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Irlande, IXème siècle : Brendan et le secret de Kells

Peuplée par les Celtes Gaëls dès le VIème siècle avant Jésus-Christ, la verte Eirin devient, du VIème au VIIIème siècle de notre ère un foyer intellectuel et religieux de premier plan. A cette époque, l'Europe est dans une situation complexe du fait de la fin de l'Empire Romain et de l'émergence de royaumes barbares concurrents. Patrick, originaire de Bretagne, est emmené en captivité par un roi irlandais. Parvenant à s'évader, il reçoit une formation ecclésiastique à Auxerre (auprès de Saint Germain) et Lérins (près de Cannes) puis retourne en Irlande où il entame la conversion des populations, dans le courant du Vème siècle. Cette conversion rapide et sans violence est en partie due à l'habileté de Patrick qui s'adresse d'abord aux grands que suivront le reste des clans. Mais Patrick est aussi rapidement oublié même si l'île se couvre de monastères comme celui de Kells, créé dans le centre-ouest au VIème siècle (photo ci-contre de la tour de Kells aujourd'hui, source).
Ils s'occupent très souvent des enfants dans la lignée d'une tradition ancienne, celle du fosterage qui consiste à faire élever ses enfants par des amis ou des proches. On le voit dans le cas de Brendan, qui a toujours vécu au côté de son oncle dans l'enceinte de l'abbaye. Dans cette Église irlandaise, les moines sont les conservateurs de la tradition, ceux qui entretiennent le lien avec le passé réel ou mythique comme avec le futur. On le voit bien dans le poids des légendes.
Le plus connu de ces missionnaires est sans aucun doute Saint-Colomban. Il est né en Irlande, dans le Leinster, en 543 et entre au monastère de Bangor en Ulster, dirigé par l'abbé Corngall. Après s'être installé en Grande-Bretagne en 590 puis part vers le continent. Arrivé en Bourgogne, il fonde le monastère de Luxeuil (photo ci-contre) dont il est chassé en 610 par Thierry II et Brunehaut. Il se rend alors en Rhénanie et en Italie où il finit ses jours en 615 à Bobbio. Marqués par un ascétisme et une austérité toute irlandaise, le monachisme de Colomban est pourtant proche des ermites orientaux. La rigueur de sa règle font qu'elle est souvent associée à celle de Saint-Benoît (établie par Benoît de Nursie au VIème siècle), y compris à Luxeuil dès le VIIème siècle. Son influence dans le développement du monachisme est considérable à cette époque. C'est en partie grâce à lui que l'Irlande est connue comme l'« Île des Saints et des Docteurs ». Une histoire qui se raconte exprime toute la rigueur du modèle monastique irlandais : "Trois moines irlandais se réfugient au désert. Au bout d'un an, le premier risque : "La vie d'ermite est bonne". Au bout de deux, le second dit : "Oui". Au bout de trois, le troisième éclate : "Si l'on ne peut plus vivre tranquille ici, je rentre dans le siècle !"...
Mais revenons à Kells et aux Vikings. Si la royauté existe (un Ard Ri fédère les royaumes locaux), la division politique de l'île ne favorise pas la résistance aux vikings qui s'attaquent au pays à partir de la fin du VIIIème siècle. Les Vikings, montrés dans le film comme des machines monstrueuses, sont des Germains originaires de Scandinavie. Ils se différencient en trois peuples : les Danois au Sud, les Suédois à l'Est et les Norvégiens à l'Ouest. Ce sont probablement des Norvégiens (Lochlannach en gaélique) qui pillent Iona en 795 puis s'attaquent à l'Irlande. Avec leurs drakkars, ils remontent la Boyne et la Liffey au début du IXème siècle. A l'embouchure de cette dernière, ils établissent un enclos qui devient par la suite Dublin ("marais noir"). Certains de leurs établissements ponctuels deviennent donc les premières villes, des alliances s'établissant progressivement entre des Celtes et des Vikings.
[Début du livre de Matthieu dans le Livre de Kells, source]Quant au livre de Kells, il aurait été achevé autour de 800 pour célébrer l'anniversaire de la mort de Saint-Colomban, passé par Iona en 590. Après le pillage de l'abbaye en 795, le livre a été apporté à Kells. Il s'agit en fait d'un ouvrage qui comprend les quatre évangiles en latin (Matthieu, Marc, Luc et Jean) avec des préfaces, une concordance mais surtout de magnifiques enluminures. Il est aujourd'hui conservé à la bibliothèque du Trinity College de Dublin. (photo ci-contre)
Les monastères irlandais donnent à
l'enluminure et à la calligraphie une originalité dont témoignent les livres de Durrow, Lindisfarne et donc Kells. Les décorations qui ornent les livres s'inspirent beaucoup de la tradition celtique, aussi bien dans le travail artisanal des métaux et dans l'orfèvrerie que dans l'écriture. L'art païen s'adapte à la nouvelle donne chrétienne sans perdre de sa force et de son imaginaire. Entrelacs, spirales, corps, animaux, végétaux se mêlent sans souci de réalisme mais toujours en mouvement. C'est l'un des atouts du film de nous initier à cette originalité.
Le site du film (in english) et le blog de Tomm Moore De nombreux extraits du livre de Kells
L'histoire sort simultanément en Bande-dessinée. Le tome 1 est paru en même temps que le film chez Glénat.
- Le Moyen Age en lumière (les trésors des bibliothèques de France)
- La base de données Enluminures recensant 80 000 images
- Les enluminures des manuscrits médiévaux conservés dans les bibliothèques de l'enseignement supérieur
- Le musée virtuel des enluminures
- Les trésors enluminés de Troyes
- Le scriptorium médiéval (in english)
- Le livre de chasse de Gaston Phébus
- Un artiste du XVème siècle, Enguerrand Quarton
[Sources : Varia dont Encyclopedia Universalis et le Que sais-je ? déjà ancien de Roger Chauviré sur L'histoire de l'Irlande]
La victoire en chantant

