Samarra


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Le ruban blanc n'y allez pas c'est un chef d'oeuvre !

par died Email

Alors oui, Michaele Haneke a été couronné (en fait palmé) pour ce film, le Ruban blanc.
Je commence par éloigner le spectateur habitué à la facilité ......action, sexe, humour, montage serré, musique tonitruante etc..... Bref, ici rien de cela....


Ce film se mérite. Il est en noir et blanc, en allemand (sous-titré tout de même !) et dure 2 h 24 minutes. Le générique est long et muet...
Alors ? Oui, votre jugement est fait ! Je vais m'ennuyer ! Sauf, si vous décidez de vous laissez emporter dans cette histoire un peu sordide qui se passe dans un village de Prusse orientale à la veille de la 1ère Guerre mondiale. Haneke décide d'entrer dans la communauté villageoise avec l'aide d'un narrateur qui est  le jeune nstituteur. Il raconte une série d'événements étranges qui bouleversent la communauté. Des enfants sont battus, des accidents ont lieu et des gens finissent par se suicider ou disparaître. Pourtant, la population apparaît comme tout à fait vertueuse, en se retrouvant dans le temple à écouter le pasteur ou devant le château du baron. Engoncé dans une morale rigoriste les personnages apparaissent un à un comme des hommes soit odieux soit brutaux ou tout simplement piégés  par des hiérarchies sociales écrasantes.
Le portrait de cette société allemande à la veille de la Guerre n'est pas une simple description de l'Allemagne qui succombera au nazisme. Non, le message d'Haneke est, me semble-t-il bien plus universel. La vision de l'homme n'est certes pas très optimiste mais rien n'a pu contredire le réalisateur au cours du XXè siècle.

Le propos comme on l'a vu, est intéressant pas seulement parce qu'il est historique mais  par son ambition universelle. Il est également servi par des choix esthétiques remarquables. La photographie d'abord....les plans séquences longs sont des photographies qui saisissent ces hommes (comme le photographe allemand August Sander  l'a fait durant près d'un siècle, avec un exemple ci-dessous) avec une certaine distance...une certaine pudeur.

                      

August Sander, Young farmers, 1914

Lorsque le veuf entre dans la chambre, le cadavre nu de sa femme apparaît, il s'approche, se recueille mais le mur nous masque les visages, la tristesse et la mort.
Un peu plus loin dans le film, le pasteur décide de corriger par dix coups de verges ses enfants....la caméra reste encore à distance, derrière la porte... et enfin quand le fils responsable du suicide de son père intègre le cortège qui emmène le cercueil, la caméra de Haneke s'éloigne encore afin qu'on ne devine que des ombres qui s'approchent ou rejettent le fils maudit....



Enfin, je n'évoquerai pas ici la scène extraite ci-dessous où le pasteur veut faire avouer à son fils qu'il a fauté parce qu'il se masturbe....on y voit une belle torture morale et un terrible ascendant du père sur ce jeune garçon terrorisé ....





L'autre scène est un dialogue entre une grande soeur et son frère qui tente de comprendre ce qu'est la mort....encore une fois la pudeur et la rigueur des dialogues rendent cette scène bouleversante.




Alors voilà, j'ai beaucoup aimé ce film exigeant d'un point de vu formel mais finalement terriblement fort et beau.


JC Diedrich

 

"Les fils de la terre" : au coeur du Japon rural

par Aug Email

Le Japon est aujourd'hui associé à la frénésie des villes de la Mégalopole. A juste titre puisque l'essentiel de la population japonaise (70% soit 90 millions) y réside. Pourtant, il y a un siècle, le pays était encore essentiellement rural. Une grande partie de l'identité et des traditions nippones (religieuses, culturelles,...) puise ses racines dans les campagnes.

