Pour connaître et comprendre le monde, partons en voyage dans le temps et dans
l'espace. Rien de mieux pour cela que de découvrir des musiques, des livres,
des BD, des films, de l'art....
Samarra est le nom d'une ville d'Irak. En arabe, son nom signifie "celui qui l'aperçoit est heureux".
2e partie de notre entretien avec l'auteur de l'ouvrage Une histoire du rap en France paru à La Découverte. Années 2000, Rap et politique, Rap et rue, "c'était mieux avant" ?
La Seconde Guerre mondiale en BD/L'épuration/Manon de Massenet et Manon Lescaut de Puccini/Les Compagnies des Indes (Jéronimus)/Petite histoire de la Nouvelle-Orléans (suite)/Comment devient-on terroriste (3) Années de plomb en Italie/La balade de Yaya/La Yougoslavie pendant la Seconde Guerre mondiale en BD/Mattéo/Quai d'Orsay/Les Tsiganes dans la Seconde Guerre mondiale/La 7ème symphonie "Leningrad" de Chostakovitch/Quand les Zoulous battaient les Britanniques/Nodame Cantabile/Les risques au Japon au travers des mangas/La révolte des Boxers et la guerre russo-japonaise racontées par Tezuka (Ikki mandara)/War Requiem de Britten/
Le futurisme/La musique malienne/Les présidents français en chanson/Une histoire populaire de l'Empire Américain en BD (Zinn)/
L'histoire de la Corée en Bd et manhwa/
Petite histoire de Chicago/O'Boys de Thirault et Cuzor/L'arbre au soleil de Tezuka/Petite histoire du Rap (6) : Le Gangsta Rap/Tour du monde du Rap (Le HavreS, Afrique du Sud, Sénégal,...)/
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Pour commencer 2013, nous vous proposons une sélection de BD et mangas sur un espace aujourd'hui éclaté mais qui conserve une certaine unité de culture et de langue. Parler "d'espace yougoslave" aujourd'hui (pour reprendre le titre d'un livre posthume d'Ivan Đurić) peut paraître dépassé. Pourtant, même si la Yougoslavie a disparu dans le sang et les larmes au cours des années 1990, de nombreux Ex-Yougoslaves conservent le souvenir de ce pays disparu dans lequel ils sont nés. Certains l'envisagent avec nostalgie, d'autres sans regret, mais il y a bien une histoire commune, pas seulement douloureuse, malgré la construction d'identités nationales souvent exclusives et mythifiées. La Bande dessinée, malgré ou à cause de son regard subjectif, nous semble un outil indispensable pour une première approche comme pour un approfondissement de l'hsitoire de l'espace yougoslave. Notre sélection rassemble des auteurs et des styles graphiques très différents. Certains ont des racines en Yougoslavie, d'autres y ont séjourné, quelques uns choisissent le réalisme, d'autres l'humour.
Fleur de pierre
Commençons notre parcours par... le Japon. Fleur de pierre est une trilogie plutôt méconnue mais qui offre un regard original et décalé sur le passé de la Yougoslavie. La période abordée est celle de la Seconde Guerre mondiale. On pourrait penser qu'un Japonais se serait cassé les dents à restituer la complexité de la situation. Les lignes de fracture au sein des populations yougoslaves sont en effet nombreuses et confuses pendant le conflit : aux différends entre Serbes, Croates et Musulmans s'ajoutent en effet les tensions entre idéologies, notamment communistes et fascistes, et les divisions sur les moyens à utiliser (ou pas) dans la lutte contre les Nazis et les fascistes italiens qui se partagent le pays.
En choisissant de se placer à hauteur d'adolescents ballottés par la guerre, Sakaguchi parvient à restituer cette complexité et à échapper au piège du manichéisme, d'autant que les familles sont elles-mêmes divisées entre partisans et collaborateurs de l'occupant. Sans mettre toutes les violences sur le même plan, il évoque plusieurs aspects du conflit notamment la déportation des opposants et des tsiganes, le régime oustachi croate allié aux puissances de l'Axe, la lutte des partisans communistes derrière Tito et le combat parfois ambigu des Tchetniks serbes. L'auteur est plutôt bien documenté et fournit un manga prenant et donc historiquement très intéressant. Voici deux extraits :
SIgnalons que ce manga n'a pas été réédité et qu'il peut être difficile à trouver.
>Hisashi Sakaguchi, Fleur de pierre, Vents d'Ouest 1997.
(3 tomes : 1-Partisan; 2-Résistance; 3-Engagement) Edition originale de 1984.
Les racines du chaos
Dans cette BD en deux tomes, les auteurs espagnols nous font voyager entre Londres, les Baléares et Barcelone. Mais le pays au coeur de l'intrigue, c'est la Yougoslavie des années 1930, 1940 et 1950. Sont ainsi évoqués la Yougoslavie monarchique de l'entre-deux-guerres, les déchirements de la Seconde Guerre mondiale et la Yougoslavie communiste dirigée par Tito. Le voyage de ce dernier à Londres en 1953 est l'occasion de réveiller, chez les expatriés yougoslaves au Royaume-Uni, les vieux démons des nationalismes concurrents. Il y a bien sûr les adeptes de l'idée yougoslave qui ne veulent pas choisir, mais aussi les nostalgiques d'une Yougoslavie dirigée par la dynastie serbe des Karađorđević et les anciens oustachis croates qui ont suivi le chemin de l'exil de leur chef Ante Pavelić en Espagne ou en Argentine. Au milieu de tout ça, le personnage principal ne sait plus trop à qui faire confiance parmi tous ces gens qui lui veulent du bien... ou du mal. En quête de ses origines et de sa véritable histoire, il doit démêler le vrai du faux dans ce champ de mines historique où chaque camp a sa propre version mythifiée du passé. Finalement, en examinant ces différents points de vue sur la Seconde Guerre mondiale présentés par les protagonistes de l'histoire, on se fait une idée assez précise des enjeux de cette période pour la Yougoslavie, germe de problèmes ultérieurs évoqués rapidement dans le deuxième tome. C'est également une belle histoire d'espionnage où l'on se perd logiquement, à l'image du héros...
>Segui & Cava, Les racines du chaos, Dargaud, 2011-2012 (2 tomes)
Ouya Pavlé-Les années Yougo
L'humour et l'histoire de l'espace yougoslave, en particulier de la Serbie, sont les ingrédients de cette BD. Pour l'histoire, on passe sans transition de la défaite serbe (transformée en triomphe par le narrateur...) de Kosovo Polje en 1389 contre les Ottomans à la retraite serbe pendant la Première guerre mondiale en passant par le parcours de Mehmet Sokolović qui a fait construire le pont de Višegrad.
Pour l'humour, c'est plutôt noir et au 3e degré ! (tendance Petite histoire des colonies françaises). Le narrateur s'appelle Ouya Pavlé et franchit allègrement les barrières du temps. Marcel Couchaux s'inscrit volontairement dans la lignée de "L'oncle Paul" (traduction d'Oula Pavlé), personnage imaginé par Charlier pour Spirou dans les années 1950. Plein de mauvaise foi, Pavlé vient tous les hivers raconter aux enfants les grandes heures de l'histoire serbe. Ces mêmes enfants sont rarement dupes comme lorsqu'ils persistent à le corriger lorsqu'il parle de Constantinople pour ne pas dire Istanbul...
Tout cela fonctionne la plupart du temps même si on est parfois un peu sceptiques. De nombreuses fautes d'orthographe viennent ternir l'ensemble ...
Voici un extrait dans lequel Ouya Pavlé franchit le pont de Višegrad, "personnage principal" du magnifique roman d'Ivo Andrić (prix Nobel de littérature 1961), Le pont sur la Drina.
Vestiges du monde
Il s'agit d'un recueil des chroniques BD d'Aleksandar Zograf réalisées à partir de 2003 pour l'hebdomadaire indépendant Vreme. C'est une plongée passionnante dans l'univers graphique, littéraire et la vie quotidienne de la Yougoslavie au XXe siècle. L'auteur passe en effet beaucoup de temps sur les marchés et brocantes à récupérer des affiches, des lettres, des carnets dont il s'inspire pour ces chroniques. L'histoire de la Yougoslavie qui resort de ces chroniques est donc une histoire vue d'en bas, au plus près des habitants de ce pays disparu. C'est le portrait d'une Yougoslavie entre tradition et modernité, marquée par l'idéologie communiste mais ouverte sur l'extérieur. Zograf offre d'ailleurs souvent un regard intéressant sur les villes ou pays étrangers qu'il visite. Deux autres de ces ouvrages ont été publiés en français précédemment. Voyez ci-dessous deux de ces chroniques.
