Samarra


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Augmix # 16 : du son pour l'été !

par Aug Email

 

[Abd Al Malik au festival Là-Haut sur la colline, juillet 2011, EA]

 

 

 

Commençons par Abd Al Malik qui aime à sortir des sentiers battus. Sa culture est le Hip Hop mais son univers sonore s'esst progressivement élargi. Son quatrième album solo Château Rouge est un objet sonore non identifié, il rappe, slam, chante... et nous fait réfléchir. Avec le morceau "Ma Jolie", il dénonce la violente faite aux femmes.

 

 

 

 Autre rappeur non-conformiste, Médine. Il aime provoquer pour suciter la réflexion. Le slogan inscrit en exergue de Table d'écoute 2 en dit long sur ses intentions : "Sois journaliste de ta propre vie plutôt que spectateur de celle des autres". Dans cette sorte de mixtape, il rassemble ses compères havrais de Din Records (Brav, Tiers-Monde, Koto et le producteur Proof) pour faire connaître leur travail. Et en matière de journalisme et de médias, il donne une belle leçon avec le morceau "Téléphone arabe", un "attentat burlesque" dans lequel il enrôle quelques MC et pas les moins connus (Salif, Tunisiano, Mac Tyer, Ol'Kainry, La Fouine, Rim-K & Keny Arkana). Médine a apparemment pété les plombs et chacun inteprète cet évènement à sa manière : La Fouine prévoit déjà de faire venir des filles autour de la piscine pour entourer Médine pour son prochain clip... jusqu'à ce que Keny Arkana, pourtant portée à l'occasion sur la dénonciation de complots, ramène tout le monde à la raison. C'est parti pour 11 minutes !

 

 

 

Oh No a grandi dans la musique, entre son chanteur de père, son trompettiste d'oncle, son rappeur et DJ de frère (Madlib). Son vrai nom est ... Michael Jackson, ça ne s'invente pas ! Il vient de Oxnard en Californie et a sorti en 2006 l'album Exodus into Unheard Rythms qu'il a produit en samplant uniquement la musique du pianiste et compositeur canadien Galt MacDermot. Sur cet album, il invite de nombreux rappeurs.

Premier morceau que je vous ai choisi "Beware" avec Cali Agents :

 

 

Deuxième exemple avec le morceau "Cofee Cold" qui sample le morceau du même nom de Galt MacDermot que l'on entend dans une scène mythique du film de 1968 L'affaire Thomas Crown avec Steve McQueen et Faye Dunaway. Ecoutons d'abord la version de Oh No :

 

 

 

 

Voici maintenant l'original, ça va Steve ? :

 


Galt MacDermot - Coffe Cold 

 

Et une version différente samplée par DJ Premier pour Gangstarr, d'autres producteurs de Hip Hop ont également samplé le morceau

 

 

 

Terminons par la chanteuse belge Selah Sue (découvert grâce à Died). Elle n'a que 22 ans mais est une des révélations de l'année écoulée. Elle vient de sortir son premier album, plein d'énergie et de promesses. Je vous ai chosi "Peace of Mind" dans lequel elle...rappe !

 

 

Voilà, très bon été à tous !

 

 

Hommages musicaux aux héros des indépendances africaines.

par blot Email


Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande son des inédpendances".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

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Au cours de la période de l'accession aux indépendances, les assassinats de leaders nationalistes charismatiques aboutirent à la constitution d'un panthéon panafricain de héros et martyrs. Ces morts atroces changent en destin les vies de ces hommes, qui souhaitaient tous rompre nettement avec les métropoles.

  Aux yeux de nombreux Africains, des meneurs de la trempe de Um Nyobé, Lumumba, Cabral ou encore Sankara sont autant de héros, eux qui n'hésitèrent pas à aller jusqu'au sacrifice pour faire triompher leurs idées et libérer leurs compatriotes de la tutelle européenne, à l'instar de Lumumba au Congo ou plus tard, dans un autre contexte, du Burkinabé Thomas Sankara. Nous allons nous intéresser à quatre grandes figures des indépendances africaines: le Camerounais Ruben UmNyobé, le Congolais Patrice Emery Lumumba, le Guinée-Bisséen Amilcar Cabral et enfin le Burkinabais Thomas Sankara. Le choix de ce dernier ne saurait surprendre dans une série s'intéressant aux indépendances africaines, dans la mesure où il aspire à mettre un terme à la relation néocoloniale qui unit alors la Haute Volta à la France. Il veut doter son pays d'une véritable indépendance.

Ces hommes ne sont pas des saints. Pas question donc de verser dans l'hagiographie. Mais, ils ne ressemblent pas non plus aux portraits que firent d'eux les propagandes coloniales.

 

Ce martyrologe permet d'identifier quelques points communs chez ces personnages.

