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Journal intime d'un marchand de canons

par Aug Email

Voici une activité du commerce mondial à la fois banale et peu commune. Peu commune par son mode de fonctionnement et ses objectifs : la fourniture de produits a priori destinés à tuer.

 

 

Le commerce des armes est en effet toujours sur le fil du rasoir entre intérêts publics et privés (voir le schéma ci-dessous), entre commerce légal et illégal. Il comporte une partie immergée qui n'apparaît que rarement au grand jour.

C'est tout le mérite du journaliste Philippe Vasset de nous restituer cette ambigüité en écrivant un récit de fiction à la première personne. Il nous livre les tranches de vie d'un "marchand de canons" spécialisé dans les missiles et l'armement naval qui se lit d'une traite. Si le personnage est fictif, les faits abordés sont tous réels et l'on navigue dans ce nouvel ordre mondial post-guerre froide où les marchands d'armes sont comme des poissons dans l'eau. On sent d'ailleurs de la fascination pour cet univers chez Philippe Vasset ,qui est rédacteur-en-chef du site Intelligence Online. Le film Lord Of War jouait déjà sur cette identification au personnage principal joué par Nicolas Cage, un héros fictif inspiré par deux véritables marchands d'armes aujourd'hui arrêtés, l'Ukrainien Leonid Minin et le Russe Viktor Bout. L'heure du jugement sonne en effet souvent pour ceux qui sortent du cadre légal fixé aux échelons nationaux et internationaux. C'est le moment où notre "héros", porté par son narcissisme, souhaite conserver toutes les traces de son passé d'aventures. La perspective d'être arrêté et de fournir lui-même les preuves de sa culpablité n'étant pas toujours une motivation suffisante pour détruire ces dernières.

"Cette capacité à vendre à un belligérant, puis à l'autre, voire aux deux en même temps, était à mes yeux la marque d'une vie même d'aventures." (p. 118)

Avec le narrateur, nous nous rendons ainsi en Irak pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) au cours de laquelle occidentaux et Soviétiques, pour une fois d'acoord contre la République Islamique d'Iran, soutiennent activement et militairement Saddam Hussein. Autres pays visités en compagnie du marchand, le Vénézuéla d'Hugo Chavez surveillé de près par les Etats-Unis, la Géorgie que menace Moscou, l'Afrique du Sud pendant et après l'Apartheid, la Libye de Khadafi réintégrant le "concert des nations" et suscitant un afflux de marchands de toutes nationalités lors de la levée de l'embargo.

Je vous ai choisi une citation qui nous explique en partie pourquoi rien ne change...

"Acte I, le soupçon : un quotidien annonce l'ouverture d'une information judiciaire. La rumeur s'affole, les protagonistes s'inquiètent. Acte II, l'infamie : les interrogatoires se succèdent, les photographes campent devant le pôle financier du Palais de justice, la presse publie le dossier d'instruction. Cerains inculpés craquent, d'autres trahissent. Acte III, le mur : l'Etat oppose le secret-défense aux investigations du juge. l'opposition s'étrangle, les accusés relèvent la tête. Acte IV, le grand sommeil : l'enquête piétine pendant de longues années et se clôt honteusement par un non-lieu. Personne ou presque n'en fait mention." (p.169)

 Voici quelques documents pour prolonger cette lecture et repérer les principaux acteurs du secteur de l'armement :

 

 [source : Atlas du Monde Diplomatique]

  

Sans compter les armes légères non comptabilisées.... 70 millions d'AK-K7 (la fameuse Kalachnikov) sont ainsi en circulation dans le monde.

 

Les principaux fournisseurs

On les trouve parmi les membres permanents du Conseil de Sécurité de l'ONU, à commencer par les Etats-Unis et la Russie (essentiellement vers la Chine et l'Inde). Viennent ensuite le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne. Les principales firmes produisant des armes sont donc logiquement issues de ces pays (les Américaines Lockheed-Martin, Boeing et Northrop-Gruman, la Britannique BAEs, l'Européenne EADS et la Française Thalès).

 

 

Les principaux acheteurs

Les montants sont bien sûrs très variables d'une années sur l'autre en fonction des contrats signés. La carte ci-dessus nous montre ainsi les achats pour l'année 2004 uniquement. Pour bien mesurer, il faut comparer les achats sur plusieurs années. Si l'on prend la période 2001-2005, le premier acheteur est l'Arabie Saoudite avec 19 milliards de $, suivi de la Chine (9,5), des Emirats Arabes Unis (6), de l'Inde (6,6), de l'Egypte (5,8), d'Israël (4,4), de Taïwan (4,1), de la Corée du Sud (2,5), du Pakistan et de la Malaisie (1).

Si l'on regarde les achats par région, le Proche et le Moyen Orient constituent la première région avec 41 milliards de $ (dont plus de la moitié aux Etats-Unis) suivie de l'Asie avec (31,4 en Russie en majorité), de l'Amérique latine (3,8, Europe et Etats-Unis essentiellement) et de l'Afrique (2,9, Europe).

Bien sûr, si l'on regarde l'ensemble des dépenses militaires, la hiérarchie est différente. Les chiffres ci-dessus ne concernent que les échanges entre pays, pas la production.

 

Les pays sous embargo

Certains pays sont soumis à des embargos par les Etats-Unis, l'Union Européenne ou même l'ONU. On trouve dans cette dernière liste des pays comme la Côte d'Ivoire, la Corée du Nord, la RD Congo, l'Irak, le Liban, le Libéria, la Somalie et le Soudan. En revanche, la Chine, le Myanmar, le Sierra Leone, l'Ouzbekistan et le Zimbabwe ne sont pas sous embargo de l'ONU. Seule l'UE les a placés sur sa liste.

 

L'exemple chinois

 La Chine n'est pas évoquée par Philippe Vasset. La carte ci-dessus nous montre les achats et les ventes d'armes conventionnelles effectués par ce pays entre 2002 et 2006. On y constate que 95% des achats sont effectués en Russie (qui lui vend 45 % de ses armes).

 

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