> Aleksandar Zograf, Vestiges du monde, L'Association, 2008
Sarajevo-Tango
Indigné par l'impuissance volontaire ou non de la "communauté internationale" pendant le siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, l'auteur de Bandes-dessinées Hermann a écrit en 1995 une BD-manifeste. Publiée peu de temps avant la fin du siège et les accords de Dayton mettant fin à la guerre, le livre a été envoyé par l'auteur à de nombreuses autorités pour les faire réagir (la liste est en début d'ouvrage.
Et en effet, l'ONU, rebaptisée pour l'occasion "Boutros Rallye" (du nom de son secrétaire-général d'alors, l'Egyptien Boutros-Ghali) n'a pas le beau rôle dans l'histoire racontée par Hermann. Entre cynisme et indifférence, l'organisation internationale ne semble être là que pour rassurer les médias avec son doigt menaçant pointé vers les forces serbes, métaphore des menaces sans effet. On pourra reprocher ce parti-pris à Hermann tant les moyens d'action de l'ONU, en Yougoslavie comme ailleurs, ont toujours dépendu de la volonté des Etats.
Reste que la plongée que nous offre Hermann dans Sarajevo en guerre montre bien l'enfer qu'ont vécu les civils, finalement les principales victimes de ce "jeu" de masacres. L'intrigue nous rappelle l'univers de la série Jeremiah qui fit le succès de l'auteur. Un univers où se croisent le monde du crime, celui du pouvoir, celui des médias. Des figures en émergent, jamais des saints, mais avec un bon fond. L'intrigue nous entraine sur les traces de Zvonko, un ex-légionnaire chargé de ramener en Suisse une petite fille.
Une critique virulente de la BD. Un portrait d'Hermann, auteur de la série Jeremiah. Son site officiel.
>Hermann, Sarajevo-Tango, Dupuis, 1995
Goražde de Joe Sacco
Pas facile de parler de l'éclatement violent de la Yougoslavie... Comment expliquer en effet que des voisins qui parlent la même langue et ont toujours vécu côte à côte, puissent, apparemment subitement, se vouer une haine que rien n'apaise, pas même le souvenir du passé.
Joe Sacco est reporter. Né à Malte en 1960, il est un véritable "citoyen du monde" ayant vécu en Australie, aux Etats-Unis (Portland dans l'Oregon et en Californie), à Berlin. A partir des années 1990, il parcourt le monde comme reporter, mais ces reportages ne sont pas classiques.
D'une part, il adopte une forme originale, celle de la BD en noir et blanc, d'autre part, il est un des personnages des histoires qu'il raconte. Rassurez-vous cependant, il se donne tout sauf le beau rôle (son autoportrait ci-dessous en témoigne...). Il réalise deux albums sur la Palestine juste avant les accords d'Oslo (publiés en France en 1996).
Il a vécu à Goražde la fin de la guerre en Bosnie, pendant l'année 1995. La ville est alors une "zone de sûreté" de l'ONU car elle est à majorité musulmane mais entourée de territoires majoritairement serbes. Elle est donc, avec Srebrenica et žepa, l'une des enclaves attaquée par les Serbes en Bosnie orientale. Des réfugiés des villages isolés et des autres enclaves tombées (Srebrenica de sinistre mémoire "malgré" les casques bleus en juillet 1995...) affluent à Goražde. La ville est quasiment coupée du monde, sinon par des itinéraires périlleux et temporaires. Elle est régulièrement attaquée et bombardée par les forces serbes.
Joe Sacco vit donc au milieu de ses populations en guerre. Il ne vise pas l'objectivité, mais il veut comprendre sans a priori. A l'occasion de ses rencontres avec les habitants, il dresse une galerie de portraits saisissants montrant comment chacun vit la guerre. Il reconstitue également, par touches, les étapes qui ont conduit à l'affrontement entre voisins. Evidemment, les "tchetniks" Serbes n'ont pas le beau rôle, mais Sacco n'hésite pas à parler de toutes les exactions commises, y compris par les forces bosniaques.
Dans l'album The Fixer, il revient d'ailleurs à Sarajevo pour développer un autre aspect de la guerre, les milices paramilitaires mises en place par le président bosniaque Izetbegović . On y voit des anciens criminels reconvertis dans la lutte patriotique mener la guerre à leur manière, peu respectueuse des conventions de Genève. Dans cet opus, Joe Sacco suit un type de personnage mieux connu de l'opinion depuis la guerre en Irak et l'enlèvement de certains d'entre eux avec les journalistes qu'ils accompagnaient : le fixer. Le fixer est à la fois traducteur, guide et homme à tout faire pour les journalistes. Celui auquel s'attache Sacco est serbe mais il a combattu avec ces fameuses milices bosniaques. Après la guerre, il tente de se réinsérer, difficilement, dans une société complètement déstructurée par la guerre.
C'est donc une oeuvre originale, passionnante et profondément humaine que nous propose Joe Sacco. La biographie de Joe Sacco sur Clair de bulle
>Les BD de Joe Sacco sur la Yougoslavie :
Soba : une histoire de Bosnie, Rackham, Montreuil, 2000
Goražde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995 (2 tomes), Rackham, Montreuil, 2004
The fixer : une histoire de Sarajevo, Rackham, Montreuil, 2005
Derniers jours de guerre : Bosnie 1995-1996, Rackham, Montreuil, 2006
Nous n'avons pas (encore...) pu les lire :
Meilleurs voeux de Mostar
Voici le "pitch" de la BD sur le site de Dargaud :
"Dans Les toits de Mostar, Petrusa raconte son histoire, celle d'un petit garçon yougoslave qui va voir, au nom de la religion, son pays déchiré par la guerre...
Les Toits de Mostar, c'est l'histoire de Frano, ce garçon qui, après la mort de sa mère et de sa grand-mère à Zagreb, en Croatie, est placé dans sa famille, à Mostar, en Bosnie. Il découvre une ville superbe peuplée de catholiques, d'orthodoxes et de musulmans. Quelques mois avant le début de la guerre, Frano et son copain serbe font les quatre cents coups, découvrent la vie, jouent au basket, tombent amoureux d'une jeune Bosniaque. Et ne comprennent pas ce qui est censé séparer les gens de religion différente... Quand la guerre commence...
Les toits de Mostar sont un récit autobiographique tout en finesse, une bande dessinée bouleversante, empreinte d'humanisme et d'amitié vraie."
>Frano Petrusa, Meilleurs vœux de Mostar, Dargaud, 2012
La dernière image- Une traversée du Kosovo de l’après-guerre
Direction le Kosovo sur les traces des reporters de guerre. Une BD sur le Kosovo mais aussi une réflexion sur le journalisme. La présentation de l'éditeur :
"Juin 1999.
À la fin du conflit au Kosovo, un magazine propose à Gani Jakupi – qui résidait alors en Espagne – de s’y rendre accompagné par un photographe, afin d’y faire un reportage sur son retour au pays. Une occasion inespérée pour lui de revoir ses proches.
Mais si son objectivité vis à vis de son pays natal sera constamment mise à l’épreuve, sa subjectivité, elle, maintiendra tous ses sens en éveil. N’étant pas journaliste professionnel (il n’a exercé que pendant quelques années), il a le double avantage de pouvoir observer le milieu de l’information à la fois de l’intérieur, et de l’extérieur.
Un pan de ce livre s’intéresse ainsi aux reporters-photographes. Si on est informés par les mots, ce sont les images qui modèlent nos sentiments. Elles ont le pouvoir de changer le cours de l’Histoire. Certains journalistes s’en servent en respectant une éthique pointue, et d’autres non. Gani découvrira qu’il est justement escorté par un photographe avide de sensationnalisme."
>Gani Jakupi, La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre, Ed. Noctambule-soleil, 2012
Passage en douce (carnet d’errance)
"Illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées, Helena Klakocar V. est croate, mais ne le dit jamais. au printemps 1991 elle quitte Zagreb avec son mari et sa fille, et ils s’embarquent sur un petit catamaran pour quelques mois de cabotage sur les côtes adriatiques : de port en port, le croquis-minute pour les touristes leur permettra de survivre.
Mais au même moment la tension accumulée depuis des années se transforme en guerre ethnique, et la croisière de printemps devient peu à peu un exil maritime. Durant les semaines de navigation, la traversée de l’Adriatique, l’accueil à Corfou puis à Otrante, Helena tient un carnet de bord qui prend la forme d’un journal racontant la fuite — la fuite qui n’en est pas une, qui se découvre progressivement, qui réalise au fil des pages qu’elle est bien un exil de guerre et plus une villégiature prolongée." Lire la suite de l'article de Loleck sur Du9.
