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Tags: esclavage

La mémoire de la traite négrière dans les ports anglais et français

par Aug Email

 

 

[Dans le port de Liverpool, les anciens docks où se trouve l'International Slavery Museum. Un nouveau bâtiment en construction devrait prochainement accueillir le musée. @Aug]

 

 Dans le compte-rendu d'un ouvrage récent sur l'influence de la traite négrière sur la culture française, la chercheuse Silyane Larcher rappelle que "l'histoire de la traite et de l'esclavage colonial ne fut pas une histoire périphérique à celle de la construction de la nation française, pas une histoire au dehors, mais bel et bien une histoire du dedans" (voir dans la bibliographie en fin d'article). Cette histoire, loin de n'appartenir qu'au passé, a donc bien des résonnances dans le présent des villes et des pays ayant pratiqué la traite comme dans ceux qui ont vu partir ou arriver les esclaves déportés. Ces résonnances en font parfois une question de mémoire brûlante en France comme ailleurs. Au-delà des débats nationaux, nous avons voulu aborder la mémoire de la Traite dans les ports européens y ayant activement participé en France et au Royaume-Uni. Pour ce faire, nous avons demandé au politiste Renaud Hourcade de nous parler des principales conclusions auxquelles il est parvenu à l'issue de ses recherches doctorales. Il a en effet soutenu en 2012 une thèse ayant pour sujet : « La mémoire de l’esclavage dans les anciens ports négriers européens. Une sociologie des politiques mémorielles à Nantes, Bordeaux et Liverpool ».

 

 

Pouvez-vous nous préciser de quelle façon l’ouverture de musées consacrés à l’esclavage dans les ports de la Traite au Royaume-Uni s’est articulée au renouvellement de la recherche historique, à la mise en place de législations et à l’enseignement scolaire de cette question ?

 

L’ouverture de musées consacrés à l’esclavage dans les anciens ports de la traite est due à un ensemble varié de facteurs, qui pèsent différemme

Liverpool
 
►Nombre d’expéditions
4894
►Epoques de plus forte activité
 1798-1808
►Destinations principales des expéditions
  • régions de départ des esclaves

 Afrique de l'ouest et centrale

  • régions d’arrivée
Bassin Caraïbes et Etats Unis 
 
Création d’une partie dédiée dans un musée
Maritime Museum (1986)
 
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial)
 

 

 

nt selon les cas. On peut mentionner d’abord le rôle central de l’activisme des communautés noires de ces villes, surtout à partir des années 1990. A Bristol et à Liverpool – deux des principaux ports négriers du pays – ces communautés formées de migrants africains et surtout antillais et de leurs descendants. Elles sont implantées de longue date dans ces villes, mais elles ont aussi une longue histoire de mobilisations contre le racisme et les discriminations. Elles témoignent plus généralement d’un sentiment de relégation, à la fois social et racial, qui s’est traduit au début des années 1980 par des soulèvements urbains (émeutes de Toxteth à Liverpool, de Saint Paul à Bristol, en 1981).

 

Une lutte plus structurée oppose les associations locales aux pouvoirs publics, en particulier à Liverpool, sur des questions comme l’inégalité d’accès au logement ou à l’emploi. A la fin des années 1990, le développement de musées locaux centrés sur l’histoire locale donne l’occasion à ces groupes militants de se saisir d’un nouveau combat, celui de la mémoire de la traite. Ces musées municipaux, en effet, ont tendance, à minimiser ou à occulter l’épisode négrier, pourtant fondateur pour le développement de ces villes. A Liverpool, le Musée Maritime, ouvert en 1986, n’y consacre que quelques discrètes vitrines, tandis qu’on trouve à Bristol une maison de maître convertie en musée, la Georgian House, essentiellement dévouée à la valorisation de l’esprit d’entreprise et l’art de vivre des grands noms du négoce maritime avec les colonies.

Rien de substantiel ne permet de comprendre, dans ces musées, l’importance historique de la traite négrière pour ces ports, et encore moins de souligner les résonnances sociales et humaines de la période esclavagiste pour la société britannique contemporaine. Dans les deux villes, les célébrations officielles de la « découverte » de l’Amérique, en 1994, accentuent le mécontentement en ne disant rien non plus des drames humains qui ont succédé aux explorations maritimes. A Bristol, cela décide les autorités à mettre sur pied un groupe consultatif, le Bristol Slave Trade Action Group, et à prendre des mesures qui réorientent le récit mémoriel local : la Georgian House ouvre une nouvelle section, cette fois-ci consacrée à l’esclavage, tandis que la mairie sponsorise un Bristol Slave Trade Trail, qui emmène les visiteurs sur les traces du patrimoine négrier. Enfin, en 1999, une exposition temporaire est organisée par le Bristol City Museums and Art Gallery : « A Respectable Trade ? Bristol and Transatlantic Slavery ».

 

  Les émeutes de 81 à Toxteh exposées à l'ISM de Liverpool.(@VServat)

 

A Liverpool, les premières mesures datent des mêmes années. En 1992, le Musée Maritime se décide à répondre aux critiques de la communauté noire locale en inaugurant une nouvelle exposition permanente, cette fois entièrement consacrée à l’esclavage, la Transatlantic Slavery Gallery. Le musée s’est associé pour l’occasion à une fondation philanthropique, et ses équipes ont pris soin de s’appuyer sur un comité scientifique composé d’historiens locaux, et d’autres spécialistes issus des Amériques et des Caraïbes. De fait, cela permet au musée de coller aux connaissances historiques sur la période bien mieux que ne le faisait l’ancienne exposition. Une réorientation du discours s’opère aussi, passant d’une approche purement historique, ou patrimoniale à un récit beaucoup plus centré sur la « question noire » et qui insiste donc, à ce titre, sur les continuités de l’oppression raciale de l’esclavage au monde contemporain.