* Tous connurent des morts tragiques, fauchant des hommes jeunes au faîte de leurs actions politiques. Lumumba meurt à 36 ans, alors qu'il occupait quelques jours plus tôt encore le poste de premier ministre du Congo. Dirigeant incontesté de l'Union des Populations du Cameroun, Um Nyobé décède à 45 ans. Sankara n'a que 38 ans lors de son assassinat, Amilcar Cabral 49 ans. Leurs assassins s'ingénient tous à les calomnier. Lumumba et Nyobé deviennent l'incarnation du péril communiste en Afrique, tandis que les autorités françaises dénigrent "Sankara l'autocrate", alors qu'elles s'acoquinent ailleurs avec des dictateurs "plus arrangeants". Et comme salir leurs mémoires ne suffit pas, il s'agit en outre de mettre en scène leurs corps ou de faire disparaître leurs restes. Le corps de Lumumba, comme celui de Ben Barka quelques années plus tôt, est dissous dans l'acide; la dépouille de Nyobé photographiée et exposée de longues heures durant.

 

* Tous sont de brillants rhéteurs, capables de subjuguer les foules grâce à leurs discours enflammés (cf: ci-dessous). La dénonciation véhémente du système colonial belge par Lumumba lors des cérémonies d'indépendance du Congo reçoit un accueil enthousiaste de l'auditoire quand le reste de l'assistance grince des dents. Le discours sur la dette prononcé par Sankara devant l'Assemblée générale de l'ONU.

 

* Ils impressionnent par leur courage physique et l'activité inlassable qu'ils déploient pour triompher: Ruben Um Nyobé prend le maquis et mène la guérilla depuis la forêt; Amilcar Cabral dirige l'armée de libération de Guinée Bissau et parvient à prendre possession des trois quarts du territoire guinéen.

 

* Tous aspirent à trancher le noeud goerdien qui unit les ex-colonies à l'ancienne métropole. Pour Sankara, il convient de mettre un terme définitif aux rapports néo-colonialistes (Sankara). Nyobé, Lumumba, Cabral réclament très tôt une indépendance véritable sur les plans politique, éconimique et culturel. Dans cette optique, Cabral, à la fois musicien et poète, place la culture au coeur de son projet.

 

* Dirigeants nationalistes, ils se réclament dans le même temps du programme panafricaniste formulé par NKrumah.  Sankara tente  par exemple de créer un front panafricain contre la dette.

 

Les points communs abondent certes entre ces individus, mais les différences sont légions. Tous s'inscrivent dans un contexte différent. Nyobé engage son combat dès 1948 alors que Sankara n'accède au pouvoir qu'en 1983. Le Camerounais reste fondamentalement un pacifiste quand Cabral combat sans relâche. Intéressons nous désormais plus en détail à ces quatre personnalités.

 

* Lumumba.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Il se place initialement dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. En 1958, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Les violentes émeutes de janvier 1959 entraînent le départ précipité des Belges. Lumumba dirige désormais le Mouvement national congolais (MNC). Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable des pourparlers belgo-congolais. En janvier 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui déterminent les conditions d'accesion du Congo à l'indépendance. En mai, son parti remporte la victoire aux élections. Le président Joseph Kasavubu le nomme premier ministre du jeune Etat qui célèbre son indépendance le 30 juin. Lors des cérémonies de passation des pouvoirs à Léopoldville, Baudoin, le roi des Belges, exalte la mission "civilisatrice" de la Belgique.

"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage et continuée avec persévérance par la Belgique. [...]

Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d'abord pour délivrer le bassin du Congo de l'odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s'apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d'Afrique […] Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. […] Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. [...] Nous sommes heureux d'avoir ainsi donné au Congo, malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l'armature d'un pays en marche sur la voie du développement.
[…] En face du désir unanime de vos populations nous n'avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance. C'est à vous, Messieurs, qu'il appartient de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance."

 

Le nouveau président du Congo, Joseph Kasavubu lui succède à la tribune. Il y remercie Dieu et le roi. C'est alors que Patrice Lumumba prononce son célèbre discours dans lequel il prend le contrepied du roi en présentant le régime de spoliation, d'exploitation et de ségrégation qui sévissait dans le Congo belge.

 

" Congolais et Congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. [...]

 

 Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres.
Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au un régime d'une justice d'oppression et d'exploitation! [...]

Ainsi le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger. [...]

Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale! Vive l'indépendance et l'unité africaine! Vive le Congo indépendant et souverain!»

 

On s'en doute, ce discours brillant et courageux lui aliène de nombreux soutiens.

 

 

 

Lumumba s'oppose dès l'indépendance aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Très rapidement, deux provinces dont le riche Katanga, font sécession, encouragées par les entrepreneurs belges soucieux de préserver leur mainmise économique et financière sur le Congo. Les rapports entre le président et le premier ministre deviennent exécrables. Lumumba se retrouve isolé et ses marges de manoeuvre très limitées: les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la sécession katangaise plonge un peu plus le pays dans le chaos. Désemparé, il se tourne vers l'ONU qui lui offre une aide timide et vers l'URSS. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Les soldats de Mobutu le traque à bord d'hélicoptères grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 6 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga (photo ci-dessous).

