Samarra


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Hommages musicaux aux héros des indépendances africaines.

par blot Email


Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande son des inédpendances".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

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Au cours de la période de l'accession aux indépendances, les assassinats de leaders nationalistes charismatiques aboutirent à la constitution d'un panthéon panafricain de héros et martyrs. Ces morts atroces changent en destin les vies de ces hommes, qui souhaitaient tous rompre nettement avec les métropoles.

  Aux yeux de nombreux Africains, des meneurs de la trempe de Um Nyobé, Lumumba, Cabral ou encore Sankara sont autant de héros, eux qui n'hésitèrent pas à aller jusqu'au sacrifice pour faire triompher leurs idées et libérer leurs compatriotes de la tutelle européenne, à l'instar de Lumumba au Congo ou plus tard, dans un autre contexte, du Burkinabé Thomas Sankara. Nous allons nous intéresser à quatre grandes figures des indépendances africaines: le Camerounais Ruben UmNyobé, le Congolais Patrice Emery Lumumba, le Guinée-Bisséen Amilcar Cabral et enfin le Burkinabais Thomas Sankara. Le choix de ce dernier ne saurait surprendre dans une série s'intéressant aux indépendances africaines, dans la mesure où il aspire à mettre un terme à la relation néocoloniale qui unit alors la Haute Volta à la France. Il veut doter son pays d'une véritable indépendance.

Ces hommes ne sont pas des saints. Pas question donc de verser dans l'hagiographie. Mais, ils ne ressemblent pas non plus aux portraits que firent d'eux les propagandes coloniales.

 

Ce martyrologe permet d'identifier quelques points communs chez ces personnages.

* Tous connurent des morts tragiques, fauchant des hommes jeunes au faîte de leurs actions politiques. Lumumba meurt à 36 ans, alors qu'il occupait quelques jours plus tôt encore le poste de premier ministre du Congo. Dirigeant incontesté de l'Union des Populations du Cameroun, Um Nyobé décède à 45 ans. Sankara n'a que 38 ans lors de son assassinat, Amilcar Cabral 49 ans. Leurs assassins s'ingénient tous à les calomnier. Lumumba et Nyobé deviennent l'incarnation du péril communiste en Afrique, tandis que les autorités françaises dénigrent "Sankara l'autocrate", alors qu'elles s'acoquinent ailleurs avec des dictateurs "plus arrangeants". Et comme salir leurs mémoires ne suffit pas, il s'agit en outre de mettre en scène leurs corps ou de faire disparaître leurs restes. Le corps de Lumumba, comme celui de Ben Barka quelques années plus tôt, est dissous dans l'acide; la dépouille de Nyobé photographiée et exposée de longues heures durant.

 

* Tous sont de brillants rhéteurs, capables de subjuguer les foules grâce à leurs discours enflammés (cf: ci-dessous). La dénonciation véhémente du système colonial belge par Lumumba lors des cérémonies d'indépendance du Congo reçoit un accueil enthousiaste de l'auditoire quand le reste de l'assistance grince des dents. Le discours sur la dette prononcé par Sankara devant l'Assemblée générale de l'ONU.

 

* Ils impressionnent par leur courage physique et l'activité inlassable qu'ils déploient pour triompher: Ruben Um Nyobé prend le maquis et mène la guérilla depuis la forêt; Amilcar Cabral dirige l'armée de libération de Guinée Bissau et parvient à prendre possession des trois quarts du territoire guinéen.

 

* Tous aspirent à trancher le noeud goerdien qui unit les ex-colonies à l'ancienne métropole. Pour Sankara, il convient de mettre un terme définitif aux rapports néo-colonialistes (Sankara). Nyobé, Lumumba, Cabral réclament très tôt une indépendance véritable sur les plans politique, éconimique et culturel. Dans cette optique, Cabral, à la fois musicien et poète, place la culture au coeur de son projet.

 

* Dirigeants nationalistes, ils se réclament dans le même temps du programme panafricaniste formulé par NKrumah.  Sankara tente  par exemple de créer un front panafricain contre la dette.

 

Les points communs abondent certes entre ces individus, mais les différences sont légions. Tous s'inscrivent dans un contexte différent. Nyobé engage son combat dès 1948 alors que Sankara n'accède au pouvoir qu'en 1983. Le Camerounais reste fondamentalement un pacifiste quand Cabral combat sans relâche. Intéressons nous désormais plus en détail à ces quatre personnalités.

 

* Lumumba.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Il se place initialement dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. En 1958, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Les violentes émeutes de janvier 1959 entraînent le départ précipité des Belges. Lumumba dirige désormais le Mouvement national congolais (MNC). Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable des pourparlers belgo-congolais. En janvier 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui déterminent les conditions d'accesion du Congo à l'indépendance. En mai, son parti remporte la victoire aux élections. Le président Joseph Kasavubu le nomme premier ministre du jeune Etat qui célèbre son indépendance le 30 juin. Lors des cérémonies de passation des pouvoirs à Léopoldville, Baudoin, le roi des Belges, exalte la mission "civilisatrice" de la Belgique.

"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du Roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage et continuée avec persévérance par la Belgique. [...]

Pendant 80 ans, la Belgique a envoyé sur votre sol les meilleurs de ses fils, d'abord pour délivrer le bassin du Congo de l'odieux trafic esclavagiste qui décimait ses populations, ensuite pour rapprocher les unes des autres les ethnies qui, jadis ennemies, s'apprêtent à constituer ensemble le plus grand des États indépendants d'Afrique […] Lorsque Léopold II a entrepris la grande oeuvre qui trouve aujourd'hui son couronnement, il ne s'est pas présenté à vous en conquérant, mais en civilisateur. […] Le Congo a été doté de chemins de fer, de routes, de lignes maritimes et aériennes qui, en mettant vos populations en contact les unes avec les autres, ont favorisé leur unité et ont élargi le pays aux dimensions du monde. [...] Nous sommes heureux d'avoir ainsi donné au Congo, malgré les plus grandes difficultés, les éléments indispensables à l'armature d'un pays en marche sur la voie du développement.
[…] En face du désir unanime de vos populations nous n'avons pas hésité à vous reconnaître dès à présent cette indépendance. C'est à vous, Messieurs, qu'il appartient de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance."

 

Le nouveau président du Congo, Joseph Kasavubu lui succède à la tribune. Il y remercie Dieu et le roi. C'est alors que Patrice Lumumba prononce son célèbre discours dans lequel il prend le contrepied du roi en présentant le régime de spoliation, d'exploitation et de ségrégation qui sévissait dans le Congo belge.

 

" Congolais et Congolaises, combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais. A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez. [...]

 

 Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang.

C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force. Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres.
Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au un régime d'une justice d'oppression et d'exploitation! [...]

Ainsi le Congo nouveau que mon gouvernement va créer sera un pays riche, libre et prospère. Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger. [...]

Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail, en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale! Vive l'indépendance et l'unité africaine! Vive le Congo indépendant et souverain!»

 

On s'en doute, ce discours brillant et courageux lui aliène de nombreux soutiens.

 

 

 

Lumumba s'oppose dès l'indépendance aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Très rapidement, deux provinces dont le riche Katanga, font sécession, encouragées par les entrepreneurs belges soucieux de préserver leur mainmise économique et financière sur le Congo. Les rapports entre le président et le premier ministre deviennent exécrables. Lumumba se retrouve isolé et ses marges de manoeuvre très limitées: les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la sécession katangaise plonge un peu plus le pays dans le chaos. Désemparé, il se tourne vers l'ONU qui lui offre une aide timide et vers l'URSS. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Les soldats de Mobutu le traque à bord d'hélicoptères grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 6 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga (photo ci-dessous).

 

Il aurait été torturé longuement, fusillé avec un ancien ministre et le président du Sénat le 17 janvier 1961, en présence d'un officier belge. Leurs corps auraient été découpés et dissous dans l'acide. Si de nombreuses zones d'ombre entourent toujours ces assassinats, nous savons désormais que la CIA et la Belgique y furent impliqués. En 2001, la Belgique a d'ailleurs reconnu sa "responsabilité morale.

 

Lumumba est considéré au Congo comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. 

 

 

* Thomas Sankara

 

Depuis l’indépendance en 1960, la Haute Volta n’a connu qu’une succession de coups d’Etat, de tentatives de démocratisation avortées sur fond de corruption et de misère économique. Le pays est pauvre et sa population considérée par les pays voisins comme un vivier de main d’œuvre bon marché. C’est dans ce contexte que survient le putsch militaire du 4 août 1983. Thomas Sankara, un officier atypique, accède au pouvoir à 34 ans. Depuis 1981, il a participé à plusieurs gouvernements où il se fait remarquer par ses dénonciations virulentes de la corruption et du néocolonialisme. Ces critiques acerbes entraînent son arrestation en mai 1983. Il sort de prison à l’occasion du soulèvement d’une partie de l’état-major voltaïque.

 

L’accession au pouvoir d’une énième junte militaire en Afrique de l’ouest, voilà qui ne laisse rien augurer de bon. Pourtant très vite, le style politique de Sankara détonne dans le paysage françafricain. A la tête du Conseil national de la Révolution (CNR), il engage d’ambitieuses réformes. Pour en finir avec les errements des régimes précédents, il entame une réduction drastique du train de vie de l’Etat et réprime sévèrement la corruption. La Haute Volta est rebaptisée Burkina Faso, qui signifie le « pays des hommes intègres ». Dans une logique de démocratie participative, des comités de défense de la révolution (CDR), élus, supplantent les chefs traditionnels.

Le CNR multiplie les mesures sociales : campagne de vaccination, cours d’alphabétisation pour les adultes, construction de logements sociaux, d’écoles et d’hôpitaux, campagne de reboisement afin de lutter contre la désertification, interdiction de l’excision.

 

Au plan économique, Sankara dénonce la dépendance du Burkina aux aides alimentaires. Dans cette optique, il entend valoriser les cultures vivrières et industries locales afin d’accéder à l’autonomie alimentaire. "Celui qui vous donne à manger vous dicte ses volontés [...] Ils y en a qui demandent: mais où se trouve l'impérialisme? Regardez dans vos assiettes. Quand vous mangez les grains de mil, de maïs et de riz importés, c'est ça l'impérialisme, n'allez pas plus loin."

Dans ses harangues, Sankara dénonce le modèle consumériste néocolonial. Lors de la conférence internationale sur l’arbre et la forêt, à Paris en 1986, il affirme : « la plus grande difficulté rencontrée est constituée par l’esprit de néo-colonisé qu’il y a dans ce pays. Nous avons été colonisés par un pays, la France, qui nous a donné certaines habitudes. Et pour nous, réussir dans la vie, avoir le bonheur, c’est essayé de vivre comme en France, comme le plus riche des Français. Si bien que les transformations que nous voulons opérer rencontrent des obstacles, des freins. »

 

En politique extérieure, Sankara fustige le FMI et la Banque mondiale et prend pour cible les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du sud et la France néocoloniale qui cesse toute aide budgétaire. Le 4 octobre 1984, Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies, il y prononce un remarquable discours: "Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex Haute-Volta, aujourd’hui le Burkina Faso, à ce fourre-tout méprisé, le Tiers Monde, que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’Histoire. Encore moins pour accepter d’être "l’arrière monde d’un Occident repu".
Mais pour affirmer la conscience d’appartenir à un ensemble tricontinental et admettre, en tant que non-alignés, et avec la densité de nos convictions, qu’une solidarité spéciale unit ces trois continents d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique dans un même combat contre les mêmes trafiquants politiques, les mêmes exploiteurs économiques. [...]
".

Le CNR remporte quelques succès : les conditions de vie et la situation sanitaire des milieux les plus populaires s’améliorent, tandis que l’autonomie alimentaire progresse. Mais, ces résultats sont obtenus de manière autoritaire. Le régime sankariste restreint les libertés politiques. Syndicats, partis d’opposition sont interdits et l’information sévèrement contrôlée.

 

Les timides progrès économiques peinent à compenser l’absence de libertés et les mécontents se font plus nombreux et viennent grossir les rangs des ennemis de Sankara : les chefferies traditionnelles destituées, les classes moyennes et aisées malmenées, les dirigeants des pays voisins qui craignent une contagion révolutionnaire depuis le Burkina, Jacques Foccart, revenu à la tête de la cellule africaine de l’Elysée…

 

Le 15 octobre 1987, Thomas Sankara est assassiné. Un coup d’état porte au pouvoir un de ses anciens compagnons, Blaise Compaoré qui impose un régime aux antipodes du précédent. Corruption, népotisme, privatisation ont de nouveau droit de cité.

Aujourd'hui, Sankara est devenu un véritable mythe et certaines de ses idées restent plus que jamais d'actualité (la priorité aux biens publics, le panafricanisme, la recherche d'autonomie alimentaire, matérielle et culturelle, la critique du développement).

 

 

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* Ruben Um Nyobe.


De 1955 jusqu'aux années 1960, le Cameroun devient le théâtre d’une guerre coloniale particulièrement cruelle. Dès le lendemain de la seconde guerre mondiale, de violents incidents éclatent à Douala. Le colonat blanc, particulièrement conservateur, n'entend nullement remettre en cause l'ordre établi et repousse les timides réformes avancées  lors de la conférence de Brazzaville.
Les populations indigènes restent marginalisées, totalement écartées des postes de direction.

 

C'est pour lutter contre cet état de fait qu'est créé en 1948 l'Union des Populations du Cameroun (UPC) emmenée par Ruben Um Nyobé. L'UPC, qui gravite dans l'orbite du PCF, s'impose rapidement comme un parti de masse. Nyobé est un personnage intriguant et pétri de contradictions apparentes. Indépendantiste farouche, il n'en reste pas moins pacifiste; éduqué par des missionnaires américains, ce chrétien est tôt attiré par le marxisme.

D’origine modeste, Nyobé exerce différents métiers. Il fait l'école normale. C'est un intellectuel, très grand lecteur, un personnage charismatique qui jouit d'une très grande popularité dans le sud et le sud-ouest du Cameroun ou vivent les ethnies Bassas et Bamileke. Nyobe, appelé aussi Mpodol, le "sauveur", multiplie les pétitions à l'ONU pour réclamer la fin de la tutelle française sur le Cameroun, sans grand succès... A Paris, ces démarches passent très mal et les autorités entendent bien juguler le succès croissant de l'UPC.  Rappelons que la guerre d'Indochine vient d'être perdue et que les affrontements en Algérie s'intensifient. Certes, le Cameroun représente un enjeu beaucoup moins important, mais on redoute néanmoins une contagion révolutionnaire aux autres colonies d'Afrique noire jusque là paisibles.

Nous sommes en outre en pleine guerre froide et l'UPC, proche des communistes, inquiète les autorités coloniales qui surveillent de très près l'organisation avant de l'interdire en 1955. Le parti est déjà passé à la dissidence en déclenchant des émeutes sévèrement réprimées en mai 1955 (à l'issue d'une dizaine de jours d'insurrection, on dénombre une vingtaine de morts). Les arrestations de militants se multiplient et les dirigeants upécistes se cachent. Nyobé a pris le maquis depuis quelques jours et se terre près de son village natal en pays bassa. Sa position reste très fragile. Résolument non-violent, il désapprouve l'insurrection du mois de mai qu'il estime prématurée et milite pour d'autres méthodes telles que le boycott des élections des députés à l'Assemblée territoriale de 1956 (loi cadre-Defferre). 

 

Pour les autorités coloniales, il est hors de question de transmettre le pouvoir à une organisation "crypto-communiste", hostile à l’ancienne métropole. Il est donc nécessaire de placer à la tête du pays indépendant, sinon des hommes de paille, au moins des obligés qui sauront renvoyer l’ascenseur. D’accord pour l’indépendance aux anciennes colonies, mais à condition de pouvoir les contrôler, politiquement et surtout économiquement. En 1956-1958, Pierre Messmer, nommé Haut-Commissaire, engage le pays dans un processus légal d'accession à l'indépendance (sic) avec l'approbation du gouvernement français. L’assemblée élue en 1956 répond aux attentes. Après avoir voté le statut d’état autonome sous tutelle, elle désigne  Henri-Marie M’Bida comme premier ministre, un modéré très anti-UPC, dont le choix a été avalisé par Messmer. En 1958, un jeune fonctionnaire musulman, Amadou Ahidjo devient le nouveau dirigeant, docile, du Cameroun.

 

Carte tirée de l'article de Marc Michel "la guerre oubliée du Cameroun", L'Histoire n°318, mars 2007.

 

Depuis les élections de 1956, l'UPC s'est dotée de strucutres armées en région bassa (CNO) comme en pays Bamiléké (SDNK). Pour les autorités françaises, il est plus que temps de lever l'hypothèque upéciste.

Messmer fait part de son expérience dans un ouvrage publié en 1998 : « les blancs s’en vont, récits de colonisation ». « (…) mon expérience de l’Indochine m’avait appris comment traiter une insurrection communiste. Les combats et les négociations avec le Vietminh m’avaient enseigné deux règles. On ne peut discuter utilement avec des dirigeants communistes que si on est en position de force, politique et militaire. Dans la négociation il faut être net et carré, ne jamais faire dans la dentelle. Face à Um Nyobe, qui tenait déjà le maquis quand j’avais été nommé haut-commissaire, j’avais d’abord mené la politique du containment, en l’empêchant de sortir du pays bassa, sa forteresse et assurant la sécurité des zones sensibles, la voie ferrée et la ville d’Edéa, avec son barrage hydroélectrique et son usine d’aluminium et celle d’Ezequa avec son industrie du bois. J’espérais aussi, à tort j’en conviens, qu’en laissant l’UPC tranquille dans ses forêts, elle condamnerait les élections sans les troubler, se limitant à des consignes d’abstentions qui avaient été d’ailleurs bien suivies lors des élections municipales. Mais puisque l’UPC avait choisi le terrorisme, je devais régir vite et fort. » 

 

 

En décembre 1957, les autorités coloniales décident de créer la "zone de pacification du Cameroun" en Sanaga maritime. Comme en Algérie, les forces armées coloniales procèdent au regroupement forcé  des villages; leur objectif: réduire par la force les maquis de l'UPC (avec si possible l’élimination physique de Ruben Um Nyobe).

 

 

Sans doute trahi par un de ses compagnons de combat, Ruben Um Nyobe est assassiné en septembre 1958 et son corps transporté dans le village le plus proche afin de prouver aux populations que le chef des nationalistes n’est plus. Beaucoup se rendent et abandonnent la lutte armée (photo ci-dessus). Depuis la région Bamiléké, Félix Moumié poursuit néanmoins la lutte à la tête de l'armée de libération du Kamerun (ALNK).

Alors que le pays accède à l'indépendance le 1er janvier 1960, de vastes zones du pays sont entrées en dissidence En vertu des accords de coopération militaire, les soldats fançais secondent activement le régime d'Ahidjo (qui mute rapidement en dictature) pour éradiquer la résistance upéciste qui se prolonge pendant presque dix ans. Les successeurs de Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié seront, eux aussi, assassinés. Le conflit franco-camerounais aurait fait  entre 70 000 et 120 000 morts.

 

On le voit, contrairement à une légende tenace, toutes les décolonisations africaines ne se sont pas déroulées pacifiquement et, aujourd'hui encore, malgré les travaux des historiens, cette guerre reste mal connue malgré les efforts inlassables de Mongo Mbeti. Le pouvoir politique français donne, il est vrai le mauvais exemple comme le prouve une phrase prononcée par le premier ministre François Fillon en mai 2009: "Je dénie absolument que des forces françaises aient participé, en quoi que ce soit, à des assassinats au Cameroun. Tout cela, c'est de la pure invention!" Quant à Ruben Um Nyobé, il n'a sans doute jamais existé...

 

 

* Amilcar Cabral.

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Au cours des années 1930, la famille regagne le Cap-Vert. L'archipel subit alors des sécheresses récurrentes qui provoquent des famines particulièrement meurtrières (cinquante mille morts entre 1941 et 1948). Cabral entend, à son niveau lutter contre ce fléau, qui n'est pas une fatalité. Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique. Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah notamment et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et le contraignent à s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais.

 

 

 

 

En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. En 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Les officiers portugais et leurs troupes ne tardent pas à douter du bien fondé de cet acharnement de la dictature à s'arque bouter sur son empire. Pour Bernard Droz: "Salazar avait fini par ériger l'Empire comme le plus solide rempart de son régime réactionnaire à tel point que, a contrario, anticolonialisme et antisalazarisme avaient fini par se confondre." D'ailleurs, ce sont ces officiers de l'Armée d'Afrique, notamment Antonio de Spinola qui a combattu en Guinée-Bissau, qui finiront par se retourner contre le pouvoir dictatorial du successeur de Salazar, Marcelo Caetano, renversé le 25 avril 1974.