Je rappelle pour les moins cinéphiles que J-J Annaud (voir son site) a, par la suite enchaîné les succès internationaux dont voici quelques exemples : La guerre du feu (1981), Le nom de la rose (1986), L'Ours (1988), L'Amant (1992), Sept ans au Tibet (1997), Stalingrad (2000), Les Deux frères (2004). Il est possible de consulter sur son site de nombreux extraits avec des commentaires personnels sur chacun de ses films.
Le générique de la Victoire en chantant (Blacks and Whites in Colours dans la version américaine) est illustré de vieilles cartes postales patriotiques de la Première Guerre mondiale sur un fond sonore de chants patriotiques annonçant le ton satirique du film.
Ce premier long-métrage est en effet, un véritable pamphlet contre le système colonial. Il raconte l'histoire d'une petite communauté française aux confins de l'Afrique à Fort-Coulais (petit poste-frontière entre le Cameroun et l'Oubangui). Le village est composé d'un bar, de l'épicerie Rochampot Frères (négociants en gros) et d'un fort au milieu duquel se dresse sur un mat d'un bois grossier en haut duquel le drapeau français a du mal à flotter.

La colonie est composée d'un groupe d'à peine 10 colons, chacun incarnant ce qu'il y a de plus détestable dans la colonisation :
Les missionnaires
Le film règle d'abord ses comptes à la christianisation de ces missionnaires. L'administrateur de la petite communauté n'est d'ailleurs pas tendre avec eux :
« Nos religieux sont en brousse, ils sont en train de fabriquer du chrétien, si on y s'font pas bouffer, ils seront là dans quinze jours. »
Quelques séquences plus tard, on voit deux missionnaires échanger des statues païennes contre des statues de la Vierge. L'échange donne lieu à la confrontation de deux habitudes commerciales, le noir tente de marchander alors que les religieux n'y comprennent rien.
La démonstration du vélo est un épisode plus édifiant encore. Le religieux fait la démonstration que seuls les chrétiens arrivent à faire du vélo. Bien sûr les blancs, et, seul le religieux noir y réussit également. La foi en Dieu permet donc de pratiquer le vélocipède alors que les religions animistes laissent l'homme dans son état de bipède !