 

Il aurait été torturé longuement, fusillé avec un ancien ministre et le président du Sénat le 17 janvier 1961, en présence d'un officier belge. Leurs corps auraient été découpés et dissous dans l'acide. Si de nombreuses zones d'ombre entourent toujours ces assassinats, nous savons désormais que la CIA et la Belgique y furent impliqués. En 2001, la Belgique a d'ailleurs reconnu sa "responsabilité morale.

 

Lumumba est considéré au Congo comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. 

 

 

* Thomas Sankara

 

Depuis l’indépendance en 1960, la Haute Volta n’a connu qu’une succession de coups d’Etat, de tentatives de démocratisation avortées sur fond de corruption et de misère économique. Le pays est pauvre et sa population considérée par les pays voisins comme un vivier de main d’œuvre bon marché. C’est dans ce contexte que survient le putsch militaire du 4 août 1983. Thomas Sankara, un officier atypique, accède au pouvoir à 34 ans. Depuis 1981, il a participé à plusieurs gouvernements où il se fait remarquer par ses dénonciations virulentes de la corruption et du néocolonialisme. Ces critiques acerbes entraînent son arrestation en mai 1983. Il sort de prison à l’occasion du soulèvement d’une partie de l’état-major voltaïque.

 

L’accession au pouvoir d’une énième junte militaire en Afrique de l’ouest, voilà qui ne laisse rien augurer de bon. Pourtant très vite, le style politique de Sankara détonne dans le paysage françafricain. A la tête du Conseil national de la Révolution (CNR), il engage d’ambitieuses réformes. Pour en finir avec les errements des régimes précédents, il entame une réduction drastique du train de vie de l’Etat et réprime sévèrement la corruption. La Haute Volta est rebaptisée Burkina Faso, qui signifie le « pays des hommes intègres ». Dans une logique de démocratie participative, des comités de défense de la révolution (CDR), élus, supplantent les chefs traditionnels.

Le CNR multiplie les mesures sociales : campagne de vaccination, cours d’alphabétisation pour les adultes, construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux, campagne de reboisement afin de lutter contre la désertification, interdiction de l’excision.

 

Au plan économique, Sankara dénonce la dépendance du Burkina aux aides alimentaires. Dans cette optique, il entend valoriser les cultures vivrières et industries locales afin d’accéder à l’autonomie alimentaire. "Celui qui vous donne à manger vous dicte ses volontés [...] Ils y en a qui demandent: mais où se trouve l'impérialisme? Regardez dans vos assiettes. Quand vous mangez les grains de mil, de maïs et de riz importés, c'est ça l'impérialisme, n'allez pas plus loin."

Dans ses harangues, Sankara dénonce le modèle consumériste néocolonial. Lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt, à Paris en 1986, il affirme : « la plus grande difficulté rencontrée est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayé de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins. »

 

En politique extérieure, Sankara fustige le FMI et la Banque mondiale et prend pour cible les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du sud et la France néocoloniale qui cesse toute aide budgétaire. Le 4 octobre 1984, Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, il y prononce un remarquable discours: "Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta, aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être "l’arrière monde d’un Occident repu".
Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques. [...]
".

Le CNR remporte quelques succès : les conditions de vie et la situation sanitaire des milieux les plus populaires s’améliorent, tandis que l’autonomie alimentaire progresse. Mais, ces résultats sont obtenus de manière autoritaire. Le régime sankariste restreint les libertés politiques. Syndicats, partis d’opposition sont interdits et l’information sévèrement contrôlée.

 

Les timides progrès économiques peinent à compenser l’absence de libertés et les mécontents se font plus nombreux et viennent grossir les rangs des ennemis de Sankara : les chefferies traditionnelles destituées, les classes moyennes et aisées malmenées, les dirigeants des pays voisins qui craignent une contagion révolutionnaire depuis le Burkina, Jacques Foccart, revenu à la tête de la cellule africaine de l’Elysée…

 

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné. Un coup d’état porte au pouvoir un de ses anciens compagnons, Blaise Compaoré qui impose un régime aux antipodes du précédent. Corruption, népotisme, privatisation ont de nouveau droit de cité.

Aujourd'hui, Sankara est devenu un véritable mythe et certaines de ses idées restent plus que jamais d'actualité (la priorité aux biens publics, le panafricanisme, la recherche d'autonomie alimentaire, matérielle et culturelle, la critique du développement).

 

 

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* Ruben Um Nyobe.


De 1955 jusqu'aux années 1960, le Cameroun devient le théâtre d’une guerre coloniale particulièrement cruelle. Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, de violents incidents éclatent à Douala. Le colonat blanc, particulièrement conservateur, n'entend nullement remettre en cause l'ordre établi et repousse les timides réformes avancées  lors de la conférence de Brazzaville.
Les populations indigènes restent marginalisées, totalement écartées des postes de direction.