 

 

 

 

 

Cheminenements dans l'histoire de l'esclavage à Liverpool : fers à marquer les esclaves, évocation de l'Underground Railroad aux Etats-Unis, XIXème siècle, par la figure d'HarriettTubman, et traces dans la ville du passé esclavagiste de Liverpool. (@VServat)

 

Londres
 
►Nombre d’expéditions
2704 
►Epoques de plus forte activité:
 Jusqu'en 1698, la Royal African Company basée à Londres a le monopole de la Traite
 
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l'Ouest
  • régions d’arrivée:
 Antilles (Barbades, Jamaïque)
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
 
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
 Non

 
 
 
 
 
 
 

Sur ce thème, à l’échelle nationale, le vrai coup d’accélérateur se produit en 2007. C’est l’année du bicentenaire de l’abolition de la traite négrière par les britanniques (1807), un anniversaire auquel le gouvernement Blair veut donner une grande importance. Des fonds conséquents sont débloqués, et les professionnels des musées et de l’éducation, à travers tout le pays, se sensibilisent avec beaucoup de bonne volonté aux enjeux sociaux de cette commémoration. Des initiatives fleurissent partout. Les musées traduisent alors des préoccupations nouvelles, en lien avec les derniers   progrès de la recherche, mais aussi avec l’agenda des questions sociales, tourné vers une valorisation de la Black-britishness. . Dans de nombreux cas, la « perspective noire » est intégrée aux réflexions grâce à des groupes consultatifs.

L’ancien récit national, entièrement centré sur la figure des abolitionnistes blancs, comme William Wilberforce ou Thomas Clarkson, se trouve complété par de nouveaux « héros » que sont les esclaves anonymes, les marrons, ou de grandes figures de l’abolitionnisme « noir » comme Olaudah Equiano. De nombreux musées font ainsi évoluer leurs expositions en 2007, de manière temporaire ou permanente : l’exposition « London: Sugar and Slavery: Revealing our City’s Untold Story » est par exemple présentée au Musée des Docklands de Londres, « Atlantic Worlds » au National Maritime Museum à Greenwich, « Breaking the Chains: the Fight to End Slavery » au British Empire and Commonwealth Museum de Bristol. 

 

 

 

 

Bristol
 
►Nombre d’expéditions:
2064 pour 590 134 esclaves (entre 1698 et 1807)
►Epoques de plus forte activité:
 Dans les deux premiers tiers du XIXe siècle, Bristol dépasse Liverpool en nombre d'esclaves transportés par les navires partis de son port
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l'Ouest
  • régions d’arrivée:
 Jamaïque puis souvent revendus dans les autres iles des Caraïbes (Cuba, Saint-Domingue) ou les colonies nord-américaines.
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
Section dédiée à l'esclavage au sein de la Georgian House
British Empire & Commonwealth Museum (fermé en 2012)
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
Non

 
 
 
 
 

 

 

 Mais le plus geste le plus important est l’ouverture du premier musée national entièrement consacré à l’esclavage, l’International Slavery Museum, qui vient s’installer sur les quais de Liverpool, en remplacement de l’ancienne exposition du Musée Maritime..

Cette période est aussi celle ou les programmes scolaires évoluent. A partir de la rentrée 2008, les élèves doivent recevoir des enseignements sur la traite triangulaire et l’esclavage – en y incluant les phénomènes de résistance – ainsi que sur l’existence de cultures riches et complexes avant la colonisation européenne en Afrique de l’Ouest.

La sensibilisation à la diversité culturelle de la Grande-Bretagne est aussi au programme. Dans ce contexte, les musées précités, notamment celui de Liverpool, sont amenés à recevoir un grand nombre de scolaires, à se mettre à la portée de ce public et à insister fortement sur la dimension éducative de leur rôle.

 

 

 

 

 

 

  La richesse des civilisations d'Afrique de l'ouest à l'âge moderne présentées à Liverpool. (@VServat)

 

 

 

 

Dans le cas de Liverpool, comment la mémoire officielle et le nouveau musée ont-ils été perçus par la minorité noire de la ville ?

 

Relativement bien, dans la mesure où le nouveau musée répond en grande partie à ses préoccupations, en intégrant désormais l’esclavage et la traite à la mémoire officielle locale. Les conservateurs ont pris soin, par ailleurs, de mettre en place des comités de consultation, ce qui a permis d’associer la communauté noire locale aux orientations générales du musée. Les responsables de National Museums Liverpool, la structure de tutelle du musée, sont aussi à l’origine d’une commémoration annuelle de l’esclavage, qui se tient chaque année sur les rives de la Mersey, le 23 août, sous la forme d’une « libation africaine », et qui laisse les rôles principaux à la communauté noire locale. (Le 23 août est la date de commémoration choisie par l’UNESCO ; qui correspond au soulèvement des esclaves de Saint Domingue). Ce qui est moins bien perçu, c’est l’évolution plus récente de l’International Slavery Museum qui, pour des questions de financements, cherche à élargir sa thématique. D’une focalisation sur l’esclavage atlantique et les questions raciales, il est en train de déplacer sa perspective vers l’esclavage contemporain et autres formes d’exploitation (travail des enfants, prostitution…), en se revendiquant comme un « musée des droits de l’homme ». Cette évolution tend à en dissiper l’ancrage local du musée, voire à dé-historiciser son récit, tout en diluant son insistance sur les questions raciales, ce que certains militants noirs condamnent.