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Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais. 

 

Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national. A l'échelle du continent, il reste aussi un martyr, qui est allé jusqu'au sacrifice pour faire triompher ses idées et libérer ses compatriotes de la tutelle européenne.

 

Les musiciens ne tardèrent pas à rendre hommage à ces grands hommes, comme l'atteste la sélection ci-dessous. A l'applaudimètre, Lumumba semble l'emporter avec des hommages musicaux dans tous les genres musicaux et sur tous les continents (salsa, reggae, dub, rumba). Amilcar Cabral est surtout célébré dans l'Afrique lusophone, mais pas exclusivement comme le prouve les morceaux de l'Orchestra Baobab ou de de Jaliba Kouyaté. Sankara l'incorruptible ne pouvait laisser indifférents le rappeur Akpass (merci Etienne pour la découverte) ou le reggaeman ivoirien Alpha Blondy. Le morceau de Tiken Jah Fakoly dresse une impressionnante liste de "martyrs", dirigeants assassinés, journalistes abattus... Dans le refrain, il prévient: "nous pouvons pardonner, mais jamais oublier".

Dans le même esprit, le chanteur congolais Franklin Boukaka oppose, dans sa chanson « Les immortels », les dirigeants politiques régnants aux grandes figures disparues. Il n'hésite pas à associer l’opposant politique marocain Mehdi Ben Barka, exilé à l’étranger en 1963 et assassiné sur le territoire français en octobre 1965 à Lumumba, Simon Kimbangu, au Che Guevara, à Ruben Um Nyobe ou encore à André Matswa… tous assassinés ou morts au nom d'un idéal. Ses textes, très critiques à l'encontre des autorités congolaises, lui attirent des haines tenaces. En 1972, il est assassiné à la suite lors du coup d’Etat manqué contre le président Marien Ngouabi.

 

 

 

Franklin Boukaka: « Les Immortels »

Africa mobimba e ……………………….(L'Afrique tout entière)
Tokangi maboko e ……………………….(A croisé les bras)
Tozali kotala e ………………………..(Nous observons impuissants)
Bana basili na kokende…………………..(La perte de ses enfants)
(...)

Oh o Mehdi Ben Barka ……………………(Oh ! Mehdi Ben Barka)
Mehdi nzela na yo ya bato nyonso………….(Mehdi, ta voie est celle de toute l'humanité)
Mehdi nzela na yo ya Lumumba……………..(Mehdi, ta voie est celle de Lumumba)
Medhi nzela na yo ya Che Guevara………….(Mehdi, ta voie est celle de Ché Guevara)
Medhi nzela na yo ya Malcom X…………….(Mehdi, ta voie est celle de Malcom X)
Medhi nzela na yo ya Um Nyobe…………….(Mehdi, ta voie est celle de Um Nyobe)
Medhi nzela na yo ya Coulibally…………..(Mehdi, ta voie est celle de Coulibally)
Medhi nzela na yo ya André Matsoua………..(Mehdi, ta voie est celle de André Matswa)
Medhi nzela na yo ya Simon Kimbangu……….(Mehdi, ta voie est celle de Simon Kimbangu)
Medhi nzela na yo ya Albert Luthuli……….(Mehdi, ta voie est celle de Albert Luthuli)

 

 

 

 

 

1. Tiken Jah Fakoly: "les martyrs".

2. Rico Rodrigue: "Lumumba".

3. EC Arinze: "Lumumba calypso".

4. Miriam Makeba: "Lumumba".

5. Spencer Davis Group: "Waltz for Lumumba".

6. Charles Iwegbue and his archibogs"Aya Congo Lumumba".

7 Balla et ses Balladins: "Lumumba".

8 Maravillas de Mali: "Lumumba"

9. Les Cols bleus:" Chant dédié à Lumumba"

10. Yuri Buenventura: "Patrice Lumumba"

11 Tiken Jah Fakoly: "Foly"

12 Apkass: "L'incorruptible est mort"

13 Alpha Blondy: "Sankara".

14 A tribe called Quest: "Steve Biko (stir it up)

15 Tony Lima "Amilcar Cabral"

16 Orchestra Baobab: "Cabral

17 Jaliba Kouyaté: "Amilcar Cabral".

 Une autre petite sélection de morceaux en hommage à Lumumba:

1. Vincent Courtois et Ze Jam Afame: "l'arbre Lumumba".

2. African Jazz: "Vive Patrice Lumumba".

3. Ok Jazz: "Lumumba héros national".

4. Le discours de Lumumba et son contexte.

5. Franco et Ok Jazz: "Liwa ya Emery".

6. E.C Arinze: "Lumumba calypso".

7. Maravillas de Mali: "Lumumba".

8. Miriam Makeba: "Patrice Lumumba". 

 

 

Sources:

- Elikia M'Bokolo: "Afrique noire. histoire et civilisations", Hatier, 2004.

- "Afrique, une histoire sonore1960-2000". Une sélection des archives de RFI et de l'INA présentée par Philippe Sainteny et Elikia M'Bokolo, chez

Frémeaux et Associés.

- Marie Cissako: "Que reste-t-il de Thomas Sankara?, in Offensive n°26, mai 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun, une guerre inconnue (1955-1971)", in L'Atlas histoire  du Monde diplomatique, octobre 2010.

- Thomas Deltombe: "Cameroun: retour sur une décolonisation sanglante", in Afriscope n° 15, mars-avril 2010.

- Rendez vous avec X (France Inter): "la décolonisation du Cameroun" (deux émissions).

- Bernard Droz: "Histoire des décolonisations", Seuil.

 

Liens:

- Rue 89: "Pierre Messmer, un soldat que le Cameroun n'a pas oublié."

Benda Bilili!

par blot Email

Nous vous avons déjà parlé du Staff Benda Bilili, fantastique groupe congolais composé de 8 Kinois malmenés par l'existence. Depuis une dizaine d'années, ces musiciens animaient les nuits de Kinshasa grâce à leur musique survoltée, savant mélange de rumba zaïroise, de funk et de reggae. La sortie l'année dernière d'un album salué par la critique permit au groupe de tourner un peu partout en Europe. Les prestations du Staff permirent à la formation de sortir de la confidentialité dans laquelle restent malheureusement trop souvent cantonnés de nombreux groupes africains. Or, l'aventure continue avec la sortie d'un film documentaire à la gloire du staff.

 

Ce film sur la misère, pas du tout misérabiliste, narre l'histoire passionnante du groupe autour de la figure du leader Papa Ricky et de Roger, l'enfant des rues de Kinshasa.

Les réalisateurs filment les bonheurs et déboires du groupe entre 2004 et 2009. Cette durée rend l'entreprise passionnante et ce documentaire si singulier. Le spectateur assiste à "l'intronisation du petit Roger, enfant des rues et génie du satongé, cet instrument fabriqué à partir d'une boîte conserve et d'un fil de fer. Au fil des ans, on verra Roger devenir un homme et une star." [cf: Mathilde Blottière dans le n°3165 de Télérama]

 

Le documentaire dresse un portrait en creux du pays. l'histoire du groupe est compté, avec ses bonheurs et ses déboires (nombreux). L'énergie prodigieuse du groupe écarte toute forme de sensiblerie ou de pathos. Belle leçon de courage et de persévérance qui ne saurait surprendre de la part d'un groupe qui chante: "un homme n'est jamais fini / la chance arrive sans prévenir / un jour, c'est sûr, on réussira".

 

La bande annonce:

 

Bonus:

- Le making of du film.

- D'autres extraits ici.

- Lire l'entretien qu'accordent Renaud Barret et Florent de la Tullaye (PDF) à Elisabeth Stoudmann pour Le Courrier.

- La critique de Télérama (bise soeurette) et un entretien filmé avec les deux réalisateurs (au festival de Cannes en 2010).


Enfin pour terminer un morceau interprété sur scène(là où ils sont les meilleurs, même si leur album est excellent).

 

 

 

Les indépendances africaines 3: les pères des indépendances africaines.

par blot Email

Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

- La bande-son des inédpendances.

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

***

 

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole animent et dirigent les nouveaux syndicats et partis politiques africains. Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), Modibo Keita (Soudan-Mali), David Dacko (Oubangui), Sékou Touré (Guinée), Ruben Um Nyobé (Cameroun) pour ne citer que les plus célèbres, portent les aspirations nationalistes.

 

Comme le rappelle Marc Michel, "les institutions de l'Union française [...] constituèrent des lieux d'apprentissage pour la classe politique en formation et des espaces de sociabilité pour les futurs dirigeants africains [...] qui purent y nouer des amitiés personnelles et des alliances politiques." La constitution de la IVème République qui fonde l'Union française permet pour la première fois une représentation autochtone (même limitée) et joue donc un rôle non négligeable dans l'affirmation de cette élite politique nouvelle. Les affaires locales se traitent dans des assemblées territoriales: 3 Grands Conseils à Dakar, Brazzaville et Tananarive. Les territoires d'outre-mer envoient en outre des représentants à l'Assemblée de l'Union française, au Conseil de la République et à l'Assemblée nationale (une vingtaine de députés en 1946). Si ces derniers interviennent surtout dans les débats qui portent sur les colonies, leurs votes s'avèrent souvent décisifs en politique intérieure, dans un Parlement où les majorités se font ou se défont à quelques voix près. Neuf d'entre eux sont membres du gouvernement (Senghor, Houphouët, Modibo Keita, Hubert Maga...) à un moment ou à un autre, et trois se succèdent même à la vice-présidence de l'Assemblée nationale.

 

Le président René Coty et Gaston Defferre, alors ministre de la France d'Outre-mer entourés de notables africains, à Paris, le 14 juillet 1956.

 

Néanmoins, les réalisations de l'Union française restent très modestes. Face à un contexte internationale de plus en plus favorable aux mouvements nationalistes, des réformes s'imposent. La loi Cadre-Defferre, adoptée le 23 mars 1956, accorde l'autonomie interne aux territoires d'outre-mer qu'elle dote d'une "personnalité" politique propre, en instituant des exécutifs locaux responsables devant des assemblées législatives locales. Toutefois, la France continue de contrôler les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, défense, politique extérieure). Beaucoup d'élus applaudissent à l'esprit nouveau de la réforme. Le problème reste que les Africains sont divisés en gros entre deux tendances. D'un côté les partisans du maintien des fédérations de l'AOF et de l'AEF telles qu'elles existent alors (Senghor ou Sékou Touré notamment). De l'autre, ceux (Houphouët ou encore Léon M'Ba) qui considèrent qu'il faut constituer les territoires en Etats souverains, au risque de précipiter la balkanisation de l'Afrique.

 

Le conflit algérien précipite la chute de la IVème République et met un terme à l'Union française. Lorsqu'il revient au pouvoir en 1958, De Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Les populations de l'Union française sont donc appelées à se prononcer lors du référendum instituant la Communauté française. Le oui l'emporte partout, sauf en Guinée qui devient aussitôt indépendante. La Communauté ne durera que quelques mois, jusqu'à l’accession des colonies françaises à l’indépendance. En 1960, quinze Etats africains apparaissent alors, avec 15 chefs d'Etats à leur tête. Ces derniers sont pour la plupart d'anciens parlementaires ayant siégé à l'Assemblée nationale sous les IVème et Vème Républiques.

 Ils s'imposent comme l'incarnation du combat national.

Senghor, Houphouët-Boigny et Youlou, les tous nouveaux présidents sénégalais, ivoirien et congolais lors de la conférence de la Table africaine organisée à Abidjan le 24 octobre 1960.

 

* Des démocraties aux "démocratures".

 

Les présidents du SénégalDans la plupart des nouveaux Etats, la démocratie semble être de mise. Les constitutions garantissent théoriquement la séparation des pouvoirs, la pluralité des opinions, en parallèle avec l'instauration du suffrage universel. Inspirées par l'ancienne puissance coloniale, elles instaurent des régimes parlementaires dans les anciennes colonies britanniques, plutôt semi-présidentielles pour celles de la France où l'exécutif est généralement prépondérant.

 

Or rapidemant, à quelques rares exceptions, une dérive autoritaire balaie les régimes constitutionnels. Dans ces "démocratures", le chef de l'Etat concentre progressivement tous les pouvoirs en minimisant le rôle des corps intermédiaires tels que les Assemblées, nationales, Conseils, ou autres syndicats. Bernard Droz dans son "histoire de la décolonisation" (voir sources) attribue ce phénomène à de "multiples facteurs, pour partie légués par l'ère coloniale, pour une autre liés aux structures ethniques et sociales des pays considérés. L'absence d'une tradition étatique antérieure au sentiment national, la faible cohésion d'Etats pluri-ethniques, ou pluri-religieux ancrés parfois dans un cadre territorial artificiel, l'apprentissage trop bref, voire inexistant ou manipulé, du débat politique, des masses rurales et urbaines peu alphabétisées, coiffées par une bourgeoisie avide de conquérir les places, sont autant d'éléments d'explications."

 

Le présidentialisme renforcé s'impose dans de nombreux Etats et s'incarne dans un leader charismatique qui s'identifie à la conquête de l'indépendance. Cette personnalisation du pouvoir s'accompagne de l'instauration du parti unique; ce qui contribue à vider de toute signification des consultations électorales qui aboutissent à légitimer ce qu'il faut désormais appeler des dictatures. Pour justifier l'instauration du monopartisme, les dirigeants avancent l'idée qu'il est le creuset de la cohésion nationale indispensable au décollage économique. Les nouveaux dirigeants s'appuient généralement sur une administration pléthorique, souvent recrutée dans l'entourage directe du "président" ou sur une base ethnique. La corruption et le népotisme sont érigés en mode de gouvernement dans plusieurs pays. Face à l'instabilité ou aux errements du pouvoir civil, l'armée s'impose souvent comme recours possible.

 

Des éléments internes (évoqués plus haut), mais aussi externes, expliquent cette tendance à l'accaparement du pouvoir par un chef et son clan.

 

* Le rôle de l'ancienne métropole (l'exemple français).

 

Certains pères des nations africaines bénéficièrent du soutien indéfectible de l'ancienne métropole soucieuse de maintenir ses intérêts. Dans cette optique, la France soutient les chefs d'Etat qui coopèrent et n'hésite pas à appuyer les régimes qui risquent d'être renversés par la rue ou des putschs. Le Gabonais Léon MBa est ainsi ramené au pouvoir par les paras français après un putsch en 1964. Le falot Ahidjo bénéficie de l'appui logistique de l'armée française pour venir à bout de la guérilla révolutionnaire menée par l'UPC. A contrario, elle écarte ou tente de se débarrasser des dirigeants "gênants". Exemple: au Togo, Sylvanus Olympio semble vouloir s'émanciper du giron français. Il met en cause le franc CFA et se rapprochent du bloc de l'est. Il est assassiné en 1963 avec la complicité des services secrets à Lomé au Togo).

 

L’un des maîtres d’oeuvre de cette stratégie fut Jacques Foccart, secrétaire général pour les affaires africaines et malgaches à l’Elysée auprès du général de Gaulle, puis de Pompidou, et encore en 1986-1988, lors de la première cohabitation. Influent grâce à un réseau d’informateurs, il préconise l’intervention française pour soutenir les chefs d’Etat africains "amis" au pouvoir, même si il s'agit de dictateurs cruels.

 Dans cette optique, en vertu des accords militaires passés lors des indépendances, la France intervient à de nombreuses reprises dans des pays africains depuis les années 1960 (Sénégal pour le maintien au pouvoir de Senghor, au Gabon pour éviter les renversement de Mba, puis Bongo, au Cameroun en soutien à Ahidjo). D'autre part, la présence de nombreux conseillers techniques français dans l'entourage direct des présidents africains, même longtemps après l'obtention des indépendances, font douter plus d'un observateur de la réelle souveraineté de ces Etats.

De ce point de vue là, la France a joué un rôle contre la démocratie dans certains pays, en permettant le maintien au pouvoir d'autocrates redoutables.

 

 

* Le contexte de guerre froide a joué également un rôle dans la perpétuation au pouvoir de dirigeants qui savent parfaitement jouer des logiques de la bipolarisation du monde. Mobutu par exemple devient un expert en ce domaine. Lorsque les alliés occidentaux renâclent à lui fournir les subsides nécessaires à éponger la dette zaïroise (qui correspondait assez bizarrement à sa fortune personnelle...), il menace de se tourner vers le bloc socialiste. Si la plupart des anciennes colonies de la France intègrent le camp occidental, certaines se rapprochent du bloc de l'est: la Guinée dès 1958, puis le Congo Brazzaville ou encore la République populaire du Bénin de Kérékou.

 Dans le cadre de la bipolarisation du monde, les Etats doivent choisir leur camp. Le spectre communiste incite les démocraties occidentales à fermer les yeux sur le caractère dictatorial des pays amis tant qu'ils ne remettent pas en cause leurs intérêts (République centrafricaine sous Bokassa, Mobutu au Zaïre). Ne nous méprenons pas: ces facteurs externes ne sauraient minimiser les responsablités des dirigeants africains dont on a déjà vu qu'ils savaient parfaitement tirer profit du contexte international (à l'instar de Mobutu). 

 

 

* Personnalisation du pouvoir et culte de la personnalité.

 

La tendance à la personnalisation des pouvoirs justifie l'usage d'une propagande qui aboutit très souvent à l'instauration d'un véritable culte de la personnalité. Les qualités attribuées aux dirigeants sont mises en exergue. Des surnoms symboliques permettent d'exprimer les vertus des nouveaux "stratèges" ou "guides éclairés". Ainsi Kwamé NKrumah n'est rien moins qu'Osaqyefo (le général victorieux), Katamanko (l'infaillible), Kukudurini (l'indomptable), Lasapieko (l'homme de parole), Oyeadieye (l'homme d'action), Nugeno (l'invincible), Asondwehene (le pacificateur). Au Congo (futur Zaïre), lors des cérémonies officielles, on vante les mérites de Mobutu, à la fois "rédempteur", "guide", "pacificateur", "bâtisseur", "créateur", timonier", "pharaon moderne" ou encore "guide clairvoyant". Au Kenya, la vive résistance à la colonisation menée par Kenyatta de 1951 à 1962, vaut à ce dernier le surnom de "javelot flamboyant" (Burning spear). Puis, en tant que président de l'Etat indépendant jusqu'à sa mort en 1978, il devient le Mzee (l'Ancien), l'homme d'expérience, sage et lucide, capable de dispenser un enseignement. Le président de la Tanzanie, Julius Nyerere, soucieux de transformer les mentalités, préfère le titre de Mwalimu (professeur, maître). L'inamovible Félix Houphouët-Boigny, qui préside aux destinées de la Côte d'Ivoire de l'indépendance en 1960 jusqu'à sa mort en 1993, sera tour à tour le "magicien invincible", puis le "bélier, défenseur du peuple" (Boigny), enfin le "vieux", dépositaire de la conscience morale et politique, figure paternelle rassurante. Dans les régimes qui se réclament du socialisme, les qualificatifs insistent sur l'aspect révolutionnaire. Sékou Touré devient ainsi le "Combattant suprême de la Révolution" ou encore le "grand stratège".
Le culte de la personnalité atteint des sommets au Ghana. Kwamé NKrumah s'appuie ainsi sur des mouvements de jeunesse à l'instar des Jeunes Pionniers, qui rassemblent des milliers d'enfants au début des années 1960. Encadrés par des moniteurs formés en URSS ou en RDA, les Pionniers louent les mérites personnel du dr NKrumah dans la version de l'hymne national pour les Jeunes pionniers:

 

Ghana debout!

Intrépide, défends les droits de l'Afrique

Belles femmes de notre Ghana

célébrez la toute-puissance morale de Kwame NKrumah

la liberté et la justice

pour l'amour et l'unité de notre pays

nous vivrons et mourrons pour toi, ô Mère Patrie"

 

Personnification symbolique des nations indépendantes, l'autoritarisme qu'impose certains leaders leur aliène de nombreux soutiens. Ainsi, le Togolais Sylvanus Olympio, NKrumah au Ghana ou le Malien Modibo Keita trouvent peu de défenseurs lors des coups d'état militaires qui les renversent respectivement en 1963, en 1966 et 1968.

 

La tendance à la personnalisation des pouvoirs n'est pas générale et les bilans contrastés ou ambivalents. Et l'opprobre justifiée qui recouvre le souvenir d'un Mobutu ne saurait être généralisée. De nombreux dirigeants réussirent ainsi à se maintenir au pouvoir de longues années en conservant une grande popularitéà l'instar de Houphouët-Boigny, Kenneth Kaunda en Zambie, Julius Nyerere en Tanzanie, Jomo Kenyatta au Kenya ou encore Leopold Sedar Senghor, premier président de la République du Sénégal en 1960, qui quitte volontairement le pouvoir en 1980. Aussi , afin d'éviter toute généralisation simplificatrice, mieux vaut passer au cas par cas.

