Samarra


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"Searching For Sugar Man" un documentaire de M. Bendjelloul.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

The wandering spirit of Detroit.

 

 

Detroit, entre aujourd’hui et hier. La brumeuse métropole de l’automobile triomphante, la capitale du travail à la chaine, l’antre des Big 3 (Ford, Chrysler et General Motors) n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle qui s’était enflammée aux rythmes de la Northern Soul, à jamais associée au label Motown, est devenue une cité fantôme anéantie par le chômage, la pauvreté, et la crise immobilière.

class="MsoNormal" style="margin-bottom:0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align: justify;mso-pagination:none;mso-layout-grid-align:none;text-autospace:none">Il y a pourtant un brasero qui brûle encore dans une de ces bicoques à moitié bancales, une guitare et une voix qui entonne ces quelques rimes :

 

Sugar Man, won’t you hurry

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">'Cos I'm tired of these scenes

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">For a blue coin won't you bring back

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">="font-size: medium; ">All those colours to my dreams"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">Silver magic ships you carry"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">Jumpers, coke, sweet Mary Jane"MsoNoSpacing" style="text-align:justify"> 

 

 

 

 

Ce que l’on entend a l’intensité et la noirceur d’un titre de Johnny Cash, la rondeur des productions soul de chez Motown. Caffey et Théodore, deux producteurs dont le carnet de bal ferait pâlir n’importe quelle lycéenne en route pour la soirée de fin d’année, racontent l’histoire de leur rencontre avec l’auteur interprète de « Sugar Man » en 1969.  Dans le fond d’un bar enfumé baptisé « the sewer », près du fleuve,  dans ces quartiers ouvriers peuplés de travailleurs du bâtiment ou de l’automobile qui oublient là leur dure journée de travail. Pour eux, c’est la révélation : ce type est plus fort que Dylan, aucun superlatif n’est assez fort pour dire ce qu’ils ont ressenti dès la 1ère écoute.

C’est signé pour un album, « Cold Fact ». Un deuxième suivra « Coming From Reality ». La force et le génie de leur auteur, nous disent-ils, réside dans son authenticité bien supérieure à celle des chanteurs engagés des 70’s. L’écouter est une expérience quasi religieuse qui vous fait immédiatement plonger dans la réalité sociale de la ville. Il est l’inlassable arpenteur des rues de Detroit dont il a su capter l’âme en  déambulant dans ses bars, ses terrains vagues, à la sorties des usines. L’homme partage le sort de ses habitants qu’ils soient manœuvres, ouvriers aux mains calleuses ou employés des chaines de montage. Il en couche sur le papier la vie ordinaire qu’il réenchante à l’aide de quelques accords de guitare. Ce « wandering spirit of Detroit » s’appelle Rodriguez.

 

Ces deux albums ont été des échecs cuisants, ils n’ont eu aucun succès aux Etats Unis, Rodriguez est un nobody des charts, il n’a laissé qu’un trou noir dans l’univers de la musique. On dit qu’il s’est immolé par le feu sur scène de dépit suite à un concert raté et une carrière qui n’a jamais décollé. D’autres prétendent qu’il a préféré sortir une arme et se faire sauter la cervelle devant son public. Une 3ème  version évoque l’overdose. Rodriguez laisse derrière lui deux albums, des éloges, des larmes et un grand mystère pour ceux qui ont cru pouvoir le lancer sur la route du succès. Restent de lui ce patronyme qui l’identifie comme mexicain et quelques photos floues. On en sait finalement si peu.

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Music is a weapon.

 

 

 

 

Cape town, Afrique du Sud. Au volant de sa voiture, Sugarman suit la route qui serpente le long de la côte. Etrange surnom pour un disquaire qui vit à l’autre bout de la terre, sous un climat beaucoup plus clément que celui de Detroit. Lui aussi veut nous parler de Rodriguez dont il a écouté et dupliqué les vinyles et dont il diffuse maintenant les cd.