Le sucre et le "middle passage" au coeur du commerce  et de la traite altlantiques à Liverpool. (@VServat)

 

 

Avec le déploiement de dispositifs visant à une meilleure connaissance de l’histoire de l’esclavage et de la traite atlantique comment expliquez-vous que cela reste en France une question vive qui est souvent rejetée hors du champ de l’histoire française ?

 

On peut y voir un effet du recrutement des historiens – à l’Université et dans la recherche – qui en France comporte extrêmement peu de représentants des populations qui sont historiquement les premières concernées par l’esclavage, qu’on pense aux Antillais ou aux Africains. On peut y voir surtout la persistance d’un désintérêt pour ce qui est probablement encore jugé comme un sujet mineur, peut-être peu honorable dans une stratégie de distinction académique. Néanmoins, la structuration de la recherche sur ce thème avance nettement en France, et la création de structures comme le CIRESC (2006) – Centre international de recherche sur les esclavages, un nouveau laboratoire CNRS centré sur ces thèmes – montre une volonté d’encourager de nouvelles recherches et de fédérer celles qui existent. En ce sens, la situation a beaucoup évolué depuis les années 2000, sous l’effet de la loi Taubira (qui, outre l’évolution des programmes scolaires, prévoyait d’encourager la recherche) mais aussi de l’internationalisation des chercheurs français, désormais confrontés au quotidien à des collègues de pays où ces thèmes font depuis longtemps l’actualité académique.

 

 

 Nantes, entre histoire et mémoire. Le chateau rénové des Ducs de Bretagne et le mémorial de l'abolition de l'esclavage.(@VServat)

 

 

Les deux espaces consacrés à l’esclavage à Liverpool et Nantes n’ont pas été conçus dans la même optique. Que pensez-vous de l’optique choisie par Nantes à savoir celle d’un mémorial avec un parcours d’imprégnation et d’information inscrits dans les territoires de la traite locale ?

 

Mon impression est plutôt que le musée nantais est de facture bien plus classique que celui de Liverpool… A Nantes, le musée d’histoire du Château des Ducs, qui ret

 
Nantes

►Nombre d’expéditions:
1714
 
►Epoques de plus forte activité:
XVIIIème siècle (la ville réalise 43% des expéditions organisées au départ des ports français sur cette période)
 
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l’Ouest
  • régions d’arrivée:

Antilles

►Création d’une partie dédiée dans un musée:

 Section dans le musée des Ducs de Bretagne (2009)

►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):

Mémorial pour l’abolition de l’esclavage (2012)


 
race l’histoire de la ville et de la région, a subi une complète rénovation dans les années 2000. La nouvelle muséographie choisit d’aborder plus frontalement la question de la traite négrière que ne le faisait l’ancienne version. La principale préoccupation des conservateurs a été d’en proposer un récit intégré à l’histoire longue de la ville, dans ses dimensions sociales et économiques, et non de proposer une histoire de la traite comme celle d’un épisode séparé. Ce faisant, la traite négrière se trouve effectivement prise dans le récit historique, ce qui résulte en un traitement patrimonial. C’est l’une des couches de l’histoire locale, assumée mais non spécifiée. Le musée ne dit rien, ou très peu, par exemple, des questions raciales contemporaines. Il ne s’intéresse pas à la figure de l’esclave (très peu représenté dans le musée) ni aux « résistances » et évite toute forme de dramatisation ou de spectaculaire. L’angle principal, conformément à l’angle d’histoire locale favorisé, demeure celui du commerce maritime, des négociants nantais et du développement de la ville à cette époque.

Les choix de Liverpool sont inverses. Il s’agit certes d’un musée d’histoire, mais il est tout entier structuré par les enjeux identitaires (perçus du côté des minorités) et des continuités sociales de l’esclavage. La perspective de l’esclave, de ses origines africaines, de ses souffrances, de ses résistances et de ses descendants, dont l’identité a été transformée par cet épisode, est celle qui guide le récit. Le discours est davantage « mémoriel » en un sens : on y perçoit directement une lecture et un rappel de l’histoire orienté par des questions du présent.

   

 

  

Nantes, une scénographie qui mêle témoignages, textes législatifs, créations artistiques autour de l'esclavage avec une intégration dans le paysage de la ville.(@VServat)


  Nantes a construit récemment (2012) un grand mémorial, qui vient compléter le dispositif d’évocation du passé dans cette ville. Son origine est toutefois très différente du musée et les deux instruments ont été pensés séparément, même si une cohérence leur est donnée aujourd’hui en renvoyant l’ « historique » vers le musée et le « mémoriel » vers le mémorial. Ce mémorial, creusé dans le quai de la Fosse, sur les bords de la Loire, est en effet un espace d’évocation du passé, qui cherche à provoquer des émotions, un recueillement, et à inscrire le passé de manière visible dans l’espace architectural de la ville. Il donne extrêmement peu d’informations historiques, que le visiteur est invité à rechercher plutôt du côté du musée. Cette séparation du mémoriel et de l’historique 

peut paraitre plus saine, surtout dans un contexte français ou l’on prend soin de recimenter régulièrement la frontière. Il me semble qu’elle renvoie surtout au rôle et aux missions assumés par les conservateurs des musées français, qui restent particulièrement orientés vers le « patrimoine » si on les compare à leurs alter-ego britanniques ou américains, souvent plus soucieux de leur « mission sociale ».