Egalement deux BD/ouvrages, à la frontière entre la bande dessinée et l'ouvrage :
Jacques Ferrandez, LES TRAMWAYS DE SARAJEVO : VOYAGE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE, Casterman, 2005.
ŠTA IMA ? EX-YOUGOSLAVIE, D'UN ÉTAT À D'AUTRES, Guernica Adpe, 2005.
Pour prolonger :
Je vous invite à lire un article paru en 2002 dans La nouvelle Alternative(revue ayant cessé de paraître). Mathieu Hautemulle y passe en revue la manière dont la BD francophone, depuis Hergé et ses passages en "Syldavie", a contribué à façonner les perceptions française sur l'Europe centrale et orientale tout en reflétant parfois les préjugés sur cet espace qui dépasse largement celui de la Yougoslavie. [Mathieu Hautemulle, "Un voyage en Syldavie : le regard sur l'Europe de l'Est dans la BD française", La nouvelle Alternative, Vol. 17, n°56, Printemps-été 2002]
Sur le site du Courrier des Balkans, l'actualité des BD publiées dans les pays de l'espace yougoslave avec quelques sélections traduites : Johanna Marcadé (coord.), Stripovi. Bande dessinée indépendante et contemporaine en Serbie et en Croatie, Turbo Comix/Le Courrier des Balkans, Belgrade/Paris, 2009, 200 pages, 20 euros
Vous connaissez d'autres BD ou mangas sur l'espace yougoslave ou vous souhaitez simplement réagir à cet article, n'hésitez pas à laisser un commentaire !
Guy Delisle est un dessinateur/animateur québecois de grand talent http://www.guydelisle.com/ (voir en particulier ces carnets de croquis). Il a publié une série d'albums remarqués sur des pays dans lesquels il s'est rendu pour son travail. Shenzhen, la Birmanie et Pyongyang.
Animateur, la mondialisation et les délocalisations du travail l'ont amené à se rendre par exemple en Corée du Nord. Il a décidé de rédiger une chronique drôle de ces observations lors de son séjour. On peut dire qu'il appartient à ce nouveau courant de la BD, le BD-journalisme à l'instar de Joe Sacco par exemple.
D'ailleurs Delisle a passé une année à Jérusalem et il en a fait une chronique sur un blog, peut-être que ce séjour donnera également lieu à un nouvel opus de sa série....de reportage ? Sur le blog, on voit de chouettes croquis sur le mur qui sépare la Palestine d'Israël.... http://www.guydelisle.com/WordPress/?paged=2
POur revenir à Pyongyang, on suit le personnage dans sa vie quotidienne, dans ses pensées, ses divagations parfois. On s'attache à cette espièglerie dans un contexte anachronique.....celui d'un système totalitaire de type stalinien. On a le sentiment de faire une voyage dans l'espace mais aussi dans le temps, les années 30 ou 50 !
Divagations et quotidiens !
Le personnage multiplie les références et les clins d'oeil........ Il franchit la douane avec le roman 1984 (de George Orwell)....et tente de le faire lire à son traducteur. Car, en effet, très rapidement, on constate que Guy n'est pas libre. Il est constamment accompagné de son chauffeur et de son traducteur. Comme tout bon occidental libre, il tente à plusieurs reprises de déjouer leur surveillance pour errer librement dans Pyongyang.
Mais il est sans cesse rattraper ....Le lendemain, on lui fait la morale et surtout on sait où il s'est rendu grâce à la grande capacité de surveillance du régime.
Toujours dans le registre des allusions, Guy évoque la série culte des années 60 avec Patrick Mac Gohann qui incarné, Numéro 6 qui était enfermé dans une île et ne pouvait s'en échapper sans être repris par une masse blanche informe.....
Cet album assez dense permet à Guy Deslile de multiplier les exemples qui, accumulés nous donnent une bonne idée de la vie quotidienne dans ce régime hors du temps.
Il multiplie les allusions aux différentes pénuries auxquelles sont confrontés les Coréens du Nord.......d'abord les coupures d'électricité....les bâtiments sont rarement éclairés, dans les musées qu'il visite, on allume les salles au moment de son passage et on les ré-éteint aussi vite. Les grands magasins sont vides ou manque affreusement de choix. Les restaurants n°1,2 ou 3 proposent la même carte et sont généralement vides... car réservés seulement aux étrangers.
Il en profite aussi pour expliquer comment l'aide alimentaire a été détourné par la bureaucratie du régime et que beaucoup d'ONG ont décidé de quitter le pays.
Mais bien sûr, le plus drôle (et inquiétant à la fois), le plus anachronique c'est le culte de la personnalité organisé autour de Kim Il Sung et de son fils Kim Jong Il. Tout étranger arrivant dans la capitale doit par exemple, se prosterner devant l'énorme statue.....
Et puis, les portraits de ces maîtres de la pensée s'immiscent partout.....La propagande nazie + la propagande stalinienne n'arrivent pas à la cheville de ce régime !
Dans cette planche, Deslile s'amuse un peu à la manière de Windsor Mac Cay dans Little Nemo.
Mais surtout, on apprend que l'idéologie sous-jacente à ce royaume d'Ubu se nomme le Juché. Il s'interroge aussi sur l'adhésion des masses. Dans quelle mesure croient-elles aux discours et à ce qu'on les oblige de dire ? Il laisse planer le doute parfois et c'est inquiétant !
Outre le culte de la personnalité, Deslile souligne l'embrigadement de la société. La jeunesse est sans cesse occupée à défiler....ou à préparer les prochains défilés...
Enfin, Deslile souligne la paranoïa entretenue artificiellement par le régime....la construction d'abris atomiques, une sur-militarisation....l'organisation de la haine orchestrée contre les EU et son allié la Corée du Sud. Il aborde également la question de la réunification....et là encore, il manie la dérision et la drôlerie pour montrer aussi l'impossibilité de discuter sérieusement avec son traducteur.
Je terminerai en vous conseillant de lire cette BD qui brosse un portrait sans concession de ce régime et multiplie les détails édifiants comme par exemple la politique eugéniste que mène l.....les camps de prisonnier, les procès....dont le petit jeu que nous soumet l'auteur nous rappelle bien sûr les célèbres procès staliniens.
Et en citant encore Deslile : "C'est pas pour dire mais la Corée du Nord, c'est pas très reggae comme pays". C'est sûr !!!
Aller plus loin : une version roman-photo.....est publiée aussi...intéressante car on y confronte les photos et les dessins.
En 1964, Gilbert Bécaud s'entichait de sa guide russe dans une très belle chanson. En ce début des années 1960, les relations entre la France de de Gaulle et l'URSS connaissent un certain réchauffement. En suivant sa guide, nous vous proposons sur l'histgeobox de découvrir la Place Rouge entre hier et aujourd'hui.
Une mise en image de destinées tragiques dans l'Ukraine du XXème siècle.
Bd parue récemment chez Futuropolis, les "Carnets Ukrainiens" mettent en image une série de témoignages sur l'histoire de ce pays devenu indépendant en 1991.
Igort, l'auteur, nous explique la genèse de son projet dans les premières pages de son ouvrage (qui sera suivi d'un deuxième tome portant sur l'URSS). A la faveur d'un voyage de deux ans en Ukraine, au moment particulier des commémorations des 20 ans de la chute du mur de Berlin, il dit "avoir tendu l'oreille pour écouter les histoires" du temps où l'Ukraine n'était qu'une des républiques de l'URSS.
Au préalable, Il nous met en contact avec les lieux et les habitants tels qu'ils sont aujourd'hui et on comprend aisément que l'ère soviétique a profondément marqué les territoires (par exemple, Dniepropetrovsk, malgré son ouverture demeure Rocket City, la ville des missiles du temps de la guerre froide) aussi bien que les hommes (l'ancien officier de l'Armée Rouge qui continue de s'entrainer au stand de tir). Le pays est, encore aujourd'hui, marqué par la désorganisation issue de l'implosion de l'URSS et l'autre tragédie qui s'abattit sur lui quelques années auparavant, en avril 1986, celle de l'explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.
Puis, vient le temps des témoignages. Ils sont 4, des petites gens dont les destinées ont été marquées par l'histoire violente de ce siècle. Il y a Serafima Andreievna, Nikolaï Vassilievitch,Maria Ivanovna et Nikolaï Ivanovitch. Leur restitution picturale est entrecoupée de pages qui viennent historiquement les éclairer. Elles sont construites à partir des archives de la police secrète.