 

C'est pour lutter contre cet état de fait qu'est créé en 1948 l'Union des Populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé. L'UPC, qui gravite dans l'orbite du PCF, s'impose rapidement comme un parti de masse. Nyobé est un personnage intriguant et pétri de contradictions apparentes. Indépendantiste farouche, il n'en reste pas moins pacifiste; éduqué par des missionnaires américains, ce chrétien est tôt attiré par le marxisme.

D’origine modeste, Nyobé exerce différents métiers. Il fait l'école normale. C'est un intellectuel, très grand lecteur, un personnage charismatique qui jouit d'une très grande popularité dans le sud et le sud-ouest du Cameroun ou vivent les ethnies Bassas et Bamileke. Nyobe, appelé aussi Mpodol, le "sauveur", multiplie les pétitions à l'ONU pour réclamer la fin de la tutelle française sur le Cameroun, sans grand succès... A Paris, ces démarches passent très mal et les autorités entendent bien juguler le succès croissant de l'UPC.  Rappelons que la guerre d'Indochine vient d'être perdue et que les affrontements en Algérie s'intensifient. Certes, le Cameroun représente un enjeu beaucoup moins important, mais on redoute néanmoins une contagion révolutionnaire aux autres colonies d'Afrique noire jusque là paisibles.

Nous sommes en outre en pleine guerre froide et l'UPC, proche des communistes, inquiète les autorités coloniales qui surveillent de très près l'organisation avant de l'interdire en 1955. Le parti est déjà passé à la dissidence en déclenchant des émeutes sévèrement réprimées en mai 1955 (à l'issue d'une dizaine de jours d'insurrection, on dénombre une vingtaine de morts). Les arrestations de militants se multiplient et les dirigeants upécistes se cachent. Nyobé a pris le maquis depuis quelques jours et se terre près de son village natal en pays bassa. Sa position reste très fragile. Résolument non-violent, il désapprouve l'insurrection du mois de mai qu'il estime prématurée et milite pour d'autres méthodes telles que le boycott des élections des députés à l'Assemblée territoriale de 1956 (loi cadre-Defferre). 

 

Pour les autorités coloniales, il est hors de question de transmettre le pouvoir à une organisation "crypto-communiste", hostile à l’ancienne métropole. Il est donc nécessaire de placer à la tête du pays indépendant, sinon des hommes de paille, au moins des obligés qui sauront renvoyer l’ascenseur. D’accord pour l’indépendance aux anciennes colonies, mais à condition de pouvoir les contrôler, politiquement et surtout économiquement. En 1956-1958, Pierre Messmer, nommé Haut-Commissaire, engage le pays dans un processus légal d'accession à l'indépendance (sic) avec l'approbation du gouvernement français. L’assemblée élue en 1956 répond aux attentes. Après avoir voté le statut d’état autonome sous tutelle, elle désigne  Henri-Marie M’Bida comme premier ministre, un modéré très anti-UPC, dont le choix a été avalisé par Messmer. En 1958, un jeune fonctionnaire musulman, Amadou Ahidjo devient le nouveau dirigeant, docile, du Cameroun.

 

Carte tirée de l'article de Marc Michel "la guerre oubliée du Cameroun", L'Histoire n°318, mars 2007.

 

Depuis les élections de 1956, l'UPC s'est dotée de strucutres armées en région bassa (CNO) comme en pays Bamiléké (SDNK). Pour les autorités françaises, il est plus que temps de lever l'hypothèque upéciste.

Messmer fait part de son expérience dans un ouvrage publié en 1998 : « les blancs s’en vont, récits de colonisation ». « (…) mon expérience de l’Indochine m’avait appris comment traiter une insurrection communiste. Les combats et les négociations avec le Vietminh m’avaient enseigné deux règles. On ne peut discuter utilement avec des dirigeants communistes que si on est en position de force, politique et militaire. Dans la négociation il faut être net et carré, ne jamais faire dans la dentelle. Face à Um Nyobe, qui tenait déjà le maquis quand j’avais été nommé haut-commissaire, j’avais d’abord mené la politique du containment, en l’empêchant de sortir du pays bassa, sa forteresse et assurant la sécurité des zones sensibles, la voie ferrée et la ville d’Edéa, avec son barrage hydroélectrique et son usine d’aluminium et celle d’Ezequa avec son industrie du bois. J’espérais aussi, à tort j’en conviens, qu’en laissant l’UPC tranquille dans ses forêts, elle condamnerait les élections sans les troubler, se limitant à des consignes d’abstentions qui avaient été d’ailleurs bien suivies lors des élections municipales. Mais puisque l’UPC avait choisi le terrorisme, je devais régir vite et fort. » 

 

 

En décembre 1957, les autorités coloniales décident de créer la "zone de pacification du Cameroun" en Sanaga maritime. Comme en Algérie, les forces armées coloniales procèdent au regroupement forcé  des villages; leur objectif: réduire par la force les maquis de l'UPC (avec si possible l’élimination physique de Ruben Um Nyobe).

