Samarra


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« Dans l’ombre de Charonne » ou les lumières d’une restitution graphique.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous aurions pu évoquer une actualité brûlante pour justifier l’entretien qui va suivre : l’anniversaire de l’indépendance algérienne, l’ère du « changement » qui se traduira peut-être par la reconnaissance de massacres d’Etat encore dans les limbes de la mémoire officielle, les nouveaux programmes de 3ème, 1ère et Terminale… Mais on peut aussi tout simplement admettre qu’il y a des coups de cœur qui suffisent au désir de faire connaître et perpétuer ce genre d’initiatives et que cela justifie la mise en ligne ici de cet entretien croisé dont Laurence de Cock (1) et moi-même avons eu simultanément l’idée.

 

Alain et Désirée Frappier sont deux individus qui font couple et s’inquiètent, comme nous, de l’ordre des choses. Le projet de consacrer une bande dessinée au massacre de Charonne naît alors d’une constellation de rencontres. Il y a les survivants, témoins pudiques et encore amputés de leur vérité ; il y a les historiens, jamais vraiment étrangers à l’émotion de leur objet ; il y a enfin, comme il se doit, l’orchestration invisible qui accompagne toute fabrication d’un livre.

 

Dans ce décor, Alain et Désirée sculptent les mots, les visages, et les lieux qui nous plongent dans les coulisses de cette sombre histoire.

Alain Dewerpe (2) avait su/pu mobiliser l’outillage historien et anthropologique pour interroger le « massacre d’Etat » qui l’avait privé de sa mère Fanny.

 

Mais, "Dans l’ombre de Charonne"  emprunte d’autres sentiers, et l’on comprend que les chemins de l’intelligibilité d’un événement ne résident pas seulement dans sa restitution méthodique et distanciée. La bande dessinée assume le caractère fictionnel qu’il y a dans le récit, y compris historique. Porte voix de ceux qui, comme Yves Bernard (3), ont crié sans être entendus, "Dans l’ombre de Charonne" donne vie aux anonymes du passé dont l’évocation susurre quotidiennement à qui veut bien l’entendre : Don’t forget.

  

 

 

Comment a germé l’idée de ce récit graphique ?

 

DF : Depuis 20 ans que nous vivons et travaillons ensemble, Alain et moi avions le désir de réaliser un ouvrage en commun.

 

AF : La guerre d’Algérie, vécue du côté français, fait partie de notre histoire. Elle est à la fois notre passé et notre présent. Les massacres du 17 octobre, les manifestants algériens jetés dans la Seine ou pendus dans le bois de Boulogne, les ratonnades en plein Paris sont des événements qui se sont déroulés durant notre enfance et dont les faits sont parvenus à nos oreilles sans être accompagnés d’explications. L’horreur qu’ils nous ont inspirée est un des éléments fondateurs sur lequel se sont forgées nos convictions.

 

DF : Après, avec l’énorme envie de faire quelque chose, il y a l’heureux hasard des rencontres : Maryse Tripier, notre héroïne, Laurence Santantonios, notre éditrice, La projection du film de Daniel Kupferstein, Mourir à Charonne pourquoi ?, le lycée de Sèvres, Stéphane Vilar

 

 

 

Comment avez-vous procédé pour articuler avec équilibre les trajectoires individuelles (que ce soit celles des acteurs ou de leurs descendants) et le récit collectif autour de l'événement «Charonne»?

 

DF : L’équilibre s’est articulé de façon assez naturelle, « C’est en poussant le particulier jusqu’au bout que l’on atteint le général » — Cette phrase très juste de Michel Leiris a été reprise par notre éditrice pour sa ligne éditoriale. Par ailleurs, même s’il s’agit ici d’une histoire vraie, nous souhaitions qu’elle garde une dimension romanesque. Dimension qui nait justement du choc que constitue la rencontre entre trajectoire individuelle, et histoire collective. Tout au long de l’écriture de ce livre, nous avons été frappés de constater à quel point la guerre d’Algérie dont «Charonne» — manifestation qui en découle — a bouleversé des trajectoires individuelles de façon excessivement durable.

 

 

Aviez-vous dès le départ le souci d'insérer dans le récit différents points du vue (celui de votre témoin, celui de Saïd), et différentes mémoires sur l'évènement (celle de votre témoin, celles des «héritiers» de Charonne) ?

 

A.F. Au départ, nous souhaitions appuyer notre récit sur le témoignage de Maryse, mais le choix des différents points de vue et des différentes mémoires s’est très vite imposé à nous. D’abord parce que nous avons débuté nos investigations par la projection du film de Daniel Kupferstein qui nous a tout de suite donné envie d’intégrer Yves Bernard, fils d’une des victimes de «Charonne», au récit.

 

DF : La projection se déroulait dans un amphi, à l’université de Tolbiac. La moyenne d’âge des spectateurs s’approchait des 65 ans et le débat qui a suivi était particulièrement houleux. Agressif même. Il y était question de « vote des pouvoirs spéciaux », d’opposition entre PSU et Parti communiste, du choix des slogans — «Paix en Algérie» contre «Algérie aux Algériens»—, du laxisme des Français lors des massacres du 17 d’octobre 1961… Je ne sais pas ce qu’en ont retenu les quelques étudiants terrés au dernier rang, témoins impuissants de ce règlement de compte inattendu. Je n’y comprenais, pour ma part pas grand-chose, si ce n’est que ces réactions épidermiques étaient le résultat d’un passé mal digéré dans lequel se heurtaient des avis très contrastés. Il nous a donc semblé intéressant de comprendre ces divergences d’opinions et de les retranscrire.

 

AF : Par ailleurs, la mémoire de notre témoin, Maryse, souffrait de nombreuses lacunes engendrant des modifications historiques sur un événement dont elle avouait « garder très peu de souvenirs et beaucoup de séquelles ». Ces lacunes étaient nécessaires à l’intrigue, car nous faisions aussi un livre sur la mémoire. Il n’était donc pas question de les effacer. Par contre, nous devions trouver un moyen pour restituer autrement une vérité historique sur cet événement.

 

DF : Le fait que Maryse nous mette en contact avec ses anciens copains du lycée de Sèvres a été excessivement précieux. Stéphane Vilar et Claude Bureau gardaient des souvenirs très vifs de cette période. Leurs témoignages ont apporté beaucoup d’humour et de pertinence à l’histoire. Quand je me suis intéressée à Saïd et à Paul, Claude et Stéphane les connaissaient bien, contrairement à Maryse, souvent agacée par leurs comportements. Ils ont donc pu nous révéler de nombreux détails sur leurs actions et sur leurs attitudes, qui ont permis l’élaboration de leurs personnages. La multiplicité des voix m’offrait aussi la possibilité de rester fidèle à ma conviction littéraire. À ce titre, je reprendrais la phrase de Zweig : « Ne faisant pas partie du ministère public, il m’a toujours paru plus intéressant de tenter de comprendre les gens au lieu de les juger. »

 

 

Quelle fut votre bibliographie pour construire ce récit graphique ? Sur quelles sources et documents historiques vous êtes vous appuyés ?

 

AF : Avant tout, "Dans l'ombre de Charonne" étant notre premier livre, il faut préciser qu'il nous a fallu inventer et mettre en place très rapidement nos méthodes d'investigation et de travail, car nous avions très peu de temps.

 

DF : Nous avions déjà beaucoup lu sur la période, livres historiques, articles, témoignages, romans aussi. Nous avons d’ailleurs tenu à remercier les auteurs de ces ouvrages en annexe de notre livre pour la richesse de leur apport. Leurs travaux nous ont procuré un complément indispensable aux témoignages recueillis.