Serafima a connu la Grande Famine en 1932-1933, Nikolaï Vassilievitch se souvient de l'occupation allemande pendant le 2° conflit mondial puis des années d'après guerre de Staline à Brejnev. On suit Maria Ivanovna de la Grande Famine Ukrainienne du début des années 30, aux années 70, durant lesquelles sa fille et son gendre vont travailler sur des projets nucléaires nord-coréens pour en revenir irradiés. Le dernier témoin,Nicolaï Ivanovitch, relate sa nostalgie du kolkhoze et semble perdu dans l'Ukraine d'aujourd'hui. Des destinées accablantes, parfois presque insupportables tant misère et injustice semblent s'être acharnées sur elles. La fiction documentaire montre aussi à "l'ère du témoin"(1) à quel point la mémoire peut être sélective (il n'y a aucune évocation de l'antisémitisme en Ukraine au début du siècle et encore moins de la complicité de certains ukrainiens dans l'accomplissement de l'extermination des juifs d'Europe).
Une fiction documentaire dont la Grande Famine de 33 constitue le fil rouge.
Novembre 1929, Staline décrète la collectivisation des terres agricoles. Dans les mois qui suivent des détachements ouvriers appuyés par la police politique font entrer des millions de paysans dans des kolkhozes et des sovkhozes (2). Les terres et les moyens de production (semences, outils manuels ou mécaniques) y sont regroupés dans ce qui forme de vastes fermes collectives. L'Etat soviétique y effectue des prélèvements sur la production destinés à financer l'industrialisation de l'URSS. (voir croquis ci dessous). Les paysans qui s'opposent à cette réforme sont qualifiés de koulaks(3). Malheureusement pour eux, en même temps que fut décrétée la collectivisation des terres, était prévue simultanément, l'élimination des koulaks en tant que classe.
Ci-contre : Augmentation des prélèvements effectués par l'Etat sur les récoltes alors que les exportations augmentent et que la part laissée aux paysans pour vivre se réduit.
La résistance des paysans à la mise en commun des terres et moyens de production est quasi immédiate et désorganise dès 1930 les productions dans les campagnes. C'est le cas en Ukraine, dans le Kouban, au Kazakhstan , dans les régions de la Volga où des famines sévissent entre 1931 et 1933.
L'Ukraine dans ce contexte global se retrouve au coeur d'une double menace. D'une part, c'est un des greniers à blé de l'URSS, donc elle sera soumise à la collectivisation. En 1931, elle doit céder au gouvernement 42% de sa récolte globale (4). La suivante est déjà passablement remise en cause par le fait que, dès cette date, les kolkhozes doivent, pour remplir les objectifs du plan, céder une partie des semences destinées à la future récolte. Dès lors la famine menace.
D'autre part, la paysannerie ukrainienne est à l'origine de très nombreuses émeutes contre la collectivisation et le pays est jugé peu loyal dans son adhésion à la fédération soviétique (il avait proclamé son indépendance en 1918) ; il va s'agir pour Staline de faire d'une pierre deux coups : la famine va être utilisée comme une arme pour mater la paysannerie ukrainienne et lui imposer aussi bien l'autorité centrale du parti que la collectivisation. Ainsi, dans les districts qui ne livrent pas le quota de récoltes, les magasins sont fermés, les importations alimentaires interdites. Les Ukrainiens ne peuvent même pas migrer vers les villes puisque, sur ordre du gouvernement soviétique la vente des billets de train est proscrite, l'armée se chargeant de surveiller, d'empêcher les déplacements des affamés en fermant et surveillant les routes.
L'ouverture des archives et les tensions mémorielles qui l'accompagne :
Ci contre : Commémoration du 70ème anniversaire de la Grande famine à Kiev, Ukraine.
"Holodomor"(5) est le terme qui désigne aujourd'hui en Ukraine cet épisode dramatique évoqué dans les carnets d'Igort par les témoins et les archives de la police politique. C'est un néologisme composé à partir de golod (la faim) et moryty (affamer, épuiser tuer par privations). La famine de 1933 a longtemps fait l'objet d'une omerta en URSS et dans l'Ukraine communiste. Toutefois, la chute du mur de Berlin en 1989, suivie de l'implosion de l'URSS dans la foulée, a permis l'ouverture de nombreuses archives que les historiens continuent d'étudier et exploitent pour rattraper le retard (télégrammes des plénipotentiares de Staline en Ukraine, journal de voyage de Kaganovitch).
L'état ukrainien devenu indépendant en 1991, va lui aussi profiter de la levée du secret des archives pour instrumentaliser le drame et lui donner, finalement le rôle d'un véritable "totem" (6), pour renouveler et renforcer l'identité et la citoyenneté ukrainienne d'après l'ère soviétique.
La famine fut d'abord reconnue par le parti communiste ukrainien en 1987. Puis, la question est convoquée dans le débat public lors de l'élection présidentielle de 1999 à laquelle se présente un candidat communiste. Son adversaire, futur élu, utilise la famine de 1933 pour priver de voix son adversaire. Il se lancera, une fois élu dans une campagne mémorielle tous azimuts concernant la grande famine : demande d'une reconnaissance officielle de la famine par l'ONU (2003), vote d'une loi en Ukraine reconnaissant le caractère génocidaire de la famine et condamnant sa réfutation (2006) etc. La surenchère mémorielle provoque de fortes variations du chiffre global des victimes qui oscille de 2.2 millions à 12 millions ! Les historiens ainsi que les démographes arrivent à un accord sur 3 à 3.5 millions de victimes, ce qui est déjà extrêmement lourd.
Une meilleure connaissance des faits ne conduit pas pour autant à une pacification sur le front des analyses historiques. Si la surenchère est parfois de mise d'un côté, de l'autre, côté russe donc, la négation des actes criminels de Staline n'a pas disparu, négation qui provoque automatiquement celle du drame ukrainien, le réduisant à une sorte de dommage collatéral nécessaire à la réalisation de la modernisation de l'URSS.
Le travail des historiens continue :
Du fait de ces tensions, on va trouver différents courants historiographiques pour qualifier la Grande famine ukrainienne du début des années 30. Un premier courant replace le cas ukrainien dans une série de famines qui touche les régions de céréaliculture soviétiques (Kouban, Kazakhstan) s'étalant sur la période 31-33. Ce courant réfute le qualificatif de génocide sans pour autant nier les intentions et les actes criminels de Staline dans la politique de collectivisation forcée. Ils prennent en compte d'autres causalités qui concernent l'Ukraine et d'autres régions, écartant ainsi la spécificité du cas ukrainien.
Un autre courant valide le terme génocide voyant dans la famine de 1933 le résultat de la politique organisée par l'état central soviétique dans le but de briser la paysannerie et le sentiment national ukrainien.
Une synthèse s'opère peut être autour des travaux de Nicolas Werth, historien spécialiste de l'URSS, qui concède que la famine ukrainienne reste identique à celle des autres régions de production de blé soviétiques jusqu'à l'été 32. Pour lui il s'opère ensuite un tournant car "Staline décide d'utiliser l'arme de la faim, d'aggraver la faminbe qui commençait, de l'instrumentaliser, de l'amplifier intentionnellement pour punir les paysans ukrainiens"(7). A ce moment, la répression policière s'ajoute à l'emploi de l'arme alimentaire, et s'abat à la fois sur les responsables locaux (remplacés par des hommes du parti non-ukrainiens) et les intellectuels, ce qui brise, de fait, le nationalisme local.
Notes :
(1) A. Wieviorka," L'ère du témoin", Hachette pluriel 2002.
(3) Le koulak est du temps de la Russie tsariste un paysan aisé. Puis, du temps du communisme et de l'URSS, il devient celui qui s'était enrichi à l'époque de la NEP, au cours de laquelle la propriété privée fut temporairement réintroduite, bien que de façon limitée, dans les campagnes. Avec la collectivisation, tous les paysans qui s'opposent à Staline sont assimilés à des koulaks. D'ailleurs, les campagnes sont dékoulakisées.
(4) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 117.
(5) Ce terme est au coeur des tensions sur "le front de l'histoire" comme le rappelle N. Werth. Il est utilisé en Ukraine comme synonyme de génocide du peuple arménien et ne qualifie pas seulement la Grande famine.
(6) L'expression est utilisée par E. Aunoble, dans son article sur le site du CVUH. Se reporter à la bibliographie.
(7) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 133.