Nous sommes renvoyés dans les années 80. L’apartheid n’a jamais été aussi étouffant, et l’Afrique du Sud aussi isolée. P. Botha peut bien faire preuve d’autoritarisme à la tv, rayer les noires galettes gravées de musiques et surtout de textes subversifs pour en empêcher l’écoute, son mode de gouvernement raciste, ségrégationniste et meurtrier est dans l’impasse. Boycotts, manifestations, affrontements le prouvent. Des stades aux ambassades, l’apartheid se heurte à un mur de plus en plus épais et condamne l’Afrique du sud à l’enfermement.

Au hasard d’un voyage des Etats Unis vers l’Afrique du Sud, le disque de Rodriguez arrive en terre d’apartheid. Les jeunes afrikaners sont subjugués par le pouvoir de contestation qui émane des textes, par la liberté de ton et de choix des sujets qui abordent la drogue ou le sexe, et la malhonnêteté des politiciens. Le disque est dupliqué, diffusé clandestinement. Il circule dans les milieux de la musique (disquaires et groupes amateurs qui jouent sur les campus s’en emparent). Une jeunesse désespérée par un projet politique qui ne leur offrant d’autre perspective que la haine se saisit des chansons de Sixto Rodriguez comme d’une arme, y puise la force de s’opposer à l’oppression. Rodriguez est alors plus célèbre que les Stones !

Lorsque l’apartheid disparait, l’œuvre de Sixto Rodriguez peut enfin être librement éditée. On est alors entré dans l’air du CD et notre disquaire Sugarman (de son vrai nom S. Segerman) écrit un petit texte pour le  livret d’accompagnement de l’album « Cold Fact ». Il se rend alors compte qu’il ne sait rien de Rodriguez (même pas son prénom les crédits des chansons en mentionnant 3 différents). Craig Bartholomew-Strydom journaliste local qui se sent une âme de détective, l’aide à ouvrir un site internet et, tous deux  se lancent à la recherche de l’auteur de Sugarman. On est au début de nos surprises…

 

Working class hero.

 

 

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La suite du documentaire n’est pas sans évoquer Cendrillon. Sixto Rodriguez est vivant, sa fille l’atteste par un message sur le site internet de nos deux enquêteurs sud africains. Rencontre, découverte pudique du musicien père de 3 filles qui confirment son identité, départ pour l’Afrique du Sud, limousines à la descente de l’avion, concerts à guichets fermés devant des foules nombreuses, galvanisées, dont les visages expriment une béatitude totale. La citrouille s’est transformée en carrosse, on a trouvé à qui appartenait la pantoufle de vair.

 

On en resterait là que cet émouvant et sincère travail relèverait de la mise en image d’un conte de fée sur fond de contexte politique et historique tendu. Ce ne serait d’ailleurs pas déshonorant, loin de là. Certains trouveront sans doute de quoi ironiser sur les turpitudes ridicules et la vanité de l’industrie musicale actuelle qui arrive à refourguer massivement et à bon prix des compositions formatées, aussi inanimées musicalement qu’aseptisées politiquement, tout en se plaignant du téléchargement illégal. Le documentaire, en creux, nous permet d’y réfléchir.

D’autres vont frémir à l’idée que Sixto Rodriguez, désormais sous le feu des projecteurs, se retrouve subitement happé par la bête, devenant la proie d’une industrie musicale qui l’a spolié des fruits de son succès sud africain mais qui pourrait voir en lui, le storytelling fabuleux de son récent parcours aidant, la prochaine poule aux œufs d’or. C’est légitime.

D’aucuns, à l’instar de Libération (1) dont il est toujours plaisant de noter les grandes préoccupations artistiques, vont aussi déplorer sur un ton acide que le documentaire ne pose pas les questions irrévérencieuses dont le quotidien français se serait sans aucun doute saisit : où sont passés les droits d’auteur de Sixto Rodriguez liés aux ventes sud africaines ? Il serait temps de s’en préoccuper non ? There’s no business like Show business.