 

 

Nantes, traces muséographiques (plaques présentant des bateaux négriers autour du Mémorial) et traces historiques (mascaron à tête africaine) de la traite. (@VServat)

 

 

Bordeaux
 

►Nombre d’expéditions: 
482
►Epoques de plus forte activité:
 Dernières décennies du XVIIIe siècle
►Destinations principales des expéditions:
  • régions de départ des esclaves:
 Afrique de l’ouest, Mozambique, Zanzibar
  • régions d’arrivée:
Antilles notamment St Domingue
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée:
►Création d’un lieu spécifique (musée, mémorial):
 Non
 

 
  

 Un choix intéressant, à mi-chemin des deux perspectives, est celui de la nouvelle exposition permanente du musée d’Aquitaine à Bordeaux : Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage. C’est un musée de ville, d’essence avant tout patrimoniale, mais il intègre néanmoins à sa présentation de la traite transatlantique un questionnement sur les « héritages » contemporains qui le rend plus proches des questions sociales. Il a aussi recours à des procédés d’évocation (des vidéos de reconstitution, des témoignages audio…) qu’on ne trouve pas ou peu dans le musée nantais.

 

 

 

 

Parmi les ports français, de nouveaux lieux ont été consacrés à la mémoire de l’esclavage à Nantes et Bordeaux, mais qu’en est-il de la mémoire de l’esclavage dans les autres ports français de la Traite (La Rochelle, Lorient ou Le Havre) ?  

  Ces ports ont été beaucoup moins placés sous le feu des projecteurs, faute notamment d’une mobilisation mémorielle forte dans ces villes. Leur position secondaire, d’un point de vue historique, les préserve aussi d’un stigmate négrier trop encombrant, contrairement à Nantes, qui a été de loin le port français le plus actif dans la traite négrière (avec un peu moins de 2000 expéditions négrières en tout). On pourrait cependant remarquer que le deuxième port, Bordeaux, avec un nombre de voyages de traite de l’ordre de 500, est en fait assez proche de La Rochelle ou Saint Malo…   

La question mémorielle a cependant été beaucoup moins brulante dans ces deux villes. A La Rochelle, dès les années 1980, les espaces muséographiques consacrés aux Fleuriau, des planteurs rochelais, ont intégré une présentation du système esclavagiste et de la vie dans les plantations. Pour tous, au début des années 2000, la loi Taubira a encouragé une prise en compte plus prononcée. Depuis 2005, le Musée du Nouveau Monde de La Rochelle et les archives départementales organisent régulièrement des expositions en lien avec ce passé. Les questions sociales y transparaissent, ainsi que parfois une perspective identitaire, comme dans l’exposition présentée en 2010 au musée du nouveau monde : « Etre noir en France au XVIIIe siècle ». A ma connaissance (limitée, car je n’ai pas réalisé de recherches approfondies sur leur cas) les autres ports ne sont pas réticents à évoquer le passé, mais ils ont un programme mémoriel plutôt modeste, le plus souvent centré sur les commémorations nationales du 10 mai.

 

 

 

 

[Ci-contre : L'Hôtel Fleuriau à La Rochelle. @Aug]

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

A l’issue de vos travaux comparatifs, distinguez-vous des différences profondes entre la mémoire de l’esclavage au Royaume-Uni et en France, en particulier dans les ports de la Traite ?

 

Les points communs sont ce qui saute d’abord aux yeux : le désintérêt pour ce passé, qui ne fait pas partie des mémoires « officielles » locales pendant la majeure partie des XIXe et XXe siècle, puis un moment commun, entre les années 1990 et 2000, ou il devient un problème important à l’échelle internationale (UNESCO), nationale et à l’échelle locale des ports négriers. Cette temporalité commune interroge. La longue occultation renvoie bien sûr à la gêne créée par un passé devenu partout culpabilisant : vaut-il mieux l’enfouir et garder le silence, pour ne pas ternir une bonne image ou assombrir le récit des grandes heures du « siècle d’or » que représente le XVIIIe pour la plupart de ces villes ? Ou vaut-il mieux l’affronter, accepter de le mettre en place publique et en discuter, afin de faire du passé, de ses conséquences, un enjeu normalisé de débat politique ?

La première option a longtemps dominé sans partage. La seconde n’a éclos qu’à partir du moment où des groupes se sont reconnus comme « descendants d’esclaves » et ont porté des revendications de respect et de reconnaissance qui passaient par un discours de vérité sur l’histoire, une sensibilité aux drames du passé. Ce point est également commun aux deux pays.

 

[Ci-contre: La citadelle de Port-Louis près de Lorient abritant le Musée de la Compagnie des Indes. @Aug]

 

Les grandes différences apparaissent sur le plan des tonalités de cette reconnaissance, de la séparation entre des usages du passé jugés légitimes et illégitimes. Sous cet angle, on retrouve les cadres traditionnels, qui évoluent mais restent structurants, du multiculturalisme britannique et de la tradition républicaine française. Dans le premier contexte, l’association entre esclavage et « question noire » ne fait pas grande difficulté, même si les fluctuations du « multiculturalisme » britannique ne doivent pas être sous-estimées, de même que les doutes et les craintes qu’il a fait naître à certaines périodes. L’existence en Grande-Bretagne d’une « politique raciale » (races politics et race policies) depuis les années 1950, calquée sur le modèle américain, a créé des cadres de compréhension et d’interprétations des enjeux mémoriels qui laissaient d’emblée ouverte la possibilité d’en faire un mode de gestion des identités minoritaires.

