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Faire du hip hop à Taïwan : Entretien avec Kou Chou Ching

par Aug Email

 

 Ceux qui connaissent bien ce blog savent qu'on aime vous faire voyager et que la musique est notre moyen de transport préféré ! Aujourd'hui nous vous emmenons à Taïwan pour faire la connaissance d'un des plus illustres représentants de la scène hip hop du pays, le groupe Kou Chou Ching.

L'île de Taïwan, autrefois connue sous le nom de Formose, a un statut particulier : depuis la prise du pouvoir à Pékin par les communistes en 1949, le gouvernement du Kuomintang (dirigé par Tchang Kaï-Chek) s'y est réfugié. Régulièrement menacée par la République de Chine Populaire qui voudrait la réunification, "l'autre Chine" est progressivement devenue l'un des pays les plus développés de la région et une démocratie. Malgré son exclusion de l'ONU en 1971, la République de Chine (Taïwan) est un pays indépendant de fait sinon de droit. Ses 23 millions d'habitants jouissent d'un niveau de vie élevé. Le pays est classé parmi les "dragons" ou NPIA de 1e génération. Le "Made in Taïwan" était il y a plus de 20 ans l'équivalent du "Made in China" d'aujourd"hui. L'industrie du pays est depuis montée en gamme. Mais revenons au hip hop...

 Le groupe Kou Chou Ching est composé de deux MC, d'un DJ et de deux joueurs de suona (un hautbois semblable à la zurna turque), le nom de leur groupe évoque les labeurs des champs au moment de la récolte. Ils se veulent à la fois pleinement taïwanais (on sent une grande fierté dans les paroles et les réponses...) et se réclament du hip hop dans sa dimension contestataire et consciente. En interrogeant Fan-Chiang, l'un des deux MC du groupe, nous avons voulu faire connaissance avec la scène taïwanaise et avec Kou Chou Chiang.

 


1. La scène hip hop taïwanaise est-elle importante ? Quels sont ses caractéristiques et ses styles ?


Les débuts du Hip Hop à Taiwan datent d’il y a 20 ans. Un groupe appelé L.A.Boyz a réussi à l’implanter depuis les Etats-Unis. Ils sont alors devenus célèbres à Taiwan. Les L.A.Boyz rappent en anglais et le producteur DJ Jerry sample beaucoup de Old School Hip Hop. Les L.A. Boyz et DJ Jerry ont grandi aux Etats-Unis. Ils nous ont donc montré le hip hop originel. Mais c’était surtout pour la danse. Bien qu’ils soient devenus célèbres, les L.A. Boyz n’ont pas poussé beaucoup de groupes à écrire du rap et à enregistrer des albums à Taïwan. Puis le Hip Hop est passé de mode.
Il y a presque 12 ans, le Hip Hop a fait son retour, je pense à cause d’Eminem. Les rappeurs taïwanais MC Hotdog et Dog G ont commencé à écrire des titres de rap en mandarin et en taïwanais. Cela a permis aux gens de se rendre compte que le rap n’était pas seulement en anglais. De plus en plus de groupes Hip Hop se sont développés, et nous sommes l’un d’entre eux.
Ensuite, le Hip Hop s’est rapproché de plus en plus de la pop. Certains ont commencé le rap sans connaître ce qu’est le Hip Hop, même s’il y a toujours des groupes underground. Quelques uns ont un style East Coast, d’autres sont plutôt West Coast. Mais la musique ressemble à la musique noire d’autres pays. C’est parce que les beatmakers ne sont pas toujours au niveau. Donc les rappeurs téléchargent les versions instrumentales sur internet.

 


2. Pouvez-vous nous parler de l’histoire du groupe, des ses influences musicales ?


Nous essayons de faire du hip hop dans un style taïwanais. Donc nous samplons des éléments de musique traditionnelle taïwanaise et les mélangeons avec du hip hop pour faire quelque chose de différent. Nous nous sommes formés en 2003, il y a presque 10 ans. Nous ne produisons pas  seulement des rythmes à la manière traditionnelle de Taïwan, nos paroles et notre langue sont également de Taïwan. Nous rappons en mandarin, taïwanais et hakka [langue parlée dans certaines régions de Chine également]. Parfois nous invitons des aborigènes pour chanter sur notre musique.
Nous sommes différents des autres groupes de hip hop de Taïwan par notre style. Nous sommes influencés par le Wu-Tang Clan, DJ Krush [qui est japonais], RUN-DMC, Public Enemy et Asia Dub Foundation.