 


Les pères des nations africaines.

Les musiciens, avec une plus ou moins grande spontanéité, rendent hommages aux leaders africains. Ces derniers comprennent très tôt tout l'intérêt qu'ils peuvent tirer des chansons, directement accessibles au plus grand nombre. Les titres qui louent les mérites des dirigeants se multiplient, notamment en Guinée ou au Mali où les dirigeants développent une intense politique culturelle, censée valoriser le riche patrimoine musical mandingue.

 

Les pères des indépances retenus ci-dessous peuvent parfois surprendre. Amilcar Cabral meurt par exemple avant l'accession de la Guinée-Bissau à l'indépendance. Pour autant, c'est lui qui dirige la longue guérilla qui y mène et reste dans le coeur de la population le héros national.

 

 

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* Kwame NKrumah. [chanson: E.T. Mensah and his tempos: "Kwame Nkrumah"].

 

Dans la colonie britannique de Gold Coast, la vie politique se développe véritablement au lendemain de la guerre. En 1949, le docteur Kwame NKrumah fonde le Parti de la Convention du Peuple. Il lance en 1950, une "campagne d'action positive"(désobéissance civile,boycott, grèves). Son emprisonnement par les autorités coloniales contribue à accroître sa popularité et il devient vite le héros national. Face à l'agitation provoquée par cette arrestation, les autorités s'empressent de le relâcher. Il devient premier ministre à la suite de la victoire de son parti aux élections législatives de 1951. Les négociations avec les colons se poursuivent et aboutissent à l'indépendance le 6 mars 1957. La Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance.

 

Nkrumah est en outre le champion du panafricanisme. Son ouvrage L'Afrique doit s'unir (1963) devient le bréviaire de tous les tenants des "Etats-Unis d'Afrique". L'auteur y écrivait ainsi: "La survivance de l'Afrique libre, les progrès de son indépendance et l'avance vers l'avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l'unité politique. (...) Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l'Afrique. C'est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d'Afrique." Mais, dans le contexte de la guerre froide, ces espoirs seront rapidement déçus et les égoïsmes nationaux empêchent l'intégration régionale.

 

 

En politique intérieure, NKrumah n'aura pas beaucoup plus de succès. Dès son accession au pouvoir, il lutte contre le néocolonialisme et engage le pays dans la voie socialiste tout en instaurant un régime autoritaire avec l'instauration du parti unique en 1964. Il impose le culte de la personnalité et s'autoproclame l'Osaqyefo, le Rédempteur. Sa politique économique incohérente n'assure pas le développement économique du Ghana, pourtant potentiellement très riche. Il est renversé par un coup d'état en 1966, alors qu'il se trouve en voyage en Chine. Réfugié dans la Guinée de Sékou Touré, il décède en 1972, à Bucarest.

 

 

* Sékou Touré. (chanson: S.E. Rogie: "Sekou Touré" dans un français pour le moins hésitant.).

 

L'ascension politique d'Ahmed Sékou Touré reste tout à fait exceptionnelle. Simple receveur à la poste de Conakry en 1946, il fonde alors le Syndicat des Postes et des Télécommunications, le premier syndicat de Guinée. Cinq ans après, il dirige le Parti Démocratique Guinéen (PDG). Dix ans plus tard, devenu maire de Conakry, il représente la Guinée à l'Assemblée nationale française. En 1956, la mise en place de la loi cadre-Defferre irrite le leader guinéen qui regrette la suppression des cadres fédéraux de l'AOF et de l'AEF au profit de territoires dotés de capitales. Tout comme Senghor, il redoute une "balkanisation" de l'Afrique. De retour au pouvoir en 1958, de Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Aussi, du 20 au 29 août, le général de Gaulle effectue une tournée dans plusieurs capitales africaines afin de présenter aux populations son projet.

 

Sékou Touré souhaite accélérer le processus d'accession à l'indépendance (dont le projet de constitution ne souffle mot) Le 25 août 1958, lors d'un discours tenu dans la mairie de Conakry, il lance à de Gaulle le cinglant: "Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l'opulence dans l'esclavage". La Guinée est le seul pays à rejeter massivement la proposition de de Gaulle lors du référendum. Ce choix entraîne la rupture immédiate avec la métropole. La Guinée accède à l'indépendance le 2 octobre 1958, tandis que Sékou Touré s'autodésigne premier président du pays. Le général de Gaulle, outré par le ton du discours du 25 août, suspend immédiatement toute aide à la Guinée et démantèle les infrastructures existantes. Désormais, les relations entre la Guinée et son ancienne métropole seront particulièrement ombrageuses. L'orientation socialiste du régime guinéen creuse encore le fossé. Avec le Ghana , elle devient le chef de file des pays africains "progressistes". En novembre 1958, NKrumah et Touré tentent de bâtir l'Union Ghana-Guinée, susceptible d'entraîner un bouleversement des frontières coloniales et des zones d'influences européennes. Le pays devient aussi un foyer d'accueil pour les révolutionnaires africains en lutte contre la domination coloniale (notamment l'UPC camerounais). Mais, si Touré s'impose en tant que modèle pour les plus radicaux, il fait figure d'épouvantail pour les autres dirigeants de la Communauté française.

 

En politique intérieure, le nouveau chef de l'Etat guinéen instaure un régime très dur. Il fustige à longueur de discours "l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme" et réprime toute forme d'opposition. La terreur policière est encore aggravée par les nombreuses tentatives de coups d'états dont le régime fait l'objet (17 au total durant toute la période Touré). Désormais, le dictateur vit dans la hantise du putsch et sombre dans la paranoïa, qui le conduit à massacrer tous ces rivaux potentiels. Il n'hésite pas à faire fusiller la quasi-totalité de son gouvernement en 1964. Par exemple, le fondateur des Ballets africains et ex-ministre de l'intérieur, Keita Fodéba, est jeté en prison en 1969, où il décède (sans doute des suites de tortures). Le coup d'Etat manqué d'exilés guinéens du 22 novembre 1970, appuyé par les Portugais, plonge le pays dans la terreur, marquée par des arrestations et exécutions en série. Cette date devient d'ailleurs symbolique. Des centaines de milliers de Guinéens fuient alors le pays. Des milliers d'opposants meurent sous la torture dans les sinistres geôles du camp Boiro. On estime que le Président Ahmed Sékou Touré s’est rendu coupable de la mort ou de la disparition de quelque 50 000 personnes. En 1984, à la mort de Touré, le colonel Lansana Conté s'empare du pouvoir, utilisant à nouveau la violence et la contrainte.

 

* Félix Houphouët-Boigny (chansons: Alpha Blondy: "Jah Houphouët" et Moussa Doumbia: "Houphouët Boigny" sur le lecteur 8 tracks seulement).

 

Originaire du village de Yamoussoukro, au centre de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny devient médecin. Il représente un courant modéré du nationalisme. Il créé en 1946 le Rassemblement démocratique Africain (RDA, associé à l'UDSR, le parti de Mitterrand).

Félix Houphouët-Boigny est élu député à la première Assemblée constituante française, en 1945. Il est même à plusieurs reprises ministre dans des gouvernements français.

27 novembre 1960, Félix Houphouët-Boigny est élu Président de la République. Il est réélu à six reprises en 1965, 1970, 1975, 1980, 1985 et 1990. A la tête de son parti unique qu'il tient d'une main de fer, et dont il évince ses rivaux, le parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI), il préside aux destinées de la Côte d'Ivoire pendant 33 ans. Tout au long de son "règne", il maintient des liens étroits avec l'ancienne puissance coloniale (signature d'accords de défense, accords d'assistance militaire...) et s'oppose aux thèses fédéralistes de Senghor (projet de fédération malienne). Pour Bernard Droz, il "est le principal artisan, avec le général de Gaulle, des indépendances "balkanisées", de 1960".

 

Le pays connaît dans les années 1960-1970 une exceptionnelle réussite économique fondée sur le café et le cacao. Le pays connaît alors une grande avance sur ses voisins : taux de scolarisation élevé, réseau routier dense, politique sociale redistributrice... Cette prospérité attire. Mais l'effondrement des cours du cacao en 1978 met un terme au "miracle ivoirien". De nombreuses tensions apparaissent alors dans le pays.

Au bout du compte, il semble juste de tirer un bilan contrasté de la très longue présidence d'Houphouët-Boigny. Incontestablement, le régime était et resta autoritaire jusqu'au bout. Le décollage économique du pays ne fut pas durable. La corruption et le népotisme régnèrent. Néanmoins, l'aménagement du territoire ivoirien, en terme d'infrastructures de transports notamment, reste sans équivalent en Afrique de l'ouest. Le pays connut, certes dans un cadre autoritaire, une grande stabilité politique, qui contraste avec l'anarchie actuelle du pays, déchiré par les débats sur l'ivoirité.

 

* Léopold Sédar Senghor (discours lors de l'accession du Sénégal à l'indépendance).

Senghor lors de l'inauguration du premier festival mondial des arts nègres à Dakar, en 1966.

 

 

Léopold Sédar Senghor naît dans une famille de commerçants aisés et mène de brillantes études. Agrégé de grammaire en 1935, il théorise ave Césaire le concept de "négritude" et développe en parallèle une oeuvre poétique remarquable. Au lendemain de la guerre, il s'engage en politique aux côtés de la SFIO, avant d'animer en 1948 à la Chambre des députés le groupe des Indépendants d'outre-mer, rival du puissant RDA de Houphouët-Boigny. Il accuse ce dernier de vouloir "balkaniser" l'Afrique française et milite au contraire en faveur de vastes entités fédérales. La loi cadre-Defferre, en partie élaborée par Houphouët, ruine ses espoirs de fédération de l'Afrique de l'ouest. En janvier 1959, il annonce la création de la fédération du Mali (en référence à l'illustre empire du Mali du XIIIe-XVe siècles. Deux mois plus tard seulement, la Haute-Volta et le Dahomey se retirent de la fédération. Des querelles personnelles précipitent la ruine du projet, qui ne réunit alors plus que le Soudan et le Sénégal. Le 20 août 1960, Senghor proclame l'indépendance du Sénégal qui quitte la fédération. Le Soudan accède à l'indépendance le 22 septembre sous le nom de Mali. Le 5 décembre, Senghor est élu président du Sénégal. Les institutions, en grande partie calquées sur celles de la Vème République, confère un large pouvoir au président, épaulé par un chef de gouvernement, en l'occurence Mamadou Dia. Marqué nettement à gauche, Dia se consacre avec beaucoup de compétences aux questions politiques. Il mène une rude bataille contre la corruption et s'attire alors les foudres des milieux d'affaires français et sénégalais. Senghor, qui entend conserver des relations étroites et cordiales avec l'ancienne métropole,  condamne son second à la prison à vie en 1962, pour une prétendue tentative de coup d'état. On assiste alors à une personnalisation du pouvoir. Le président parvient à "récupérer" de nombreux opposants auxquels il propose des postes importants (d'autres dirigeants useront de ce stratagème, notamment Houphouët-Boigny). Senghor semble alors de plus en plus coupé des préoccupations de ses concitoyens. Face aux mécontentements, il a la lucidité de démocratiser la vie politique, tout en instaurant une véritable liberté de la presse... La libération de Mamadou Dia illustre cette tendance. 

A la surprise générale, après avoir dirigé pendant vingt ans le Sénégal. Il annonce sa démission le 31 décembre 1980, à la surprise générale. Défenseur acharné de la francophonie, il est élu à l'Académie française en 1983. Par sa stature, Senghor est parvenu à faire du pays une démocratie (quelque peu malmenée actuellement à en croire nombre d'observateurs).

 

* Modibo Keita. [chanson: African Jazz: "Matanga ya Modibo"]

 Modibo Keita et John F. Kennedy en 1961.

 

Ce syndicaliste passé par l'école normale William Ponty, remporte les élections de 1959 à la tête de son Union soudanaise. Après l'échec de la fédération du Mali, il prend la tête du Mali et se rapproche de la Guinée de Sékou Touré. Il lance une campagne de nationalisations et de collectivisation. Rapidement les dissensions s'accentuent avec l'ancienne métropole. Les bases militaires françaises sont évacuées, un franc malien est créé. En politique intérieure, le plan quinquennal échoue et la multiplication des équipements luxueux improductifs grèvent le budget de l'Etat. Si Modibo Keita cultive son image de marque de sage, son autoritarisme heurte de nombreux Maliens qui lui reprochent en outre sa politique puritaine. En 1968, il est renversé par un coup d'état dirigé par le lieutenant Moussa Traoré.

 

* Fulbert Youlou. [chanson des Bantous de la Capitale: "Tokumisa Congo"]

 Le premier gouvernement congolais en 1960.

 

Au Congo Brazzaville (ancien membre de l'AEF), une rivalité traditionnelle oppose les M'Bochis du Nord aux Kongos et Laris du Sud. A la suite du référendum de 1958, Fulbert Youlou devient chef du gouvernement dans le cadre d'une véritable guerre civile. Il parvient à se faire élire président en 1961. Plutôt favorable aux thèses panafricaines, Youlou rencontre rapidement de vives résistances dans son pays. Il faut dire que sa personnalité dérange. Cet abbé arbore des soutanes Dior et collectionne les conquêtes féminines. Il gouverne de manière très autoritaire et se met à dos les étudiants ainsi que l'opposition politique. Les dépenses du nouvel Etat explosent ce qui conduit Youlou à réduire le traitement des fonctionnaires. A la mi-août 1963, une révolte populaire chasse l'abbé du pouvoir (il se réfugie en Espagne).

 

* Léon Mba. [chanson: Franco et le TPOK Jazz: "Président Léon M'Ba"]

 Léon Mba à droite et Albert Bongo.

 

Le premier chef d'Etat du pays est Léon Mba. Il obtient le soutien du général de Gaulle et de Foccart (le monsieur Afrique du général). Il faut dire que Mba a tout pour rassurer. Depuis plusieurs années, il militait en effet pour que le Gabon soit transformé en un département français et pour qu'un drapeau tricolore figure dans un angle du drapeau gabonais! Entre temps, Albert-Bernard Bongo intègre le ministère des affaires étrangères, où il se fait repérer par le président gabonais.

En 1962, à 27 ans, Bongo devient son directeur de cabinet. Or, très vite, le président se transforme en autocrate et l'armée le renverse le 17 février 1964 à la faveur d'un coup d'état. Les troupes françaises interviennent aussitôt afin de rétablir le fidèle Mba dans ses fonctions. Mais malade (il a un cancer), il tente de se trouver un dauphin potentiel. Bongo semble l'homme de la situation. Après un entretien test avec de Gaulle, il est adoubé comme successeur désigné. En 1966, il devient vice-président et le successeur constitutionnel. Il accède donc à la présidence de la République gabonaise à la mort de Mba en 1967.

 

* Patrice Lumumba. [chansons: African Jazz: "Vive Patrice Lumumba" et De piano: "Gouvernement ya Congo". Le chanteur énumère ici les membres du gouvernement congolais]

 Patrice Emery Lumumba lors de son arrestation.

 

Originaire de la province du Kasaï, le jeune Lumumba fréquente les cercles culturels de Léopoldville (future Kinshasa). Dans son ouvrage "Congo, terre d'avenir" qu'il écrit en 1956, il se place dans l'orbite du parti libéral belge de tendance modérée. A partir de 1958, il infléchit son discours et participe à la formation du Mouvement national congolais (MNC). Cette même année, il assiste à la conférence des peuples africains d'Accra qui le pousse vers un radicalisme anticolonialiste et panafricain. Ses talents d'orateur et son charisme l'imposent vite comme un intermédiaire indispensable dans le contexte de la décolonisation du Congo. En 1960, il participe activement aux négociations de la Table Ronde de Bruxelles qui aboutissent à l'indépendance du Congo. En mai 1960, son parti remporte la victoire aux élections. D'emblée, il s'oppose aux autre dirigeants congolais tenants de la partition du pays. Il devient le premier ministre du président Kasavubu. Lors des célébrations de l'indépendance du Congo, le 30 juin 1960, en présence du roi des Belges, Lumumba se lance dans un discours courageux dans lequel il rappelle en effet les dégâts provoqués par le colonialisme. Il se créé à cette occasion de nombreuses inimitiés.

 

Les rapports se tendent très vite entre Kasavubu et Lumumba. Le pays a très peu de cadres formés. Les forces de l'ordre ne lui obéissent plus et la rébellion sécessioniste du Katanga plongent le pays dans une période de chaos. Isolé et sans marge de manoeuvre,le premier ministre en appelle à l'ONU, en vain. Il se tourne alors vers l'URSS. Les puissances occidentales, Belges et Américains notamment, voient donc en lui un communiste. Dans le contexte de la guerre froide, cela n'est pas bon pour Lumumba. Il est destitué, placé en résidence surveillé. Il tente de fuir vers Stanleyville au nord-est, une ville tenue par ses partisans. Il est trahi par son chef d'état-major, Mobutu. Le 3 décembre, ce dernier lance à la radio: "Au nom de l'armée nationale, je peux vous dire que monsieur Lumumba est un homme fini. La chasse à l'homme est ouverte. Les soldats de Mobutu traque l'ancien premier ministre à bord d'hélicoptère grâcieusement fourni par la CIA. Capturé le 3 décembre, il est livré à son grand rival, Moïse Tschombé, le dirigeant du Katanga, qui le fait assassiner en janvier 1961. Le corps de Lumumba et de ses partisans sont déterrés et leurs corps plongés dans de l'acide sulfurique, fourni par l'union minière du Katanga, toujours aux mains de belges.

Lumumba est considéré au Congo comme le premier comme un véritable "héros national" et son nom reste associé aux luttes anticolonialistes africaines. Le courage et l'assassinat de Lumumba l'ont placé au panthéon des martyrs de l'Afrique

 

* Mobutu Sese Seko. [chanson: Verckys et l'orchestre Vévé: "Mobutu 10 ans"]

 

Mobutu Sese Seko organise son coup d'Etat militaire, le 24 novembre 1965, renversant le président Joseph Kasavubu. Il détient désormais seul le pouvoir. Il impose progressivement sa dictature. C'est le début du "règne du Maréchal" (dont nous parle Etienne Augris sur L'Histgeobox). Cette dictature repose sur l'autorité incontestée du chef qui s'appuie sur un parti unique ( le mouvement populaire de la révolution). Evidemment, les libertés essentielles sont bafouées, notamment la liberté d'expression. L'embrigadement de la population se fait par l'intermédiaire du MOPAP (mobilisation, propagande et animation politique) ou par la surveillance des Congolais.

Mobutu engage le pays dans la voie de la Zaïrianisation qu'il présente comme une révolution culturelle. Il entend débarasser le Congo des stigmates de la colonisation. Le pays prend ainsi le nom de Zaïre. Les toponymes d'origine coloniale sont supprimés. Ainsi Léopoldville devient Kinshasa. Lui même abandonne son nom de naissance, Joseph Désiré Mobutu, et se fait appeler Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga ("le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne ne puisse l'arrêter"). Les costumes à l'occidental (« abacost » - contraction de « à bas le costume ») sont bannis au profit de tenues traditionnelles africaines ou de vestes à col Mao. Le franc congolais est remplacé par le zaïre (le zaïre vaut alors deux dollars!!).

Mobutu protège les artistes et les financent. Ces derniers chantent alors les louanges du chef suprême lors des cérémonies officielles et des déplacements du dictateur dans tout le pays. On vante les mérites du "rédempteur", du "guide", du "pacificateur", du "bâtisseur", du "créateur", du timonier", du "pharaon moderne", du "guide clairvoyant". Les slogans du parti unique se retrouvent dans les chansons. La Mopap (l'organisation chargée de la propagande) met en valeur tous les thuriféraires du régime via la radio (Voix du Zaïre) et la télévision nationale. Ainsi, beaucoup de chanteurs et musiciens se mettent au pas. Il faut dire à leur décharge que les dix premières années de règne de Mobutu se caractérisent par une forte croissance économique, qui tend à masquer l'absence de libertés.

 

* Julius Nyerere. [chanson: Salum Abdallah & Cuban Marimba: "Tulime mashimba"]

 Julius Nyerere (à gauche) et Kwame Nkrumah.