 

 
La Rochelle, Le Havre, Saint-Malo, Lorient, Honfleur
 
 
►Nombre d’expéditions
Le Havre: 451; La Rochelle: 448; Saint-Malo: 218; Lorient: 137, Honfleur: 134
 
►Epoques de plus forte activité
 2e moitié du XVIIIe siècle
 
Destinations principales des expéditions
  • régions de départ des esclaves
Angole, Guinée (Saint-Malo)
  • régions d’arrivée
 Saint-Domingue (Saint-Malo)
 
►Création d’une partie dédiée dans un musée
 
 

La France a suivi une évolution qui n’est pas si éloignée sur le fond, mais de manière plus chaotique, plus controversée et moins assumée. La loi Taubira n’adopte pas une perspective de reconnaissance raciale, mais plutôt celle du respect dû par la République à des « descendants d’esclaves » identifiés aux habitants des sociétés des DOM structurées par l’esclavage. Cette loi, comme d’ailleurs la commémoration de 1998, est fondamentalement très républicaine, marquée par l’idée d’intégration à la nation, au contraire de la séparation , par le refus de l’idée de « réparation » autre que symbolique, par l’absence de tous droits politiques associé à une dette particulière... Pourtant, on sait les réactions qui ont suivi dans les années 2000 : les « lois mémorielles » confineraient à la « repentance » et affaibliraient le « sentiment national », elles encourageraient la montée des « communautarismes » et les « concurrences de mémoire », etc. Pareil débat n’a pas eu lieu, ou très marginalement, en Grande-Bretagne. En France, ce sont des notions qui ont encadré la mémoire de l’esclavage, en poussant à percevoir en elle un « risque » anti-républicain. L’idée que le sentiment national pourrait sortir renforcé d’une reconnaissance des « fautes » de la nation et de ses victimes est loin d’être la plus commune. Au cours des années 2000, cependant, cet obstacle a de plus en plus souvent été contrebalancé par l’émergence d’autres cadres cognitifs, comme notamment la valorisation tous azimuts de la « diversité », qu’on peut voir comme un multiculturalisme sans droit, symbolique, donc compatible avec l’esprit républicain. C’est à travers cette rhétorique que Bordeaux, par exemple, a fini par justifier sa politique mémorielle : montrer l’esclavage et la traite est une manière de valoriser la « diversité » de la ville, une ville moderne et culturellement cosmopolite. On se trouve donc face à un récit républicain qui n’est pas figé, où la question des « minorités » peut faire des incursions, qui ont en retour un impact sur les cadres dominants de la mémoire publique « officielle » de l’esclavage.

 

Propos recueillis par VServat et Aug qui tiennent à remercier Renaud Hourcade pour cet entretien

 

[La source principale pour les informations contenues dans les encadrés est l'Atlas des esclavages (Autrement). Divers ouvrages et sites internet ont également été consultés. Se référer aux liens et à la bibliographie ci-dessous pour plus de précisions]

 

 

Des liens pour prolonger

 

 

Des lectures

  • Renaud Hourcade, "Un musée d'histoire face à la question raciale : l'International Slavery Museum de Liverpool", Genèses n°92, septembre 2013
  • COTTIAS Myriam, CUNIN Elisabeth et ALMEIDA MENDES Antonio de, Les traites et les esclavages, perspectives historiques et contemporaines, Karthala, 2010.
  • Christopher Miller, Le triangle atlantique français. Littérature et culture de la traite négrière (traduit de l’anglais par Thomas Van Ruymbeke), Rennes, Les Perseïdes, 2011. Lire le compte-rendu de Silyane Larcher pour La Vie des Idées.
  • Bordeaux au XVIIIe siècle, le commerce atlantique et l'esclavage, Textes de François Hubert, Christian Block et Jacques de Cauna ; préface d'Alain Juppé ; [traduction en anglais de Lucy Edwards]. - Bordeaux, éd. Le Festin, 2010.
  • Jean-Michel Deveau, La traite rochelaise, Karthala, 2009
  • Alain Roman, Saint-Malo au temps des négriers, Karthala, 2001
  • Catherine Coquery-Vidovitch et Eric Mesnard, Être esclave. Afrique-Amériques (XVe-XIXe siècles), La Découverte, 2013
  • Marcus Rediker, A bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite, Seuil, 2013 (2008 pour l'édition originale en anglais)
  • Marcel Dorigny & Bernard Gainot, Atlas des esclavages, Autrement, 2006

 

 Cette sélection est partielle, n'hésitez pas à nous suggérer d'autres publications et d'autres liens !

Petite histoire de la Nouvelle-Orléans (1) La fondation

par Aug Email


Au début du XVIIIème siècle, la France est théoriquement souveraine en Amérique sur un vaste espace qui va de l’embouchure du Saint-Laurent au Nord-Est du continent jusqu’au Delta du Mississippi au Sud.
Aujourd’hui encore, les toponymes (rues, bâtiments comme noms de villes) reflètent cette présence française ou francophone. Ainsi, dans le paysage de  Chicago et de la Nouvelle-Orléans, il n'est pas rare de croiser les noms de La Salle, Marquette ou Joliet. Ces noms évoquent l’exploration des territoires situés à l’Ouest du Canada français et des colonies britanniques.

 

Jean-Baptiste Louis Franquelin, Carte de l'Amérique septentrionale, 1688 [source]

 

 

Aux origines de la Louisiane

 

Sans rentrer dans les détails, rappelons que le père Jacques Marquette et Louis Jolliet, partis du Canada, sont les premiers à explorer le haut bassin du Mississippi, jusqu'à la confluence avec l'Ohio, en 1673. Cavelier de La Salle joue un rôle important en descendant le Mississippi jusqu'à son embouchure entre 1679 et 1682. Le 9 avril 1682, il prend possession de tout le bassin du fleuve et nomme ce vaste territoire Louisiane en l'honneur du roi Louis XIV. Mais une deuxième expédition, entamée en 1684, se termine tragiquement puisqu'il est tué par un de ses hommes en 1687 [source de la Carte ci-contre]. La Louisiane française couvre donc théoriquement  (les querelles sont nombreuses) l'espace délimité à l'Ouest par les Rocheuses , à l'Est par les Appalaches, au Nord par les Grands Lacs et au Sud par le Golfe du Mexique. Elle est donc bien plus vaste que l'Etat de Louisiane actuel.