 

AF : Concernant la manifestation de Charonne, le livre de l’historien Alain Dewerpe, lui-même fils de victime, "Charonne, 8 février 1962. Anthropologie d’un massacre d’État", a carrément fait figure de bible. Il s’agit d’un travail de reconstitution et d’analyse absolument remarquable. Tout y est. Je l’ai lu, épluché, fait des fiches…

 

DF : Alain s’est concentré sur les livres indispensables à la rigueur historique des événements et moi sur la chair des personnages et la crédibilité des dialogues. Je me suis donc plus particulièrement penchée sur la collection complète pour l’année 1961 de l’hebdomadaire "Avant garde" prêté par Yves Bernard, les articles de Laure Pitti sur "La main d’oeuvre algérienne dans l’industrie automobile", "Le 17 octobre des Algériens" de Marcel et Paulette Péju, "L’histoire de la guerre d’Algérie" de Bernard Droz et Évelyne Lever ou le magnifique livre-objet de Tramor Quemeneur et Benjamin Stora : "Lettres carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre".

 

AF : Beaucoup de nos notes et de nos recherches n’apparaissent pas dans le livre.

 

DF : À ce propos, j’aime bien citer une anecdote concernant Visconti. Dans "Le Guépard", tandis que l’accessoiriste prend soin de remplir de linge d’époque et d’objet précieux l’armoire et la table de nuit meublant la chambre du prince Fabrizio Corbera, Burt Lancaster demande au réalisateur à quel moment il doit les montrer à la caméra. Ils ne sont pas faits pour être vus, lui répond Visconti, mais pour ajouter à la crédibilité du décor, une armoire vide se voit à l’écran. C’est un peu ça, les écrits des autres, utilisés ou non dans le récit, ont rempli nos armoires.

 

 

 

Avez-vous rencontré certains historiens spécialistes de la question comme B. Stora ou A. Dewerpe ? Ont-ils éventuellement relu votre récit ? Quel impact ont eu ces rencontres et échanges dans l'élaboration de Dans l'ombre de Charonne ?

 

AF : Les rencontres avec les historiens se sont effectuées principalement à travers leurs écrits. En ce qui concerne Alain Dewerpe, c’est quelqu’un d’excessivement discret sur le sujet et qui nous inspire beaucoup de respect. Nous n’avons pas osé le contacter, d’autant plus que je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu ajouter qui ne figure pas déjà dans les 800 pages de son excellent livre.

 

DF : Benjamin Stora n’est pas un spécialiste de Charonne, mais plutôt de la guerre d’Algérie. C’est un ancien collègue et ami de Maryse. Notre éditrice souhaitait qu’il fasse notre préface. Je l’ai rencontré une fois. Je me suis rendue chez lui avec un vague synopsis et les premières planches d’Alain. Il a adoré les dessins, m’a posé tout un tas de questions et quelques minutes plus tard je me suis retrouvée dans la rue avec l’envie de sauter à la corde parce qu’il avait accepté d’écrire la préface. Par la suite, nous lui avons envoyé la première partie, mais nous n’en avons reçu aucun commentaire (Alain m’a dit : pas de nouvelle, bonne nouvelle) ! Lorsque le livre est sorti, il m’a téléphoné pour nous dire son enthousiasme. Il était intarissable ! Cela dit, nous avons lu tous ces livres, à commencer par" La gangrène et l’oubli" lors de sa sortie en 92.

 

 

Comment mettez-vous l'image au service du récit historique ?

 

AF : En premier lieu, nous avons consulté les fonds photographiques de "l'Humanité" à Bobigny, les archives de la ville de Sèvres, regardé de nombreux films de fiction d'époque ou d'aujourd'hui, les actualités Pathé, sur le web ou aux Forum des images de Paris, consulté des magazines, des journaux, archives photos privées, ainsi que de nombreux sites web. Internet est à présent un fabuleux outil. L’anecdote sur Luchino Visconti, citée par Désirée, concerne aussi l'image. Un récit graphique ancré dans l'histoire s'inscrit forcément dans le registre réaliste, voire documentaire. Il est nécessaire d'accumuler quantité de détails sur l'époque. Sur les flippers, les coiffures, les moyens de transport, l'état des rues, des magasins, la pub, les journaux, l'intérieur des logements, les vêtements, le système pileux, à quoi ressemblaient les télés et les radios, les patinoires, les ponts, que sais-je ? Quand Maryse dit qu'elle prend le 171 pour aller au lycée, eh bien, je me retrouve à consulter les sites internet de passionnés de la RATP qui savent exactement quel type de bus circulait sur la ligne à cette époque. Bien d'autres choses ne sont pas représentées dans notre récit mais, ici aussi, remplissent nos armoires.

 

DF : Nous avons procédé aussi à un véritable casting des personnages de l'histoire, avec photographies d'époque (ils avaient 17 ans en 61-62) pour ceux que nous connaissions, et séances de photos (portraits et actions) pour les inconnus.

 

AF : Représenter la charge elle-même, la violence policière et la chute des manifestants dans l'escalier a été pour moi la plus grande difficulté. Échaudée par les preuves apportées par les photos d’Elie Kagan lors des massacres du 17 octobre 61, la police fut très vigilante pour que les violences du 8 février n’apparaissent sur aucun cliché. C’est ainsi que le photographe Gérald Bloncourt, dont nous parlons dans notre récit, s’étant fait détruire ses deux appareils et confisqué sa pellicule, n’a pu sauver que les clichés pris avant la charge, qu’il avait précautionneusement remis à un camarade. Par ailleurs, la presse du PCF ayant pour mission de privilégier les photos mettant en évidence la force et l’unité de la classe ouvrière aux dépens de la répression dont elle pouvait faire l’objet, impossible d'y trouver une photographie montrant cette violence policière en action. Nous nous sommes donc équipés des accessoires de la police de l’époque (casque et «bidule») pour pouvoir mimer, mettre en scène des situations décrites par les différents témoins et victimes de la manifestation, et les photographier. Nous avons également fait des repérages sur les lieux, pris les mesures de la bouche du métro (nombre de marches, largeur et profondeur de la bouche), estimé le nombre de personnes ayant pu s'entasser dans ce gouffre. J'ai simulé une représentation en 3 dimensions sur ordinateur afin de comprendre l'événement dans l'espace.

 

DF : Lorsqu’on nous a demandé d’intervenir dans les lycées, nous avons fait un diaporama de tout ce travail en reprenant les croquis, les documents d’époque, les animations en 3D pour montrer aux élèves, à l’aide d’un vidéo projecteur, comment nous nous y sommes pris pour mettre en scène l’époque, les personnages et la violence. Au début, Alain était un peu inquiet, il avait peur que ce soit trop laborieux, mais ça a remporté beaucoup de succès. AF : Si nous parlons de «casting», de «mise en scène», de Visconti, c'est parce que nous aimons beaucoup le cinéma et en particulier le cinéma indien (nous avons bien dû voir 200 films). Quel rapport entre le récit historique, l'image, Bollywood et Dans l'ombre de Charonne ? Le mélange des genres. Dans un film de 3 heures, vous pouvez passer du romantique au gore, du thriller à la caricature grotesque, de l'eau-de-rose au sinistre, le tout entrecoupé de chants et de danses. C'est un peu ce que nous nous sommes autorisés à faire, et c'est ce qui nous plaît dans le récit graphique, plus souple que la bande dessinée traditionnelle. L'image, la forme graphique sont au service de notre propos, des exigences du récit. Dans l'ombre de Charonne voit coexister des pages de textes, des planches classiques de vignettes et de bulles, des plans, des organigrammes, des montages de documents, des photos même. Des passages dramatiques sans textes illustrent des moments très durs, d'autres empruntent dessins et textes aux cartoons américains pour évoquer des souvenirs plutôt comiques. Enfin, l'utilisation du noir et blanc a été un outil privilégié pour l'évocation historique. Il permet de créer la distance avec le présent, mais aussi de disposer d’une plus grande latitude pour mettre en scène la violence extrême des massacres du 17 octobre et de la manifestation de Charonne sans tomber dans la bande dessinée gore. J’ai toutefois un peu l’impression d’avoir fait de la couleur avec le noir et blanc en utilisant toutes les gammes pour installer les ambiances et mettre en scène les années 60.