 

Intellectuel brillant, Julius Nyerere obtient un diplôme d'histoire à l'université d'Edimbourg en 1952. Il s'attache à construire au Tanganyika une conscience nationale transcendant les clivages hérités de la colonisation en fondant la Tanganyika African National Union (TANU). Il adopte une stratégie légaliste et rassure les Britanniques par sa modération. Le charismatique leader devient président de la République en 1962 après la proclamation de l'indépendance. Le nouvel État s'unit en 1964 au Zanzibar pour former la Tanzanie, membre du Commonwealth. Nyerere se retire volontairement du pouvoir en 1985 après avoir tenté d'instaurer un "socialisme à l'africaine" fondé sur l'autosuffisance, la propriété collective, la tolérance et la solidarité. Salum Abdallah vante dans sa chanson les mérites de cette politique: "Nous te remercions Tanzanie pour ton économie socialiste / en travaillant tous ensemble nous prospérerons / notre professeur Nyerere invite tous les compatriotes à se serrer les coudes / travaillons ensemble sans paresse, redoublons d'efforts pour cultiver la brousse / cultivons les champs pour le bien être économique de la Tanzanie".

Le bilan de ses années au pouvoir s'avère contrasté. La corruption et le recours occasionnel à la force doivent être mis en balance avec le rejet de toute forme de racisme.

 

* Jomo Kenyatta. [chanson: Oliver de Coque and his expo 79: "Jomo Kenyatta"]

Elève des Missions né en pays Kikuyu vers 1893, Jomo Kenyatta devient employé municipal à Nairobi et milite à la Kikuyu Central Association, une formation africaine anticolonialiste. Ses séjours à Londres et Moscou contribuent à sa formation politique.

Panafricaniste convaincu, il participe au congrès de Manchester en 1945. Au lendemain de la guerre, il intègre la Kenya African Union dont il prend la direction en 1947. Le slogan “un homme, un vote” entend remettre en cause les profondes inégalités liées à la colonisation. Au sein du KAU, une minorité (composée surtout de Kikuyus) opte pour une action plus radicale. Ce mouvement Mau-Mau, une société secrète traditionnelle dont les membres prêtent serment, mettent au point des techniques de guérillas efficaces. En 1952, les autorités coloniales proclament l'état d'urgence et condamnent Kenyatta à sept ans de prison, au prétexte qu'il serait l'instigateur de la révolte (pourtant, ce dernier dénonce les violences perpétrées par les Mau-Mau). Les Britanniques utilisent toute une gamme de techniques pour vaincre les opposants: envoi de troupes; utilisation de blindés et de l'artillerie, bombardement des camps ennemis, déplacement des populations villageoises suspectées d'aider les Mau-Mau afin. Face à la dureté de la répression, l'insurrection s'affaiblit avant de prendre fin en 1956.

 

L'Etat d'urgence levé en 1960 s'accompagne de concessions de la part des Britanniques: quelques ouvertures sur le plan économique et démocratique afin de répondre en partie aux revendications de la majorité noire. Les colons blancs doivent par exemple accepter le droit de propriété des Africains de toutes ethnies sur les hautes terres en 1959. Les Britanniques autorisent progressivement la formation de partis politiques. Aussi, lors des élections législatives de 1961, la KANU (Union nationale africaine du Kenya) s'affirme. Libéré en 1960, Kenyatta s'impose comme l'incarnation du combat national, ce qui lui permet de conduire les négociations avec Londres. Aux élections de 1963, la KANU remporte les deux tiers des suffrages. Kenyatta devient alors premier ministre. L'indépendance est proclamée en décembre 1963 et de 1964 à sa mort en 1978, Kenyatta est président de la République du Kenya. Son bilan de dirigeant sera plutôt décevant. Sous sa présidence, les inégalités sociales se creusent et la modernisation de l'économie ne profite qu'à une minorité. Le népotisme et l'autoritarisme du "vieux lion" deviennent rapidement insupportables aux yeux de ses concitoyens.

 

* Amilcar Cabral. [chanson: Jaliba Kouyate: "Amilcar Cabral"]

 

Amilcar Cabral naît le 12 septembre 1924, à Bafatá, dans l’est de la Guinée-Bissau, de parents cap-verdiens. A l'époque, l'archipel du Cap-Vert et la Guinée Bissau sont sous domination portugaise. Le prénom du bambin en dit déjà long, ses parents ayant été inspirés par Hamilcar, le chef carthaginois (et donc Africain) qui fit trembler l'Empire romain sur ses bases! Il suit donc des études d’ingénieur agronome, à l’université de Lisbonne. Nommé directeur du Centre expérimental agricole de Bissau, il acquiert une connaissance précieuse du pays et de sa structure socioéconomique.

 

Dans le même temps, il s'intéresse au panafricanisme dans le sillage de N'Khrumah et se passionne pour la poésie de Senghor et son concept de négritude. Les autorités coloniales commencent à le trouver gênant et il est contraint de s'exiler en Angola, où il prend contact avec le mouvement nationaliste angolais. En 1956, Cabral fonde à Bissau le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC), d'idéologie marxiste. Il tente alors de négocier avec les autorités métropolitaines de plus en plus isolées. Les empires français et britanniques sont désormais en grande partie démantelés et l'ONU devient une tribune puissante pour les mouvements de libérations des dernières colonies.

 

Ces négociations échouent et, en 1963, le PAIGC engage la lutte armée contre les forces d’occupation. Cabral anime avec sang-froid cette guérilla qui débute dans le sud du pays, avec des bases arrières en Guinée-Conakry (il obtient le soutien militaire des soviétiques). L'armée coloniale (près de 20 000 soldats mobilisés) se trouve très vite débordée. Sous l’impulsion de Cabral, la guérilla prend un essor rapide qui ne tarde pas à mettre l’armée coloniale en difficulté. En 1973, le PAIGC contrôle ainsi la majeure partie du pays. En 1972, Cabral remporte un grand succès puisqu'il parvient à organiser l'élection d'une Assemblée nationale. Cette même année, le conseil de sécurité de l'ONU somme le Portugal de mettre un terme à cette guerre coloniale d'un autre âge. Enfin, l'organisation internationale reconnaît l'Etat indépendant de Guinée-Bissau, le 24 septembre 1973. Par les accords d'Alger, la Guinée-Bissau accède à l'indépendance sans drame majeur dès septembre 1974. Mais Cabral n'est plus, puisqu'il se fait tuer le 20 janvier 1973, près de sa résidence à Conakry, par des membres de son parti, avec la connivence des services secrets portugais.

 

 

Le président du jeune Etat n'est autre que le frère d'Amilcar, Luis Cabral. La Ginée-Bissau connaît pour quelques années la stabilité. Tout au long de la lutte, Cabral tenta de maintenir soudé son organisation, en s'appuyant sur les milieux populaires . Meneur d'homme très souple préférant la persuasion aux purges, il ne parvint cependant pas à apaiser totalement les tensions entre combattants guinéens et cadres cap-verdiens. L'oeuvre de Cabral n'en reste pas moins conséquente. Pour Augusta Conchiglia, "Cabral laisse une oeuvre théorique remarquable, qui est constamment réévaluée. Sa réflexion sur le rapport entre libération nationale et culture est plus que jamais d’actualité. Contrairement à la tendance dominante à l’époque d’importer mécaniquement les théories marxistes, Cabral a fait une relecture des catégories sociopolitiques du marxisme à la lumière des réalités africaines". Surtout, aux yeux de très nombreux Guinéens, Cabral fait figure de héros national.

 

* Agostinho Neto. [ chanson: Africa Negra: "Camarada Neto"]

 Neto et Castro.

 

Agostinho Neto est le chef du mouvement populaire de libération de l’Angola aux prises avec la métropole portugaise. La guerre de libération dure depuis le début des années soixante. Malgré l'appui des Cubains, à la veille de la « révolution des Œillets », en 1974, le MPLA n'a pas remporté de succès militaires significatifs. La fin de la dictature salazariste précipite les choses. Le nouveau régime qui s'impose au Portugal accorde l’indépendance à toutes ses colonies. La guerre est pourtant loin d'être finie... Trois mouvements s’opposent en Angola : le MPLA d’Agostinho Neto, résolument dans le camp socialiste, le FNLA de Holden Roberto et l’UNITA menée par Jonas Sawimbi, un dissident du FNLA. Chacun des blocs lorgne sur ce pays riche en ressources pétrolières et diamantifères. Les Etats-Unis arment et financent les deux mouvements qui se battent contre le MPLA. Le gouvernement sud-africain, qui a fait de la Namibie voisine une province, a peur de la contagion socialiste. Aussi, en accord avec les Américains, ils entrent directement dans le conflit aux côtés de l’UNITA.

Le MPLA l'emporte finalement grâce à l'appui décisif de près de 35 000 soldats cubains envoyés par Castro. C'est donc épaulé par les troupes cubaines, armées par Moscou, que Neto parvient à conserver le contrôle de la capitale Luanda. Il proclame l’indépendance le 11 novembre 1975 et met en place une dictature calquée sur le modèle sociétique. Le MPLA devient le parti-Etat. Les libertés essentielles sont bafouées et les médias contrôlés. Une tentaive de putsch ratée en 1977 sert de prétexte à Neto pour purger le MPLA de tous ses "fractionnaires". Il s'arroge les pleins pouvoirs. Gravement malade, Neto est soigné à Moscou où il décède le 10septembre 1979.

 

Pendant ce temps, la guerre se poursuit. L’UNITA et le FNLA continuent de combattre et le conflit reste un des plus meurtriers qu’est connue l’Afrique au XXème siècle. En juillet 1988, un accord en 14 points est enfin trouvé entre l’Afrique du sud, le MPLA et Cuba.

 

* Samora Machel. [chanson: The people of south Africa: "U. Machel"]

 

Les colonies portugaises restent contrôlées d'une main de fer au début des années 1960. Pourtant, après l'Angola, la guérilla armée gagne la Guinée-Bissau en 1963 et le Mozambique en 1964. A partir de 1965, les Portugais doivent combattre sur tous les fronts. En fait, c'est en métropole que le sort des colonies se jouent. Les très lourdes dépenses budgétaires consacrées à la guerre et la conscription obligatoire suscitent un vif mécontentement populaire au Portugal qui entraîne la chute la chute de la dictature en 1974 (Révolution des oeillets). C'est ce soulèvement qui permet le processus d'émancipation dans les colonies aboutissant aux indépendances. Au Mozambique, ce sont les "marxistes" du FRELIMO qui s'imposent. Comme en Angola, la lutte entre formations "marxites" et "antimarxistes" s'avère en outre aux interventions étrangères. Le guerillero marxiste qui s'empare des rênnes du pays se nomme Samora Machel. Le président  instaure le parti unique, la réforme agraire et tente de créer une société socialiste. Les difficultés économiques ne tardent pas à frapper le pays. Dès 1980, Machel se détourne du socialisme et réclame l'aide du FMI.

Dans le même temps, Machel soutient les mouvements de libération sud-africain et zimbabwéen (ANC et ZANU). En représailles, les régimes d'apartheid de l'Afrique du Sud et de la Rodhésie du sud (jusqu'en 1980) soutiennent la Renamo (Résistance nationale mozambicaine, un mouvement armé qui lutte contre le gouvernement mozambicain et donc le Frelimo de Machel appuyé par les Soviétiques. La guerre civile s'abat sur le pays pour longtemps. En 1984, les accords de Nkotami signés par l'Afrique du Sud et le Mozambique prévoient la fin des combats, mais ils sont violés par les 2 camps. La guerre très meurtrière se poursuit et les pourparlers ne donnent rien. L'avion de Samora Machel s'écrase au retour de négociations menées en Zambie, en 1986. Malgré l'autoritarisme du régime, la grande pauvreté d'une majorité de Mozambicains, la guerre civile, Machel parvient à conserver une certaine popularité, savamment entretenu par les organes de propagande.

 

* Nelson Mandela. [chanson: Salif Keita: "Mandela"]

 

Nelson Mandela fait partie de la jeune génération des cadres de l'African National Congress (créé en 1912) qui lutte depuis soixante ans contre le régime raciste sud-africain et sa politique d'apartheid. Il opte pour une confrontation directe, mais non violente, avec l'adversaire, organisant un vaste mouvement de désobéissance civile contre les Pass Laws qui interdisent les déplacements des non-Blancs à l'intérieur du pays. La répression s'abat sur le mouvement qui organise en 1955 un "congrès du peuple", au cours duquel est adoptée la "Charte de la liberté" fondée sur l'égalité raciale, la démocratie, la nationalisation des grandes entreprises... L'influence grandissante de l'ANC précipite une série de procès contre les leaders du mouvement, contraints à opérer dans la clandestinité. Après le massacre de Sharpeville en 1960, les dirigeants de l'ANC abandonnent la résistance passive pour la lutte armée.

 

En 1962, la police arrête une partie de la direction clandestine de l'ANC, notamment Nelson Mandela, qui fait désormais figure de dirigeant de l'organisation. Le procès de Rivonia, en 1964, condamne Mandela et 7 autres co-accusés à perpétuité dans la prison de Robben Island, au large du Cap. Le régime se maintient encore près de trente ans, mais les massacres, le racisme institutionnalisés mettent progressivement les autorités au ban des nations. La chute du mur de Berlin précipite la fin d'un régime qui ne peut plus se targuer auprès des occidentaux de constituer le dernier rempart contre le communisme en Afrique australe.

 

Après 26 ans d'incarcération, Mandela est libéré le 11 février 1990. Cette libération suscite une allégresse immense dans toute l'Afrique, elle représente un signal fort de liberté et de justice pour tout le continent. L'année 1991 voit l'abrogation de la plupart des lois de l'apartheid. En concertation avec De Klerk, c'est lui qui assure la transition démocratique du pays dans un climat pourtant explosif. Lors des premières élections libres et multiraciales d'avril 1994, l'ANC l'emporte et Nelson Mandela devient le premier président noir du pays. De Klerk et Mandela reçoivent conjointement le prix Nobel.

 

Aujourd'hui, le pays, gangréné par la violence et les tensions sociales, bénéficie néanmoins d'une certaine stabilité et n'a pas sombré dans le chaos comme tant d'observateurs le redoutaient. On doit incontestablement cet état de fait à la personnalité exceptionnelle de Mandela. Fr. X. Fauvelle-Aymar (voir sources) rappelle à ce propos: "Il faut dire (...) ce que ce tour de force doit à la personnalité et à la vision politique de Nelson Mandela, héros de la lutte des Noirs contre l'apartheid durant un quart de siècle, et qui sut acquérir dans les années 1990, auprès de ses concitoyens blancs, une popularité due en partie à sa rhétorique consensuelle et à son action volontariste dans un registre symbolique et identitaire auquel les Afrikaans étaient particulièrement sensibles [...]. De même, le "geste" politique consistant à ne pas briguer de second mandat en 1999 permit à la figure inentamée du père de la nation de conserver un prestige moral sans égal, à l'heure où les chefs d'Etat de certains pays africains avaient sans discontinuer présidé aux destinées de leur pays depuis les années 1970."

 

Sources:

* Hélène d'Almeida-Topor: "Naissance des Etats africains", Casterman, 1996.

* Bernard Droz: "Histoire de la décolonisation", Points, Seuil, 2009.

* L'Histoire n° 306. Fr. X. Fauvelle-Aymar: "Et l'Afrique du sud inventa l'Apartheid", février 2006.

* L'Histoire n°350, février 2010.

- Marc Michel: "Et l'indépendance vint à l'Afrique".

- Pap Ndiaye: "Senghor, le président poète".

* "Afrique, une histoire sonore" (Frémeaux et associés). Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny.

* Le magazine Jeune Afrique qui consacre de nombreux articles aux indépendances africaines.

* L'émission archives d'Afrique sur RFI.

 

 

Africa Dreams : le Congo de Leopold II.

par vservat Email

Fin du XIXème siècle, Paul Delisle, jeune séminariste belge arrive au Congo. Il apporte avec lui les discours et les images de son pays sur l'Afrique, continent mystérieux et sauvage que les européens exploitent, inexorablement attirés par ses richesses et sa main d'oeuvre, qu'ils prétendent également civiliser en lui apportant, conjointement , l'éducation et la parole de dieu.


Paul pourrait rejoindre une mission et prendre sa place dans  cette oeuvre civilisatrice, en Afrique. Mais, au Congo, il vient aussi retrouver son père qui l'a abandonné dans son enfance. Cet homme, à la sinistre réputation, va lui ouvrir les yeux sur le pays tel que le roi Léopold II, en bon propriétaire des lieux, l'exploite,  à coups de mains coupées à la machette pour ceux qui, parmi les indigènes, ne travaillent pas suffisamment à la récolte du caoutchouc. Plongé "au coeur des ténèbres" de la colonisation belge du Congo, ce premier tome s'achève lorsqu'est révélée à son héros la face sombre de l'entreprise coloniale.

 

Les auteurs, M et JF Charles,  sont coutumiers des séries historiques en bande dessinée puisqu'on leur doit aussi "War and dreams" en 4 tomes qui a pour toile de fond la 2° guerre mondiale, ainsi qu'" India Dreams" qui se déroule en Inde à notre époque (en 5 tomes). Ils se sont associés ici au dessinateur et illustrateur normand Frédéric Bihel, pour une plongée fascinante dans le Congo de la fin du XIXème siècle.

 

Il est à souligner que ce premier volume est enrichi d'un dossier documentaire signé de C. Braekman, journaliste au Soir et spécialiste de l'Afrique centrale (elle a publié notamment des articles importants sur le génocide rwandais). Le dossier se concentre sur Leopold II roi des belges de 1865 à 1909, personnage très controversé de l'histoire du plat pays, qui donna à Bruxelles son allure de capitale, fut à l'origine de la découverte et de la colonisation d'une grande partie du Congo, saignant le pays par la pratique du travail forcé, les déplacements massifs de population ou les pratiques violentes et barbares de ses sbires justifiées par l'exploitation outrancière des ressources locales, en particulier du caoutchouc et l'ivoire.

 

Leopold II et Henry Morton Stanley : Le temps de l'exploration. 

 

1875, à Paris, a lieu une conférence  internationale de géographie. Son  thème n'est autre que l'Afrique. c'est peut être là que les projets coloniaux de Lépold II, roi des belges depuis 10 ans, prennent forme. Le centre de l'Afrique est encore peu ouvert aux européens et le roi y voit une occasion pour son pays d'y quérir fortune. Pendant 10 ans, il s'occupe d'organiser dans la région différentes explorations via le Comité d'Etudes du Haut Congo puis l'Association Internationale du Congo. A ce moment là les rêves congolais du souverain lui ont déjà couté des millions en finacement d'expéditions ("investissement" que Léopold II va s'employer à rentabiliser).

 

 Pour concrétiser son rêve, il lui manque encore un homme qui lui servira d'émissaire sur place. Il le trouve en la personne de H.M Stanley. Gallois de naissance et américain d'adoption, c'est un journaliste et un aventurier. A la demande du "New York Herald", il se rend une 1ère fois en Afrique en 1871-1872 ; il y débusque l'explorateur Livingstone parti à la recherche des sources du Nil. Il retourne sur place en 1874 et traverse alors l'Afrique de l'océan Indien à l'Atlantique, partant de Bagamoyo, au sud de Zanzibar, pour atteindre Boma, sur le littoral de l'Océan Atlantique. L'aventurier à la réputation grandissante et Léopold II sont désormais prêts à sceller leurs destins.

 

 

Leur rencontre débouche sur une nouvelle expédition en 1879Stanley se concentre sur les aménagements du Bas Congo ( cette région est longtemps restée difficile d'accès pour les européens en raison de ses rapides et chutes qui empêchent son exploration par le fleuve). Puis, il repart en 1882 pour installer de nouvelles stations, entre le Pool et les Stanley Falls ( voir carte ). Rentré en 1884, il participe en février 1885 à la conférence de Berlin qui réunit 13 pays européens auxquels s'ajoutent les Etats-Unis (l'empire Ottoman se joindra à la signature de l'acte final). A l'ordre du jour : le sort de l'Afrique Centrale et en particulier du bassin du Congo.

 

 

Le Congo devient une possession personnelle de Léopold II. 2

 

Léopold II n'est pas présent à cette conférence. C'est pourtant à l'issue de celle-ci qu'il impose sa souveraineté sur le Congo. En fait, la souveraineté sur le bassin du Congo est octroyée à l'A.I.C. (association internationale du Congo) dont Stanley est membre ; il ne fait aucun doute que Léopold II a téléguidé les décisions de la conférence par une jeu obscur d'influences dont HM Stanley fut un des piliers. L'acte de la conférence signé le 26 février détermine le statut du bassin du Congo qui prévoit trois volets  : neutralité des territoires, liberté de commerce sur le fleuve et lutte contre l'esclavage,  la traite, et pour une amélioration morale et matérielle des conditions de vie des indigènes.

