques lignes, ce long cheminement : la naissance à la Libération de certaines maisons d’éditions issues de la Résistance, le rôle des illustrateurs, qui, pour certains, ont dessiné pendant l’Occupation des histoires pour des périodiques de la collaboration et que l’on retrouve après-guerre dans ces illustrés…

 

 

 

On peut toutefois distinguer quelques grandes périodes clés concernant le traitement du sujet dans les bandes dessinées de l’automne 1944 à nos jours.

A la Libération, le papier est contingenté et les autorisations de parution accordées après jugement. Les séries sur la Résistance dans les BD (périodiques et récits complets) apparaissent très tôt, dès l’automne 1944. En 1945, la plupart des autorisations de parution sont suspendues. De nombreux journaux cessent leur activité du fait des restrictions et il faut attendre le printemps 1946 pour que le monde de l’édition enfantine connaisse une renaissance. On assiste alors à un véritable foisonnement de publications qui ont toutes un point commun : évoquer la Résistance. Les auteurs développent alors une littérature de jeunesse héroïque célébrant le maquis [voir couverture de Vaillant, le jeune patriote ci-dessus] et quelques héros comme le colonel Fabien, le général Leclerc, de Gaulle ou encore Guy Môquet. En dépit d’une baisse significative de l’évocation du sujet dès 1947, les histoires de résistance restent présentes pendant une dizaine d’années dans les «récits complets» (certaines maisons d’éditions sont créées par d’anciens résistants (Lug, Imperia). Sur fond de protectionnisme, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse modifie ensuite les thèmes abordés dans la littérature de loisirs. La quête de nouveaux horizons est désormais privilégiée et s’exprime à travers les aventures spatiales, l’humour, les exploits sportifs…

 

 

 

Le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958, l’inauguration le 18 juin 1960 du Mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, amorcent un regain d’intérêt pour le sujet. La commémoration du 20ème anniversaire de la Libération avec le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon et le discours de Malraux, l’édition d’un timbre célébrant l’appel du 18 juin, réactivent à leur tour dans les médias et dans les esprits, les images des principaux acteurs de la guerre. Naissent ainsi, dans ces années, des bandes dessinées qui relèvent souvent de la commande et se placent dans la lignée des images d’Épinal.

 

 

 

L’apparition de «Grêlé 7/13» publié dans Vaillant puis Pif de 1966 à 1971 semble marquer le retour du thème de la Résistance dans les bandes dessinées et la réédition des grandes séries ou histoires qui ont fait le succès de l’après guerre (Les Trois mousquetaires du Maquis, La Bête est morte…). Alors que la décennie 70 représente un tournant dans l’histoire de la bande dessinée (lancement du festival d’Angoulême…), les historiens, cinéastes, journalistes se penchent avec ferveur sur la période de l’Occupation, amorçant une période de débats souvent violents et polémiques avec les derniers acteurs présents. Les années 80 consacrent le succès des grandes fresques sur l’histoire de France en bande dessinée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Du milieu des années 1990 à 2000, on peut parler d’une période de renouveau. De nombreux paramètres modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet : la disparition des acteurs de la période, des colloques ouvrant de nouvelles pistes en matière d’analyse des images du résistant et des oppresseurs, l’événement qu’a constitué le 50èmeanniversaire de la Libération ont renouvelé l’intérêt que l’on portait au sujet. On assiste donc tout naturellement à son retour dans les albums de bande dessinée au fil d’approches novatrices, plus sociologiques, réintégrant tous les fronts de lutte et tous les acteurs.

 

 

Du milieu des années 2000 à nos jours, on peut vraiment parler d’une explosion du sujet. Les créations récentes évoquent de manière quasi systématique la Résistance à travers la thématique du sauvetage. La résistance est aujourd’hui presque toujours traitée selon le procédé du flashback ou du flash-forward, dispositif narratif faisant écho à l’évolution de la mémoire dans les musées de la Seconde Guerre mondiale. Le regard porté par les petits enfants de résistants sur le passé de leurs aïeux entraîne désormais une certaine distanciation vis-à-vis de la guerre, phénomène qui favorise à son tour la multiplicité des récits et leur grande variété de traitement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En quoi consiste le projet de l’exposition "Traits résistants" qui s’ouvrira le 31 mars au CHRD de Lyon?

 

 

 

Créer du lien, faire avancer la recherche, ouvrir de nouvelles pistes. Une des pans les plus importants du projet a consisté à constituer un corpus rassemblant l’essentiel des productions évoquant la Résistance sur le sol français durant l’Occupation de 1944 à nos jours. Une frise monumentale introduit d’ailleurs l’exposition « Traits résistants » et permet de comprendre les grandes évolutions du traitement du sujet depuis la Libération.

 

 

 

 

 

La grande spécificité de ce projet réside également dans la coproduction de cette exposition. Deux musées de la Résistance, l’un en région parisienne (MRN de Champigny sur Marne), l’autre à Lyon (CHRD) s’associent pour la conception d’une exposition. Nous avons également souhaité faire dialoguer nos collections avec celles d’autres établissements, au premier rang desquels la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême, ainsi que celles de collectionneurs privés. La Bibliothèque municipale de Lyon, qui possède un patrimoine formidable sur ce sujet car issu du dépôt légal, joue également un rôle très important dans ce projet.