Bibliographie :
N. Werth, "La terreur et le desarroi", Tempus, Perrin, 2007.
N. Werth : articles publiés dans le magazine "L'histoire"
- "Déportations,Goulag, Famines .... L'URSS où le règne de la Terreur" , n°247, octobre 2001.
- "Famine : la malédiction? ", n°344, juillet 2009.
- "Y a-t-il eu génocide en Ukraine ?", n°350, février 2010.
E. Aunoble, "La famine en Ukraine : du tabou au totem.", site du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire (CVUH), octobre2008.
« Le sang de la forêt de Katyń réclame une vengeance impitoyable, sans merci. Nous ne pouvons pas oublier, jamais, la mort terrible de nos frères, poussés dans les fosses communes, et retirés par la suite de leur tombe par des hyènes. Ils exécutaient les prisonniers en gardant leur sang-froid. Calmement. Systématiquement. Des officiers de carrière, des ingénieurs, des médecins. Plus de 10 000 représentants de l’intelligentsia polonaise, obligés de porter, pendant la guerre, des uniformes militaires... » (extrait du film soviétique diffusé en Pologne à partir de la mi-janvier 1945 et utilisé dans Katyń).
Dans cette première moitié de l'année 2010, les médias polonais, russes et du monde entier ont beaucoup parlé du massacre des officiers polonais à Katyń en 1940. L'histoire particulière de Katyń et surtout de ses mémoires en font un des évènements les plus importants de l'histoire contemporaine de la Pologne. Il symbolise en effet les malheurs de la Pologne de 1940, coincée entre l'Allemagne nazie et l'URSS stalinienne, pour une fois d'accord sur le sort de la nation polonaise.
Le soixantième-dixième anniversaire avait commencé par une rencontre entre les Premiers ministres polonais Donald Tusk et russe Vladimir Poutine le 7 avril. On connait la suite : trois jours plus tard, l'avion qui amenait les grandes figures polonaises à la cérémonie officielle s'est écrasé tout près de la forêt de Katyń (voir encadré en fin d'article).
Nous avons demandé à l'historien Arnaud Léonard de nous éclairer sur l'évènement et ses mémoires en partant de la manière dont le cinéaste Andrzej Wajda le relate dans son film éponyme. Arnaud Léonard est professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie. Il est l'auteur des pages "Comprendre la Pologne" du Guide Michelin sur le pays. Nous le remercions chaleureusement pour sa contribution.
Que s'est-il passé à Katyń ? Comment la mémoire de l'évènement a-t-elle évolué ?
Le film Katyń du réalisateur Andrzej Wajda retrace le destin tragique des 21 857 officiers polonais – pour la plupart des réservistes – faits prisonniers par l’Armée rouge lors de l’invasion du pays en septembre 1939 et exécutés secrètement sept mois plus tard dans différents lieux de l’URSS, dont la forêt de Katyń près de Smolensk.
Wajda n’a pas hésité à travers sa filmographie à se poser en gardien de la « polonité », en porte-parole de la nation, en élaborant l’épopée de la survie d’un peuple. Mais la fiction historique pose toujours à l’historien la question du rapport à la réalité ou au moins à l’état de nos connaissances, a fortiori lorsque le créateur de l’œuvre affiche sa volonté de rétablir une vérité longtemps cachée et de faire revivre une mémoire volée. Encore plus lorsqu'elle met en jeu les totalitarismes nazi et soviétique .
La Pologne aura attendu soixante-sept ans pour voir le massacre de Katyń porté à l’écran. « Ce film n’aurait pas pu voir le jour avant. Ni en Pologne communiste, soumise à la censure, ni à l’étranger, qui s’est désintéressé du sujet », a précisé le réalisateur 1 (les chiffres renvoient à des notes en fin d'article). Le film cherche avant tout à retracer des aventures humaines individuelles. « Les faits sont connus et indéniables, dit Andrzej Wajda. Mon propos n’était donc pas d’établir les faits, mais de leur donner chair et vie, de montrer la dimension humaine des événements, la souffrance de ceux qui les ont traversés. » 2 Le film se termine par le massacre raconté dans les moindres détails sur un mode documentaire. «Je me suis demandé s’il fallait ou non montrer ces images, dit Wajda. Et cela m’a paru nécessaire, dans le premier film sur ce sujet. Il ne suffit pas de savoir que cela a eu lieu. Il faut voir, sentir et comprendre comment la tragédie s’est déroulée pour faire son deuil et arrêter la douleur. Parce que cela a été interdit pendant des années, et qu’on a besoin de la vérité » .
[Le document ci-dessus est signé de la main de Beria qui dirige le NKVD. Il demande à Staline (Tovaritshi Stalin c'est-à-dire camarade Staline) l'autorisation d'exécution le 5 mars 1940. L'annotation manuscrite sur la première page est probablement de la main même de Staline]
Le film est composé de scènes choisies et de dialogues trouvés dans les journaux intimes, dans les mémoires et les correspondances que les officiers assassinés menèrent avec leurs femmes, dont certains découverts lors de l’exhumation des restes (notamment le carnet de notes de Wacław Kruk et le journal qu’Adam Solski écrit jusqu’au moment fatal). On voit un des personnages du film lire à haute voix dès le début du long-métrage : « Les Bolcheviques […] nous font prisonniers de guerre, alors qu’il n’y a pas eu de guerre contre eux. Ils ont séparé les officiers des soldats, qui sont retournés à la maison. Nous, les officiers, nous sommes arrêtés. J’écrirai ici de temps en temps. Si jamais je meurs, vous saurez ce qui m’est arrivé ». L’ordre du Politburo au NKVD du 5 mars 1940 ordonnant l’exécution des prisonniers prévoyait de transférer ceux qui pouvaient être d’une certaine utilité pour les Soviétiques ; 448 prisonniers rejoignirent le général Anders, chargé le 30 juillet 1941 de mettre sur pied l’armée polonaise sur le territoire soviétique. Parmi les épargnés figuraient le comte Józef Czapski (voir ses livres Souvenirs de Starobielsk, Proust contre la déchéance et Terre inhumaine) et Gustaw Herling-Grudziński (Un Monde à part), qui s’installèrent en 1945 en France où il devinrent des figures de l’intelligentsia polonaise en exil. Wajda semble utiliser indirectement ces sources. Le cinéaste a également inséré dans l’œuvre des enregistrements de certains discours (notamment celui du président polonais Mościcki ordonnant par radio aux troupes de passer en Roumanie ou en Hongrie pour gagner la France, interrompu par la déclaration du ministre soviétique des affaires étrangères Molotov) et aussi des images d’archives. Ce sont d’abord celles tournées par les Allemands lors de l’exhumation des corps en 1943 (le documentaire de 16 minutes Im Wald von Katyn est distribué à l’époque à toutes les chaînes occidentales) ; un prêtre apparaît dans le film, le père Jasinski, qui était présent lors de l’exhumation des corps par les nazis. Les autres archives sont celles tournées par la propagande soviétique (et projetées sur les murs de Pologne à la « Libération ») ; un des personnages du film faisait d’ailleurs partie des officiers du 1er corps militaire polonais en URSS commandé par le général Zygmunt Berling invités à participer à la nouvelle cérémonie à Katyń le 15 janvier 1944. [Affiche ci-contre : affiche allemande diffusée en Slovaquie (alliée de l'Allemagne nazie) montrant l'exécution par les Soviétiques d'officiers polonais avec ce texte : "La forêt des morts à Katyn"]
Katyń n’est pas exactement un film sur les officiers ; d’ailleurs, Wajda ne leur a pas attribué de nom de famille, pour en faire des archétypes. Les personnages du film sont cependant, en grande majorité, des personnages authentiques – comme la femme du général Smorawinska ou le professeur de l’Université de Cracovie, ainsi que sa femme. Les autres personnages sont des mélanges entre personnes réelles et fictives, comme le commandant soviétique Popov, dont le nom et l’histoire présentés sont véridiques.