 

Le souverain belge est, dès lors, désigné par les puissances présentes comme le nouveau souverain de l'EIC (Etat Indépendant du Congo). A partir du 29 avril 1885, l'article 62 de la Constitution Belge "autorise sa majesté le roi à être le chef de l'état fondé en Afrique par l'Association Internationale du Congo".

 

Léopold II peut désormais tirer les fruits de sa possession africaine, et ce avec d'autant plus d'avidité que celle-ci n'est pas dénuée de ressources, et que son exploration lui a déjà couté fort cher. Qu'y -a -t-il à exploiter au Congo ? Les deux principales richesses du pays sont, à l'heure à laquelle la Belgique s'en empare, l'ivoire et le caoutchouc. Les agents territoriaux (souvent des militaires) organisent la collecte de ces matières premières avec d'autant plus de zèle qu'un système de primes leur permet d'augmenter leur salaire en fonction des quantités collectées. Au cours de la dernière décennie du XIX° siècle, les agents territoriaux seront épaulés par "la force publique" recrutée parmi les Africains (de Zanzibar, du Liberia, d'Abyssinie ou de la côte occidentale du continent), d'abord hors du Congo. Souvent qualifiés de "libérés" car affranchis pour cette tâche de leur statut d'esclaves, les agents de la force publique sont instrumentalisés pour faire régner la division au sein des Africains : ils participent au recrutement de force de la main d'oeuvre qui récoltera l'ivoire et le caoutchouc. 

 

Ce dernier, présent dans la forêt équatoriale congolaise est particulièrement précieux à l'heure des débuts de l'automobile : le marché du pneu est alors en plein boom. Ce sont les indigènes qui sont affectés à l'exploitation de cette ressource dont les exportations passent de 1300 tonnes en 1896 à  plus de 6000  tonnes en 19011 (année pour laquelle elle fut la plus importante). Les ressources minières, en particulier le cuivre du Katanga ne seront exploitées que  plus tard, à partir de la première décennie du XXème siècle.

 

Le Congo de Leopold II : camp de travail à ciel ouvert.

 

Le travail forcé pour les indigènes se déploie essentiellement autour de deux taches qui sont le portage et  l'exploitation du caoutchouc. Toutefois, elles ne sont pas exclusives ; on peut y ajouter les corvées ou livraisons de vivres, par exemple. Le portage constitue une partie extremement pénible du travail. Les charges sont lourdes, les distances longues, le terrain souvent difficile comme en témoigne E. Picard : "Incesamment nous rencontrons ces porteurs, isolés ou en file indienne, noirs, misérables[...] supportant la charge, caisse, balot, pointe d'ivoire, panier bourré de caoutchouc, la plupart chétifs, cédant sous le faix multiplié par la lassitude et l'insuffisance de nourriture [...] pitoyables cariatides ambulantes, organisés en un transport humain, réquisitionnés par l'Etat armé de sa force publique irrésistible, livrés par les chefs dont ils sont les esclaves et qui rafflent leurs salaires; crevant le long de la route, ou, la route finie, allant crever de surmenage dans leur village." 3

 

 A partir de 1891, le roi, en tant que propriétaire des terres, prélève un impôt en travail. C'est essentiellement sur la récolte du caoutchouc que celui ci sera perçu. Les agents de l'état poussent à une rentabilité extrême : ils obligent les Congolais à pénétrer au coeur de la forêt pluviale pour récolter le caoutchouc (on le tire de lianes puis, une fois solidifié, il est transporté dans des paniers). Ils doivent souvent y séjourner plusieurs jours dans des conditions précaires de travail, de "logement", de nourriture. Il leur faut ensuite  ramener la récolte aux colons. Ceux qui ne sont pas assez efficaces sont sévèrement punis : parfois exécutés, parfois mutilés, parfois les deux. Les Noirs jugés improductifs étaient fréquemment amputés de leurs mains droites, y compris les morts, afin de prouver que les cartouches n'étaient pas gaspillées inutilement, mais bien utilisées contre ceux qui ralentissaient la productivité attendue.

 

Les sévices violentes (coups de chicotte,  mutilations et  exécutions) accompagnent  le travail forcé devenu légal en 1892 . Mais ce n'est pas tout ; il est assez fréquent que femmes et enfants soient retenus en otages par les colons de façon à obtenir davantage de productivité de la part des hommes adultes. Ils constituent un moyen de pression pour forcer la main d'oeuvre au travail à aller toujours plus loin et à récolter toujours plus de caoutchouc. Les otages sont souvent entravés et il n'est pas rare que les femmes soient violées. Les anciens des villages sont également victimes de ce chantage. Comme le dit E. M'Bokolo : "Le Congo devint une sorte de système concentrationnaire à ciel ouvert où l'arbitraire constituait la règle". 4

 

On ne peut présager de la direction que prendront les 2 tomes à venir d'"Africa dreams", mais nul doute sur le ton donné à ce premier volume. Il s'agit bien de plonger au coeur du projet congolais de  Léopold II , d'aller au bout  de son entreprise de pillage, d'une brutalité extrême, qui fut considérée comme une  référence par d'autres puissances coloniales.

 

Notes :

1. AJ Wauters , l'Etat indépendant du Congo, Bruxelles, 1899, p 415.      

2 : Le Congo devient une colonie de la belgique à la mort du souverain en 1908.   

3. E. Picard, En Congolie, 1909.   

4. Elikia M'Bokolo, sous la direction de M. Ferro, Le livre noir du colonialisme , l'Afrique : le temps des massacres, 2003, p 592

 

Bibliographie :

Marc Ferro (sous la dir.) : "Le livre noir du colonialisme" , Hachette pluriel 2003

Adam Hochschild : "Les fantômes du roi Léopold", Taillandier, 2007

Daniel Vangroenweghe : "Du sang sur les lianes", Aden, 2010

 

Sitographie :

- des contributions historiques à lire en ligne :

http://www.cobelco.info/presentationfs.htm

http://www.clionautes.org/spip.php?article927  (un article notament sur la société l'Anversoise chargée de la "collecte " du caoutchouc pour le souverain)

- une interview des créateurs de la BD  en partie tournée au musée Tervuren (musée royal Belge d'Afrique centrale)

http://www.tv5.org/TV5Site/webtv/video-7453-Africa_Dreams_l_histoire_tourmentee_de_la_colonisation_du_Congo_en_BD.htm

- sur Samarra, un autre article mettant en relation BD et colonisation par Julien Blottiere :

 http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/11/28/tintin-au-congo-ou-la-mission-civilisatr

 

filmographie :

(à visionner en ligne en cliquant sur le titre ci dessous)

Peter Bate, "Le roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire", Bruxelles, 2004.

 

 Et toujours sur Samarra et l'histgeobox, plein d'articles sur le Congo, à retrouver dans le dossier Samarra en Afrique ....

http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2009/01/20/samarra-afrique

 

La bande son des indépendances africaines.

par blot Email

Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

 

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

 

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

 

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

 

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

 

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

 

- "Indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation".

 

- La bande son des inédpendances".

 

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

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Nous nous proposons ici de dresser un inventaire (très lacunaire) des ressources disponibles pour mieux connaître ou découvrir les musiques africaines contemporaines, en particulier celles qui apparaissent ou se transforment lors des accessions à l'indépendance.

 

Dans les jeunes Etats souverains, la musique joue un rôle essentiel. Elikia M'Bokolo explique dans le livret du coffret "Africa 50 years of Music":

"la musique a toujours été partie intégrante du quotidien des Africains et (...) constitue l'élément clé des manifestations sociales: musique de cour ou musique de travail, de fête ou de veillées funèbres, musique associée à des rituels collectifs ou propre aux divers groupes d'âge et à chacun des deux sexes. Phénomène central dans la société, la musique africaine ne saurait donner lieu à une distinction entre une "musique classique" et une "musique populaire". Toutes les variétés musicales africaines sont "populaires". On peut à la rigueur opérer une distinction entre musique "traditionnelle" et musique "contemporaine" à condition de dire aussitôt que la musique traditionnelle est constamment traversée, voire refondée par des innovations et que la musique "contemporaine ne se fait pas faute de puiser abondamment dans les 'traditions'".

 

Pour rendre la lecture du post plus agréable, nous vous proposons une sélection musicale en 32 titres (ci-dessous ou en bas de page).

 

 

* Des livres indispensables:

 

- Gérald Arnaud et Henri Lecomte: "l'Afrique de toutes les musiques". L'ouvrage fait la part belle aux musiques traditionnelles et présente les instruments de musiques spécifiquement africains. Mais cette somme n'a rien d'assommante et les auteurs, fins connaisseurs de leur sujet parviennent à le rendre passionnant. Surtout, comme son titre le suggère, ce livre restitue parfaitement la richesse et la diversité des musiques du continent. Il nous transporte dans une passionnante odyssée, du Maghreb au monde mandingue en passant par l'Afrique australe.

 

Gérald Arnaud, par ailleurs journaliste au Nouvel Obs, vient de sortir une biographie consacrée à "Youssou N'Dour, le griot planétaire" (coll. Voix du Monde, Editions Demi-Lune).

 

- Franck Tenaille: "le swing du caméléon", Actes sud, 2000. L'auteur propose une galerie de portraits savoureux de quelques une des plus grandes figures de la musique africaine. Citons, parmi d'autre Joseph Kabasele, Miriam Makeba, Alpha Blondy, Zao, Fela Kuti, Thomas Mapfumo... En arrière plan, l'histoire africaine pointe nécessairement son nez puisque la musique se trouve alors au coeur des mutations sociales.

 

"L'épopée de la musique africaine, Rythmes d'Afrique Atlantique", ed. Hors Collection, mars 2008". Ce livre revient sur la naissance, le développement et les transformations de certaines musiques populaires d'Afrique de l'ouest. L'auteur se penche sur la genèse des nouveaux courants musicaux qui irradient le continent souvent sous l'impulsion des jeunes pouvoirs politiques (Sékou Touré en Guinée, Modibi Keita au Mali et dans une moindre mesure Senghor au Sénégal). Chaque chapitre correspond à un pays et permet de replacer l'essor des musiques urbaines dans son contexte politique et social. Une riche iconographie (en particulier de superbes pochettes de disques) complète cet ouvrage passionnant.

 

L'année dernière, Florent Mazzoleni a consacré une biographie à "Salif Keita, la voix du mandingue", Editions demi-lune, 2009.

 

 

* Des disques.

 

- Les trois compilations Golden Afrique proposent sur 2CD une sélection de morceaux présentés dans un livret copieux et bien documenté. Le premier volet retrace l'évolution musicale dans quelques pays d'Afrique de l'ouest notamment le Mali, les Guinée (Bissau et Conakry), le Sénégal, la Gambie et la Côte d'Ivoire. La rumba congolaise et ses dérivés ont l'honneur de Golden Afrique 2, tandis que le 3 est consacré aux musiques de l'Afrique australe.

 

A l'occasion du cinquantenaire des indépendances, trois très beaux coffrets (commercialisés à des prix accessibles) permettent de se (re)plonger dans le patrimoine musical africain, d'une extraordinaire richesse et diversité. [Le terme musique africaine n'a d'ailleurs pas grand sens (parle-t-on de musique européenne?)]

 

 

- Le coffret Free Africa (Le Son du maquis) propose sur quatre disques une sélection éclectique, mais en même temps cohérente. Les artistes les plus illustres (Miriam Makeba, Manu Dibango, Salif Keita, Cesaria Evora), côtoient des musiciens moins connus (les orchestres Super Biton du Biton du Mali ou Super Eagles de Gambie). Le coffret fait la part belle à la musique mandingue ou encore à l'éthio-jazz, au détriment de l'Afrique  anglophone ou lusophone, pas totalement oubliés néanmoins (Bonga). Accompagné d'un copieux livret rédigé par Florent Mazzoleni (par ailleurs chargé de la sélection musicale), nous vous recommandons chaudement ce bel objet.

 

- Le coffret Afriques indépendantes (1960-2010) sorti par Frochot Music dresse un panorama des musiques d'Afrique francophone en cinq disques: Afrique engagée ("Douze chansons littéralement historiques, douze chroniques inoubliables de l'accession de l'Afrique à son indépendance."), Mali et Guinée où Sékou Touré et Modibo Keita soutiennent les musiques nationales dans le cadre de la politique d'autenthicité, le Sénégal berceau du mbalax, enfin le Congo et son irrésistible rumba qui se diffuse sur l'ensemble du continent. Contrairement à ce que laisse penser l'intitulé de la compilation, la sélection se focalise avant tout sur les années 1960, 1970.

- Encore plus copieux, le coffret "Africa 50 years of Music" composé de 18 CD est annoncé pour début juillet sur le label Discograph.

 

 

La collection African Pearls (Syllart Productions) vaut largement le détour. Les copieux livrets (souvent rédigés par Florent Mazzoleni) offrent de nombreuses clefs politico-sociales permettant de mieux appréhender ces musiques. Le premier volet de la série "rumba on the river" s'intéresse aux très riches musiques congolaises, notamment la rumba dont Kabasela, l'OK Jazz, Tabu Ley Rochereau ou les Bantous de la capitale deviennent les représentants les plus populaires. Les deuxième et troisième volets consacrées aux musiques traditionelles de la Guinée et du Mali font la part belle aux djelis. Les volumes dédiés aux musiques sénégalaises et ivoiriennes soulignent la multiplicité des influences musicales dans la région (cubaine notamment), mais aussi l'attrait des studios d'Abidjan pour les musiciens des pays alentours.

La série se focalise désormais sur les années 1970 ("Electric Mali", "Guinée 70's: the discotheque years", "Congo 70's: Rumba rock"), période d'effervescence musicale extraordinaire pour toute l'Afrique de l'ouest. Le funk et la soul se mêlent alors aux rythmes traditionnels donnant naissance à des musiques authentiquement africaines à l'instar du mbalax sénégalais.

 

- "Authenticité: the syliphone years". Plongée dans le catalogue du label d'Etat Silyphone, instrument de la politique culturelle d'authenticité voulue par Sékou Touré qui entend promouvoir une nouvelle forme de musique populaire (entre tradition et modernité). Les grands orchestres nationaux et fédéraux de Guinée y brillent de mille feux.

 

- Analog Africa. Ce label exhume des pièces d'une grande rareté, mais toujours d'une grande qualité. Parmi les dernières sorties, citons deux très belles rééditions de morceaux de l'Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou ou encore des compilations de funk béninois. Le blog du label propose l'écoute d'extraits de nombreux morceaux, mais aussi des podcasts.

- Ethiopiques. Certes l'Ethiopie ne fut pas colonisée, hormis la courte occupation italienne (1936-1941), mais son extraordinaire patrimoine musicale ne saurait être négligé. La collection Ethiopiques (Buda records) initiée par Francis Falceto, s'y emploie depuis plus de dix ans et compte désormais près d'une trentaine de volumes. Les livrets sont d'une remarquable précision et les belles découvertes constantes.

- Le label anglais Soundway ressuscite des trèsors oubliés. les rééditions font la part belle au highlife ghanéen (collection Ghana soundz) ou encore à l'Afro-beat (collection Nigeria special).

 


* Musiques et indépendances africaines sur la toile.

 

En cette année de commémoration, la musique au temps des indépendances n'est pas oubliée sur la toile. Voici quelques liens particulièrement intéressants (n'hésitez pas à nous signaler vos trouvailles sur le sujet):

 

1. Un dossier passionnant sur le site de RFI.

- Indépendance et musique: la Guinée sous le signe de l'authenticité.

- Côte d'Ivoire: l'eldorado musical.

- Sénégal: influences transatlantiques.

- Mali: indispensable culture.

- Cameroun: opposition de styles.

- Ghana, Nigéria, les années dorées.

 

 

2. Le site de la médiathèque de la communauté française de Belgique propose une présentation synthétique de quelques courants musicaux africains.

 

 

3. Florent Mazzoleni: "Les années 1970 ont été un laboratoire à ciel ouvert pour les musiciens africains" (Africultures).

 

 

 

 

4. Gérald Arnaud écrit régulièrement des articles sur Africultures. Citons parmi beaucoup d'autres:

- "Indépen-danses".

- "Saga Makeba 1 et 2" (Africultures). Bel hommage à "Mama Africa".

 

 

5 Le blog d'Elisabeth Stoudmann (journaliste à Vibrations) constitue une véritable mine pour tout amateur de musique africaine.

 

 

6. Les jeunes Etats se dotent d'hymnes. Sur le sujet, voir les synthèses de Jeune Afrique: “Un pays, une musique, un hymne” et de RFI: “L'histoire méconnue des hymnes nationaux africains“. Enfin, les analyses détaillées que RFI proposent de quelques hymnes: Guinée “Horoya”; Sénégal: “Pincez tous vos koras, frappez vos balafons“; Cameroun: “le chant du ralliement“.

 

 

7. Sur la galaxie des blogs, la musique africaine occupe une place de choix grâce aux soins de quelques passionnés: Matsuli, worlservice et ses podcasts.

- Voodoo funk: la crème de la musique de l'Afrique de l'ouest sur ce blog extrêmement précieux qui propose des sélections de très grande qualité.

 

8. Le site de l'Afrique enchantée sur France Inter dont nous vous parlions ici.

 

 

 

Nos sélections:

Théoriquement tout fonctionne, mais si le lecteur met du temps à se lancer, cliquez sur "bande son des indépendances 1, 2, 3 ou  4 by bricabraque", vous serez dirigés vers notre page sur 8 tracks. 

 

 

Bande son des indépendances 1

 

1. Bembeya Jazz National: "Armée guinéenne". (Guinée C.)

Le Bembeya Jazz National est le groupe le plus célèbre des grandes heures de la musique guinéenne, au cours des années 1960. Sékou Touré utilise alors la musique comme une véritable arme de propagande et entend développer la politique de "l'authenticité". Ce célèbre orchestre guinéen fut particulièrement choyé par Sékou Touré qui en fit l'orchestre officiel lors des grands événements nationaux (visites de chefs d'Etats étrangers notamment). Le répertoire de la formation compte ainsi de nombreux morceaux à la gloire du chef d'Etat, de son parti (le PDG), ou encore du jeune Etat guinéen à l'instar de cette ode dédiée à l'armée nationale.

 

2.Orchestre de la Paillote (puis Keletigui et ses tambourinis): "Kadia blues". (Guinée C.)

La musique guinéenne s'impose rapidement comme une des plus belles et créatrice du sous-continent. La compagnie discographique d'Etat, Silyphone, diffuse de très beaux disques à l'instar de ceux de l'orchestre de la paillote devenu ensuite Keletigui et ses Tambourinis. Ce sublime instrumental met en valeur la trompette de Djigui Touré et  la guitare deLenké Condé à la guitare. Créé en 1964, le groupe doit son nom à un club de danse aux toits en paille (la paillote).

 

3. Miriam Makeba: "Lumumba".(Afrique du Sud/Guinée C.)

La chanteuse sud-africaine lutta tout au long de sa carrière contre le régime d'apartheid et le racisme en général. Réfugiée aux Etats-Unis, son soutien aux Black-Panthers l'oblige bientôt à s'exiler de nouveau, en Guinée-Conakry. Choyée par Sékou Touré, elle devient bientôt l'ambassadrice culturel de la Guinée à l'étranger et y enregistre quelques unes de ses plus belles chansons, en particulier cet hommage à Patrice Lumumba.

 

4. Bonga: "Mona Ngi Xica".(Angola)

En 1972, le chanteur angolais Bonga enregistre son premier album, le magistral Angola 72, sur lequel sa voix, éraillée et chaude, donne corps à la "saudade", sorte de blues africain lancinant aux accents teintés de mélancolie comme sur le somptueux Mona Ki Ngi Xica.

 

5. Super Mama Djombo: "Dissan na m'bera". (Guinée Bissau)

Cet orchestre de Guinée-Bissau fut pendant les dernières années de la colonisation portugaise, l'enseigne musicale du parti Africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) mené par Amilcar Cabral. Comme en Guinée-Conakry et au Mali, une fois l'indépendance acquise, les autorités entendent s'attacher les services d'orchestres et promouvoir la musique moderne comme facteur important d'identité nationale.

Ce titre est chanté en kriol, synthèse de portugais et des langues locales, par Dulce Neves, seule femme du groupe. Il aborde de manière très critique les développements politiques après l'indépendance. L'orchestre réclame du gouvernement du respect pour ceux qui se sont battus afin d'obtenir la libération du pays. Le groupe reprend en cœur:" Laisse moi marcher de ce côté de la rue / Ne m'écrase pas avec une voiture officielle." 