  

 

 

Y a-t-il dans votre démarche un souci de rendre accessible le récit au plus grand nombre l’histoire de cet événement ? Quelles sont dans ce cas, les vertus didactiques de la BD ?

 

AF : L’aspect didactique n’est pas une volonté en soi. Au départ, «Charonne» a un intérêt romanesque, parce que tragique et très fort, mais il est aussi le résultat d’une époque, d’un contexte historique, d’une façon de penser, d’une politique et d’un système… Dès que nous nous sommes plongés dans la manifestation du 8 février 1962, nous nous sommes aperçus qu’il était impossible d’en parler sans prendre en compte tous ces éléments. Mais nous ne pouvions pas non plus nous contenter de les prendre en compte, il nous fallait aussi les expliquer. Ne pas apporter d’explications c’était en quelque sorte nier une réalité. Car il faut savoir qu’en France cette guerre a été largement occultée et reste de fait étonnamment méconnue.

 

DF : L’âge des protagonistes était une réelle opportunité. À 16, 17 ans, on souhaite être acteur de sa propre vie, se penser dans la société au dehors du cercle familial. C’est ainsi que nos personnages se forment au débat politique par le biais de la guerre d’Algérie en s’engueulant et en se questionnant sans cesse. Toutefois, sans contextualisation, ces discussions seraient incompréhensibles à quantité de lecteurs et perdraient, de fait, une grande part de leur intérêt.

 

AF : Les vertus didactiques du récit graphique résident dans le fait qu’il favorise la reconstitution visuelle d’une époque. Il permet l’insertion de documents, de montages photos, schémas, plans, organigrammes, d’objets, de vêtements, de décors qui donnent chair aux événements historiques. Expliquer c'est aussi montrer. De plus, l’information passe par deux médiums, l’image et le texte et percute de deux manières différentes et simultanées pour donner une impression de compréhension plus complète de l’histoire.

 

DF : Il y a aussi une notion d’accessibilité que porte le récit illustré. Historiquement, la bande dessinée n’a jamais été réservée à une élite. Le livre oui. Et un aspect ludique. Les enseignants nous disent : « Nous avons distribué votre BD, les élèves étaient ravis… »

 

 

 

Dans l'ombre de Charonne est-elle une oeuvre engagée et si oui en quoi prolonge-t-elle vos engagements individuels ?

 

DF : Toute création m’apparaît forcément comme engagée. L’art pour l’art est une invention marchande. Il y a toujours quelque chose qui nous pousse à créer et ce quelque chose est inséparable de notre façon d’appréhender la vie. Mes engagements sont multiples et à la hauteur de mes utopies. Engagement qui se situe principalement aux côtés des humains et de l’écriture, mais de la compréhension surtout. Écrire aide à se situer, à se construire. Il en va de même de l’histoire. J’ai beaucoup travaillé auprès d’adultes précarisés et déplacés dont la vie avait été profondément malmenée par de violents conflits survenus dans leur pays, comme au Rwanda par exemple. Comprendre que l’horreur subie ne relevait pas d'une fatalité les enfermant dans le rôle de victime, mais s’inscrivait dans un contexte et dans une suite de faits historiques les replaçait dans le statut valorisant du témoin et de l’acteur de ces événements. Une véritable démocratie ne peut s’instituer comme telle que si le peuple a les moyens de s’instruire sur son histoire et de réfléchir avec et sur les mots.

 

AF : Notre livre est évidemment une oeuvre engagée. Malgré la complexité du contexte, nous y affirmons clairement une vision anticolonialiste. Pour nous la responsabilité première de tout ce gâchis humain, social, et économique revient à la France. Après, on peut toujours dénoncer les violences et les massacres perpétrés par le FLN. Mais si, un jour, les dominants de la France du XIXe siècle n'avaient pas, selon la «loi du plus fort», décidé d'aller piller les richesses de cette région d'Afrique, cela aurait évité quelques millions de morts et de déportés, pour n'évoquer que cela. Dès le début, pour nous, «raconter» Charonne c'était exprimer ce point de vue.

 

 

 

 Pensez vous poursuivre cette exploration de l'histoire contemporaine en menant à bien d'autres projets ?

 

AF et DF : Le livre est très bien accueilli, ce qui nous donne les moyens de continuer et l’envie bien sûr. Nous restons sur la période contemporaine. Cependant, le récit graphique sur lequel nous travaillons sera plus autobiographique. Et puis ensuite, nous reviendrons sans doute sur la période de la guerre d'Algérie — élément fondateur pour la France et l'Algérie d'aujourd'hui — mais vue du côté sud de la Méditerranée.

 

 

 

Bonus :

Petit jeu pour les lecteurs :

Retrouver quelques participants à la manif de Charonne que nous avons placé en pages 74-75 : l'éditeur François Maspéro, la comédienne Marina Vlady, la chanteuse Barbara, le compositeur Jean-Claude Petit, deux «futures» victimes de Charonne, Anne Godeau et Édouard Lemarchand.

Et deux questions dures de dures : retrouver, dans la première partie du récit, un futur grand éditeur, Charles-Henri Flammarion ; et, dans la deuxième partie, Stig Dagerman (qui, lui, n'a rien à voir avec l'événement Charonne, mais c'est juste parce qu'on l'aime bien).

 

 

 

Un très grand merci aux deux auteurs qui ont accepté de répondre à nos questions de façon détaillée et précise. Un grand merci aussi à Laurence de Cock, notre invitée de marque pour cet entretien. 


A noter qu'il est publié simultanément sur le site Aggiornamento histoire-géographie, car nous espérons, avec les auteurs que ce récit graphique remarquable accompagne le travail fait dans les classes par les enseignants avec leurs élèves. Sur Samarra il s'insère naturellement dans notre dossier sur "L'Algérie et ses mémoires de l'époque coloniale à la guerre (1830-1962)"

 

Pour terminer en musique et ne pas déroger aux habitudes en vigueur pour les entretiens  de Samarra, Alain et Désirée ont eu la gentilesse de nous composer deux playlists. Les voici en écoute.

AF : quand je travaille, je peux écouter des musiques très différentes : Jimi Hendrix, XTC, Robert Wyatt, Interpol, ACDC, Ravel et Chausson, Buzzcocks, The Clash, la musique Bollywood, Blur, Joe Jackson, The Mothers of Inventions, Stereolab, Joy Division, John Mayall, Eno, My Bloody Valentine, Led Zep, Siouxsie and The Banshees, Buddy Holly, George Clinton, Fela, Hans Eisler, The Stranglers, The Asteroids Galaxy Tour, John Coltrane, Miles Davis, Bowie, Nine Inch Nail, PJ Harvey, Lily Allen, The Joy Formidable, funk, rap, ska, reggae, etc. Tout est bon, ça dépend des ambiances dont j'ai besoin. Voilà ma playlist (mais c'est bien trop restrictif, il faudrait mettre au moins 3 ou 400 titres)  :

- Spanish Castle Magic, Jimi Hendrix

- Heroes, David Bowie (quand on a fini une page !)

- Redemption Song, Joe Strummer & The Mescaleros

- Grip, The Stranglers

- Catholic Architecture, Robet Wyatt

 

 

DF :  

- Lemon Tree, Fool's Garden

- Chale Chalo, BO de Lagaan

- The High Road, Broken Bells

- Perfect Day, Lou Reed (quand je suis trop contente des dessins d'Alain)

- Göttingen, Barbara (parce que les enfants sont les mêmes à Alger et à Göttingen)

 

 

Notes : 

1. Laurence de Cocok est professeure d'Histoire géographie au lycée Joliot-Curie de Nanterre et anime le collectif Aggionarmento Histoire-Géographie.

2. Alain Dewerpe "Charonne, 8 février 1962, anthropologie d'un massacre d'état", Folio histoire N° 141.

3. Yves Bernard  en 1992 adressa à la presse un Pourquoi? destiné à comprendre la mort de son père décédé lors de la manifestation suite aux violences policières.