Wajda avait une raison toute personnelle de vouloir traiter cette tragédie longtemps occultée : son père compte parmi les officiers victimes du crime soviétique. Le réalisateur a dédié Katyń à son père, Jakub, mort en Ukraine près de Charkiv et à sa mère, Aniela, qui « s’est nourrie d’illusions jusqu’à sa mort en 1950, car le nom de mon père figurait avec un autre prénom sur la liste des officiers massacrés. Elle écrivait à la Croix-Rouge, en Suisse, à Londres...»3 . Dans le film, le personnage d’Anna espère aussi pendant longtemps et une erreur dans le prénom prolonge cet espoir. On reconnaît peut-être le jeune Wajda dans le personnage de Tadzio, un jeune résistant, passionné de peinture, qui, à la fin de la guerre, vient à Cracovie pour étudier aux Beaux-Arts. Comme le père de Wajda, celui du jeune résistant est mort à Katyń mais il refuse, lui, de le renier dans son curriculum vitae comme beaucoup d’autres l’ont fait pour éviter les ennuis sous l’occupation soviétique. Pourtant, ce long métrage n’est « ni une quête personnelle de la vérité ni une bougie funéraire posée sur la tombe du capitaine Jakub Wajda », se défend le cinéaste 4 . Le cinéaste a voulu réaliser une œuvre universelle et montrer l’histoire à travers un « personnage collectif » : les femmes qui attendaient, ici à Cracovie, leurs maris, frères, pères, fils. « Je vois ce film comme l’histoire d’une souffrance d’individus dont les images ont une capacité émotionnelle plus grande que les faits historiques » a souligné le réalisateur en commençant le tournage 5 . Comme le dit Wajda, « l’action se passe majoritairement en 1945, lorsque certains rentrent à la maison et d’autres pas » 6 . C’est à ce moment que s’opposent ceux qui veulent oublier et ceux qui attendent que la vérité triomphe, ceux pour qui la vie doit continuer et ceux pour qui elle s’est brisée avec la guerre, ceux qui espèrent une nouvelle Pologne et ceux pour qui il n’y aura plus jamais de Pologne libre.
[Affiche ci-dessus : image soviétique en langue ukrainienne montrant un soldat soviétique capturant un officier polonais s'attaquant à des civils et ayant des traits très bestiaux.]
Est-ce un film russophobe ?
S’il dénonce la censure de l’Histoire par le régime communiste, le film n’est pourtant pas empreint de russophobie. « Mon intention n’a jamais été de faire un film qui puisse attaquer la Russie. D’ailleurs, dans la forêt de Katyń, à côté des fosses des officiers polonais, il y a aussi des milliers de Russes, de Biélorusses, d’Ukrainiens, assassinés dès 1937, dont on parle peu » 7. Un des rôles principaux du film est d’ailleurs celui d’un officier soviétique qui sauve la femme d’un Polonais fusillé à Katyń. Il la cache alors qu’elle doit être arrêtée après l’exécution de son mari. Le réalisateur n’hésite cependant pas à montrer la collusion des régimes hitlérien et stalinien et leur volonté commune de réduire à néant l’élite politique et culturelle polonaise et de faire des Polonais une nation sans chefs et sans amis. Le film s’ouvre symboliquement sur une scène où des civils qui fuient l’avancée allemande croisent sur un pont leurs compatriotes essayant d’échapper à l’invasion soviétique. Le réalisateur met en scène la « Sonderaktion Krakau », le 6 novembre 1939, lorsque 183 professeurs, assistants et chargés de cours de l’université de Cracovie, rassemblés pour écouter une prétendue conférence du Obersturmbannführer Doktor Bruno Müller, sont arrêtés par les SS et déportés dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau (où 15 périssent). Le camp d’Auschwitz, d’abord ouvert pour « concentrer » les Polonais, est aussi évoqué à deux reprises dans le film ; tout comme l’Insurrection de Varsovie. On voit parallèlement le sort réservé aux membres des familles des officiers prisonniers (en priorité les épouses) qui ont été repérés par le courrier envoyé et qui sont déportés au Kazakhstan pour une période de 10 ans (ce qui équivaut souvent à une condamnation à mort). Les 4421 détenus du camp de Kozelsk sont les seuls à être abattus en pleine forêt (Katyń) au bord et à l’intérieur des fosses communes ; Wajda montre aussi le sort des 6311 prisonniers du camp d’Ostashkov exécutés au siège du NKVD à Kalinin (Tver), abattus un par un (à raison de 250 par nuit), d’une seule balle dans la nuque par un trio de tueurs. Après la découverte des corps à Katyń le 13 avril 1943, les nazis cherchent à exploiter au maximum l’événement à des fins de propagande. Le film montre les objets ramenés en Pologne pour être étudiés et rendus aux familles. Les services de la Propaganda Abteilung leur demandent en échange d’enregistrer des déclarations préécrites accusant les Soviétiques du crime. Enfin, on voit aussi en toile de fond la mise en place de la domination soviétique en Pologne : comment des domestiques et des ouvriers sont brusquement promus à des responsabilités locales ; comment la propagande dénonce les résistants de l’Armia Krajowa comme des éléments « réactionnaires » et vante au contraire les prouesses de l’Armia Ludowa, l’« armée du peuple » ; comment les membres des services polonais de sécurité (UB) traquent les opposants au nouveau régime ; finalement comment le mensonge sur Katyń s’impose par la propagande et la censure, l’intimidation et la terreur.
[Image ci-dessus : affiche allemande diffusée en France pendant la guerre]
Qu'en pensent les historiens en France ?
Le film n’est sorti en France qu’en avril 2009. Il a été projeté dans le cadre de plusieurs manifestations historiennes : aux 19e et 20e Festival International du Film d’Histoire de Pessac (novembre 2008 et novembre 2009, projection-débat en présence de Alexandra Viatteau), aux 12e Rendez-vous de l’histoire de Blois (octobre 2009, avec une présentation de Christian Delage, historien du cinéma à l’Institut d’histoire du temps présent), au 8e Festival du film de Compiègne (novembre 2009, en présence d’Andrzej Wajda). D’autres manifestations ont réuni des historiens : la table ronde qui s’est tenue en mars 2009 (« Un événement et sa résurgence. Katyń - de la réalité au cinéma »), organisée conjointement par l’IHTP et l’Institut polonais en présence d’Andrzej Wajda et avec la participation de Christian Ingrao (historien du nazisme), Nicolas Werth (historien de l’Union soviétique), Christian Delage, Henry Rousso (historien de la Seconde Guerre mondiale) et Jean-Charles Szurek (ISP/CNRS-Paris 10).
Plusieurs groupes d’historiens français se sont donc intéressés au film. La plupart ne remettent pas en cause la précision historique de l’œuvre. Le débat ou du moins la discussion porte moins sur l’œuvre elle-même que sur la portée du drame de Katyń : une tragédie polonaise ou européenne ? un crime de guerre ou une extermination planifiée ?
Un premier groupe est formé d’universitaires pas nécessairement historiens mais passionnés pour diverses raisons par le passé polonais. Leurs écrits s’inscrivent en général dans le renouveau historiographique polonais post-1980 qui privilégie les pages glorieuses et dramatiques de l’histoire nationale, particulièrement l’Insurrection de Varsovie et les crimes staliniens. C’est le cas d’Alexandra Viatteau, née à Cracovie mais vivant en France depuis son enfance, petite-fille du général Mond qui commandait la garnison de Cracovie lors de l’agression hitlérienne contre la Pologne en septembre 1939. Cette ancienne journaliste, spécialiste de l’étude de la désinformation, s’est battue depuis le début des années 1980 pour que le crime de Katyń soit imputé à ses réels commanditaires ; elle a milité pour que le film soit diffusé en France. Selon elle, c’est « un apport considérable de connaissances, notamment par l’image. C’est une œuvre magistrale »8 .
Un second groupe se rapproche du point de vue précédent mais pour des raisons un peu différentes. C’est le cas de certains spécialistes de l’histoire du communisme, notamment de Stéphane Courtois, directeur de recherche au CNRS, et de Victor Zaslavsky, qui vit et enseigne en Italie. Ces auteurs, qui soutiennent le film, n’hésitent pas à parler à propos de crimes comme ceux de Katyń de « génocide de classe » (et de « mémoricide »), le but affiché par les Soviétiques étant d’extirper par tous les moyens les racines et le souvenir du monde bourgeois 9.
Un dernier groupe s’intéresse surtout à l’histoire juive et notamment à celle de la Shoah. Parmi eux, on peut citer Annette Wieviorka et Jean-Charles Szurek. Ces auteurs ne sont pas exactement des spécialistes de l’histoire contemporaine de la Pologne ; le fait qu’ils aient été convoqués dans les discussions sur le film montre tout le problème lorsque l’on ouvre la comparaison des totalitarismes nazi et soviétique. Pour de nombreux historiens on le sait, la dimension génocidaire du premier ne saurait être comparable aux crimes staliniens, même les plus atroces. Pour autant, les auteurs cités ne sont pas intervenus pour « regretter » que le film de Wajda ne montre pas le sort réservé aux juifs (d’ailleurs présents parmi les officiers exécutés) mais au contraire pour défendre le droit de Wajda à faire un tel film et pour écarter toute accusation d’antisémitisme.