 

6. Stella Chiweshe: "Chachimurenga (future mix)".(Zimbabwe)

Stella Chiweshe, une des très rares femmes marizambira (un musicien animant les cérémonies familiales mbira, au cours desquelles les esprits des ancêtres sont appelés à s'exprimer par la bouche d'un médium, le joueur de mbira, le piano à pouce, à lames métalliques). Au cours des années 1980, elle accède à une carrière internationale qui lui permet de faire découvrir la musique shona dans le monde entier. Pour en savoir plus sur les chants de Libération de l'ancienne Rhodhésie du sud, cliquez ici.

 

7. Orchestra Baobab: "Jin ma jin ma".(Sénégal)

Un des orchestres phares des nuits dakaroises, particulièrement influencé par les musiques cubaines, comme ce fut souvent le cas dans la musique sénégalaise.

8. Papa Wemba. (Zaïre/RDC)

Avec son orchestre Zaïko Langa-Langa fondé en 1969, Papa Wemba bouscule les codes de l'ancienne rumba, dont le tempo s'accélère sous l'effet des guitares électriques et de la batterie. Très populaire, le chanteur à la voix puissante est aussi le "pape des sapeurs" (la Société des ambianceurs et personnes élégantes).

 

Bande son des indépendances 2

 

 

1. Maravillas de Mali: "Radio Mali". (Mali) Cet orchestre malien au son afro-cubain très prononcé fut justement formé à Cuba dans le cadre de laccopération culturelle avec le Mali de Modibo Keita qui opte pour le socialime une fois l'indépendance obtenue, tout en maintenant des liens importants avec la France.

 

2. Franco: "Café".(Zaïre/RDC)

Le principal rival du Grand Kalle (voir titre 2) reste Franco Luambo Makiadi (1938-1989), alias Franco. Ce monstre sacré de la rumba congolaise n'a que 11 ans à la mort de son père. S'entraînant sur des guitares de fortune, il devient très tôt un prodige de la guitare et attire les clients vers le stand de sa mère, vendeuse de beignets. À 17 ans, il fonde l'OK Jazz qui devint par la suite le TPOK Jazz (TP signifiant Tout Puissant). La devise de l'orchestre est "On Entre O.K. On Sort K.O.". C'est en effet sur scène, avec ses nombreux compères, qu'il donne le meilleur de lui-même. Il devient très vite l'attraction à Kinshasa et Brazzaville. Son  répertoire dansant aux paroles satiriques fait mouche auprès du public. Les filles raffolent du guitariste et le surnomment bientôt "Franco de mi amor".

 

3. OK Jazz Mujos: "Cuento Nama". (Zaïre/RDC) Encore une des nombreuses émanations de la formation vedette de Franco. Les cuivres subliment cet enregistrement des années 1960.

 

4. Gnonnas Pedro: Yiri yiri boum".(Bénin)

Aussi surnommé le "baobab de la musique béninoise", Pedro popularise le style agbadja, du nom d'un tambour qu'il associe aux sonorités afro-cubaines. Sa disparition en 2004 donnera lieu à des funérailles nationales, en présence de Mathieu Kérékou.

 

5. Miriam Makeba: "Djiguinira".(Afrique du Sud/Guinée C.) Encore un classique enregistré par "Mama Africa" lors de ses années guinéennes.

 

6. Tout-Puissant Orchestre Poly-rythmo de Cotonou: "Hwe towe hun". (Bénin)

L'orchestre star du Bénin fut très largement influencé par les sonorités des pays anglophones voisins, le highlife du Ghana et l'afro-beat du Nigeria. Les musiciens associent la musique béninoise traditionnelle, notamment les rythmes qui ponctuent les cérémonies vaudoues aux musiques noires américaines (funk, rythmes afro-cubains).

 

7. Les Amazones de Guinée: "Samba"(Guinée C.) Cet orchestre guinéen est composé des membres de la brigade féminine de la gendarmerie de Conakry. Impossible de rester de marbre à l'écoute de ce morceau joué lors d'un concert à Paris au début des années 1980. Le groupe est toujours en activité.

 

8. Alpha Blondy: "Brigadier Sabari".(Côte d'Ivoire)

Le reggae jamaïcain interpelle de nombreux artistes africains notamment l'Ivoirien Alpha Blondy qui s'en sert pour transmettre ses messages. Cette chanson interprétée en daoula, pimentée de quelques mots français, évoque un passage à tabac par la police lors d'une "opération coup de poing".

 

Bande son des indépendances 3.

 

 

1. Les Bantous de la capitale: "Machette". (Congo Brazzaville)

Ce groupe fit les belles soirées des pistes de danse de Brazzaville grâce à sa rumba endiablée. Fondé en 1959, le groupe s'est reformé en 2004: belle longévité!

 

2. Franco et Sam Mangwana: "Coopération". (Zaïre / Angola)

Ces deux cadors de la musique congolaises se retrouvent en 1982  pour enregistrer ce très gros succès. Les fidèles auditeurs de l'Afrique enchantée reconnaîtront sans mal le générique de l'émission.

 

3. The funkees: "Abraka". (Nigeria)

Un morceau ultra funky des funkees, formation relativement obscure du Nigeria.

 

4. Geoffrey Oryema: "Land of Anaka". (Ouganda)

Un morceau tiré du premier album (1990) du chanteur ougandais: "Exile" (surtout célèbre pour la chanson "Ye ye ye" qui servait de générique à l'émission le "cercle de minuit").

 

5. N°1 de Dakar: "Yaye boye" (Sénégal)

Cet orchestre est une des nombreuses émanations du Star Band de Dakar (voir plus bas). Dirigé par Pape Seck, il regroupe de très grandes voix accompagnées par un trio d'instruments à vent.

 

6. Pat Thomas et Marijata: "I need more". (Ghana)

Une introduction irrésistible pour ce morceau de highlife ghanéen.

 

7. Fela Kuti: "No agreement Pt 2". (Nigeria)

Fela Hildegart Ransome est sans doute un des musiciens les plus influents du XXème siècle. Ce saxophoniste hors pairs naît en 1938, dans une famille bourgeoise nigériane, très engagée.

Il mélange jazz, rythm and blues aux musiques en vogue à ce moment là au Nigeria (highlife, ju-ju) au sein de son groupe, les koolas lobitos. En 1969, sa rencontre avec une militante noire des Black Panthers, Sandra Smith, l’influence considérablement. Il change le nom de son groupe qui devient Africa 70. Il chante désormais en pidgin (l’anglais du petit peuple), et plus en yoruba, afin d’accroître son auditoire, tout cela sur fond de cuivres envoûtants, de percussions hypnotiques, d’envolées de saxophone. Il donne ainsi naissance à l’Afrobeat. Enfin, il adopte un nouveau nom, celui de Fela Anikulapo (celui qui porte la mort dans sa gibecière) Kuti (qui ne peut être tué par la main de l’homme).

Dans ses chansons, il s’en prend aux militaires qui accaparent le pouvoir et imposent la dictature, mais dénonce aussi la collusion de ces derniers avec les grands groupes pétroliers étrangers, qui ont fait main basse sur l’or noir, ressource principale du Nigeria.

 

8. Les Ambassadeurs internationaux: "Mandjou" (Mali, Côte d'Ivoire...).

 En 1973,  le Malien Salif Keita quitte le Rail Band (voir ci-dessous) et intègre les Ambassadeurs du Motel (les musiciens se qualifient ainsi car ils sont de différentes nationalités). Il y rencontre le compositeur-guitariste guinéen Kanté Manfila, début d'une fructueuse collaboration.

En 1978, les Ambassadeurs (devenus Internationaux) s'installent à Abidjan, la nouvelle capitale culturelle de l'Afrique de l'Ouest, qui éclipse progressivement Conakry. Ils y enregistrent l'album Mandjou. Dans le titre éponyme, Salif loue Sékou Touré et les membres de sa famille. L'écho du morceau est énorme dans toute l'Afrique de l'Ouest.

 

Bande son des indépendances 4:

 

 

1. OK Jazz: "Liwa ya wech" (Zaïre / RDC). Voir ci-dessus.

 

2. African Jazz: "Table ronde" (Zaïre / RDC).

Joseph Kabasele, connu sous le pseudo de Grand Kalle, fonde en 1953 l'orchestre African Jazz avec lequel il révolutionne la musique congolaise, en électrifiant la rumba, y introduisant également tumbas et trompettes. Jusqu'en 1963, l'ensemble établit les canons de ce style raffiné sur des paroles très romantiques. Sa musique puise dans les répertoires des danses cubaines telles que la charanga, le bolero, le cha-cha-cha, le mambo... Grand Kallé et l'African Jazz figurent parmi les artistes les plus populaires d'Afrique. L'African Jazz attire donc très vite les nombreux talents du pays comme Nico Kasanda, alias  Dr Nico, ou le grand chanteur Tabu Ley Rochereau.

Lors de la réunion de la table-ronde organisée à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, le gouvernement belge et les leaders congolais négocient les conditions d'obtention de l’indépendance du Congo belge, Patrice Lumumba prend dans ses bagages les musiciens de l’African jazz. Dans la foulée du morceau 'indépendance cha cha', Kabalese compose ce titre consacré aux pourparlers de la Table Ronde.

 

3. Star Band n°1 de Dakar: "Guajira Van".

Le plus connu des orchestres sénégalais voit le jour en 1960, année de l'indépendance. Il met le feu aux poudres du club Miami grâce aux instruments amplifiés et à une section de cuivre efficace. Le répertoire est composé de musiques cubaines particulièrement appréciées dans le pays: cha-cha-cha, pachanga, rumba... A partir du début des années 70, les influences locales (peulh, malinké, wolof) s'impose avec l'apport d'instruments traditionnels tels que les tambours sabar et tama.

 

4.Tabu Ley Rochereau: "Tabalissimo".

Autre classique congolais interprété par le rossignol congolais. Ce remarquable chanteur racontait qu'il avait dû apprendre des rudiments d'espagnol afin de pouvoir intégrer l'African Jazz de Kabasele. Dans les années cinquante, vouloir faire carrière sans maîtriser la langue des Cubains était impensable...

 

5. Jaliba Kouyate: "Amilcar Cabral".

Morceau plein de fièvre en hommage à Amilcar Cabral.

 

6. Rail Band: "Madi guindo".

H. Lee dans le livret d'une réédition en l'honneur du Rail Band revient sur l'importance du groupe: "le Rail Band, c'est bien autre chose qu'un orchestre de bal comme la période des indépendances en produisit des centaines. C'est le laboratoire où s'élaborèrent, tout au long de trois décennies, les fusions qui font aujourd'hui la musique de l'Ouest africain. Des dizaines de chanteurs et de musiciens y ont fait carrière. Tous les styles en vogue s'y sont croisés, du jazz à la pop internationale, du classique mandingue au folklore bambara, de l'afrobeat au soukouss congolais. "

 

On doit la formation de cette institution à Aly Diallo chef de gare et priopriétaire du buffet-hôtel de la gare de Bamako. Afin d'offrir à sa clientèle des divertissements dignes de cenom, il charge le multi-instrumentiste Tidiani Koné de former un orchestre. Il recrute un orchestre de Dar-Es-Salam, qui constitue l'ossature de la formation. C'est lui aussi qui parvient à convaincre un jeune albinos surdoué: Salif Keïta. Bien que dans une situation très difficile (il dort sur un bout de carton avec les SDF de la ville), il rechigne à intégrer le groupe. C'est que Salif est un Keïta, un membre de l'ancienne famille royale et il ne veut pas salir son nom prestigieux en chantant pour de l'argent. Mais, Tidiani parvient tout de même à convaincre Salif Keïta qui fait ses premiers assais en 1970. Très vite, il devient le chanteur le plus aimé du public malien.

 Le répertoire du groupe est très varié afin de séduire tous les publics. En tout cas, Salif Keïta se spécialise dans ce que l'on appelle à l'époque le "folklore modernisé", c'est-à-dire les grands thèmes malinkés arrangés à la guitare, célébrant notamment les héros de la tradition comme Sundjata Keïta.

 

 

7. Ali Farka Touré et Toumani Diabaté: "Kala djula".

Extrait du sublime dernier album enregistré par Ali Farka Touré (il meurt quelques mois plus tard en 2006) avec Toumani Diabaté, virtuose de la kora.

 

 

8. Bonga: "Sodade".

 En 1974, Bonga enregistre l'album "Angola 74" à Paris où il vient de s'installer. Il y reprend un classique, Sodade, sur un thème universel, celui du mal du pays. Ce morceau sera popularisé 20 ans plus tard par Cesaria Evora.

 

Les indépendances africaines 2: les forces de l'émancipation.

par blot Email

 Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique, nous vous proposons de revenir sur les années qui mènent aux indépendances (exceptionnellement, nous abandonnons notre prisme musical pour cet article).

- La ruée vers les indépendances (1957-1960).

- Les seconde et troisième phases des décolonisations africaines (1961-1990).

- L'Afrique du sud: ultime décolonisation africaine.

- "50 ans d'indépendance africaine: "la fin des colonies."

- "Indépendances africaines 1: l'histoire légitimante".

- Le dossier "Samarra en Afrique".

 

* * * * * * * * * * 

 

L’histoire des indépendances telle qu’elle est souvent présentée en France tend à nier ou minimiser le rôle moteur joué par les peuples dans le processus de décolonisation. Or, l' appui populaire aux élites politiques ou culturelles africaine s'est avéré au contraire essentiel. Ce que nous allons tenter de démontrer ici.

 

 

 

* Le rôle central des peuples.

 

Différents groupes - jeunes, femmes, ouvriers, petits fonctionnaires - deviennent les vecteurs de luttes sociales et politiques dès les années 1930, en développant toute une gamme d'actions politique et sociale, souvent en appui aux élites africaines émergentes:

- En 1931, les femmes de Lomé se mettent en grève afin de dénoncer les abus de la colonisation. Au cours des années 1930, les femmes du sud du Nigeria rechignent à payer l'impôt que les autorités exigent d'elles en tant que commerçantes.

- En décembre 1949, une marche de femmes a lieu autour de la prison de Grand Bassam afin de protester contre l'arrestation des militants du RDA (voir ci-dessous) en Côte d'Ivoire.

- Au cours des années 1950, les market women et verandah boys ("hommes sans toits") mobilisés par le Convention's People Party de Kwame NKrumah en Gold Coast (futur Ghana) réclament l'indépendance au pouvoir colonial britannique. Au Kenya, les femmes participent activement à la lutte des Mau Mau (on comptera environ 10% de combattantes). 

 

 

 Sans en faire à proprement parler des mouvements nationalistes, ces groupes aspirent à la justice sociale et s'insurgent contre un système rendu insupportable par les sacrifices consentis durant la guerre. Si la lutte anticoloniale est par nature politique, elle se trouve souvent épaulée par les mobilisations sociales.

 

 

Char  de la chambre des mineurs lors des célébrations de l'indépendance à Accra au Ghana, en 1957.

 

 

La mobilisation contre le système colonial ou ses abus emprunte une vaste gamme de moyens d'actions qui ne se réduisent certainement pas aux affrontements armés:

 

 

* Boycott:

 

En Gold Coast, NKrumah, fondateur du Parti de la Convention du Peuple en 1949, lance une "campagne d'action positive", appelant notamment au boycott des produits britanniques et des magasins tenus par des colons. Il faut y ajouter en outre des désobéissances civiles et des grèves.

En Côte d'Ivoire, en soutien au RDA- PDCI de Houphouët-Boigny, les populations engagent la grève des achats afin de sanctionner les grandes compagnies coloniales et lancent la grève des impôts que l'administration exige en numéraires. Comme nous le verrons les autorités coloniales useront de la manière forte pour mettre un terme à ces manifestations. 

 

 

* Développement du syndicalisme et recours à la grève:

 

Jusqu'aux années 1940, les autorités coloniales se méfient des organisations syndicales, autorisées d'ailleurs très tardivement (1936 pour la France). Leur poids reste donc faible jusqu'à la guerre, mais au sortir de celle-ci, les choses changent. Une industrie s'est développée en Afrique de l'Ouest. Brazzaville, Dakar ou Abidjan peuvent être considérées comme des villes ouvrières. Les zones portuaires, les chantiers de chemin de fer deviennent des lieux d'intenses mouvements sociaux (grèves, manifestations) encadrés par des organisations syndicales souvent d'inspiration communiste et affiliés à la CGT. Elles se regroupent en 1959 sous la bannière de l'Union générale des travailleurs de l'Afrique noire (Ugtan). En Afrique centrale, moins industrialisée, le syndicalisme est d'inspiration chrétienne (lié à la CFTC). 

 

Ces syndicats utilisent bien sûr la grève comme principal moyen d'action. En 1947, les ouvriers des chemins de fer de la ligne Dakar-Niger (de Dakar à Koulikoro via Bamako) cessent le travail afin d'obtenir les mêmes droits que les cheminots français. L'action syndicale se double souvent d'une lutte politique:

- En Gold Coast, le Trade Union Congress engage en 1950 une grève générale en soutien à la campagne du Convention People Party animé par NKrumah.

- En AOF, les grèves des fonctionnaires en Guinée ou grève des cueilleurs en Côte d'Ivoire, sont animées par des syndicalistes qui militent en parallèle au Rassemblement Démocratique Africain (voir ci-dessous).

 

* L'action culturelle et idéologique:

 

Les élites et intellectuels africains jouent aussi un rôle non négligeable dans le processus d'émancipation. Organisés en association, ils entendent assumer leur personnalité africaine en opposition avec la politique d'assimilation française qui aspire à la nier.

 

Faute de structures d'enseignement supérieur dans les colonies, c'est depuis les métropoles que ces mouvements se développement. Citons par exemple:

- la fondation de la revue L'Etudiant noir à Paris en 1934,

- la naissance du mouvement de la négritude, destiné à réhabiliter la culture et l'identité noires,

- la création par le Sénégalais Alioune Diop de la revue littéraire et culturelle Présence Africaine en 1947, qui devient en outre une maison d'édition à partir de 1949, permet aux intellectuels africains de revendiquer leurs identités culturelles que la domination coloniale niait ou marginalisait. Elle favorise l'essor d'une création littéraire engagée dans la lutte pour l'émancipation ( Mongo Beti fait scandale en 1956 avec son roman "le pauvre christ de Bomba", le roman "les bouts de bois de Dieu" d'Ousmane Sembène s'inspire de la grève des 20 000 cheminots de la ligne Dakar-Niger évoquée plus haut).

 

 

- A Paris, la Fédération des étudiants d'Afrique noire en France (FEANF) apparaît en 1950 et dispose de relais dans les grandes villes de l'AOF. Le mouvement dénonce les guerres coloniales menées par la France (Indochine, Algérie) et gravite dans l'orbite de la CGT et du parti communiste. Son pendant britannique est la WASU (West African Students Union).

 

Nous constatons donc que la conjugaison de forces sociales renouvelées (les étudiants, les microbourgeoisies noires, les femmes...) issues des sociétés africaines offrent une assise nouvelle non négligeable aux partis politiques africains en plein développement. C'est en leur sein que se forment les premiers acteurs des mouvements en faveur de l'indépendance (souvent en parallèle avec les syndicats). 

 

* Sur le plan politique.

 

Des mouvements et associations à caractère politique apparaissent d'abord (fin XIXème et entre-deux-guerre) dans les régions où le régime colonial tolère une ouverture relative (un peu en AOF, davantage dans les colonies britanniques et pas du tout ailleurs). Ces proto-partis politiques, animés par une élite lettrée (journalistes, enseignants) revendiquent un respect des droits de la personne ou une participation des Africains à la gestion des affaires. C'est à partir de ces mouvements regroupés en associations qu'apparaissent les premiers partis politiques à proprement parler.

Les partis qui naissent au cours de la période coloniale sont très divers en fonction de leurs compositions sociales, leurs idéologies, leurs méthodes et leur implantation. Une formation "bourgeoise" comme le Parti Démocratique Malgache réclame une indépendance très progressive permettant le maintien de lien avec la France, tandis que l'Union des Populations du Cameroun opte pour la voie révolutionnaire. Comme nous le verrons, le Rassemblement Démocratique africain abandonne son ancrage communiste pour une voie très modérée. Dans l'Empire britannique, le Convention People's Party de Gold Coast est le premier véritable parti de masse africain. Animé dès l'origine (1949) par le charismatique Kwame NKrumah, il réclame d'abord l'autonomie, puis l'indépendance à partir de 1951. Il déploie toute une gamme d'actions (résistance passive, négociations) pour faire céder les autorités coloniales. Dans les colonies lusophones, tenues d'une main de fer par la dictature portugaise, les partis politiques, illégaux, se lancent dans la lutte armée, bien souvent depuis les pays limitrophes (FRELIMO au Mozambique, FNLA en Angola). Si certains partis comme le RDA rayonne sur toute l'AOF, d'autres en revanche ont une base avant tout ethnique à l'instar de l'ABAKO au Congo belge. La diversité est donc de mise.