Pourtant, tout ceci peut être rapidement balayé d’un revers de la main. En effet, hormis la découverte musicale que constituent les superbes compositions de Sixto Rodriguez, c’est surtout lui, qui illumine le film. Pas grâce aux paillettes de ses costumes de scène, pas du clinquant des robinets en or de sa maison, et encore moins du reflet des pare chocs rutilants de sa voiture ;  pas plus par  son verbe d’ailleurs qui reste hésitant, discret, simple.

Sixto Rodriguez vit dans une maison vétuste et inconfortable de Détroit, dans un quartier fantôme battu par les vents. Son bien le plus cher (en valeur monétaire autant qu’affective) est une guitare. Emmitouflé dans son manteau il peine à marcher dans les rues enneigées. Ombre qui déambule dans une ville fantomatique il est pour ses voisins un homme simple,  de labeur, apprécié des maçons et travailleurs du bâtiment du quartier à qui il inspire respect et sympathie, admiré par ses filles pour son humilité, sa générosité, son abnégation dans le travail. Ce que le récent succès lui a apporté, il le redistribue. Son mode de vie  frugal est resté aussi intact que son altruisme. S’il a rencontré tardivement le succès, il a déjoué tous les attendus du monde de l’industrie musicale. Il est resté cet âme errante de Detroit, porte parole des sans noms et des sans grades, et surtout l’un des leurs. Un working class hero, dont l’intégrité et l’humanité alimentent une création artistique troublante d’intensité.

Une braise toujours incandescente dans une ville à l'agonie.

  

 

 

Je dois remercier Olivier F. de m'avoir signalé ce documentaire qui lui a autant plus que moi et Laurence DC qui m'a persuadée d'aller user quelques kleenex dans une salle obscure.

 

Notes : 

(1) Lire l'article du supplément Next du journal.

"Los Herederos" : la pauvreté en héritage.

par vservat Email

 

Voilà un documentaire qui ne vous fera pas traverser  les magnifiques paysages d'une terre arctique où les ours polaires sont en sursis au milieu d'une nature que l'homme s'emploie sans arrêt à souiller, ni plonger dans le bleu pur de l'océan dans le sillage des dernières baleines. Pas de commentaires racoleurs s'adossant à un catastrophisme outrancier sur  fond de musique gradiloquente pour vous expliquer les méfaits du réchauffement climatique. Le sujet mérite retenue et humilité, il n'est pas porteur  d'une grande esthétique visuelle, et ne s'inscrit pas dans l'air du temps car reste très peu sensationnaliste : pas de fin du monde en vue, ni de crime sanglant, ni de révélations fracassantes.

 

 

"Los herederos" ("Les enfants héritiers") est un documentaire d'E. Polgovsky datant de 2008. Il n'arrive qu'en cette fin d'année 2011 en France couvert de récompenses, mais sans doute trop grave, et décalé, il est fort mal distribué hors des salles d'art et d'essai volontaristes. "Los herederos" nous emmène au Mexique,dans 5 régions différentes du pays, toutes rurales mais inidentifiées. Sur les pentes abruptes d'une forêt luxiriante d'altitude sur lesquelles il est malaisé d'avancer, dans les plaines où paissent quelques chèvres, sur un plateau qu'un paysan labourre et ensemence de maïs, dans des régions moins enclavées ou les grandes exploitations commerciales donnent concombres, tomates, et haricots en abondance. Partout des enfants, dépenaillés, chaussures trouées, vêtements élimés, qui portent, cueillent, coupent, tissent, taillent. Le matin qui se lève annonce une journée de labeur à malaxer  la terre dans une briquetterie, dans les champs à ramasser les légumes qu'il faut ensuite porter dans des sceaux sans ployer sous la charge, dans la montagne escarpée au sol glissant pour débiter quelques bouts de bois de chauffage. Ici, les petits vont chercher de l'eau, là ils vont cuire les galettes de maïs, ailleurs, la petite semeuse dépose les grains de mais dans les sillons et les recouvre d'une terre poussée par ses sandales un peu grandes, une autre se mettra à actionner le rouet pour alimenter le métier à tisser en fil