Après l'échec de La Salle, une famille canadienne d'origine normande, les Lemoyne se distingue dans la région. C'est d'abord Pierre d'Iberville qui explore les environs du delta du Mississipi à la fin du siècle et fonde le fort Maurepas (du nom du Ministre de la Marine, responsable des colonies). C'est l'origine de ce qui devient ensuite la ville de Biloxi (nom d'une tribu indienne). Il établit également  un établissement permanent à La Mobile, un peu plus à l'Ouest. Le fort Saint-Louis y est construit. Son frère, Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, né en 1680, est sans doute l'homme le plus important dans l'histoire de la région pour la première moitié du XVIIIème siècle. Sa connaissance des Indiens et du terrain en font un militaire indispensable. C'est probablement lui qui, à la suite des observations de son frère, choisit le site de la Nouvelle-Orléans. Mais faisons un détour par Paris avant de revenir en Louisiane...

 

 

Quel statut pour la colonie ?



En 1664, à l'imitation des Anglais et des Hollandais, Colbert avait créé deux sociétés par actions, la Compagnie des Indes orientales et celle des Indes occidentales. Ces compagnies se voyaient confier une autorité complète sur les territoires et les populations. La Compagnie des Indes Occidentales devait ainsi s'occuper des colonies américaines. Mais ces compagnies ne devaient pas commercer avec des pays étrangers (contrairement à leurs équivalentes anglaises et hollandaises). Ce "colbertisme" exclusif réduisait donc les colonies au rôle de comptoirs et entravait leur approvisionnement, trop dépendant des navires venus de La Rochelle et de Lorient (devenu progressivement le port de la Compagnie). Ces Compagnies ont donc un succès mesuré et s'éteignent progressivement, d'autres sont créées couvrant des espaces plus réduits (Guinée, Sénégal), les noms changent régulièrement.

Des financiers, y voyant le moyen de s'enrichir, se voient alors confier l'exclusivité du commerce sur certaines colonies. C'est ainsi le cas en 1712 d'Antoine Crozat. Le Roi lui concède le privilègedu commerce en Louisiane pour quinze ans. En Louisiane vont donc exister deux pouvoirs à la fois séparés et étroitement liés : celui de la Compagnie et celui du Roi. Le Ministre de la Marine Pontchartrain (Iberville a nommé le lac proche de la côte en son honneur) nomme gouverneur La Mothe-Cadillac, auparavant basé à Détroit. Mais il semble peu à la hauteur et les querelles se multiplient, la mise en valeur de la colonie restant très superficielle. D'ailleurs Antoine Crozat, motivé par des intérêts financiers et qui n'a jamais mis les pieds en Amérique, restitue ses droits dès 1717. Peu de Français sont prêts à partir pour la Louisiane. Cela témoigne de l'incapacité des Français à exploiter ou mettre en valeur durablement leurs territoires en Amérique.

 

Dès lors, le sort de la Louisiane est lié pendant quelques années à un personnage fascinant, l'Ecossais John Law. Féru de mathématiques, il parcourt l'Europe en réussissant partout à gagner des sommes importantes aux jeux de "hasard". Il commence à élaborer un système qu'il propose dans différents pays, très inspiré par le modèle de la Banque d'Angleterre, créée en 1694. Il parvient à convaincre le Régent de France Philippe d'Orléans, d'accepter ce système. Philippe est l'oncle du tout jeune Louis XV et assure la régence du Royaume depuis la mort de Louis XIV en 1715. Suite aux nombreuses guerres menées par Louis XIV, l'Etat est considérablement endetté. Law propose de convertir les créances de dettes en actions de la Compagnie d'Occident (appelée également "du Mississippi"). Sa banque, qui devient ensuite la banque royale, émet des billets en grand nombre avec l'objectif déclaré d'augmenter la masse monétaire. Basée sur une "publicité mensongère" avant l'heure, la spéculation bat son plein. Les actions de la Compagnie s'arrachent rue Quincampoix à Paris (comme le montre la gravure ci-contre). Les espoirs d'enrichissement sont sans commune mesure avec la réalité de la Louisiane qui n'a à offrir que ses maladies tropicales.

 

Exemple de billet émis en 1718 par la banque de John Law


En 1717, la Compagnie d’Occident (fondée en 1716 et dirigée par Law) obtient le monopole du commerce pour la Louisiane et l’Illinois pour 25 ans puis absorbe les compagnies d’Orient, du Sénégal, d’Inde, de Chine, de Saint-Domingue et de Guinée. Elle devient alors la Compagnie des Indes en 1718. Law se trouve ainsi à la tête des finances aussi bien que d'une grande partie du commerce français. Cela ne va pas durer pusique son système s'écroule en 1720. Mais revenons en Louisiane et aux projets de la Compagnie.

 

 

Une capitale pour la Lousiane



La Compagnie décide de construire une ville en Louisiane pour en faire sa capitale. Le nom de la ville est choisi en l'honneur du Régent. Le site aurait donc été repéré par Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville [portrait ci-contre : Rudolph Bohunek, portrait de Jean-Baptiste Lemoyne, Sieur de Bienville, Louisiana State Museum]. En mars 1718 commence le déblayage des arbres sur le site.