 

Ces partis politiques sont animés, dirigés par toute une génération de leaders africains, formés par le syndicalisme ou les universités de la métropole : Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), Modibo Keita (Soudan-Mali), David Dacko (Oubangui), Sékou Touré (Guinée), Ruben Um Nyobé (Cameroun) pour ne citer que les plus célèbres. Les institutions de la IVème République qui fondent l'Union française et permettent pour la première fois une représentation autochtone  (même limitée) jouent donc un rôle non négligeable dans l'affirmation de cette élite politique nouvelle.

 

Congrès du RDA à Bamako en 1957. De gauche à droite: Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Doudou Guèye.

 

 Présentons désormais quelques un des partis politiques qui permirent de porter les revendications de sociétés avides de changements.


A l'intérieur de l'empire colonial français apparaît par exemple le Rassemblement Démocratique Africain, crée en 1946, un grand parti politique dont les sections se développent dans toute l'Afrique noire française. Or, dans certains territoires, les tensions avec l'administration coloniale débouchent sur des affrontements. En Côte d'Ivoire, en 1949, le Parti démocratique de Côte d'Ivoire-RDA, accusé de fomenter un complot communiste, est surveillé de près. Lors du Congrès de Treichville, en janvier 1949, son dirigeant, Félix Houphouët-Boigny, affirme sa volonté de "lutter contre l'oppression coloniale". Laurent Pechoux, gouverneur de Côte d'Ivoire, s'engage alors à éliminer ce parti, décidément très gênant en ces temps de guerre froide. Il met sur les rails une formation politique concurrente du RDA-PDCI et attise les différends entre les membres des deux partis. Les échauffourées qui s'ensuivent justifient l'emprisonnement des dirigeants du RDA aux yeux des autorités coloniales. C'est dans ce contexte que prennent place les manifestations des femmes de Grand-Bassam, les grèves d'achats de produits importés et la défense des prix légaux versés aux producteurs africains de café et de cacao. Les administrateurs et planteurs coloniaux dénoncent ce qu'ils considèrent comme une atteinte à la liberté du commerce. Ce prétexte justifie l'intervention de l'armée. A Bouaflé, le 21 janvier 1950, Dimbokro le 30 janvier et Séguéla le 2 février, elle sème la mort, 20 victimes en tout et de nombreux blessés.

 

Cet épisode, qui faillit coûter son immunité parlementaire à Félix Houphouët le convainc de débarrasser le RDA de la tutelle communiste. Ce geste permet de renouer le dialogue avec le personnel politique dirigeant de la IVème République et de transformer alors véritablement le RDA en un grand parti de masse, prêt à prendre les rênes des gouvernements territoriaux en 1956.

Au Cameroun, en revanche, ce divorce de la RDA avec le PC est rejeté. Le charismatique Ruben Um Nyobe dirige le parti et réclame l'indépendance immédiate pour ce "territoire sous la tutelle de l'ONU", confié en mandat à la France et au Royaume Uni. Devant le refus des autorités, l'Union des populations du Cameroun de Nyobé se lance dans une guérilla violente, impitoyablement réprimée par la France.

 

Ruben Um Nyobé.

 

 

* En conclusion.

Au fond, les hommes de la IVème République firent quelques concessions en autorisant notamment l’élection de députés et de sénateurs africains, qui constituèrent aussi des relais locaux du système colonial global. Beaucoup d'historiens insistent sur le rôle déterminant joué par cette classe politique africaine dans l'obtention des indépendances. Or, il convient de nuancer cette affirmation, les élus africains deviennent des parlementaires français à part entière, donc des acteurs du régime. C'est avant tout la pression de la rue, dans un contexte devenu favorable, qui déclenche la "ruée vers l'indépendance" encadrées par les élites africaines. L'évacuation de la dimension populaire dans les aspirations à l'indépendance a l’avantage de mettre l’accent sur le rôle des négociations entre les élites africaines et les autorités françaises. Mais cette présentation, biaisée, écarte le principal et laisse accroire que la France "offre" généreusement l'indépendance à des populations enfin prête à la recevoir.  Lorsque de Gaulle parcoure les grandes capitales africaines en 1958, il entend y présenter (et y vendre) sa constitution, il n’est alors pas question d’indépendance. Et si le non de la Guinée de Sékou Touré entraîne de facto l’indépendance du pays, le général le regrette et cesse toute coopération. Le démantèlement de toutes les infrastructures existantes en Guinée fera d'ailleurs forte impression sur d'autres dirigeants africains qui sont prévenus de ce qui attend leurs jeunes pays en cas de rupture avec l'ancienne métropole.

 

 

Enfin, le cas guinéen illustre ce que nous disions sur la dimension essentielle du soutien populaire aux dirigeants africains. Sékou Touré peut défier de Gaulle et appeler à voter "non" au référendum sur la Communauté française en 1958, car il parvient à fédérer derrière lui une population avide de changement. Lors de la visite de de Gaulle à Conakry en août 1958, ce dernier découvre avec stupéfaction que les foules massées le long des voies crient "Sily, sily", en référence à l'éléphant nain de Guinée, emblème du parti de Sékou Touré. L'attitude, sinon hostile, en tout cas défiante de la population de Conakry, choque profondément un de Gaulle qui ne s'attendait pas à pareil accueil. Le discours véhément de Sékou Touré constitue un deuxième affront qu'il ne lui pardonnera jamais.

 

 

Une fois, les indépendances obtenues, les peuples déchantent.

La situation varie bien sûr infiniment d'un pays à l'autre, mais dans l'ensembles, les immenses espoirs liés à l'obtention de la souveraineté politique seront déçus.

- La plupart des nouveaux Etats (surtout en Afrique de l'ouest) restent toujours très liés à l'ancienne métropoles dans le cadre de la coopération (M'ba, puis Bongo au Gabon, Ahidjo au Cameroun sont adoubés par Paris et le redoutable Foccart). La présence de richesses minières ou agricoles devrait théoriquement profiter aux populations, or lorsqu'il y a manne pétrolière (au Cameroun, au Nigeria, au Gabon), elle profite exclusivement aux compagnies pétrolières occidentales (Elf/Total donc la France) et enrichit considérablement les chefs d'Etat.

- Dans les Etats qui rompent nettement avec l'ancienne puissance coloniale et optent pour le modèle socialiste (Guinée, un temps le Congo-Brazzaville, le Bénin, l'Angola, le Mozambique), des efforts en matière d'éducation et de santé existent, mais le durcissement des régimes leur aliène de nombreux soutiens populaires. Ces derniers, avides  contribueront d'ailleurs au retour à la démocratie au cours des années 1990 en usant des manifestations, grève, obligeant certains dirigeants à transiger en convoquant des conférences nationales... (à suivre)

 

Sources:

- Anne Hugon: "Introduction à l'histoire de l'Afrique contemporaine", Armand Colin, 1998.

- Yves BENOT : "Massacres coloniaux 1944-1950", La Découverte.

- Elikia M'Bokolo: "L'Afrique noire, histoire et civilisation", vol. 2, Hatier, 1992.

- " Ce sont les peuples africains qui ont été les moteurs de la décolonisation". Entretien d'Elikia M'Bokolé dans le hors-série de l'Humanité d'Avril 2010. "Afrique, le temps des indépendances".

- Le film Afrique 50 de René Vautier, ouvertement anticolonialiste, constitue un témoignage de premier ordre sur la répression coloniale.

Les décolonisations africaines en musique (1) 1957-1960

par blot Email

Il y a un demi-siècle, 18 colonies d'Afrique subsaharienne proclamaient leur indépendance. Cette décolonisation se caractérise par son calme apparent et sa soudaineté. En suivant un fil directeur, la musique (voir la sélection en fin d'article), nous vous proposons de revenir sur les années qui ont mené aux indépendances (il s'agit du premier volet d'une série d'articles. Le 2ème épisode est consacré à la période 1960-1990 et le troisième épisode au cas particulier de l'Afrique du Sud).

 

 

I. La longue marche vers les indépendances.

 

La conquête de territoires outre-mer par les pays européens commence au XVIème siècle, mais la constituion de véritables empires coloniaux ne date que du XIXème. En 1914, les pays européens maîtrisent 60% des terres mondiales et 65 % de la population. Deux grands Empires coloniaux dominent; ceux de la Grande-Bretagne et de la France. Ils se trouvent encore renforcés après la Grande Guerre pusiqu'ils récupèrent des mandats territoriaux (les possessions allemandes en Afrique: Togo, Cameroun, Sud-Ouest africain...). Les autres colonies sont de moindre ampleur: Belgique avec l'immense Congo, l'Italie en Libye et en Somalie, le Portugal dans le sud de l'Afrique.

 

 Les occupations coloniales en Afrique (1914-1918).

 

  • Les contestations de l'entre-deux-guerres.

 

 

Dès l'entre-deux-guerre, la contestation monte dans les colonies, notamment en Asie (parti du Congrès de Gandhi, Vietminh de Hô Chi Minh en 1930) et en Afrique du Nord (l'étoile nord-africaine devenue le parti du peuple algérien en 1937 ou encore le Néo-Destour en Tunisie en 1938). Elle se fonde sur la misère et les humiliations dont sont victimes les populations indigènes.

A l'intérieur des empires, la frustration des élites indigènes, marginalisées par une bureaucratie coloniale pléthorique, ainsi que la paupérisation des masses, notamment paysannes, attisent la contestation grandissante au cours des années 1930.

Le contexte international joue également également un grand rôle, notamment le message libérateur du président américain Wilson ("droit des peuples à disposer d'eux-même") et surtout l'activisme communiste déployé par le Komintern, levier d'une contestation radicale du colonialisme occidental, notamment en Asie (Chine, Indochine).

Les puissances coloniales (en particulier la France) répriment sans états d'âme ces contestation (ainsi la révolte de Yen Bay en 1930 remplit les bagnes de Poulo-Condor au Vietnam). En Afrique noire, la remise en cause du fait colonial reste plutôt rare.

 

 

  •  De nouveaux acteurs "au secours" des colonies:

La seconde guerre mondiale entraîne le discrédit des puissances coloniales (particulièrement la France, les Pays-Bas et la Belgique, dans une moindre mesure la Grande Bretagne), car, pour la première fois, l'homme blanc est vaincu, ce qui met un terme au mythe de son invincibilité.

Les deux Grands vainqueurs de la guerre, les Etats-Unis et l'URSS, continuent de diffuser un message libérateur à l'adresse des colonies.

- Les Etats-Unis, ancienne colonie britannique, sont anticolonialistes par tradition historique et idéologique, mais aussi par intérêt économique: les colonies pourraient être de nouveaux marchés. En gage de bonne volonté, ils accordent d'ailleurs l'indépendance aux Philippines en 1946.

- les Soviétiques sont eux aussi contre les colonies, par idéologie marxiste (le colonialisme est vu comme un avatar du capitalisme) et par calcul politique: si ces territoires accèdent à l'indépendance, ils pourraient y installer des régimes proches.

- L'ONU s'impose également comme une tribune pour les mouvements indépendantistes. La charte de 1945, puis la Déclaration universelle des Droits de l'Homme en 1948 appuient le "droit des peuples à l'autodétermination".

 

 

Bref, les puissances coloniales se trouvent sur la défensive en 1945, même si leurs attitudes diffèrent quelque peu.


  • Des attitudes divergentes.

 

Les Britanniques ont déjà l’expérience de la transformation de leurs colonies blanches en dominions au sein du Commonwealth (1931 Canada, Australie, NZ, Afsud) et ils favorisent l’émergence des élites. Le Royaume uni mène avec pragmatisme une politique d’association, souhaitant préserver ses intérêts économiques et diplomatiques, quitte à négocier et accorder l'indépendance politique.

 

 

Au contraire, la France s'accroche au statut de grande puissance impériale. Déjà traumatisée par la débâcle de 1940 elle ne saurait accepter la nouvelle défaite que serait pour elle la perte de son empire. Beaucoup se souviennent du loyalisme parfait des colonies lors de la tourmente de la grande guerre avec la participation de près de 300 000 coloniaux à la première guerre mondiale. Le second conflit mondial conforte au fond cette idée que l'Empire a contribué à la victoire alliée et qu'il est un élément capital de la grandeur nationale. L'intense propagande coloniale de l'entre-deux-guerre, qui culmine en France lors de l'exposition coloniale de 1931, explique également l'attachement de nombreux Français à leur Empire (pistes 1 et 2 de la sélection audio ci dessous). Par son administration directe la France tient les populations indigènes totalement à l'écart du pouvoir.

 

 

De timides tentatives de réformes existent néanmoins.

La conférence de Brazzaville se tient en janvier-février 1944 et réunit les gouverneurs généraux de l'Afrique Occidentale française, de l'Afrique équatoriale française et de Madagascar auxquels se joignent quelques notables coloniaux, mais pas d'Africains. Dans son discours de Brazzaville, en 1944, De Gaulle envisage le droit à la "gestion de leurs propres affaires" des indigènes intégrés à la communauté française, une politique sociale audacieuse, mais refuse catégoriquement toute idée d’autonomie des colonies. Elle se limite à des réformes administratives et sociales, dénuées de tout prolongement politique: suppression du travail forcé, participation de l'élite indigène à l'administration, mesures pour développer l'éducation parmi les colonisés.

 

 

La Constitution de 1946 maintient l’essentiel de la domination métropolitaine dans le cadre de l’Union française. Jusqu'à cette date, seuls étaient représentés à l'Assemblée nationale française les quatre communes du Sénégal (Saint Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) et les trois départements d'Algérie. A partir de 1946, les territoires de l'AOF, de l'AEF, ainsi que Madagascar envoient des représentants au Parlement français. La constitution rappelle que l'objectif de la France est de conduire les peuples colonisés à ce point qu'ils pourront s'administrer eux-même un jour. Elle reconnaît la citoyennté à tous les ressortissants de l'Union française qui diffère néanmoins de la citoyenneté des Français des métropole, puisque les populations de l'outre-mer ne disposent pas du droit de vote. Mais ils se voient reconnaître des droits juridiques et judiciaires (restés parfois théoriques), qui constituent une amélioration indéniable. D'autre part comme le rappelle Marc Michel (cf: sources), "les institutions de l'Union française furent des lieux d'apprentissage pour la classe politique en formation en formation et des "espaces de sociabilité" pour les futurs dirigeants africains qui purent y nouer des amitiés personnelles et des alliances politiques.

 

 

Par ailleurs, à l'intérieur de l'empire colonial français apparaît le Rassemblement Démocratique Africain. Crée en 1946, ce grand parti politique possède des sections dans toute l'Afrique noire française. C'est qu'au sortir de la seconde guerre mondiale, on assiste à d'importants mouvements sociaux (grèves, manifestations). Des mouvements syndicalistes se multiplient alors en Afrique (union générale des travailleurs africains). Dans un premier temps, le RDA s'affilie au Parti communiste français, le seul à refuser le maintien des colonies en Afrique, ce qui inquiète beaucoup en métropole dans le contexte de la guerre froide. Finalement, sous la houlette de Félix Houphouët, le RDA se débarasse de l'hypothèque communiste ,ce qui permet de renouer le dialogue avec le personnel politique dirigeant de la IVème République. Il se transforme alors véritablement en un grand parti de masse, prêt à prendre les rênes des gouvernements territoriaux en 1956. 

 

Alors que le Royaume Uni accorde l'indépendance des Indes, la France de la IVème République marque sa volonté de maintenir son Empire. La classe politique communie dans la conviction que la France ne peut se reconstruire qu'avec son Empire colonial, garant de sa prospérité économique. Toute manifestation d'indépendance doit donc être impitoyablement châtiée (l'insurrection malgache est écrasée avec la plus grande violence en 1947). En Indochine, après des hésitations, la France se lance dans une Guerre de réappropriation coloniale.

 

 

  • Les premiers craquements.

La défaite française à Dien Bien Phu en 1954 constitue un tournant majeur dans le processus de décolonisation puisqu'il s'agit dans l'Empire français de la première grande victoire d'un peuple colonisé. Les Africains, nombreux dans cette armée française qui combat en Indochine, assistent ainsi aux premières loges à la fin d'un des mythes fondateurs de la colonisation, celui de l'invincibilité des peuples blancs. Les accords de Genève qui mettent un terme à la présence française en Indochine (séparée désormais en quatre entités: Laos, Cambodge, Vietnam Su et Nord) précèdent de trois mois seulement le déclenchement de l'interminable guerre d'Algérie qui ne s'achève qu'en 1962.

 

 http://bricabraque.unblog.fr/files/2010/01/bandoung.jpg

 

* Le contexte international remet en effet chaque jour un peu plus en cause le maintien de la colonisation en Afrique noire et ailleurs.

- Du 18 au 24 avril 1955 se tient à Bandung en Indonésie la conférence internationale dite des non-alignés. Elle réunit 29 Etats du Tiers Monde. Il s'agit de la première manifestation publique de ce que l'on appelle le groupe afro-asiatique qui voit le jour à l'ONU en 1950. Si la plupart des pays participants sont asiatiques, l'Afrique est néanmoins présente à Bandung. Elle y est représentée par l'Egypte, l'Ethiopie, le Soudan, le Liberia, mais aussi ce qu'on appelle la Gold Coast (futur Ghana) qui est en train de devenir indépendante. La conférence proclame le neutralisme, exprime l'anticolonialisme, le refus du néocolonialisme, la volonté de sortir du sous-développement et la dénonciation du racisme qui continue de sévir avec virulence en Afrique du sud notamment.

 

- La crise de Suez en 1956. Le 26 juillet 1956, le chef de l'Etat égyptien nationalise le canal de Suez (prise de possession de la société du canal). Il entend ainsi récupérer l'argent dont il a besoin pour construire le barrage d'Assouan (il escomptait une aide de l'occident qui n'est pas venue). Cette crise revêt bientôt une dimension internationale puisque, parallèlement à la guerre entre l'Egypte et Israël, interviennent les troupes anglaises et françaises. Finalement, les Etats-Unis désavouent la France et de l'Angleterre en parallèle à la menace de l'Union soviétique d'intervenir dans la crise. Nasser exalte alors le sentiment national. Son attitude séduit dans une grande partie de l'opinion publique du monde arabe. L'affaire génère une amorce de panafricanisme et le raïs égyptien ressort grandi du succès de l'opération. Rappelons aussi que la même année, le protectorat français sur le Maroc prend fin. Le pays accède alors à l'indépendance.


 

 

 

II. La "ruée vers les indépendances".

 

Bref comme nous venons de le voir précédemment, le maintien du système colonial était devenu impossible pour le Royaume uni et la France.

Même si il est difficile de périodiser le processus des décolonisations africaines, il semble néanmoins possible de distinguer quelques grandes étapes. La première couvre les années 1957-1960. Au cours de ces trois années, une vingtaine d’États accède à l’indépendance de manière négociée et relativement pacifique.

 

 

  • Décolonisation britannique.

C'est la Gold Coast, futur Ghana, qui ouvre le bal en 1957, dans le cadre du Commonwealth (voir piste n°3). Cette indépendance a un retentissement considérable dans toute l'Afrique de l'ouest, d'autant plus que Nkrumah organise dans la foulée une conférence panafricaine à Accra en avril 1958. Elle accélère ainsi la revendication séparatiste de la Guinée française (cf plus bas) et inspire largement Patrice Lummumba qui organise et dirige le Mouvement national congolais, parti indépendantiste et intertribal, qui devient l'interlocuteur obligé des autorités belges qui se voient contraint d'accorder l’indépendance dans la plus grande hâte le 30 juin 1960.

 

 

- Le Nigeria

Les Portugais, premiers à établir des contacts dans cette région, avaient été chassés par les Anglais dès le XVIème siècle.

En réponse au nationalisme montant, après la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques dotent le pays d'un gouvernement représentatif en 1951, puis d'une constitution fédérale en 1954. Ils cherchent avant tout à doter chacune des trois grandes régions qui composent la fédération d'une large autonomie. En effet, ils se trouvent confronter au problème de l'unité nationale d'un territoire où les principales forces socio-politiques peinent à collaborer: le Northern People's Congress des émirs très conservateurs du nord, l'Action Group qui représente les revendications des Yoruba, enfin le National Congress of Nigeria and Cameroons très populaire chez les Ibo (la partie est du Cameroun allemand avait été avait été attribuée au Royaume-Uni avec le traité de Versailles).

 

 

Récemment affranchie de la tutelle française (voir plus bas), les élites camerounaises qui circulent dans les pays voisins donnent le coup de fouet au mouvement indépendantiste. Nnamdi Azikiwe, fondateur de l'Union pour l'indépendance du Cameroun et du Nigéria, réclame immédiatement l'indépendance du Nigéria au Royaume uni. C'est chose faite le 1er octobre 1960. Le nouvel Etat intègre en même temps le Commonwealth.