Pour conclure, Jean-Charles Szurek précise que « le film ne fait que relater les faits sans s’adresser, implicitement ou explicitement, à la question de la comparaison »10 . Il s’agit d’une œuvre précise historiquement et qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses toutes faites.
Quelques images associant l'accident de 2010 et Katyn
Arnaud Léonard, professeur d'histoire-géographie au Lycée Français de Varsovie (propos recueillis par Aug)
En signe de bonne volonté, les autorités russes ont mis en ligne quelques documents issus des Archives d'Etat qui ont un rapport direct avec Katyn. Il s'agit de courriers entre Staline et le NKVD (police politique Soviétique) dirigé par Beria et chargé des exécutions. Retrouvez ces documents sur le site des Archives russes.
Notes :
1-Célia Chauffour, « Andrzej Wajda, un film pour mémoire », Le Monde, 15 septembre 2007.
2-Marie-Noëlle Tranchant, « Katyn, du massacre à l'imposture soviétique », Le Figaro, 15 février 2008.
3-Maja Zoltowska, « La Pologne revit le drame de Katyn », Libération, 18 septembre 2007.
4-Célia Chauffour, art. cit.
5-Dorota Hartwich, « Film Focus. Katyn », Cineuropa, 11 février 2008.
6-Ioulia Kantor, « Sans le passé, il n’y a pas d’avenir », Rossiïskaïa gazeta, 20 juillet 2007.
7-« Le succès du film Katyń en Pologne et à l’international », Święta Polska News, 18 février 2008.
8-Alexandra Viatteau, « Le film Katyn de Wajda distribué en France »,http://www.diploweb.com, 29 mars 2009. Voir aussi son entretien dans le magazine L'Histoire, « Wajda, Katyn au coeur » par Daniel Bermond, n°341, avril 2009, p.34-35.
9-Stéphane Courtois, « Autour de la sortie du dernier film d'Andrzej Wajda, Katyn », Du grain à moudre, France Culture, vendredi 10 avril 2009, 18h15-19h15
10-Jean-Charles Szurek, « Antisémite, Andrzej Wajda ? », Libération, 20 avril 2009.
Avec l'installation du monde de l'après-guerre dans la guerre froide, les Etats-Unis sont pris d'une véritable peur des "rouges", confinant souvent à la paranoïa. En 1947, au début de la guerre froide, Truman lance une enquête sur les fonctionnaires américains afin de vérifier s’ils cautionnent ou non les idées communistes.
Les craintes s’amplifient avec le blocus de Berlin et la guerre de Corée. Le sénateur républicain du Wisconsin, Mac Carthy mène ces campagnes contre l'infiltration communiste dans l'administration américaine. Il lance une "chasse aux sorcières".
Sur l'Histgeobox, nous revenons sur la traque des "rouges" grâce à deux chansons. A découvrir ici.
A partir du milieu du XIX° siècle, grâce à des traités commerciaux (1851) ou des accords de protectorat (1883), la France s'implante dans la région de Cotonou et Porto-Novo. Elle doit alors compter avec le royaume d'Abomey du roi Béhanzin qui tente de reconquérir la région occupée par les Français. Après de rudes combats entre 1892 et 1894, il est finalement capturé en janvier 1894 et mourra en exil à Alger en 1906. Tous les établissements français de la région furent regroupés au sein de la colonie du Dahomey.
A partir de 1899, le Dahomey fut intégré à l’Afrique occidentale française (AOF). Très vite, le sud du territoire se distingue par l'important niveau de scolarisation des populations par l'intermédiaire des nombreuses missions religieuses qui s'y implantent. Le Dahomey devient ainsi un des principaux foyers politiques et intellectuels de l’AOF. De nombreux Dahoméens occupent alors des postes de fonctionnaires et de cadres dans les autres territoires d'AOF. Dans ces conditions, le pays connaît une importante et précoce fermentation politique. Des partis se créent et une presse d'opposition au système colonial prospère. En 1958, le pays devint la «république du Dahomey», un État autonome au sein de la Communauté française.
Le jeune Mathieu Kérékou.
L'indépendance fut proclamée le 1er août 1960, à Porto Novo, la capitale du nouvel État. Le président Hubert Maga se trouve très vite dans unesituation délicate avec le retour contraint au pays de nombreux cadres et fonctionnaires dahoméens licenciés par les pays de l'AOF devenus indépendants. La stabilité du régime est ainsi rapidement mise à mal. En 1963, le colonel Christophe Soglo impose un gouvernement tripartite fragile. Finalement, il s'empare seul du pouvoir en 1965, avant d'en être chassé deux ans plus tard. Un Conseil présidentiel associant les membres du triumvirat précédent (Justin Ahomadegbé, Sourou Migan Apithy et Hubert Maga) est instauré en 1970, mais reste bien fragile face à l'instabilité politique endémique.
Le coup d'état militaire perpétré par le commandant Mathieu Kérékou (originaire du Nord du pays à la différence des anciens dirigeants originaires du sud) en 1972 met un terme à cette instabilité. Il prend la tête du gouvernement militaire et s'appuie sur un vaste soutien d'une population lassée par les coups d'Etats militaires à répétition (5 en 12 ans!). Après trois ans à la tête du pays, Kerekou donne une orientation marxiste-léniniste au régime. Toujours en 1975, il abandonne le nom de Dahomey (trop lié aux ethnies du sud du pays aux yeux de Kerekou), remplacé par celui de Bénin, en référence à un royaume qui s’était autrefois épanoui au Nigeria voisin. La "République populaire du Bénin" rejoint donc le camp socialiste, après avoir adopté une nouvelle constitution, instaurant un régime à parti unique.
Le drapeau porte les trois couleurs de l'unité panafricaine : le vert, le jaune et le rouge.
Les tentatives de coups d'Etat avortées aboutissent au durcissement du régime. La censure, l'arrestation des opposants (ainsi les trois premiers présidents du pays sont emprisonnés durant 9 ans) et les atteintes aux libertés fondamentales se multiplient. Nombre d'intellectuels se voient dans l'obligation de s'exiler.
Le régime s'appuie, selon un schéma classique sur des organisations de masse qui diffusent les discours du Conseil National de la révolution. L'encadrement de la population est assuré par une propagande constante: discours, chansons... Dans la sélection ci-dessous, le troisième titre permet d'entendre un morceau intitulé "la jeunesse béninoise marche fièrement". Les paroles très simples contribuent à la formation idéologique des organisation de jeunesse. Extrait: "La jeunesse béninoise marche fièrement / remplie de vaillance comme un régiment ". Le refrain remplit en choeur permet de galvaniser la foule "pour la Révolution / nous sommes prêts / pour la production / nous sommes là / gloire immortelle à la République populaire du Bénin / gloire immortelle au parti de la Révolution populaire du Bénin / gloire immortelle au socialisme scientifique"...
Dans le domaine économique, Kérékou entreprend une vague de nationalisation des banques et de l'industrie pétrolière. Et, durant une dizaine d'années, le régime dispose d'une certaine assise populaire. Sans être un eldorado, l'économie est stable, les salaires sont payés... Mais, progressivement la situation se dégrade. Au cours des années 1980 les finances de l'Etat virent dans le rouge (sans mauvais jeu de mot), les fonctionnaires ne perçoivent plus leurs salaires et la corruption gangrène l'économie du pays. Bref, le régime, qui bafoue en plus les libertés fondamentales, perd ses derniers soutiens dans la population. En décembre 1989, l'Etat se déclare en situation de cessation de paiement, alors que les banques sont en faillite. Le Bénin est paralysé par de grandes grèves qui rassemblent des milliers d'étudiants. La "république populaire du Bénin" ne l'est plus du tout. Kérékou remise donc Marx au placard et renonce à l'idéologie marxiste-léniniste. Il y est aussi incité par le contexte international: le mur de Berlin vient de s'écrouler et le bloc soviétique d'imploser.