La situation est exceptionnelle. La Nouvelle-Orléans se trouve au débouché de l’axe du Mississippi, drainant un vaste bassin qui couvre une grande partie de l’Amérique du Nord. Situé à plus de 150 kilomètres de la mer, la Nouvelle-Orléans n’en est pas moins idéalement placée au fond du Golfe du Mexique. C’est donc une interface entre le continent, le Golfe, les Caraïbes, et l’Europe.
Le site est en revanche beaucoup plus compliqué. La ville est construite sur des marais. L’instabilité du sol oblige donc à construire des fondations sans cesse plus profondes, d'autant plus que la subsidence est importante (l’enfoncement progressif de la ville au fil du temps…). Ajoutons à cela que la ville se situe sous le niveau de la mer. Assez vite, des levées sont donc établies pour pallier aux crues importantes du fleuve, probablement dès 1724. Autre inconvénient du site, la récurrence des catastrophes naturelles dans cette zone subtropicale. Les ouragans frappent régulièrement la ville. L’histoire de la ville est dès le début marquée par des catastrophes naturelles. En 1721 et de nouveau en septembre 1722, des ouragans frappent la région, détruisant les derniers bâtiments en bois datant d’avant la fondation de la ville. La catastrophe est  aussi  parfois l’occasion de faire table rase... Pas moins de sept ouragans touchent ainsi la ville entre 1717 et 1750.


« J’ai été détaché pour aller à la Nouvelle-Orléans tracer [le plan] d’une ville régulière, qui doit être la capitale de ce pays » Pauger (1720)

 

 


Le plan de la ville est tracé par l’ingénieur Adrien de Pauger. Il s’agit d’un plan en damier (ou hippodamien) épousant la courbe du Mississippi en forme de croissant (Crescent City est l’un des nombreux surnoms de la ville). Ces plans géométriques ne sont pas rares à l’époque, aussi bien en Amérique (la traza espagnole ou le plan de Louisbourg, ville fondée au Canada à la même époque par les Français) qu’en Europe. On songe par exemple au plan établi à Rochefort dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, à celui de Neuf-Brisach en Alsace ou à celui de la ville-neuve de Nancy sous Charles III (fin XVIème).  Ce modèle est donc conforme à la tradition de cette époque, perpétuée par les ingénieurs militaires dans la lignée de ce qui se fait en Europe, au moins depuis les réalisations italiennes de la Renaissance.

 

L’extension maximale prévue est de 88ha (contre 60 à Rochefort, la plus grande des villes nouvelles d'alors en France). La ville est découpée en 66 îlots qui devront être bâtis progressivement (le « Vieux Carré » ou French Quarter actuel). Chaque ilôt est cerné par un fossé permettant l'écoulement de l'eau et des ponts sont mis en place aux carrefours.

 

Le cœur de la ville n'est pas au centre, mais au bord du Mississippi (un temps appelé Fleuve Saint-Louis), il s'agît de la Place d’Armes (aujourd’hui Jackson Square).  La place était relativement petite, comparée par exemple à la Place des Vosges à Paris qui a pu lui servir de modèle. Mais elle s'ouvrait d'un côté sur le Mississippi ce qui élargissait la perspective avant que la hauteur de plus en plus grande des levées ne vienne la boucher...Sur cette place se retrouvent les différents pouvoirs de la ville : le religieux d'abord avec l'Eglise Saint-Louis (par Pauger lui-même), le Presbytère face au fleuve et le couvent des Ursulines (arrivées en 1727). Le pouvoir adminsitratif ensuite avec les résidences du gouverneur et de l'intendant se faisant face. Le militaire ensuite avec les deux grandes casernes construites sur les quais dans les années 1730 pour remplacer les casernes de la périphérie abîmées par un ouragan. Les magasins et l'hôpital se trouvaient également sur les quais.

 La construction est lente et difficile en raison du manque d'hommes et de matériau. Il faut quelques années pour que le plan conçu par Pauger prenne réellement forme. Les nouveaux arrivants s'installent dans un premier temps dans le Nouveau Biloxi. L'ordre d'installation officiel ne date que du 26 mai 1720. La ville se construit alors peu à peu. C'est Pauger lui-même qui donne aux premières rues le nom qu'elles ont conservé jusqu'à aujourd'hui : Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, Chartres.

 Des aménagements sont réalisés pour permettre aux navires de haute-mer de venir décharger et charger sur les quais de la ville. Le chenal est aménagé et un fort est établi dans le delta, à La Balise. L'avancée du Delta oblige au déplacement permanent de cette structure. Des pilotes y attendent les navires pour les emmener jusqu'au port en évitant les bancs de sable.

La fonction première de la ville, outres son rôle de capitale, est donc la fonction portuaire. C’est une ville-entrepôt qui tire parti de sa situation exceptionnelle.

 

 

Trouver des habitants....


On dit de la ville des débuts qu'elle est peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Les premiers habitants sont des Canadiens parmi lesquels on trouve beaucoup de coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, mais aussi des gens venus d'horizons différents, de France pour les soldats, les condamnés, les prostituées et les pauvres, d'Afrique, des Antilles ou des environs pour les esclaves.

En 1722, la ville devient la capitale de la Louisiane. Elle compte environ 1250 habitants dont « 293 hommes, 140 femmes, 96 enfants, 155 domestiques français, 514 esclaves nègres, 51 esclaves sauvages, 231 bêtes à cornes, 28 chevaux » (document ci-contre). Des campagnes faisant la promotion de la Louisiane sont organisées. Elles ont peu de succès. Suite à ces campagnes, des Allemands s’installent dans la région, un peu à l’ouest de la Nouvelle-Orélans. Des Suisses  (en particulier des militaires) et des Piémontains viennent aussi.