Le poids économique (pétrole) et démographique du pays l'impose comme un des pays les plus riches d'Afrique de l'ouest. Néanmoins, les forces centrifuges qui tiraillent la société nigériane se réveillent rapidement et plongent le pays dans une terrible guerre civile en 1967 (la guerre du Biafra, riche région du sud peuplée majoritairement d'Ibos qui aspirent à l'indépendance).

 

 Lors de sa tournée africaine De Gaulle expose son projet de Communauté franco-africaine" pour lequel il prévoit un référendum. Le 26 août 1958, alors qu'il se trouve à Dakar, il aperçoit des porteurs de pancartes indépendantistes, il leurs lance: "Si vous voulez l'indépendance, vous n'avez qu'à la prendre!"

 

 

  • La décolonisation française en Afrique noire.

 

La défaite en Indochine, l'insurrection algérienne, pèse d'un point déterminant sur la politique de la France en Afrique subsaharienne. Gaston Defferre, le ministre socialiste de la France d'outre-mer, comprend très tôt qu'il faut y changer de politique et remplacer l'Union française vermoulue par une instance plus adaptée. "Ne laissons pas croire que la France n'entreprend des réformes que lorsque le sang commence à couler" lance-t-il devant le Conseil de la République alors qu'il y présente sa future loi.

 La loi Cadre-Defferre, adoptée le 23 mars 1956, entre en vigueur l'année suivante. Elle accorde l'autonomie interne aux territoires d'outre-mer qu'elle dote d'une "personnalité" politique propre, en instituant des exécutifs locaux responsables devant des assemblées législatives locales. Toutefois, la France continuait de contrôler les attributs de la souveraineté internationale (monnaie, défense, politique extérieure). La politique d'indigénisation amorécée par cette loi s'est révélée une bonne école et un vivier de dirigeants africains.

 

 

Beaucoup d'élus applaudissent à l'esprit nouveau de la réforme. Le problème reste que les Africains sont divisés en gros entre deux tendances. D'un côté les partisans du maintien des fédérations de l'AOF et de l'AEF telles qu'elles existent alors. De l'autre, ceux qui considèrent qu'il faut constituer les territoires en Etats souverains, au risque de précipiter la balkanisation de l'Afrique.


 

Lorsqu'il revient au pouvoir, De Gaulle propose la création d'une Communauté française, au sein de laquelle la France conserverait des prérogatives dans des "domaines réservés" (affaires étrangères notamment). Du 20 au 29 août 1958, le général de Gaulle effectue une tournée dans plusieurs capitales africaines. Le but de son voyage est de présenter aux populations son projet de Communauté. Tous les observateurs sont frappés par les ambigüités, involontaires ou pas, du discours. Alors que les Africains attendent le mot indépendance, de Gaulle parle de Communauté. Celle-ci n'est plus la colonisation, elle n'est pas non plus le Commonwealth (puisqu'il suppose des Etats autonomes ou indépendants). Mais en instaurant des gouvernements autonomes, la Communauté mettait l'Afrique sur la voie de l'indépendance.

 

 

Une question cruciale se pose du côté des Africains, faut-il prendre l'autonomie avec la perspective d'une indépendance à moyen terme ou faut-il demander l'indépendance tout de suite? Les populations de l'Union française sont donc appeler à se prononcer lors du référendum instituant la Communauté française. La plupart des dirigeants africains appellent à voter oui (piste 4). Parmi les plus radicaux, qui veulent que le mot "indépendance" figure dans le texte et qui souhaitent accélérer le processus, se trouve Sékou Touré. Il avait lancé lors de la campagne électorale précédent le référendum: " Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage". Le oui l'emporte partout, sauf en Guinée où le "non" triomphe. La Guinée devient aussitôt indépendante, rompt avec la France et se rapproche de l'URSS (piste 5).

 


Le général, outré, suspend immédiatement toute aide à la Guinée. L'administration guinéenne, privée de tous les techniciens et fonctionnaires français, doit repartir de zéro. Pire, certaines infrastructures sont démantelées sciemment par les anciens colonisateurs. Le divorce est définitivement consommé entre l'ancienne colonie et sa métropole. Paris tentera même d’empêcher l’admission du nouvel État aux Nations unies.


 

La décolonisation de l’Afrique noire française est octroyée par étapes.
Nous l'avons vu, après la La loi-cadre Defferre accorde en 1956, qui reconnaît l’autonomie interne à des gouvernements territoriaux, la constitution de 1958 en fait des "Etats associés" dans la Communauté Française.
Mais cette Communauté ne durera que quelques mois avant l’accession des colonies françaises à l’indépendance complète en 1960. L'indépendance est alors accordée à quinze Etats africains restant liés à la France par la Coopération.

 

 

L'évolution commence par le Togo et le Cameroun, deux territoires placés sous la tutelle de la France sous le contrôle de l'ONU:

- Togo, 27 avril. Cette ancienne colonie allemande, avait été divisée en deux et placée sous tutelle française et anglaise au lendemain de la Première guerre mondiale. Quatre ans après le rattachement du Togo britannique au Gold Coast, devenu l'État indépendant du Ghana, la République du Togo s’en sépare. La question de la réunification des Togo britannique et français au sein d'un même État, avait dominé le débat politique pendant les années 50. La victoire du Comité de l'unité togolaise aux élections du 28 février 1958 sonne le glas de cette union. Le premier président, Sylvanus Olympio sera abattu lors d'un coup d'État, en janvier 1963.

 

- Cameroun, le 1er janvier 1960:

Cette ancienne colonie allemande, avait été divisée en deux et placée sous tutelle française et anglaise au lendemain de la Première guerre mondiale. Au cours des années 1940 et 1950, c'est l'Union des population du Cameroun (UPC) de Ruben Um Nyobé (d'obédience marxiste) qui réclame l'indépendance du territoire. Devant le refus des autorités coloniales de transiger, le mouvement se lance dans une guérilla violente qui sera sauvagement réprimée par la France. Alors que les médias braquent leurs objectifs sur l'Algérie, le pouvoir colonial n'hésite pas à utiliser la manière forte et une véritable guerre s'engage au Cameroun. A Paris, l'indépendance est négocié avec des individus beaucoup plus dociles, qui accepte de maintenir le pays dans le giron français.

 

 

- Madagascar, 26 juin. Le Parti social démocrate de Philibert Tsiranana, fondé en 1956, joue un rôle de premier plan dans la marche vers l'indépendance, avec un nouvel élan vers la fin des années 50. Colonie française à la fin du XIXe siècle, Madagascar est le théâtre d'une sanglante rébellion en 1947-1948, matée par une brutale répression, avant de devenir une république au sein de la Communauté française, en 1958. Investi des pouvoirs spéciaux en janvier 1960, le président Tsiranana négocie une entente de coopération avec la France qui mène à l'indépendance.

 

 

Les autres Etats, anciennes colonies intégrées aux deux fédérations de l'Afrique Occidentale Française et de l'Afrique Equatoriale française seront tour à tour membres de l'Union française (1946), puis de la Communauté, avant leurs accessions respectives à l'indépendance au cours de l'année 1960.

 

 

- Bénin (ex Dahomey), 1er août. Ancien point de départ de la traite négrière, le Bénin a accédé à l’indépendance sous la dénomination de République du Dahomey, avant de prendre son nom actuel en 1975.

Après une lutte acharnée du roi Béhanzin, le Dahomey est intégré à l’Afrique occidentale française (AOF) en 1899. En 1958, le pays devient la «république du Dahomey», un État autonome au sein de la Communauté française qui accède à l'indépendance deux ans plus tard. Le général Mathieu Kérékou s'empare du pouvoir en 1972 et l'oriente dans l'orbite soviétique. En 1975, la République du Dahomey devient la "république populaire du Bénin".

 

 

- Niger, 3 août. Ce riche territoire (or, fer, charbon, uranium et pétrole) est colonisé par la France au début du XXème siècle. Il fait partie de l'éphémère entente Sahel-Bénin (avec le Burkina, la Côte d'Ivoire, le Dahomey).

 

 

- Haute-Volta (Burkina-Faso), 5 août.
En 1896, le royaume mossi de Ouagadougou devient un protectorat français, à partir duquel les troupes coloniales organisent la conquête de la majeure partie de l'actuel Burkina. En 1904, ces territoires intègrent l'AOF en tant que colonie du Haut-Sénégal-Niger. Le charismatique Thomas Sankara débaptise la Haute-Volta qui devient le Burkina Faso ("pays des hommes intègres") en 1984.

 

 

Félix Houphouët-Boigny.

 

- Côte d'Ivoire, 7 août
Découverte par les Portugais, elle devient colonie française à la fin du XIXème siècle.Elle accède à l'indépendance sous la houlette de
Félix Houphouët-Boigny, un médecin de 55 ans devenu planteur de cacao et militant syndical, député à la Chambre des représentants sous la IVème République, mais aussi ministre d'Etats sous différents gouvernements.

 

 

- Tchad, 11 août. La conquête du territoire par la France débute vers 1900 avant son rattachement à l’Afrique équatoriale française en 1910.

La marche vers l'émancipation est menée par le Parti progressiste tchadien de François Tombalbaye qui s'impose à la tête de l'Etat qu'il entend conserver coûte que coûte. L'opposition est éliminée et le pays sombre dans la guerre civile en 1965.

 

 

- Centrafrique (Rép. centrafricaine, ex Oubangui-Chari), 13 août
Cette colonie française était connue sous le nom d'Oubangui-Chari (1905). Elle devient la République centrafricaine en 1958 dans le cadre de la Communauté française. Elle accède à l'indépendance un mois après la conclusion d'ententes négociées avec le gouvernement français, le 12 juillet 1960.

 

 

- Congo (Brazzaville), 15 août.

La pénétration française débute en 1875 avec Pierre Savorgnan de Brazza. Très vite (1899) l'exploitation du territoire est abandonnée à des compagnies concessionnaires qui se livrent à un véritable pillage de la région. Cette colonie française intègre la fédération de l'Afrique-équatoriale française (A-EF) dès sa création, en 1910. Territoire d'outre-mer en 1946, puis memebre de la Communauté française, le territoire connaît des affrontements sanglants en 1959. La même année, l'abbé Fulbert Youlou à la tête de l'Union démocratique de la défense des intérêts africains triomphe aux élections législatives. Sa volonté de développer la coopération avec la France facilite la passation des pouvoirs (piste 8).

 

 

- Gabon, 17 août 1960

Ce petit pays dispose de ressources importantes (manganèse, uranium, bois précieux, pétrole). Depuis le milieu du XIXèmle siècle, ce territoire se trouve dans l'orbite françasie. Il intègre l'AEF (1910-1958). Sous la houlette de Le député-maire de Libreville, chef du Bloc démocratique gabonais, Léon M'Ba, avait demandé la départementalisation du Gabon. De fait, le pays restera un des acteurs les plus sûrs du pré-carré français en Afrique, sous la conduite d'Omar Bongo.

 

 

- Mali (ex Soudan français). Jadis connu sous le nom de Soudan français, le Mali obtient une autonomie administrative relative en 1956.
Le Soudan français et le Sénégal s'unissent en 1960 au sein de la Fédération du Mali. Lors de la proclamation d'indépendance, le 20 juin 1960, Léopold Sédar Senghor assure la présidence de l'Assemblée fédérale et Modibo Keita exerce la fonction de Premier ministre. Des différends politiques entraînent le retrait rapide du Sénégal de la fédération, laissant seul le Mali. Modibo Keita prend la tête du nouveau pays, rompt avec la France et oriente son pays vers le socialisme.


Le président Léopold Sédar Senghor, le 18 avril 1966 à Dakar, lors de l'inauguration du premier festival mondial des arts nègres.

 

 

- Sénégal, 20 août. Investi tour à tour par les Hollandais, puis les Portugais, ce territoire devient finalement membre de l'AOF en 1895, après de longues affrontements. Après avoir exprimé le désir de se retirer de la Fédération du Mali, le Sénégal proclame son indépendance.

C'est l'écrivain Léopold Sédar Senghor, une des figures de proue du mouvement de décolonisation en Afrique, qui préside aux destinées du Sénégal (jusqu'à son retrait volontaire en 1981).

 

 

- Mauritanie, 28 novembre
La Mauritanie devient française au début du XXème siècle.

Lors des élections tenues en mai 1959, le Parti du regroupement mauritanien de Moktar Ould Daddah, seule formation sur les rangs, rafle tous les sièges. La Mauritanie deviendra l'une des premières Républiques islamistes. Les revendications marocaines sur ce territoire restent lettre morte.

 

 

  • La naissance de la République du Congo.

L'indépendance de la République du Congo, est proclamée le 30 juin 1960, dans des conditions dramatiques. Le système colonial imposé par les Belges reposait sur la ségrégation et le refus catégorique des colons, comme des autorités, de toute élévation sociale des Congolais ("pas d'élites, pas d'ennuis"… pour reprendre la formule des colons belges). Pourtant l'industrialisation et l'urbanisation de la colonie permirent l'essor d'une classe moyenne congolaise. Des associations (l'Abako de Kasavubu), des journaux amorcèrent une timide opposition au sytème colonial. Il semble que ce soit l'accession de la Gold Coast à l'indépendance en 1957 qui ait servi de détonateur au processus de décolonisation du Congo belge. Des émeutes éclatent dès 1958-1959 prenant pour cible les colons européens.

 

Fêtes de l'indépendance de la République du Congo, le 30 juin 1960 à Léopoldville. Un spectateur congolais vient de s'emparer du sabre du roi Baudoin, le roi des Belges.

 

 

Il semblerait que la conférence des peuples africains organisée à Accra par NKrumah en 1958 ait eu une grande influence sur Patrice Lumumba en le convertissant à un anticolonialisme radical. Il crée en octobre de la même année le Mouvement national congolais qui remporte un grand succès lors des élections de mai 1960. Lumumba, devenu premier ministre, préside aux négociations d'indépendance de la Table ronde tenue à Bruxelles en janvier 1960. Le gouvernement belge accorde une indépendance immédiate (piste 6 et 7). Elle s'accompagne de l'exode de la population blanche (environ 100 000 personnes) dans un chaos total. 

Très vite un conflit personnel oppose le président de la République Joseph Kasavubu à son premier ministre. Les thèses tiers-mondistes et panafricaniste adoptées par Lumumba l'inquiètent tout comme elles indisposent les forces conservatrices et les pays occidentaux.

 

 

La sécession de la riche province minière du Katanga menée par Moïse Tshombé, soutenue en sous-main par la Belgique, complique davantage encore la position du premier ministre. Il fait alors appel aux casques bleus de l'ONU et accepte une aide matérielle de l'Union soviétique pour mater les séparatistes. Il indispose ainsi les Occidentaux, les Américains en particulier, et offre un prétexte à Kasavubu pour le faire arrêter. Le 6 décembre 1960, le chef d'état-major de l'armée de la nouvelle République, le colonel Mobutu, procède à l'arrestation de Lumumba, accusé de collusion avec l'URSS. Il est assassiné en janvier 1961.

Surpris par les émeutes de 1958-1959 et n’ayant pas préparé des élites locales , ils concèdent précipitamment l’indépendance en 1960 au Mouvement national congolais du marxiste Patrice Lumumba.
Le pays est livré à des luttes ethniques qui entraînent une guerre civile (compliquée par les interventions indirectes des deux grands et de l'ancienne métropole dans le cadre d'une guerre froide qui se transporte désormais en Afrique) qui entraînent une guerre civile conclue par la prise du pouvoir par l
e chef de l’armée, le général Mobutu, qui s’empare du pouvoir en 1965 pour longtemps.

 

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ANNEXE: sélection audio

 


1 et 2. Propagande coloniale. Deux échantillons types de la propagande coloniale développée alors dans la métropole française. Le premier échantillon met en avant les bienfaits de l'oeuvre coloniale et, dans la lignée d'un Ferry par exemple, développe les arguments classiques des tenants de la mission civilisatrice française:

- le “devoir moral”: Les Européens sont convaincus de la supériorité de la « civilisation blanche » et se doivent donc de porter « la » civilisation chez les peuples « primitifs », “sauvages”.

- Des raisons stratégiques et politiques. La possession des colonies est vue comme une condition pour être une puissance internationale.Les colonies participent au prestige d’un Etat.

- Un intérêt économique. Comme l'avait affirmé Jules Ferry en son temps, la colonisation est “fille de la révolution industrielle”. Les colonies sont ainsi envisagées comme des marchés potentiels pour les entreprises métropolitaines. L’étroitesse des marchés intérieurs pousse les industriels et les financiers à conquérir à l’extérieur des débouchés pour les marchandises et les capitaux. Avoir des colonies, c'est aussi pouvoir disposer d'un réservoir important de matières premières, de nouvelles ressources à commercialiser. Au cours des années 1930, la crise économique mondiale semble conforter cette analyse et les métropoles se tournent tout particulièrement vers leurs possessions ultramarines.

On insiste ici tout particulièrement sur "l'oeuvre fantastique" que la France accomplit dans les colonies au profits des peuples indigènes. Le second extrait rappelle quelques unes des grandes étapes de la conquête coloniale.

 

 

 

3. Lord Kitchener: "Birth of Ghana". En 1949, le charismatique Kwame NKrumah fonde le Parti de la Convention du Peuple. Il lance en 1950, une "campagne d'action positive"(désobéissance civile,boycott, grèves). Son emprisonnement par les autorités coloniales contribue à accroître sa popularité et il devient vite le héros national. Face à l'agitation provoquée par cette arrestation, les autorités s'empressent de le relâcher. Il devient premier ministre à la suite de la victoire de son parti aux élections législatives de 1951. Les négociations avec les colons se poursuivent et aboutissent à l'indépendance le 6 mars 1957. La Gold Coast devient la première colonie d'Afrique sub-saharienne à accéder à l'indépendance. Elle abandonne alors son toponyme colonial et se rebaptise Ghana, en référence à un ancien Empire africain. Le retentissement de cet événement est immense en Afrique noire et Accra devient la capitale des peuples en lutte. Star de la calypso (très populaire dans de nombreux pays du Golfe de Guinée), Lord Kitchener célèbre ici l'avènement du nouvel Etat, espérant que son exemple soit rapidement suivi par les autres colonies d'Afrique noire.

 

 

4. "Oui ou non". Chanson écrite sur une musique américaine en 1958 par les services du ministère de la France d’outre mer et destinée à inciter les électeurs africains à voter « Oui » lors du référendum sur la Communauté franco-africaine.

 

 

5. Bembeya Jazz National: "République de Guinée". Ce célèbre orchestre guinéen fut particulièrement choyé par Sékou Touré qui en fit l'orchestre officiel lors des grands événements nationaux (visites de chefs d'Etats étrangers notamment). Le répertoire de la formation compte ainsi de nombreux morceaux à la gloire du chef d'Etat, de son parti (le PDG), ou encore du jeune Etat guinéen à l'instar de ce morceau.

 

 

6. Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Independance cha cha". Lors de la réunion de la table-ronde de négociations sur l’indépendance du Congo belge, l’African jazz crée cette rumba congolaise qui devient rapidement un hymne pour les jeunes nations africaines.

 

 

7. Joseph Kabasele et l'African Jazz: "Table ronde". Dans la foulée de son tube, Kabalese compose ce morceau consacré à la conférence de la Table Ronde. Organisée à Bruxelles du 20 janvier au 20 février 1960, cette conférence préside aux destinée du Congo. La date d'indépendance retenue est le 30 août 1960. Elle fixe les détails politique de la séparation de la Belgique te du Congo. Elle sera suivie d’une table-ronde économique qui ne parviendra pas à aboutir.

 

 

8. Philos: "Indépendance 28 novembre". Cette chanson célèbre l'indépendance de l'autre Congo, le Congo-Brazzaville, ex-colonie française intégrée à l'AEF.

 

 

Sources:

 

- Afrique, une histoire sonore. Présenté et commenté par E. M'Bokolo et Ph. Sainteny.

  • Dossier consacré aux indépendances africaines sur le site de l'émission "la fabrique de l'Histoire" (France culture): "boulevard des indépendances".
  • L'émission 2000 ans d'histoire (France Inter) consacrée à "La fin des colonies françaises" avec Bernard Droz.
  • Marc Michel: "Décolonisations et émergence du Tiers-Monde, Carré histoire, Hachette supérieur, 2005.
  • H. d'Almeida-Topor: "Naissance des Etats africains, XXème siècle", Casterman, 1996.
  • Numéro spécial de L'Histoire consacré à la "fin des colonies. Afrique 1960", n°350, février 2010.

 

 

Liens:

 

 

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