 



3. Quels sont les themes abordés dans vos raps ? Vous avez l’air particulèrement intéressés par l’histoire de Taïwan. Pourquoi ?


Nous abordons beaucoup de sujets dans nos raps. Mais une chose est commune à tous nos titres : tout se passe à Taïwan. Nous n’aimons pas écrire de titres sur des sujets non maîtrisés. C’est parce qu’il se passe trop de choses et que les gens ne ressentent rien. Aussi nous voulons avertir les gens afin qu’ils n’ignorent pas. Parce que c’est très important dans notre vie. Comme les problèmes sociaux, la pollution environnementale, le nucléaire, l’histoire. Le hip hop n’est pas juste de la musique pour danser, il fait réfléchir les gens. C’est la pop culture qui fait paraître le hip hop stupide. Nous voulons juste qu’il soit vrai.
Une de nos séries a pour titre « Civil Revolt ». C'est uen histoire à suivre sur plusieurs albums. Elle parle de la révolution à Taïwan [à l'époque des Qing comme à l'époque de la colonisation japonaise (1895-1944)]. Nous voulons que les gens en sachent plus sur notre pays et comprennent son histoire. Pourquoi à chaque fois que le peuple combat un gouvernement étranger, il perd à la fin. Nous voulons juste que le peuple y pense et ne refasse pas la même erreur.



4. Votre musique est-elle écoutée en République Populaire de Chine ? Avez-vous des liens avec des rappeurs de là-bas ?


Des Chinois téléchargent notre musique sur internet. Nous n’avons pas de vente physique de nos albums en Chine et nous ne nous y préparons pas. Je pense que notre musique serait dure à vendre là-bas. C’est parce que les paroles que nous écrivons ne sont pas autorisées par le gouvernement chinois et que nous ne voulons pas changer. La musique hip hop devrait être l’arme puissante qui reflète les problèmes du monde. Et notre pays est une démocratie. Je ne pense pas que nous devions nous adapter simplement parce que la Chine est communiste. Donc s’ils peuvent télécharger notre musique, qu’ils le fassent. Nous sommes heureux qu’ils s’intéressent à notre musique. Pour dire vrai, nous avons vraiment de bons retours de la part des Chinois.
Nous n’avons pas établi de lien avec beaucoup de rappeurs chinois. Mais sur notre dernier album nous avons invité le rappeur de Hong Kong MastaMic pour notre titre « Mess Media ». C’est un rappeur très sympa qui rappe en cantonais. J’espère que vous apprécierez son rap.

 

Propos recueillis et traduits par Aug (Un grand merci à Fan Chiang pour sa disponibilité et à Control Tower sans qui cet entretien n'aurait jamais eu lieu !)


  Voici une playlist de quelques titres du groupe ainsi que trois titres d'autres groupes évoqués dans l'entretien :

 

 

 

Retrouvez le site du groupe et leurs  paroles en anglais, leur page Faebook, une critique de leur album Fuke et un historique du groupe sur un site musical taïwanais.

 

 

 

 

 

Juge Bao : opération "mains propres" en l'an mil

par Aug Email

Bao Zheng (包拯) a vécu au XIème siècle dans la Chine de la dynastie des Song. Né dans la province de l'Anhui (Chine du Centre-Est), il est réputé pour son intégrité. Il a ainsi obtenu de l'Empereur Renzong des pouvoirs de justice exceptionnels de 1037 à sa mort en 1062. Juge itinérant, le juge Bao (Bao Gong) a lutté contre la coruption des puissants et le détournement des aides versées par l'Empereur pour la reconstruction à la suite de catastrophes naturelles.