 

 

 

Car cette exposition est née tout d’abord d’un besoin…

 

 

Depuis les années 1970, la bande dessinée ne cesse d’être valorisée en étant considérée comme un média incontournable, un objet culturel à part entière. De nombreuses expositions de BD sont réalisées à travers le monde, abordant des thématiques variées, comprenant également des rétrospectives de grands illustrateurs. La bande dessinée est devenue au fil du temps un objet d’étude, analysé dans des ouvrages scientifiques, des colloques, des séminaires de grandes universités. Parallèlement, depuis une vingtaine d’années, de nombreux événements modifient sensiblement l’image que l’on a de la Résistance et la manière dont on la transmet. Les voix des derniers acteurs se taisent une à une. Une série de colloques et de rencontres ont contribué à modifier les rapports entre historiens et acteurs de la Résistance. Certains de ces colloques abordaient la représentation du résistant et ont ouvert de nouvelles voies en matière d’analyse de l’image, à travers le cinéma, les affiches ou encore la presse. La bande dessinée ne faisait pas encore partie du corpus étudié. L’ambition de « Traits résistants » est de combler ce manque et de permettre, à l’image de ce qui se fait depuis des années pour la Première Guerre mondiale, de renouveler le champ historiographique à partir d’un média très prisé, qui prend de plus en plus fréquemment pour sujet la Seconde Guerre mondiale.

 

 

 

 

Cette exposition va être suivie d’une BD (à paraître en juin), quand un archiviste ou un historien entre dans une projet d’écriture bande dessinée comment se gère le rapport fiction/histoire ?

 

 

 

Pour le One Shot intitulé "Vivre libre ou mourir" , le but était de donner un maximum de matière première au scénariste puis aux illustrateurs. Comme je le précisais précédemment, certaines histoires sont des fictions pures tandis que d’autres s’inspirent d’histoires et de parcours de personnages qui ont réellement existé. Dans ce dernier cas, même si l’on reste dans de la fiction car une bande dessinée reste une adaptation et ne peut en aucun cas être assimilé à un documentaire ou un témoignage historique pur, nous avons tenté de nous rapprocher du sens du combat qui animait les résistants. Nous avons souhaité montrer la diversité des engagements, des formes de lutte en évoquant des parcours peu abordés dans la BD où même le cinéma (résistances des antifascistes allemands, dans les lieux d’internement en France, etc…).

 

 

 

 

Pour le récit relatant la Résistance de Robert Doisneau, un travail avec les filles du célèbre photographe a permis, avec des photographies d’époque, de se rapprocher au plus près des lieux dans lesquels Robert Doisneau vivait pendant l’Occupation. Pour les autres histoires, des témoignages, les archives et recherches que nous menons depuis des années sur notre collection d’objets ont servi à nourrir les différentes histoires. 

 

 

 

 

Pouvez vous nous expliquer comment s’est construit le projet "Résistance" que vous avez mené avec JC Derrien qui se déclinera en 4 tomes ? Quelles sont éventuellement ses spécificités ?

 

 

 

 

 

Ma première rencontre avec Jean-Christophe Derrien s’est déroulée en 2008 autour d’une exposition temporaire, organisée dans le cadre du Concours de la Résistance et de la Déportation (CNRD) auquel nous participons chaque année à travers une exposition temporaire. En 2008, la thématique était consacrée aux «Jeunes en résistance». Nous avons échangé autour des notions de résistance et le courant est vite passé. Nous avons procédé à de nombreux échanges par la suite ainsi qu’avec Claude Plumail le dessinateur. Jean-Christophe n’a pas voulu être prisonnier de la documentation car l’essentiel pour lui était de raconter une histoire de fiction, mais il à toutefois consulté de nombreux fonds d’archives de notre collection pour élaborer L’Appel [couverture ci-dessous] premier opus de la série « Résistances ».

 

 

 

 

 

 

 

En 2009, le thème retenu par le jury national du CNRD était «L’appel du 18 juin du général de Gaulle ». Le premier volume de Résistance a pu ainsi bénéficier des dernières avancées de la recherche sur cet événement emblématique de l’histoire de France. Dans L’Appel, le personnage d’André entre par hasard dans un café en Bretagne et écoute l’Appel à la radio. Pour la première fois, une bande dessinée retranscrit le message du général de Gaulle dans son intégralité et dans la version diffusée par la BBC le 18 juin 1940 (qui diffère du manuscrit original de de Gaulle qui a modifié au dernier moment des éléments du discours). On voit ici comment la bande dessinée peut devenir un support pour nourrir tout à la fois l’imaginaire du lecteur et l’interprétation collective qu’une société fait de son Histoire. Certaines pièces d’archives ont également marqué Jean-Christophe et Claude, comme un billet « jeté du train » par une résistante lors de sa déportation vers l’Allemagne et annonçant à sa famille son triste sort. L’évocation du dernier message de cette résistante à ses proches (le mot a été ramassé par un cheminot qui l’a donné ensuite à la famille), est intégré au scénario de L’appel.

 

 

 

 

 

Sans rien dévoiler du deuxième opus qui sortira en septembre 2011, je dois tout de même signaler qu’il s’annonce riche en intensité avec des anecdotes et des évènements que l’on retrouve rarement dans les bandes dessinées historiques et les films sur la période, comme la célébration du 11 novembre 1940 par les étudiants parisiens malgré les interdictions lancées par l’Etat français et les autorités d’Occupation.

 

 

A partir du 30 mars 2011, la galerie d’actualité du CHRD montrera dans l’exposition « Traits résistants » la genèse de la série Résistances à travers une sélection d’archives et de planches originales ayant servi à la réalisation des deux premiers albums.

 

 

 

 

 

 

 

C’est donc sur des projets toujours en construction que nous arrêtons cet entretien. De chalereux remerciements à Xavier Aumage pour sa patience et sa disponibilité.

 

Rendez vous est pris pour le CHRD de Lyon du 31 mars au 18 septembre 2011. Toutes les informations nécessaires pour s’y rendre sont ici.

 

 

 

 

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