 

 

L'innocent mariage entre l'histoire et la fiction autour du couple Marie-Antoinette- Louis XVI ? Un entretien avec Aurore Chery.

par vservat Email

Depuis aujourd'hui,  tous les écrans de cinéma de France donnent "Les adieux à la Reine" de Benoit Jacquot. Cette sortie est accompagnée d'un concert de louanges chez les "professionnels de la profession" depuis sa présentation en ouverture de la Berlinale 2012 (1).


Elle nous propose dit-on une nouvelle lecture du personnage de Martie Antoinette, interprété ici par Diane Kruger, et  nous fera peut être envisager l'Autrichienne d'une façon bien différente de celle,  très rock n' roll,  qu'en donnait le duo Sofia Coppola et Kristen Dunst en 2006 (paire de Converses et Macarrons Ladurée inclus, voir la piqûre de rappel ci dessous).

 

 

 

 

Il y a quelques mois, France 2 , toujours soucieuse de l'édification du  public aux heures de grande écoute, proposait en première partie de soirée un téléfilm intitulé "Louis XVI, l'homme qui ne voulait pas être roi". La bande annonce à voir ci dessous n'est guère équivoque quant à l'optique adoptée ... 

 

 

 

 

On peut donc tenir pour certain que le couple royal qui fut  balayé par la Révolution Française fait un retour en force sur les écrans, les ont -ils jamais quitté d'ailleurs ?  A l'aide de l'expertise d'Aurore Chery, doctorante en histoire moderne à l'Université de Lyon III dont les recherches portent sur l'image des rois Louis XV et Louis XVI, et qui suit, par ailleurs d'un oeil averti ces récentes productions, nous vous proposons de passer dans l'envers du décor et de relire ces fictions avec le regard de l'historien  Par ailleurs membre du CVUH (Comité de Vigilance face aux Usages Publics de l'Histoire), Aurore Chery peut doubler cette présentation historiographique et historique du sujet, d'un regard plus acéré sur les enjeux politiques actuels liés à l'histoire quel que soient les supports.

 

Quelles sont les origines et les étapes de cette fascination pour la reine de France ? Ces fictions disent -elles l'histoire ou la distordent-elles? Sur quels partis pris et quelle historiographie s'adossent ces créations ? Quelles finalités sont attribuées à ces oeuvres de façon plus ou moins assumée  ? Quelles raisonnaces trouvent -elles avec notre époque et quels usages de l'histoire sont faits par leur biais? 

 

C'est ce que nous tentons d'éclaircir dans cet entretien qui laisse entrevoir de nombrexu enjeux politques et historiographiques dans ces fictions pour mieux  poursuivre, ensuite,  cette réflexion dans les salles en visionnant "Les Adieux à la Reine". 

 

 

 

• Il semble que ces dernières années soient marquées d'un regain d’intérêt dans la fiction cinématographique et télévisée pour le couple Louis XVI et Marie Antoinette, comme le montrent les récentes productions télésvisées et cinématographiques. Comment peut on l'expliquer ?

 

En fait, Marie-Antoinette a toujours été présente au cinéma et à la télévision, c’est l’un des personnages historiques les plus mis en fiction avec Napoléon et Jeanne d’Arc. Dès l’époque du muet elle envahit les écrans. C’est en fait un personnage qui devient très « glamour » à partir du Second Empire quand l’impératrice Eugénie s’en entiche. On lui attribue alors tout ce qui s’est fait dans le domaine des arts décoratifs et de la mode sous Louis XVI et on cherche également à en faire un modèle pour l’éducation des jeunes filles.

 

En conséquence, la Révolution et son parcours vers l’échafaud deviennent un nouveau chemin de croix. Elle a exactement la même fonction en Grande-Bretagne, on la retrouve ainsi dans certains romans victoriens pour enfants comme "A Little Princess" de Frances Hodgson Burnett. Avec tout ça, elle devient un personnage de choix pour le théâtre historique et pour le cinéma qui lui succède. On la voit apparaître à l’écran dès 1903, elle ne l’a plus vraiment quitté depuis. Ce n’est donc pas vraiment là que réside la nouveauté.

 

 

Ce qui est caractéristique de ces dernières années, en revanche, c’est la revalorisation du personnage de Louis XVI. Auparavant, la fiction le considérait essentiellement comme un gentil garçon mou et parfois un peu idiot. Il était le mari dont devait s’accommoder la jolie reine et il n’était en aucun cas un prince charmant. Il faut aussi remettre ça dans le contexte dont je parlais juste avant. La jeune mariée de bonne famille du Second Empire devait se contenter d’un mari qu’elle n’avait pas désiré et, si elle pouvait avoir un homme de cœur, à l’instar de la reine, ce devait rester une liaison platonique.

 

 

• Quelles figures du couple royal prévalent dans les dernières productions ?

 

C’est Louis XVI qui revient sur le devant de la scène dans les années 2000. C’est en partie la suite d’une historiographie anglo-saxonne qui, plutôt contre-révolutionnaire, n’a jamais vraiment été hostile à Louis XVI. La biographie que Jean-Christian Petitfils lui a consacrée en 2005 (2) reprenait pour la majeure partie les thèses développées par l’historien britannique John Hardman dans les années 1990. Cette biographie a créé de l’intérêt parce que la France a longtemps vécu sur un roman national inspiré de la IIIe République, emblématiquement représenté par le petit Lavisse. Destiné à affermir la République, la Révolution y tenait une grande place quitte à véhiculer une image très caricaturale du roi. Une certaine idéalisation de l’école de Jules Ferry a probablement fait qu’il a été difficile de toucher à ce pilier pendant longtemps, et les souvenirs scolaires de nombre de Français reposent encore sur cette caricature. Aussi, la biographie de Petitfils est apparue comme une révélation. On l’a présentée comme le travail qui rétablissait la vérité et on s’est mis à vouloir réhabiliter Louis XVI. A vrai dire, c’est plus complexe que cela, si le Louis XVI de Lavisse est évidemment une construction politique, celui de Petitfils ne l’est sans doute pas moins. De son vivant, Louis XVI a beaucoup travaillé à se donner une image de roi populaire et parfait, il a écrit sa propre légende dorée, et la plupart des affirmations de Petitfils ne font que prendre au pied de la lettre ce qui relève d’une sorte de politique de « communication » de Louis XVI. C’était tout de même un roi qui allait visiter les familles nécessiteuses de Versailles, prétendument incognito, mais qui s’arrangeait toujours pour le faire fuiter d’une manière ou d’une autre. Les recueils d’anecdotes, les journaux se faisaient ensuite l’écho d’un roi bienfaisant qui ajoutait la modestie à cette qualité.

 

Ce phénomène historiographique a rencontré la fiction parce que le climat y est favorable. D’un point de vue économique en premier lieu. La situation financière de la France actuellement n’est pas sans rappeler le déficit qui a eu un rôle si crucial sous Louis XVI. Aussi, une certaine idéologie libérale s’inspire de cet exemple pour faire valoir ses points de vue. On en vient ainsi à expliquer, c’est le cas de Petitfils (qui travaille régulièrement pour Le Figaro par ailleurs), que Louis XVI était le véritable réformateur (presque le seul vrai révolutionnaire), mais que la Révolution a eu lieu à cause de l’obstruction des privilégiés qui refusaient obstinément de renoncer à leurs acquis. Aujourd’hui, on n’hésite pas à mettre sur le même plan cette vision des privilégiés du XVIIIe siècle et tout ce qui entrave, dans la société contemporaine, le dogme ultra-libéral, comme les acquis sociaux mais pas seulement. Dans un entretien sur la Révolution accordé par Patrice Guéniffey au Point, au mois de décembre dernier, le journaliste n’hésite pas à lui parler de « boucliers fiscaux » pour le XVIIIe siècle. (http://www.lepoint.fr/culture/c-est-la-faute-a-louis-xvi-15-12-2011-1407989_3.php) Tout est dit ! Au nom d’une idée à véhiculer, on n’hésite pas à user d’anachronismes. Autrement dit : acceptez toutes les réformes, sinon voilà ce qui nous attend : la Révolution, la Terreur, le marasme.