 

 

Sans doute trahi par un de ses compagnons de combat, Ruben Um Nyobe est assassiné en septembre 1958 et son corps transporté dans le village le plus proche afin de prouver aux populations que le chef des nationalistes n’est plus. Beaucoup se rendent et abandonnent la lutte armée (photo ci-dessus). Depuis la région Bamiléké, Félix Moumié poursuit néanmoins la lutte à la tête de l'armée de libération du Kamerun (ALNK).

Alors que le pays accède à l'indépendance le 1er janvier 1960, de vastes zones du pays sont entrées en dissidence En vertu des accords de coopération militaire, les soldats fançais secondent activement le régime d'Ahidjo (qui mute rapidement en dictature) pour éradiquer la résistance upéciste qui se prolonge pendant presque dix ans. Les successeurs de Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié seront, eux aussi, assassinés. Le conflit franco-camerounais aurait fait  entre 70 000 et 120 000 morts.

 

On le voit, contrairement à une légende tenace, toutes les décolonisations africaines ne se sont pas déroulées pacifiquement et, aujourd'hui encore, malgré les travaux des historiens, cette guerre reste mal connue malgré les efforts inlassables de Mongo Mbeti. Le pouvoir politique français donne, il est vrai le mauvais exemple comme le prouve une phrase prononcée par le premier ministre François Fillon en mai 2009: "Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c'est de la pure invention!" Quant à Ruben Um Nyobé, il n'a sans doute jamais existé...

 

 

* Amilcar Cabral.

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Au cours des années 1930, la famille regagne le Cap-Vert. L'archipel subit alors des sécheresses récurrentes qui provoquent des famines particulièrement meurtrières (cinquante mille morts entre 1941 et 1948). Cabral entend, à son niveau lutter contre ce fléau, qui n'est pas une fatalité. Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique. Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah notamment et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et le contraignent à s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais.

 

 

 

 

En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. En 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Les officiers portugais et leurs troupes ne tardent pas à douter du bien fondé de cet acharnement de la dictature à s'arque bouter sur son empire. Pour Bernard Droz: "Salazar avait fini par ériger l'Empire comme le plus solide rempart de son régime réactionnaire à tel point que, a contrario, anticolonialisme et antisalazarisme avaient fini par se confondre." D'ailleurs, ce sont ces officiers de l'Armée d'Afrique, notamment Antonio de Spinola qui a combattu en Guinée-Bissau, qui finiront par se retourner contre le pouvoir dictatorial du successeur de Salazar, Marcelo Caetano, renversé le 25 avril 1974.

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Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais. 

 

Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national. A l'échelle du continent, il reste aussi un martyr, qui est allé jusqu'au sacrifice pour faire triompher ses idées et libérer ses compatriotes de la tutelle européenne.

 

Les musiciens ne tardèrent pas à rendre hommage à ces grands hommes, comme l'atteste la sélection ci-dessous. A l'applaudimètre, Lumumba semble l'emporter avec des hommages musicaux dans tous les genres musicaux et sur tous les continents (salsa, reggae, dub, rumba). Amilcar Cabral est surtout célébré dans l'Afrique lusophone, mais pas exclusivement comme le prouve les morceaux de l'Orchestra Baobab ou de de Jaliba Kouyaté. Sankara l'incorruptible ne pouvait laisser indifférents le rappeur Akpass (merci Etienne pour la découverte) ou le reggaeman ivoirien Alpha Blondy. Le morceau de Tiken Jah Fakoly dresse une impressionnante liste de "martyrs", dirigeants assassinés, journalistes abattus... Dans le refrain, il prévient: "nous pouvons pardonner, mais jamais oublier".

Dans le même esprit, le chanteur congolais Franklin Boukaka oppose, dans sa chanson « Les immortels », les dirigeants politiques régnants aux grandes figures disparues. Il n'hésite pas à associer l’opposant politique marocain Mehdi Ben Barka, exilé à l’étranger en 1963 et assassiné sur le territoire français en octobre 1965 à Lumumba, Simon Kimbangu, au Che Guevara, à Ruben Um Nyobe ou encore à André Matswa… tous assassinés ou morts au nom d'un idéal. Ses textes, très critiques à l'encontre des autorités congolaises, lui attirent des haines tenaces. En 1972, il est assassiné à la suite lors du coup d’Etat manqué contre le président Marien Ngouabi.

 

 

 

Franklin Boukaka: « Les Immortels »

Africa mobimba e ……………………….(L'Afrique tout entière)
Tokangi maboko e ……………………….(A croisé les bras)
Tozali kotala e ………………………..(Nous observons impuissants)
Bana basili na kokende…………………..(La perte de ses enfants)
(...)