L'année suivante le discours de la Baule prononcé par François Mitterrand fait sensation. Le président français y appelle à la démocratisation du continent. Le grand mérite de Kérékou est de relever ce défi. Il est le premier dirigeant d'un régime autoritaire africain à tenter l'ouverture vers le mulitpartisme. Cette transition se déroule certes sous la pression de la rue, mais elle a lieu et ne se termine pas en coup d'Etat ou en répression comme ce fut le cas trop souvent ailleurs. Une conférence nationale s'ouvre en 1991 et réunit les partis d'opposition. Elle permet au pays de se doter d'une constitution et d'organiser des élections libres. Kérékou est battu lors des élections de mars 1991 par Nicéphore Soglo qui hérite d'un pays dans une situation économique catastrophique. Les caisses sont vides et les mesures drastiques imposées par le FMI ne contribuent à miner sa position. Accusé de népotisme, Soglo se fait ainsi battre lors des élections de 1996 par un certain ... Mathieu Kérékou (qui triomphe de nouveau lors de la présidentielle de 2001 en réunissant 84 % des suffrages).
En matière culturelle, le leader de "la République populaire du Bénin" alterne le chaud et le froid. Il interdit les rituels vaudaous (dont le pays est le berceau), instaure un couvre-feu, malmène tous ceux qui ne se plient pas aux canons du socialisme scientifique alors en vogue dans le pays. Mais, dans le même temps, il incite les musiciens à se tourner vers les rythmes traditionnels béninois et n'hésite pas à soutenir les talents muciaux (tant qu'ils vantent les bienfaits du régime et louent ses mérites personnels). Une usine de pressage de disque ouvre d'ailleurs ses portes à Cotonou, tandis que les labels Satel et Polydisco prospèrent sans être inquiétés par le régime en place. Aussi, au cours de ces années, le Bénin s'impose comme un foyer musical d'une extraordinaire vitalité. Il est temps de s'y intéresser.
Une des formations stars du pays est l'orchestre poly Rythmo de Cotonou formé en 1965 sur les fondations du Sunny Black Band. Grâce à leurs instruments électrifiés, les musiciens embrasent les discothèques de la ville et acquièrent rapidement une grande popularité qui dépasse les frontières de l'Etat pour gagner l'ensemble de l'Afrique de l'ouest. Ils font alors la renommée des nuits béninoises au Canne à Sucre notamment.
L'orchestre doit sa notoriété à la virtuosité de la dizaine de musiciens qui le compose, mais aussi à la diversité de son répertoire. Sur scène, ils reprennent des standards funk et soul américains, des tubes afro-cubains, mais aussi les succès de la chanson française d'alors. Ils enchaînent ainsi les hits dans de nombreuses langues, en mina, fon, français, yoruba... Si leur impressionnante discographie souffre parfois de quelques faiblesses, ils parviennent néanmoins la plupart du temps à associer avec bonheur funk, soul, salsa, afrobeat aux ryhtmiques caractéristiques du culte vaudou, originaire de la région (le rythme sakpata dédié à la divinité de la terre et des maladies contagieuses ou encore le sato, un grand tambour, mais aussi un rythme joué en hommage aux morts qui se marie à merveille aux guitares, cuivres et claviers utilisés par le Poly-Rythmo). Ces rythmes vaudous furent d'ailleurs interdits par les missionnaires européens et par le régime marxiste de Kérékou.
Sans être un orchestre officiel inféodé au pouvoir en place à l'instar du Bembeya Jazz guinéen ou encore du Super Mama Djambo de Guinée Bissau, l'orchestre poly-rythmo s'est en tout cas très bien accomodé du régime de Mathieu Kérékou. Le groupe a en effet droit de citer tous les jours sur les ondes de la radio nationale et ne rechigne pas, de temps à autre, à exalter le régime marxiste national.
Des membres fondateurs du groupe ne restent que quatre musiciens: Maximus Ajanohoun (guitariste), Pierre Loko (saxo), Bento Gustave (basse) et Mélomé Clément (accordéoniste, guitariste et chanteur), auxquels sont venus s'ajouter d'autres musiciens tels que le guitariste virtuose du groupe, Fifi Leprince. Ce dernier témoigne dans un entretien accordé à Elodie Maillot pour le magazine Vibration de la plasticité du répertoire de la formation et son adaptation aux évolutions politiques et culturels du pays:
"On écoutait de tout: de la variété française, congolaise, cubaine, du funk, de la soul et même de la musique arabophone. Lorsqu'il y avait une visite officielle d'un pays arabe au Bénin, il fallait jouer le répertoire de leur terroir. Même Sékou Touré, le président guinéen, avait été surpris de voir comment on reprenait les tubes de son Bembeya Jazz national".
L'Orchestre Poly-Rythmo dans ses oeuvres.
Un des plus gros succès du groupe: "Gbeti Majro".
Morceau tiré de l'excellente compilation sortie en 2004 sur Soundway: "OPRC: the kings of Benin urban grooves (1972-1980)".
En 1982, la mort de deux des membres fondateurs, Papillon (guitare) et Yehoussi Leopold (batterie), entraîne le déclin du groupe qui périclite alors pour quelques années; les survivants du groupe continuant de jouer de manière épisodique au Bénin. Or, à la faveur de rééditions des trésors de l'OPRC, ce dernier jouit d'une nouvelle popularité en Occident. En 2004, une compilation sortit sur le label anglais Soundway remporte un succès d'estime. En 2008-2009, le label allemand Analog Africa prend le relais en sortant deux volumes irréprochables. Mieux, la journaliste Elodie Maillot (Radio France, Mondomix, Vibrations) est parvenue à convaincre les membres du groupe de se lancer dans une tournée européenne. Ils se sont ainsi produits à l'automne dernier au festival Marsatac, à Marseille. Ce fut l'occasion d'une rencontre entre Tout Puissant Orchestre Poly-Rythmo et le groupe de rock écossais de Franz Ferdinand, des fans inconditionnels du groupe béninois.
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Mais, le riche patrimoine musical du Bénin des années 1960-1970 ne se réduit pas à l’Orchestre Poly-Rytmo, loin s'en faut (de la même manière que Fela est loin d'être le seul musicien digne d'intérêt dans cette région). Le monumental travail d'exhumation des merveilles sonores du pays opéré par Samy Ben Redjeb, patron d'Analog Africa, le prouve. Deux sublimes compilations sorties récemment permettent de découvrir plusieurs formations tout à fait dignes d'intérêt.
1. Antoine Dougbè et l'OPRC: "Ako Sea Guera-Behanzin".
Ce morceau évoque un des grands rois du royaume d'Abomey. D'ailleurs, le rythme tchinkounmey, dont Anatole Houndeffo Alokpon s'est fait une spécialité, renvoie aux funérailles royales de la cour du roi d'Abomey.
2. Mathieu Kérékou: "plaidoyer pour le parti unique". Extrait d'un discours de Kérékou tiré du coffret "Afrique, une histoire sonore (1960-2000)", édité chez Frémeaux et associés en partenariat avec RFI et l'INA.
3. Formation idéologique: "La jeunesse béninoise marche fièrement."
Chanson de propagande à la gloire du régime marxiste de Kérékou. Les mauvaises langues parleront plutôt de "laxisme-béninisme".
4. Gnonnas Pedro and his Dadjes band: "Pt. Yhombi moniga wezon".
Aussi surnommé le "baobab de la musique béninoise", Pedro popularise le style agbadja, du nom d'un tambour qu'il associe aux sonorités afro-cubaines. Sa disparition en 2004 donnera lieu à des funérailles nationales, en présence de Mathieu Kérékou.
5. Orchestre Poly-Rythmo: "Hwe towe hun". L'orchestre star du pays fut très largement influencé par les sonorités des pays anglophones voisins, le highlife du Ghana et l'afro-beat du Nigeria. Ils y associent la musique béninoise traditionnelle, notamment les rythmes qui ponctuent les cérémonies vaudoues. L'influence des musiques noires américaines (funk, rythmes afro-cubains) complètent cet assaisonnement musical réussi.
6. El Rego et ses commandos: "feeling you got". De nombreux orchestre urbains de danse voient le jour au Bénin au cours des années 1960. Et, à l'instar de ce qui se faisait en Guinée ou au Mali, chaque ville et préfecture possède alors son orchestre moderne. Une ville comme Cotonou concentre les talents tels que El Rego et ses commandos ou encore les Volcans de la capitale.
7. Les volcans de la capitale: "Oya ka jojo".
8. Leon et Germain Keita et le black santiago: "madou yeye".Rencontre au sommet entre les deux frères Keita (Mali) et l'orchestre des Black Santiago (Bénin). Plus d'informations ici.
Sources:
- Florent Mazzoleni: "L'épopée de la musique africaine", Hors Collection.
- Jean Sellier: "Atlas des peuples d'Afrique", la découverte, 2008.
- Reportage d'Elodie Maillot au Bénin pour le magazine Vibrations de février 2009.
- Mondomix n° 36, septembre-octobre 2009:"OPRC: la renaissance à l'âge de la retraite".
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