 

Ce qui est particulièrement gênant c’est que ce parallèle anachronique est devenu un véritable lieu commun, et c’est en partie ce à quoi on doit de le retrouver dans les fictions : Louis XVI, l’homme qui ne voulait pas être roi, le docu-fiction de Thierry Binisti diffusé en novembre dernier sur France 2, en est un excellent exemple. On présente clairement Turgot comme celui qui aurait pu sauver la monarchie, celui qui a été sacrifié par Louis XVI par faiblesse, mais on ne prend pas en considération le fait que c’est peut-être aussi devant le constat d’échec de l’application de ses théories libérales qu’il a été renvoyé. On perd un peu de vue le fait que la libéralisation du commerce du grain impliquait des conséquences très concrètes à cette époque. Clairement, si c’était un échec, des gens pouvaient mourir de faim.

 

 

Est-il envisageable, en matière de fiction de sortir d'une image très patrimonialisée du couple et de la RF ?

 

Oui, incontestablement, c’est possible. Encore faut-il le vouloir. Il y a eu des tentatives en ce sens pour le XVIIIe siècle. La mini-série 1788 et demi, diffusée sur France 3 en février 2011, était vraiment prometteuse en ce sens. Le scénario était bien trop timide et plein de longueurs mais en faisant le choix de se situer à la période pré-révolutionnaire tout en ignorant totalement la Révolution, on sortait enfin de la téléologie habituelle. Du coup, il y avait une volonté d’embrasser une vision plus large de la société française du temps. La série laissait une vraie place aux avancées de l’histoire culturelle dans l’historiographie française. Elle permettait d’aborder l’histoire du genre aussi, et posait des questions intéressantes comme ce que c’était d’être noir ou juif dans le royaume de France. Elle abordait le tout sur le ton de l’humour et beaucoup de critiques ont cru, par-là même, qu’elle n’avait aucune prétention historique. En fait, c’est probablement l’une des séries françaises de ces dernières années qui était la plus proche des questionnements historiens actuels sur le siècle des Lumières.

 

Pour le couple royal, c’est possible également. Pour cela, il faut sans doute faire confiance aux scénaristes qui, quand ils sont doués, peuvent avoir de très bonnes intuitions. Par exemple, je trouve qu’Emmanuel Bézier a fait un très beau travail pour l’Evasion de Louis XVI. Ce téléfilm d’Arnaud Sélignac, diffusé sur France 2 en février 2009, a provoqué une polémique chez les historiens, à juste titre, mais il n’empêche que le scénariste a très bien cerné Louis XVI dans son côté séducteur de faux modeste. C’est bien comme ça qu’il s’est rendu populaire, il y avait été exercé dès l’enfance. En fait, la polémique était justifiée par le fait que ce téléfilm a contribué à écrire une nouvelle version du roman national. Le livre du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, a bien montré quel usage Nicolas Sarkozy avait fait de l’histoire pendant la campagne de 2007. Il s’agissait en grande partie de donner un récit linéaire, sans heurts, qui amenait à présenter le candidat comme un nouveau leader naturel pour la France, héritier des « grands hommes » qui l’avaient précédé. Or, évidemment, une telle vision a du mal à s’accommoder avec l’une des principales ruptures de l’histoire française : la Révolution et la mort du roi. C’est probablement la raison politique à laquelle on doit cette revalorisation de Louis XVI. En le présentant comme le chef d’Etat idéal que lui-même a prétendu être, responsable, bon, dévoué, on présente aussi la Révolution comme un phénomène intrinsèquement négatif, réduit à l’image sanglante de la guillotine qui a privé la France de l’un de ses meilleurs chefs d’Etat. L’historien Nicholas Hewlett explique que Nicolas Sarkozy a réactivé certain clichés négatifs sur mai 68 pour se présenter en sauveur, il est celui qui vient rétablir l’ordre quarante ans après. En cela, je pense que l’on peut pousser l’analyse plus loin : mai 68 est sa révolution, de sorte qu’il se pose en nouveau Napoléon.

 

 

Outre la polémique liée à L’Evasion de Louis XVI, il est intéressant d’étudier la série dans laquelle cet épisode s’inscrit : « Ce jour-là, tout a changé ». Quatre épisodes ont été produits, trois ont été diffusés. L’épisode non diffusé traitait de Charlemagne et en faisait le père de l’Europe. Les autres épisodes ont concerné respectivement Henri IV, Louis XVI et Charles de Gaulle. Trois figures emblématiques du roman national, trois figures populaires dont les épisodes regrettent que l’œuvre politique se soit arrêtée aussi brutalement. Ce qui est intéressant c’est que la musique des deux derniers épisodes était signée Laurent Ferlet, le même Laurent Ferlet qui, aujourd’hui, signe la musique de campagne de Nicolas Sarkozy. Vous la voyez la belle continuité ? Louis XVI, Charles de Gaulle, Nicolas Sarkozy. Bref, on peut grandement soupçonner cette série d’avoir servi la vision de l’histoire du discours présidentiel, peut-être pour accompagner le projet de Maison de l’histoire de France. C’est d’autant plus patent que Boréales, la maison de production, produisait, en même temps que Louis XVI, La voie de Carla, un documentaire plus que complaisant sur Carla Bruni-Sarkozy qui a été diffusé sur France 3. « Ce jour-là, tout a changé » a également été l’un des quelques programmes phares mis en avant au moment de la suppression de la publicité sur France télévisions. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à en assurer la publicité lui-même en déclarant, lors de ses vœux à la culture en 2009 : « On n’a pas besoin d’un service public qui ressemble aux chaînes privées. Si c’est pour faire les mêmes programmes, ce n’est pas la peine ; franchement, je me réjouis ce soir de voir Henri IV sur France 2 à 20h35. Voilà, je l’ai dit. » Le 18 janvier suivant, il confiait à des journalistes : « J’ai beaucoup aimé Henri IV par exemple : 4,6 millions de téléspectateurs, ce n’est pas rien. La BBC, c’est un exemple à suivre. »

 

Cela peut faire sourire qu’un président s’inquiète autant des fictions historiques diffusées à la télévision, mais le phénomène me semble plus qu’anodin si on le replace dans son contexte. Il s’accompagne d’une volonté de formater le discours du chercheur. Evidemment, c’est moins visible pour Louis XVI parce que les enjeux immédiats sont moins importants, mais pour travailler aussi en histoire de l’immigration, je trouve la dérive très inquiétante. Quand c’est le directeur d’un musée, nommé par le pouvoir exécutif, qui dicte à une revue scientifique ce qu’elle doit publier alors qu’il n’est nullement compétent pour le faire, il y a dérive. Or, c’est bien ce qui s’est passé avec la revue Hommes et migrations (http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article4462). Quand, en février 2011, le ministère des affaires étrangères exigeait de certains chercheurs qu’ils ne s’expriment pas sur la situation en Egypte, c’est dérangeant. Enfin, quand l’historien Guy Pervillé signale que son texte sur la guerre d’Algérie, destiné à la publication Commémorations nationales du ministère de la culture, a été, à dessein, largement amputé, il y a un problème.

 

 

• En 1989, on célébrait en grande pompe le bicentenaire de la RF. Le couple royal semblait alors tenir une place moins centrale que d'autres acteurs, y compris collectifs. Le changement de focale dans la fiction (qui braque son regard plus vers l'individu et le couple royal), épouse-t-il les évolutions historiographiques ou suit il une autre logique ?