Oh o Mehdi Ben Barka ……………………(Oh ! Mehdi Ben Barka)
Mehdi nzela na yo ya bato nyonso………….(Mehdi, ta voie est celle de toute l'humanité)
Mehdi nzela na yo ya Lumumba……………..(Mehdi, ta voie est celle de Lumumba)
Medhi nzela na yo ya Che Guevara………….(Mehdi, ta voie est celle de Ché Guevara)
Medhi nzela na yo ya Malcom X…………….(Mehdi, ta voie est celle de Malcom X)
Medhi nzela na yo ya Um Nyobe…………….(Mehdi, ta voie est celle de Um Nyobe)
Medhi nzela na yo ya Coulibally…………..(Mehdi, ta voie est celle de Coulibally)
Medhi nzela na yo ya André Matsoua………..(Mehdi, ta voie est celle de André Matswa)
Medhi nzela na yo ya Simon Kimbangu……….(Mehdi, ta voie est celle de Simon Kimbangu)
Medhi nzela na yo ya Albert Luthuli……….(Mehdi, ta voie est celle de Albert Luthuli)

 

 

 

 

 

1. Tiken Jah Fakoly: "les martyrs".

2. Rico Rodrigue: "Lumumba".

3. EC Arinze: "Lumumba calypso".

4. Miriam Makeba: "Lumumba".

5. Spencer Davis Group: "Waltz for Lumumba".

6. Charles Iwegbue and his archibogs"Aya Congo Lumumba".

7 Balla et ses Balladins: "Lumumba".

8 Maravillas de Mali: "Lumumba"

9. Les Cols bleus:" Chant dédié à Lumumba"

10. Yuri Buenventura: "Patrice Lumumba"

11 Tiken Jah Fakoly: "Foly"

12 Apkass: "L'incorruptible est mort"

13 Alpha Blondy: "Sankara".

14 A tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)

15 Tony Lima "Amilcar Cabral"

16 Orchestra Baobab: "Cabral

17 Jaliba Kouyaté: "Amilcar Cabral".

 Une autre petite sélection de morceaux en hommage à Lumumba:

1. Vincent Courtois et Ze Jam Afame: "l'arbre Lumumba".

2. African Jazz: "Vive Patrice Lumumba".

3. Ok Jazz: "Lumumba héros national".

4. Le discours de Lumumba et son contexte.

5. Franco et Ok Jazz: "Liwa ya Emery".

6. E.C Arinze: "Lumumba calypso".

7. Maravillas de Mali: "Lumumba".

8. Miriam Makeba: "Patrice Lumumba". 

 

 

Sources:

- Elikia M'Bokolo: "Afrique noire. histoire et civilisations", Hatier, 2004.

- "Afrique, une histoire sonore1960-2000". Une sélection des archives de RFI et de l'INA présentée par Philippe Sainteny et Elikia M'Bokolo, chez

Frémeaux et Associés.

- Marie Cissako: "Que reste-t-il de Thomas Sankara?, in Offensive n°26, mai 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun, une guerre inconnue (1955-1971)", in L'Atlas histoire  du Monde diplomatique, octobre 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun: retour sur une décolonisation sanglante", in Afriscope n° 15, mars-avril 2010.

- Rendez vous avec X (France Inter): "la décolonisation du Cameroun" (deux émissions).

- Bernard Droz: "Histoire des décolonisations", Seuil.

 

Liens:

- Rue 89: "Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n'a pas oublié."

Africa Dreams : le Congo de Leopold II.

par vservat Email

Fin du XIXème siècle, Paul Delisle, jeune séminariste belge arrive au Congo. Il apporte avec lui les discours et les images de son pays sur l'Afrique, continent mystérieux et sauvage que les européens exploitent, inexorablement attirés par ses richesses et sa main d'oeuvre, qu'ils prétendent également civiliser en lui apportant, conjointement , l'éducation et la parole de dieu.


Paul pourrait rejoindre une mission et prendre sa place dans  cette oeuvre civilisatrice, en Afrique. Mais, au Congo, il vient aussi retrouver son père qui l'a abandonné dans son enfance. Cet homme, à la sinistre réputation, va lui ouvrir les yeux sur le pays tel que le roi Léopold II, en bon propriétaire des lieux, l'exploite,  à coups de mains coupées à la machette pour ceux qui, parmi les indigènes, ne travaillent pas suffisamment à la récolte du caoutchouc. Plongé "au coeur des ténèbres" de la colonisation belge du Congo, ce premier tome s'achève lorsqu'est révélée à son héros la face sombre de l'entreprise coloniale.

 

Les auteurs, M et JF Charles,  sont coutumiers des séries historiques en bande dessinée puisqu'on leur doit aussi "War and dreams" en 4 tomes qui a pour toile de fond la 2° guerre mondiale, ainsi qu'" India Dreams" qui se déroule en Inde à notre époque (en 5 tomes). Ils se sont associés ici au dessinateur et illustrateur normand Frédéric Bihel, pour une plongée fascinante dans le Congo de la fin du XIXème siècle.

 

Il est à souligner que ce premier volume est enrichi d'un dossier documentaire signé de C. Braekman, journaliste au Soir et spécialiste de l'Afrique centrale (elle a publié notamment des articles importants sur le génocide rwandais). Le dossier se concentre sur Leopold II roi des belges de 1865 à 1909, personnage très controversé de l'histoire du plat pays, qui donna à Bruxelles son allure de capitale, fut à l'origine de la découverte et de la colonisation d'une grande partie du Congo, saignant le pays par la pratique du travail forcé, les déplacements massifs de population ou les pratiques violentes et barbares de ses sbires justifiées par l'exploitation outrancière des ressources locales, en particulier du caoutchouc et l'ivoire.