L'administration
Elle est représentée par un sous-officier aux allures débonnaires (Jean Carmet qui est encore une fois formidable, deux ans plus tôt, il avait incarné Dupond Lajoie, français moyen, raciste et violeur) qui aspire avant tout à l'oisiveté que lui offre son statut de colon. Il est donc un piètre administrateur à l'image de colonisation française.
Les autres colons
Quant aux autres colons, nous trouvons les frères Rochampot qui partagent la même femme et qui se caractérisent par leur avidité et leur brutalité vis-à-vis des indigènes.
Seul, un jeune géographe sorti des grandes écoles semble échapper à ce triste tableau, il est jeune, éduqué, socialiste et apparemment respectueux des indigènes. Il décrit la colonie et ses coreligionnaires avec un peu de mépris et semble pouvoir incarner l'image pure ( ?) et désintéressée de la colonisation.

Le film tourne vite à la farce quand le jeune normalien reçoit un colis dans lequel il apprend, avec plus de six mois de retard que Jaurès a été assassiné et que la guerre contre l'Allemagne est déclarée. La nouvelle fait le tour de la petite communauté et à l'unissons, elle braille la Marseillaise après qu'elle ait décidé presqu'unanimement d'attaquer leurs voisins allemands (jusqu'à présent si pacifiques). Le jeune normalien est hostile à cette guerre arguant l'inutilité d'un grand massacre d'hommes.
Le premier frère Rochampot (Jacques Dufilho) répond
« Quels hommes ? Il n'y a que nous et les nègres ! »
Une expédition est préparée à la hâte pour le surlendemain ; quelques indigènes sont enrôlés. Les colons prévoient d'assister au spectacle de la guerre lors d'un pique-nique. Mais l'offensive tourne rapidement au fiasco. Les Français battent en retraite et ont désormais très peurs des représailles teutonnes.
Désemparés, les colons en appellent au jeune géographe qui contrairement à ses engagements socialistes (et donc pacifistes) prend la direction de cette guerre grotesque du fond de l'Afrique. Il enrôle des tirailleurs sénégalais à tour de bras, lançant une vaste offensive qui, comme en Europe s'enlise dans une guerre de position....avec tranchées et pertes humaines à grande échelle.
La paix arrive aussi subitement que la guerre et la colonie retourne à son quotidien paisible. Seul changement, le colonisateur défait a été remplacé par les Britanniques.
La victoire en chantant qui est au départ, un chant révolutionnaire (de M.J Chénier) incarnant les idées des Républicains s'est pour le moins dévoyée en Afrique. La IIIè République a ainsi perdu ses valeurs au nom d'un patriotisme aveugle et afin de compenser la perte de l'Alsace-Lorraine (dans le film, l'expédition pitoyable franchit symboliquement le Rhin). J.-J. Annaud qui a travaillé en Afrique a découvert aux archives du Cameroun, le récit du révérend père Mveng qui a inspiré, en partie le scénario du film. La victoire en chantant est donc une pierre, au devoir de mémoire du fait colonial et de sa critique, ouvrant la voie aux historiens qui ont depuis, beaucoup travaillé, permettant la publication d'une première synthèse en 1998, intitulée, le livre noir du colonialisme (dirigée par Marc Ferro).
En 1976, le film ne connaît pas un grand succès, les Français ne sont pas encore prêts à ce pamphlet anticolonialiste si cinglant. Les EU, en décernant l'Oscar à JJ Annaud n'étonnent pas non plus...ils ont toujours combattu la colonisation car ils en ont été d'une part, les premières victimes et d'autres part la décolonisation leur a permis d'affirmer durablement leur leadership sur la vieille Europe.
Jean-Christophe Diedrich







16.02.09 13:00:19,
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