 

Oui, autant on se souvient de la prestation de Jean-François Balmer en Louis XVI dans la grande saga cinématographique du bicentenaire, autant le roi était un peu l’oublié de l’historiographie. Clairement, ce n’était pas à ce niveau-là que se situait le débat Furet-Vovelle. Furet l’avoue, il se heurte à un mur et ne cherche donc pas à aller plus loin : « entre l’héritier du trône et le souverain martyr, les historiens ont de la peine à cerner la part qui revient au dernier monarque absolu de notre histoire dans la suite d’événements qui emporte l’Ancien Régime et la plus vieille monarchie de l’Europe » (3). On en est longtemps resté là. Les seuls historiens qui ont essayé de creuser, les Girault de Coursac, ont vite dérivé et ont fini par confondre leurs recherches avec un combat pour faire béatifier Louis XVI. La biographie de Joël Félix, publiée en 2006, a été la seule à ouvrir véritablement des pistes nouvelles et pertinentes, la première à questionner la légende dorée. Malheureusement, elle est passée relativement inaperçue, les raisons évoquées précédemment expliquant qu’on lui ait préféré celle de Petitfils.

 

 

Un grand merci à Aurore Chery pour cet entretien !

 

 

 

Notes :

(1) La Berlinale est le festival du film de Berlin. Cette année la 62° Berlinale s'ouvrait donc avec "Les Adieux à la Reine" de B. Jacquot.

(2) Jean Christian Petitfils, Louis XVI, 2005.

(3) François FURET et Mona OZOUF, Dictionnaire critique de la Révolution française, Acteurs, Champs Flammarion, 1992, p. 163.

 

 

 

Retour sur "l'hiver du mécontentement" 78-79 : entretien avec Marc Lenormand.

par vservat Email

Nous nous interessions, il y a quelques temps sur l'Histgeobox à deux titres des Clash datés de 1979, "London Calling" et "Guns of Brixton". Si l'hiver 78-79 évoque bien peu de choses de ce côté-ci du Channel, il en va différemment en Angleterre. Cet hiver vit, en effet, naître et se développer un mouvement social de très grande ampleur. Moins important que d'autres sur cette même période, il a toutefois laissé une trace indélébile dans la mémoire collective. Le Sun, tabloïd bien connu, parle alors du "winter of discontent" ou "hiver du mécontentement". Le terme est depuis passé dans le langage courant et l'épisode est devenu un véritable mythe politique Outre-Manche, tant et si bien qu'il y a quelques jours encore le Guardian publiait un article sur les émeutes de Brixton de 1981, les qualifiant de "summer of discontent".
 
 
Tournant majeur de l'histoire sociale britannique, le "winter of discontent" est aussi un point de basculement de l'histoire syndicale et politique du pays, qui conduisit à l'avènement du thatchérisme, dont les années Blair ne constituent aucunement une rupture. (1) 
 
 
Cette référence incontournable nous incite évidemment à regarder avec un oeil vigilant ce qui se passe aujourd'hui en matière de luttes sociales de l'autre côté de la Manche, que ce soient  les grandes manifestations étudiantes contre la hausse des droits d'entrée à l'université de l'automne dernier, ou celles, plus récentes,  des travailleurs du secteur public contre les coupes budgétaires du gouvernement Cameron. Passé et présent, en la matière, peuvent-ils se lire en mirroir?
 
Pour retracer le fil des évènements de cet "hiver du mécontrentement", pour en délimiter la portée sociale, mais aussi pour en saisir les enjeux politiques et syndicaux, nous avons demandé à Marc Lenormand, doctorant en études anglophones à l'Université de Lyon 2 (2), dont le travail de thèse porte sur « L'hiver du mécontentement” de 1978-1979 : le mouvement social britannique face à la crise du travaillisme et la nouvelle droite thatchérienne », de bien vouloir répondre à quelques questions sur le sujet et de prolonger son analyse sur la façon dont le monde de la culture, à l'instar des Clash, a pu rendre compte de cette période. 
 
 
 
 
 
 
En France, le "winter of discontent" de l'hiver 79 est relativement mal connu, alors qu'il est un véritable mythe politique en Angleterre, réactivé constamment et passé dans le langage usuel (il y a encore quelques jours, un article du Guardian transformait les émeutes de Brixton de 1981 en "summer of discontent"). Pourquoi tient-il une telle place dans l'imaginaire politique britannique ?
 
 
Effectivement, le rôle de mythe politique fondateur que l' "hiver du mécontentement" joue dans la Grande-Bretagne post-thatchérienne peut surprendre, d'autant que les années 1970 et 1980 en Grande-Bretagne ont été marquées par de nombreux conflits sociaux dont beaucoup ont dépassé les conflits de l'hiver 1978-1979 en durée, en intensité et en termes d'impact sur l'activité économique du pays.
 
On peut donner à cette focalisation sur l' "hiver du mécontentement" des explications de plusieurs ordres. Il y a tout d'abord le terme lui-même, "hiver du mécontentement", introduit par le rédacteur en chef du Sun en référence au premier vers de la pièce Richard III de Shakespeare, une oeuvre littéraire dont le désordre social et politique du royaume constitue un thème majeur.
 
Il y a ensuite la conjoncture politique. Ce conflit précède de quelques mois la victoire des conservateurs aux élections législatives de mai 1979. Comme les conservateurs ont commencé à roder leur rhétorique anti-syndicale pendant l'hiver 1978-1979 et qu'ils ont fait campagne 
sur le thème du retour à l'ordre social au printemps 1979, les conflits de l'hiver 1978-1979 ont été vus comme un facteur déterminant dans ce changement de gouvernement qui constitue la principale rupture politique dans l'histoire de la Grande-Bretagne depuis 1945. Même si l'on peut attribuer le changement de gouvernement à d'autres facteurs (désaffection des couches populaires pour un gouvernement qui mène une politique d'austérité économie, déception d'une partie de l'électorat en Ecosse et aux Pays de Galles suite à l'échec des référendums sur l'autonomie), les conservateurs au pouvoir à partir de 1979 ont constamment réactivé la mémoire de ces conflits pour motiver leur politique anti-sociale et anti-syndicale et identifier leurs adversaires politiques travaillistes à la menace du chaos social et politique.
 

 

 
 
 
Margaret Thatcher prend la tête du parti conservateur en 1975. Elle remporte les élections générales de mai 79 et devient premier Ministre.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Enfin, au sein même du parti travailliste et du mouvement syndical, l'aile dite "modernisatrice" s'est pareillement servie de la mémoire de l' "hiver du mécontentement" et de la défaite travailliste dans un contexte de conflictualité sociale pour imposer un recentrage du parti travailliste et du mouvement syndical et une acceptation de l'ordre social et politique thatchérien. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, l' "hiver du mécontentement" est une référence centrale aussi bien pour la droite que pour le centre-gauche, et un mythe politique très efficace pour disqualifier toute contestation sociale.
 
 
 
Pouvez vous nous dire ce qui se déroule durant le "winter of discontent" de 1979 ?
 
Après que le gouvernement travailliste a décidé à l'été 1978 et pour la quatrième année consécutive d'imposer un plafond aux augmentations salariales (+5% au maximum à une période ou l'inflation est supérieure à 10% par an), la contestation part des usines Ford au mois d'octobre 1978. Ford est un foyer de contestation ouvrière traditionnel. Ce qui est moins attendu, c'est qu'après que les ouvriers de Ford ont obtenu un accord salarial favorable, toute une série de secteurs se mettent en grève. Un conflit social majeur affecte le transport routier au mois de janvier 1979. Les routiers bloquent les ports et les zones industrielles, et provoquent un ralentissement de l'activité économique. Alors que l'opposition conservatrice demande que l'état d'urgence soit déclaré et l'armée appelée en renfort, le gouvernement travailliste s'y refuse pour éviter d'envenimer la situation. Les routiers obtiennent satisfaction de leurs revendications à la fin du mois, au moment où démarre l'autre conflit majeur de l'hiver 1978-1979, dans les services publics. Les travailleurs de ce secteur ont été affectés tout particulièrement par le contrôle strict des augmentations de salaire et par les réductions budgétaires menées depuis 1975, et le mouvement qui démarre le 22 janvier 1979 fait suite à une multiplication des conflits locaux dans ce secteur. Les organisations syndicales organisent des grèves roulantes (chaque service, chaque hôpital, chaque école se met en grève l'une après l'autre) et des grèves éclairs (une heure ou une journée) pour ne pas pénaliser des salariés aux revenus déjà très faibles et parce qu'elles anticipent une grève longue et dure. Le conflit se poursuit tout au long du mois de février, et dans certains secteurs et localités jusque mi-avril.
 