 

Leopold II et Henry Morton Stanley : Le temps de l'exploration. 

 

1875, à Paris, a lieu une conférence  internationale de géographie. Son  thème n'est autre que l'Afrique. c'est peut être là que les projets coloniaux de Lépold II, roi des belges depuis 10 ans, prennent forme. Le centre de l'Afrique est encore peu ouvert aux européens et le roi y voit une occasion pour son pays d'y quérir fortune. Pendant 10 ans, il s'occupe d'organiser dans la région différentes explorations via le Comité d'Etudes du Haut Congo puis l'Association Internationale du Congo. A ce moment là les rêves congolais du souverain lui ont déjà couté des millions en finacement d'expéditions ("investissement" que Léopold II va s'employer à rentabiliser).

 

 Pour concrétiser son rêve, il lui manque encore un homme qui lui servira d'émissaire sur place. Il le trouve en la personne de H.M Stanley. Gallois de naissance et américain d'adoption, c'est un journaliste et un aventurier. A la demande du "New York Herald", il se rend une 1ère fois en Afrique en 1871-1872 ; il y débusque l'explorateur Livingstone parti à la recherche des sources du Nil. Il retourne sur place en 1874 et traverse alors l'Afrique de l'océan Indien à l'Atlantique, partant de Bagamoyo, au sud de Zanzibar, pour atteindre Boma, sur le littoral de l'Océan Atlantique. L'aventurier à la réputation grandissante et Léopold II sont désormais prêts à sceller leurs destins.

 

 

Leur rencontre débouche sur une nouvelle expédition en 1879Stanley se concentre sur les aménagements du Bas Congo ( cette région est longtemps restée difficile d'accès pour les européens en raison de ses rapides et chutes qui empêchent son exploration par le fleuve). Puis, il repart en 1882 pour installer de nouvelles stations, entre le Pool et les Stanley Falls ( voir carte ). Rentré en 1884, il participe en février 1885 à la conférence de Berlin qui réunit 13 pays européens auxquels s'ajoutent les Etats-Unis (l'empire Ottoman se joindra à la signature de l'acte final). A l'ordre du jour : le sort de l'Afrique Centrale et en particulier du bassin du Congo.

 

 

Le Congo devient une possession personnelle de Léopold II. 2

 

Léopold II n'est pas présent à cette conférence. C'est pourtant à l'issue de celle-ci qu'il impose sa souveraineté sur le Congo. En fait, la souveraineté sur le bassin du Congo est octroyée à l'A.I.C. (association internationale du Congo) dont Stanley est membre ; il ne fait aucun doute que Léopold II a téléguidé les décisions de la conférence par une jeu obscur d'influences dont HM Stanley fut un des piliers. L'acte de la conférence signé le 26 février détermine le statut du bassin du Congo qui prévoit trois volets  : neutralité des territoires, liberté de commerce sur le fleuve et lutte contre l'esclavage,  la traite, et pour une amélioration morale et matérielle des conditions de vie des indigènes.

 

Le souverain belge est, dès lors, désigné par les puissances présentes comme le nouveau souverain de l'EIC (Etat Indépendant du Congo). A partir du 29 avril 1885, l'article 62 de la Constitution Belge "autorise sa majesté le roi à être le chef de l'état fondé en Afrique par l'Association Internationale du Congo".

 

Léopold II peut désormais tirer les fruits de sa possession africaine, et ce avec d'autant plus d'avidité que celle-ci n'est pas dénuée de ressources, et que son exploration lui a déjà couté fort cher. Qu'y -a -t-il à exploiter au Congo ? Les deux principales richesses du pays sont, à l'heure à laquelle la Belgique s'en empare, l'ivoire et le caoutchouc. Les agents territoriaux (souvent des militaires) organisent la collecte de ces matières premières avec d'autant plus de zèle qu'un système de primes leur permet d'augmenter leur salaire en fonction des quantités collectées. Au cours de la dernière décennie du XIX° siècle, les agents territoriaux seront épaulés par "la force publique" recrutée parmi les Africains (de Zanzibar, du Liberia, d'Abyssinie ou de la côte occidentale du continent), d'abord hors du Congo. Souvent qualifiés de "libérés" car affranchis pour cette tâche de leur statut d'esclaves, les agents de la force publique sont instrumentalisés pour faire régner la division au sein des Africains : ils participent au recrutement de force de la main d'oeuvre qui récoltera l'ivoire et le caoutchouc. 

 

Ce dernier, présent dans la forêt équatoriale congolaise est particulièrement précieux à l'heure des débuts de l'automobile : le marché du pneu est alors en plein boom. Ce sont les indigènes qui sont affectés à l'exploitation de cette ressource dont les exportations passent de 1300 tonnes en 1896 à  plus de 6000  tonnes en 19011 (année pour laquelle elle fut la plus importante). Les ressources minières, en particulier le cuivre du Katanga ne seront exploitées que  plus tard, à partir de la première décennie du XXème siècle.