 

C'est surtout après la défaite de 1945 que les campagnes se sont profondément transformées. Avec la réforme agraire voulue par la puissance occupante, les Etats-Unis. L'objectif : dans le contexte de guerre froide, éviter que les paysans adoptent une posture révolutionnaire en protestant contre la concentration des terres aux mains de quelques uns. Deux millions d'hectares ont alors été redistribués. Un million et demi de propriétaires fonciers (jinushi) doivent ainsi vendre à l'Etat qui les revend à quatre millions de paysans. Cet épisode est évoqué dans le manga Ayako d'Osamu Tezuka. La famille d'Ayako était proriétaire de nombreuses terres et doit se résigner à les céder (image ci-contre). La conséquence de cette réforme est d'émietter la propriété et de réduire la taille des exploitations. Accompagnée de la mécanisation et de l'utilisation d'engrais, cet émiettement a poussé de nombreux paysans à l'exode rural vers les villes et l'emploi industriel, souvent plus rémunérateur. Les années de la Haute-croissance (1955-1975) ont ainsi vu la population urbaine devenir majoritaire. Dès la première moitié des années 1950, les urbains étaient plus nombreux que les ruraux.

 


L'agriculture japonaise se modernise et engage une course à la productivité comme dans les autres pays du Nord (la PAC européenne date de 1963). Comme ailleurs, le nombre d'agriculteurs baisse. Entre 1950 et 2005, le nombre d'exploitations passe de 6 à moins de 3 millions. La population agricole a été divisée par 3 (37 millions en 1950, 13,5 en 2000). C'est une population vieillissante. la part de l'agriculture dans le PIB passe de 8,8% en 1960 à 1% en 2000. En parallèle, les agriculteurs sont de plus en plus endettés et dépendants des fluctuations du marché.

 

 [source : DF]

Pourtant, contrairement à ce qui se passe en Europe et aux Etats-Unis, le Japon n'est pas une puissance agricole. La surface agricole diminue et l'autosuffisance alimentaire recule passant de 90% en 1960 à 40% en 2000. Seule la riziculture échappe à cette dépendance croissante des importations, en particulier chinoises.

 

Au début du manga Les fils de la terre, c'est cette situation préoccupante de dépendance qui semble inquiéter le Premier Ministre japonais, au point qu'il organise un conseil des ministres sur ce sujet. Un jeune fonctionnaire du ministère de la culture et de l'éducation (en charge des lycées agricoles), Natsume, est envoyé dans une région agricole pour remédier à la crise des vocations. Même s'il ne s'agit pour les ministres et le premier d'entre eux (dont la coiffure rappelle celle du libéral et très populiste Junichiro Koizumi du PLD) que de s'attirer temporairement la sympathie d'une clientèle électorale, Natsume va prendre sa mission très à coeur.

 

En se rendant dans ce lycée et sa région, il va se heurter au scepticisme des premiers concernés, à savoir les agriculteurs et les habitants des campagnes. Mais sa naïveté et sa créativité débordante vont être de précieux atouts. Je n'en dis pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture. Ses recettes, faire appel à cette entraide paysanne (yui) et ne pas hésiter à mettre en place un Chisan-chisho, c'est-à-dire un système dans lequel la population locale consomme la plus grande partie des produits agricoles locaux. Voilà pour la leçon de japonais...

On aurait pu craindre d'un tel livre qu'il soit quelque peu manichéen en prônant une forme de retour à la terre contre les villes où les valeurs se perdent, bref qu'il ait quelques relents de pétainisme ("la terre, elle ne ment pas"...). Mais il n'en est rien. C'est un manga plein d'optimisme. Finalement, il s'inscrit assez bien dans un projet de reconquête de leur propre destin par les paysans. A défaut de convertir le Japon tout entier à leur système, ils décident de commencer par agir localement. Bref, un éloge de la transformation par le bas en vue d'un Mura-Okoshi (réveil des villages).

 

  • Jinpachi Môri (scénario) et Hideaki Hataji (dessin), Les fils de la terre, (3 tomes), Delcourt, coll. Akata, 2007
  • Osamu Tezuka, Ayako, Delcourt, coll. Akata, 2003
  • Les chiffres concernant l'évolution de l'agriculture et des campagnes japonaises proviennent de l'excellent Atlas du Japon de Philippe Pelletier paru chez Autrement en 2008.