Les revendications sont loin d'être entièrement satisfaites, mais le gouvernement promet la mise en place d'une commission pour étudier les conditions de salaires des personnels des services publics, ce qui incite certains syndicats à signer les accords salariaux assez peu favorables qui leur sont proposés.
 
 

 
 
 
 
 
 Les travailleurs des services publics réclamant des hausses de salaire.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Qu'est-ce qui se joue en matière de bouleversements économiques et sociaux durant cette période?
  
Il me semble qu'il y a deux évolutions socio-économiques majeures pendant cette période de la deuxième moitié des années 1970. La première, c'est une transformation des politiques économiques. Du fait de l'orientation internationale de l'économie britannique, et dans un contexte marqué par l'augmentation du prix du pétrole et des matières premières depuis le début des années 1970, la Grande-Bretagne connait à la fois un fort déficit de sa balance des paiements, un ralentissement de la croissance de son PNB (Produit national brut) et une forte inflation. C'est une situation difficile, mais aussi nouvelle par rapport à la période dite de "l'âge d'or" (équivalent britannique des trente glorieuses françaises) de l'après-Guerre, et par rapport à laquelle les économistes et les politiciens sont désemparés. Alors que les remèdes traditionnels, comme les politiques de relance de l'économie, échouent et ne font qu'aggraver l'inflation, de nouvelles théories connaissent une fortune croissante auprès des dirigeants politiques et économiques. Il s'agit d'un ensemble de théories, que nous appellerions aujourd'hui néo-libérales, et qui attribuent les maux de l'économie britannique à des dépenses publiques trop élevées et à un poids trop important des organisations de travailleurs. Ces théories se répandent grâce à l'action de réseaux intellectuels très structurés au sein des milieux universitaires, journalistiques, financiers et politiques. Elles ne convainquent pas encore un patronat britannique attaché à la paix sociale et au compromis historique avec le mouvement syndical, mais elles pèsent sur la décision politique à la fois de l'intérieur (par leur influence au sein des ministères, et notamment du Trésor britannique) et de l'extérieur (par la pression des marchés financiers, dont la confiance devient un élément essentiel pour garantir la stabilité d'une économie). Un épisode célèbre de ce tournant néo-libéral des politiques publiques est l'intervention du FMI (Fonds monétaire international) à l'automne 1976, dont la délégation vient dicter au gouvernement britannique un plan d'austérité en échange d'un prêt. Les historiens et les économistes débattent aujourd'hui pour savoir si le gouvernement travailliste de 1974-1979 s'était converti à cette nouvelle doctrine économique. Ce qui nous importe, c'est que les politiques sociales et économiques s'infléchissent fortement à partir du milieu des années 1970.
 
L'autre évolution socio-économique majeure de la période, qui a d'ailleurs un impact sur la dégradation de la balance des paiements britanniques, est la désindustrialisation. L'emploi industriel atteint un pic à la fin des années 1960, après quoi il diminue continuellement. Le ralentissement fort de la croissance économique britannique en 1973-1974 (années du choc pétrolier) et dans les années qui suivent, puis la récession de la période 1979-1981 provoquent la fermeture de nombreuses usines et de nombreuses suppressions d'emplois, dans un secteur qui constituait le bastion du mouvement syndical britannique.
 
 
 [symbole de la désindustrialisation : les usines de la British Leyland au bord du gouffre en 1979]
 Piquet de grève à la Britich Leyland qui produisait alors des
Jaguar, mini Austin et Rover.
 
 
 
Comment cet épisode va-t-il agir sur le paysage syndical et celui des luttes sociales? A-t-il laissé des traces dans le paysage actuel? Peut on établir un lien avec les derniers mouvements de protestation contre les coupes budgétaires en Angleterre?
 
Ce qui est remarquable dans l' "hiver du mécontentement", c'est qu'il s'agit du premier mouvement social de grande ampleur qui mobilise principalement les travailleurs des services publics, et notamment des travailleuses femmes. Un grand nombre de femmes de ménage, dames de cantine, concierges, éboueurs, jardiniers, ambulanciers, infirmières et autres salariés qui se mettent en grève au cours de l'hiver 1978-1979 le font pour la première fois. En ce sens, l' "hiver du mécontentement" constitue à la fois l'aboutissement d'une décennie d'extension des luttes sociales par delà les bastions ouvriers traditionnels des mines et de l'industrie manufacturière vers les services publics, et l'annonce du déplacement du centre de gravité du mouvement syndical et des luttes vers les syndicats du service public, évolution dont témoignent les mouvements de protestation de ces dernières années contre la baisse du pouvoir d'achat des salariés des services publics, et le mouvement qui s'esquisse contre les coupes budgétaires brutales du nouveau gouvernement libéral-conservateur.
 
Même si la Grande grève des mineurs de 1984-1985 demeure la principale confrontation sociale des trente dernières années (tant par sa durée que par sa violence), ces décennies ont été également marquées par des grèves importantes chez les infirmières (1982) et les ambulanciers (1988). En dépit des réductions budgétaires drastiques opérées dans les services publics dans les années 1980 et 1990 par les gouvernements conservateurs (réduction du budget des collectivités locales, externalisation des services, privatisation des entreprises publiques), les syndicats des services publics ont contenu la baisse de leur nombre d'adhérents, pendant que les effectifs des syndicats du secteur manufacturier, des transports et de l'énergie étaient décimés. Avec le renforcement de la place des syndicats des services publics au sein du TUC (Trades Union Confederation), la confédération des syndicats britanniques, de nouvelles questions ont également fait leur apparition parmi les priorités du mouvement syndical, notamment celle de la représentation et de la participation des femmes et des minorités ethniques.
 
 
 
 
 
 
Infirmières de la NHS en grève durant le "winter of discontent".
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En termes de revendications, il est effectivement possible de faire un parallèle entre le mouvement actuel et l' "hiver du mécontentement", qui tous deux prennent pour cible des politiques d'austérité. En revanche, il est nécessaire aussi de souligner la transformation du contexte social et institutionnel depuis 1979 : les syndicats font face à un gouvernement conservateur violemment hostile (alors que le gouvernement travailliste de 1974-1979, quelles que soient les politiques qu'il mettait en oeuvre, était lié au mouvement syndical) ; les possibilités d'action des syndicats ont été sévèrement réduites par une série de lois anti-syndicales votées par la majorité conservatrice au Parlement dans les années 1980 ; enfin le mouvement syndical dans son ensemble a été affaibli par son déclin numérique et sa marginalisation politique. Une nouveauté, dont les effets restent à mesurer, est la conjonction potentielle sur certaines revendications entre le mouvement syndical et le mouvement de contestation estudiantin qui a émergé à l'automne. Un certain nombre d'actions (notamment celles menées par le collectif UK Uncut contre les entreprises qui pratiquent l'évasion fiscale) sont bien reçues dans le mouvement syndical. Reste à voir si cela débouche sur une vraie convergence.
 
 
 

 
Comment cet épisode va-t-il contribuer à bouleverser les rapports de force entre les travaillistes et les conservateurs en ouvrant les portes du pouvoir à Margaret Thatcher?
 