 

Le Congo de Leopold II : camp de travail à ciel ouvert.

 

Le travail forcé pour les indigènes se déploie essentiellement autour de deux taches qui sont le portage et  l'exploitation du caoutchouc. Toutefois, elles ne sont pas exclusives ; on peut y ajouter les corvées ou livraisons de vivres, par exemple. Le portage constitue une partie extremement pénible du travail. Les charges sont lourdes, les distances longues, le terrain souvent difficile comme en témoigne E. Picard : "Incesamment nous rencontrons ces porteurs, isolés ou en file indienne, noirs, misérables[...] supportant la charge, caisse, balot, pointe d'ivoire, panier bourré de caoutchouc, la plupart chétifs, cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de nourriture [...] pitoyables cariatides ambulantes, organisés en un transport humain, réquisitionnés par l'Etat armé de sa force publique irrésistible, livrés par les chefs dont ils sont les esclaves et qui rafflent leurs salaires; crevant le long de la route, ou, la route finie, allant crever de surmenage dans leur village." 3

 

 A partir de 1891, le roi, en tant que propriétaire des terres, prélève un impôt en travail. C'est essentiellement sur la récolte du caoutchouc que celui ci sera perçu. Les agents de l'état poussent à une rentabilité extrême : ils obligent les Congolais à pénétrer au coeur de la forêt pluviale pour récolter le caoutchouc (on le tire de lianes puis, une fois solidifié, il est transporté dans des paniers). Ils doivent souvent y séjourner plusieurs jours dans des conditions précaires de travail, de "logement", de nourriture. Il leur faut ensuite  ramener la récolte aux colons. Ceux qui ne sont pas assez efficaces sont sévèrement punis : parfois exécutés, parfois mutilés, parfois les deux. Les Noirs jugés improductifs étaient fréquemment amputés de leurs mains droites, y compris les morts, afin de prouver que les cartouches n'étaient pas gaspillées inutilement, mais bien utilisées contre ceux qui ralentissaient la productivité attendue.

 

Les sévices violentes (coups de chicotte,  mutilations et  exécutions) accompagnent  le travail forcé devenu légal en 1892 . Mais ce n'est pas tout ; il est assez fréquent que femmes et enfants soient retenus en otages par les colons de façon à obtenir davantage de productivité de la part des hommes adultes. Ils constituent un moyen de pression pour forcer la main d'oeuvre au travail à aller toujours plus loin et à récolter toujours plus de caoutchouc. Les otages sont souvent entravés et il n'est pas rare que les femmes soient violées. Les anciens des villages sont également victimes de ce chantage. Comme le dit E. M'Bokolo : "Le Congo devint une sorte de système concentrationnaire à ciel ouvert où l'arbitraire constituait la règle". 4

 

On ne peut présager de la direction que prendront les 2 tomes à venir d'"Africa dreams", mais nul doute sur le ton donné à ce premier volume. Il s'agit bien de plonger au coeur du projet congolais de  Léopold II , d'aller au bout  de son entreprise de pillage, d'une brutalité extrême, qui fut considérée comme une  référence par d'autres puissances coloniales.

 

Notes :

1. AJ Wauters , l'Etat indépendant du Congo, Bruxelles, 1899, p 415.      

2 : Le Congo devient une colonie de la belgique à la mort du souverain en 1908.   

3. E. Picard, En Congolie, 1909.   

4. Elikia M'Bokolo, sous la direction de M. Ferro, Le livre noir du colonialisme , l'Afrique : le temps des massacres, 2003, p 592

 

Bibliographie :

Marc Ferro (sous la dir.) : "Le livre noir du colonialisme" , Hachette pluriel 2003

Adam Hochschild : "Les fantômes du roi Léopold", Taillandier, 2007

Daniel Vangroenweghe : "Du sang sur les lianes", Aden, 2010

 

Sitographie :

- des contributions historiques à lire en ligne :

http://www.cobelco.info/presentationfs.htm

http://www.clionautes.org/spip.php?article927  (un article notament sur la société l'Anversoise chargée de la "collecte " du caoutchouc pour le souverain)

- une interview des créateurs de la BD  en partie tournée au musée Tervuren (musée royal Belge d'Afrique centrale)

http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-7453-Africa_Dreams_l_histoire_tourmentee_de_la_colonisation_du_Congo_en_BD.htm

- sur Samarra, un autre article mettant en relation BD et colonisation par Julien Blottiere :

 http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/11/28/tintin-au-congo-ou-la-mission-civilisatr

 

filmographie :

(à visionner en ligne en cliquant sur le titre ci dessous)

Peter Bate, "Le roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire", Bruxelles, 2004.

 

 Et toujours sur Samarra et l'histgeobox, plein d'articles sur le Congo, à retrouver dans le dossier Samarra en Afrique ....

http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/01/20/samarra-afrique

 

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