 

 

Dans ces campagnes très pauvres, qui ne connaissent qu'un très faible développement, en marge ou aux périphéries de la mondialisation,comme on dit dans les programmes scolaires de géographie, pas de voiture, pas d'électro ménager, pas d'eau courante, pas de réseau électrique. On vit sommairement, et les enfants prennent leur part aux activités qui assurent la subsistance des familles. Cette pauvreté, le réalisateur nous le dit très subtilement, est une pauvreté qui se transmet de génération en génération. Par la symétrie de certains plans, sur les mains d'une aÏeule déformées par des années de labeur et celles d'une petite fille qui abîme les siennes en actionnant les rouages des appareils de filage, par les baskets trouées d'un jeune garçon qui ressemblent à celles d'un adulte qui effectue des travaux de terrassement, E. Pougolsky établit une filiation. Au travail, le regard des enfants est dur, déjà, celui de la jeune fileuse est vide, comme celui de la femme âgée et voutée au visage parcheminé. La peine, l'effort, la concetration au travail se lisent sur les visages des enfants. On ne sait rien de leur état d'esprit, le documentaire étant quasi muet de commentaires. La parole des enfants au travail n'est pas recueillie, et malgré l'aridité de la méthode, cela n'enlève rien à la force de conviction de ce qui est montré. De temps à autre, un morceau de musique vient habiller les images, les accompagner dans un tourbillon de plans plus rapides qui évoque l'oubli d'un âpre quotiqien et l'étourdissement  de la fête, durant laquelle les enfants se parent de masques, dansent et rient. Il n'y a pas que de l'accablement et une dénonciation en creux dans "Los Herederos", on y trouve aussi des fulgurances poétiques, en pointillés.

 

 

 

Los Herederos - Les enfants héritiers - Bande Annonce 

 

 

Le travail des enfants concerne presque 250 millions de garçons et de filles âgés de 5 à 17 ans dans le monde. Au Mexique, 3.5 millions d'enfants sont au travail (pour une population totale de 10 millions d'habitants) et 70% d'entre eux ne reçoivent aucun salaire pour le travail effectué (1) . Cela n'empêche pas leur scolarisation, qui n'est pourtant pas montrée à l'écran soit qu'elle soit considérée comme hors sujet, soit que le documentariste est choisi de nous laisser une part de travail à faire, mais vraisemblablement pas pour susciter la commisération du spectateur, on comprend rapidement que ce n'est pas le fond de commerce de notre documentariste.

 

 

A l'heure où la seule façon d'envisager le progrès pour l'humanité est imposé par les grandes puissances mondiales comme une véritable religion sous la forme du développement durable (ou soutenable), à coup de culpabilisation du chaland, "Los herederos" remet les pendules à l'heure et nous questionne fortement sur cette grille de lecture possible du développement futur des sociétés. En effet, dans ces espaces en marge de la mondialisation et de la financiarisation de l'économie, la déforestation est une question de survie avant d'être une question environnementale, l'agriculture fonctionne à l'énergie animale et humaine, et les déchets se récupèrent. Les problématiques de ces paysans ne cadrent pas avec celles du développement durable, et le mettent sur la touche. "Los Herederos" replace au centre ce que le développement durable, dans son instrumentalisation la plus malhonnête, a mis en option : la question sociale, celle des solidarités Nord/Sud, le progrès pour tous aujourd'hui et non le progrès pour demain réservé aux enfants de ceux qui, consentants ou à leurs corps défendnats, auront su distancer les autres.

 

 

 (1) Source "le Grand Journal", journal francophone du Mexique. N. Quirion, 12/06/2009