Pour le reste, il faut contraindre des personnes à venir s'installer en Louisiane. Et si les colons dans l'intérieur n'hésitent pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de femmes se fait cruellement sentir en ville.  Entre 1718 et 1720, plus de 7000 personnes sont ainsi envoyées de gré ou de force vers la Louisiane. Outre celles et ceux qui sont tirés des prisons et des "hopitaux" (au sens de l'époque), les hommes de la compagnie parcourent la France et enlèvent des "indésirables". Cette sorte de milice se distinguait par le port d'une bandoulière. La population les surnomme donc les "bandouliers". Sur dénonciation (souvent abusive), sur une intuition, ils arrêtent et embarquent au moins 5000 personnes entre 1717 et 1720. Le Régent met un frein à ces pratiques en les faisant encadrer par des officiers.

La Compagnie tente donc d'organiser l'arrivée de femmes mais cet objectif se heurte à de nombreux obstacles. Une partie des personnes qui viennent de gré ou de force meurrent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies (fièvre jaune, malaria,...).

 

C'est dans ce cadre que l'Abbé Prévost situe son  roman Manon Lescaut publié en 1731. Il raconte l'histoire d'une jeune fille contrainte de partir et suivie par son amoureux. Le roman a un succès fou mais ne fait pas vraiment de la réclame pour la Louisiane...

Et puis il y bien sûr les esclaves. Au départ, ce sont surtout des Indiens puis, rapidement, les noirs déportés d'Afrique sont les plus nombreux. Cette arrivée est d'autant plus aisée que la Compagnie possède le monopole sur la Traite, aussi bien française qu'espagnole (asiento). A la Nouvelle-Orléans, sur la rive droite (actuellement West Bank), un camp est spécialement aménagé pour accueillir les esclaves. Ils ne doivent en effet pas habiter avec les blancs. Le Code Noir s'applique à la Louisiane à partir de 1724.

La population de la ville est donc dès le départ extrêment variée : blancs, noirs, Indiens, Français nés en France, Canadiens, Créoles, esclaves, ...


Pour encadrer religieusement cette population, la Compagnie passe des accords avec différents ordres. En 1722, les Jésuites (expulsés par la suite) et les Capucins s’installent à la Nouvelle-Orléans. Des Ursulines arrivent à partir de 1727.


Malgré la faillite de Law en 1720, la Compagnie continue à fonctionner pendant une dizaine d’années.
Mais les guerres reprennent contre les Indiens des environs (Natchez en particulier), facilitées par les manœuvres des colons britanniques et l’arrogance de certains militaires français. Un document saisissant montre les effets de la guerre contre les Indiens sur la Nouvelle-Orléans et ses environs. Toutes les concessions sur lesquelles figure la lettre "a" sont abandonnées. On reconnait la ville en haut du document [source]. Malgré les punitions infligées aux Indiens, la Louisiane perd, outre sa tranquilité,le peu d’attraction qu’elle suscitait. en France. La Monarchie reprend les choses en main en 1731.

Louis XV met fin au monopole de la Compagnie et prend le contrôle de la colonie. Bienville, seulement gouverneur militaire auparavant, devient le gouverneur de la Louisiane. Il parvient à lutter efficacement contre les Espagnols et les Anglais mais connaît des difficultés contre les Indiens plus au Nord (guerre contre les Chicachas).

 

 

Au final, si la Compagnie a réussi, tant bien que mal, à créer et développer une capitale pour favoriser l'expansion de la Louisiane, la croissance démographique et économique de la Nouvelle-Orléans reste modeste. A la fin de la période française, la ville ne compte encore que quelques milliers d'habitants. D'autres populations françaises ou francophones allaient gagner la ville au cours de ce siècle. Il s'agit des Acadiens, venus du Canada après le "Grand Dérangement" de 1755 et, à partir des années 1790, des créoles français fuyant la Révolution en cours à Saint-Domingue. Mais ceci est une autre histoire...

 

Je vous propose de découvrir dans cette vidéo des plans et cartes de la ville de la Nouvelle-Orléans lors du premier siècle de son histoire, de 1722 à 1819 :

 

 

 Bibliographie

 

  • Maurice Denuzière, Au pays des Bayous (I) Je te nomme Louisiane, Denoël, 1990 (Fayard, 2003). Le "Roman vrai" de la Louisiane franaçaise. Une documentation très riche et rigoureuse.
  • Ned Sublette, The World That Made New Orleans, From Spanish Silver to Congo Square, Chicago,  Lawrence Hill Books, 2009. Une merveilleuse plongée dans ce qui a fait la Nouvelle-Orléans, en particulier sur le plan musical.
  • Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, Autour de La petite fille Bois-Caïman de François Bourgeon, 12bis, 2010. Michel Thiébaut a travaillé avec l'auteur de BD François Bourgeon sur la documentation de sa série Les passagers du vent, entamée dans les années 1980 et achevée en 2010. Les deux derniers tomes se déroulent en partie à la Nouvelle-Orléans et en Louisiane. Dans cet album, Thiébaut évoque les faits qui servent de toile de fond à la BD. Extrêmement précieux !
  • Gilles Havard et Cécile Vidal, Histoire de l'Amérique Française, Flammarion, 2003. L'ouvrage de référence le plus récent.
  • Encyclopedia Britannica

 

 

Sitographie

 

 

 

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