Son histoire a survécu au temps puisqu'il est progressivement devenu le symbole de la justice dans la culture populaire chinoise. Il apparaît ainsi dans de nombreux écrits, notamment romanesques, et dans l'opéra. Plus récemment, des films, des téléfilms et même un jeu vidéo l'ont mis en scène accompagné de ses assistants, le très habile et très redouté Zhan Zhao et le greffier Gongsun Ce.

C'est que sa réputation d'intégrité et de lutte contre la corruption trouvent de puissants échos dans la Chine contemporaine. A l'heure où le développement de la Chine entraine la transformation de nombreux espaces périurbains, la cupidité de nombreuses personnes ne se dément pas. Mais sa dénonciation doit souvent prendre des formes indirectes. Les mésaventures du film Avatar en Chine témoignent de la difficulté d'aborder certains sujets. Parler du juge Bao aujourd'hui est donc un moyen de dénoncer la manière dont ce développement est effectué. Le juge s'attaque aux puissants sans scrupules et prend la défense des plus faibles.

Une jeune éditrice chinoise, Ge Fei Xu , un scénariste français et un dessinateur chinois ont compris toute l'actualité du juge Bao en entamant la publication d'une bande dessinée. Le premier tome, Juge Bao et le phoenix de Jade, vient de paraître en français aux Editions Fei, dans un format original mais finalement très pratique (13x18). Patrick Marty a écrit le scénario en souhaitant délibérément que le lecteur pense à la Chine d'aujourd'hui tout en se plongeant dans la Chine des Song. Son "road movie" suit le juge Bao dans ses déplacements qui sont autant d'enquêtes mêlant histoires d'amour, de corruption, combats et aventures. Il s'inspire du vrai Bao tel que le rapportent les sources tout en inventant une grande partie des détails. Le dessin en noir et blanc du Pékinois Chongrui Ne est d'une grande qualité et très précis.

Un extrait du tome 1. On y voit le juge Bao n'hésitant pas à se déguiser et à se faire jeter en prison pour les besoins de son enquête.

Ces aventures se lisent comme un roman policier. On attend la suite (prévue en avril 2010) avec impatience ! Lisez l'entretien accordé par Patrick Marty à ActuaBD

Chine : "Avatar" contre "Confucius"

par Aug Email

 

 

Le film de James Cameron bat en ce moment tous les records aux Etats-Unis, en Europe, mais aussi en Asie. Les jeunes Chinois l'apprécient particulièrement. Le film y a déjà fait 100 millions de $ de recettes. Oui, mais voilà, ne fait-il pas l'éloge de la révolte violente contre les démolitions illégales d'habitations ? On le sait, les exemples sont nombreux en Chine d'un développement économique peu soucieux des populations, en particulier dans les marges urbaines qui connaissent une croissance spatiale importante. 

 

Dans le même temps, un biopic financé par les autorités tente de transmettre un message quelque peu différent. Il s'agit d'un film sur Confucius, figure tutélaire de la philosophie chinoise ayant vécu au Vème siècle avant J.-C. Confucius n'a pas toujours été en odeur de sainteté dans la Chine communiste, mais il a opéré un retour en force depuis la fin  de l'ère maoïste à la fin des années 1970.

 

Evidemment, le Confucius du Parti communiste est instrumentalisé. Ainsi le film met en avant l'obéissance et la reconnaissance aux autorités. Confucius demande à un responsable de s'assurer que le peuple est prospère et que celui-ci, en retour, manifeste de la gratitude. Les Chinois y voient une allusion très claire au slogan de "société harmonieuse" mis en avant par le Président Hu Jintao et affiché partout en Chine,  y compris dans les rues.

 

Pourtant, la ficelle est un peu grosse et les spectateurs ne sont pas dupes qui trouvent le film ennuyeux et préfèrent "Avatar". Aussi, dans un premier temps, les autorités ont tenté de réduire le nombre de salles attribuées au film de James Cameron, arguant du moindre succès de la version 2-D. Face aux nombreuses protestations et à l'inflation de discussions sur le sujet sur internet, les autorités ont fait marche arrière.

En même temps qu'une volonté de contrôle, cette affaire témoigne également des fenêtres qui s'ouvrent parfois en Chine, notamment lorsque la population se mobilise massivement.

 

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