L'arrivée au pouvoir des conservateurs thatchériens marque à de nombreux égards une rupture dans l'histoire politique et institutionnelle de la Grande-Bretagne. Margaret Thatcher est arrivé à la tête du parti conservateur en 1975 suite à la chute du précédent gouvernement conservateur face à une grève des mineurs, et sur un programme de rupture avec le conservatisme de compromis social jusqu'alors majoritaire au sein de la direction du parti. Une fois au pouvoir, les conservateurs rompent avec la politique de concertation avec le mouvement syndical qui prévalait depuis l'après-Guerre. Les syndicats sont institutionnellement marginalisés, symboliquement disqualifiés, légalement neutralisés, enfin réprimés par la police et la justice britanniques lorsqu'ils s'opposent à l'imposition du nouvel ordre social et économique thatchérien.
 
Cette rupture dans les politiques publiques et cet affaiblissement du mouvement syndical produisent des transformations au sein du parti travailliste. Le débat sur l'attitude à adopter face au gouvernement thatchérien aboutit à une sécession de l'aile droite du parti travailliste qui forme le SDP (Social Democratic Party), dont le bon score aux élections de 1983 permet aux conservateurs de se maintenir au pouvoir. Au sein du parti travailliste, cette reconfiguration du champ politique et social donne des arguments à l'aile centriste désireuse de distancier le parti du mouvement syndical. Le parti travailliste rechigne à soutenir les mineurs en grève en 1984-1985, et la nouvelle défaite travailliste en 1987 amorce un processus dit de "modernisation" du parti, marqué par un recentrage politique, une marginalisation du rôle des syndicats en son sein et enfin, après l'arrivé de Tony Blair à la tête du parti en 1994, une acceptation du nouveau cadre social et économique mis en place par les conservateurs.
 
 
 
 
 
 
 
Affiche de campagne du New Labour pour les élections de 1997. Tony Blair et son image envahissent les affiches.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le parti travailliste qui accède de nouveau au pouvoir en 1997 sous le nom de "New Labour" ne promet qu'une inflexion sociale d'un ordre économique thatchérien devenu indiscutable. La question demeure de savoir dans quelle mesure l' "hiver du mécontentement" de 1978-1979 a contribué à l'arrivée au pouvoir des conservateurs et à cette transformation du parti travailliste. La façon dont les politiciens et les médias conservateurs ont mis en oeuvre des stratégies rhétoriques associant la crise sociale et politique du pays à l'incompétence des travaillistes et à la toute-puissance des syndicats a été étudiée de manière convaincante par des politistes britanniques. Cependant, de là à conclure que les conflits sociaux de l'hiver 1978-1979 ont été, à travers ce travail de construction discursive, le facteur déterminant de la victoire conservatrice en mai 1979, il y a un pas qu'on peut hésiter à franchir.
 
En étudiant les évolutions du mouvement syndical et la montée de la contestation face aux politiques d'austérité dans les années 1970, on peut tout aussi bien affirmer que les élections de mai 1979 sont moins une victoire conservatrice qu'une défaite travailliste, et que les travaillistes doivent la désaffection de leur électorat traditionnel à l'adoption de politiques économiques hostiles aux salariés.
 
 
 
 

Le "London Calling" des clash mis à part, quelles autres oeuvres évoquent/ se réfèrent à ce moment de l'histoire britannique contemporaine?
 
 
On peut tout d'abord penser aux productions artistiques contemporaines de 1978-1979. 1979 est l'année de la sortie du film "La vie de Brian" des Monty Pythons, dont une scène fameuse tourne en dérision le sectarisme de la gauche radicale britannique.
 
C'est aussi l'année de la sortie de toute une série d'oeuvres musicales qui reprennent la thématique de la désintégration sociale et de l'aliénation, comme les albums "The Wall" des Pink Floyd et "Unknown Pleasures" de Joy Division. Ces derniers sont représentatifs de l'émergence d'une série de groupes aujourd'hui caractérisés comme post-punk (avec en tête The Cure), dont les mélodies mélancoliques contrastent avec l'énergie du punk. Si, avec ces nouveaux groupes, la veine nihiliste subversive du punk prend progressivement un tournant plus noir et perd sa dimension libératrice, il n'en reste pas moins que c'est le punk qui est le courant musical marquant des années 1978 et 1979 en Grande-Bretagne, derrière des figures tutélaires comme les Clash ou les Sex Pistols. Peu de groupes font certes de leur chansons des commentaires sociaux aussi explicites que les Clash dans leurs différents albums ou The Jam dans leur album Settings Sons (1979).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Il est cependant difficile de ne pas faire de parallèle entre d'un côté les interrogations sur le déclin de l'économie britannique, la crise de l'idéologie travailliste, la désindustrialisation et l'extension de la conflictualité sociale, et de l'autre côté l'adoption de ce genre musical et de l'imaginaire qui lui est lié par une frange considérable de la jeunesse britannique. Cette situation sociale et politique se reflète tout particulièrement à travers la scène street punk, aussi appelée oï. C'est la musique associée à la mouvance skinhead, qui revendique dans ses vêtements et les thèmes de ses chansons une identité ouvrière. La fin des années 1970 sont le moment où cette mouvance, traditionnellement ancrée à l'extrême gauche et porteuse d'une hostilité de classe à l'égard de la police et de l'Establishment, connaît une scission entre une fraction attirée par les thèmes néo-nazis dans un contexte de montée de l'extrême droite sous la forme du National Front, et une fraction qui développe des thèmes antifascistes.
 
Par ailleurs, il y a un ensemble de productions artistiques qui font référence rétrospectivement à cette période. Je ne connais pas d'oeuvre de fiction située spécifiquement dans cette conjoncture historique de l'hiver 1978-1979, mais la décennie 1968-1979 a été amplement abordée par les artistes.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
En littérature, il faut mentionner "Bienvenue au club" de Jonathan Coe (2001), le portrait d'un groupe d'adolescents qui grandit à Birmingham dans les années 1970, avec en toile de fond les conflits sociaux aux usines British Leyland, la violence de la guerre civile nord-irlandaise et l'émergence de la musique punk. A la télévision, la série "Life on Mars" (3) met en scène un policier des années 2000 qui est projeté dans les années 1970. Elle illustre remarquablement la représentation de cette période de l'histoire de la Grande-Bretagne comme une préhistoire où le machisme et la brutalité des policiers n'ont d'égal que l'archaïsme du monde du travail.

 
 
 
Tous nos remerciements à Marc Lenormand pour avoir bien voulu répondre à nos questions !
 
Etant donné les nombreuses références qu'il nous a données, terminons en musique cet entretien.
 
 

 

 Notes :

(1) Se référer en particulier à l'ouvrage de Keith Dixon, "Un digne héritier", Raison d'agir, 2000.

(2) Marc Lenormand est donc doctorant en études anglophones (Université Lyon 2, laboratoire Triangle UMR 5206). Il a publié 

« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


« Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

(3) Samarra a consacré un article à cette série. Il est disponible ici.


Bibliographie :

Marc Lenormand« Les bons élèves du thatchérisme ? La « modernisation » des syndicats britanniques depuis 1979 », La clé des langues, URL : http://cle.ens-lyon.fr/96960993/0/fiche___pagelibre/


Marc Lenormand, « Part of the union : les syndicats britanniques et le monde du travail depuis 1945 », La clé des langues, URL : 
http://cle.ens-lsh.fr/63019595/0/fiche___pagelibre/

Keith Dixon, "Les évangélistes du marché", Raison d'agir, 1998, 2008 pour la réédition.

Un article de la BBC sur les élections générales de 79.
Un article de la BBC sur le 
"winter of discontent"
Un article du Guardian partant des
 mémoires de J. Callaghan.
Un autre article du Guardian sur les
 grèves du secteur public de 1979.
Une conférence de Colin Ray, Université de Sheffield, 
The "Winter of discontent" in British politics", 2009 (cliquer sur le texte "opening conférence")
Une autre conférence de B. Lemonnier, université de Paris X Nanterre, "
L'Angleterre depuis 45 : les enjeux d'une histoire culturelle", 1997

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