Samarra


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De la musique et de la lecture pour l'été sur l'histgeobox

par Aug Email

Une famille du Sud à son arrivée à Chicago en 1922

 

C'est l'été sur Samarra et l'histgeobox, l'occasion d'écouter de la musique ... et de faire de l'histoire-géo. Nous vous proposons une dizaine d'articles qui vous permettront de voyager dans l'Antiquité au coeur de la Gaule romaine, sur les traces d'Ulysse et dans les pas des femmes, rarement à l'honneur en cette période. Si vous préférez Détroit et la riche histoire du blues en lien avec la "Grande migration", trois articles vous montrent le chemin qui vous conduira du Sud au Nord, des champs de métayers aux usines automobiles Cadillac. Puis, centenaire de a Grande guerre oblige, écoutez ce que Brassens a à nous dire :

 

"En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Cell', mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !"

 

Enfin il ne vous aura pas échappé que cette année, Patrick Bruel et Michel Sardou ont fait leur entrée sur l'histgeobox !

  

 

Bon été et bonne écoute à tous sur l'histgeobox !

 

 

Zeitoun de Dave Eggers : Quand Katrina submergea les Etats-Unis.

par vservat Email

Il y a quelques temps déjà Samarra avait regroupé en un dossier différents articles consacrés à la Nouvelle-Orléans, placée sous les feux de l’actualité suite aux dévastations causées par l’ouragan Katrina. Musique, BD, séries tv mais aussi entretien avec des universitaires permettaient de croiser les regards sur cette ville singulière, joyau de la culture américaine devenue le symbole des impasses de la politique de GW Bush.
 
 
 
Voici une pièce de plus au dossier, objet hybride mais très éclairant sur ce moment particulier de l’histoire de la ville. À lire la 4ème de couverture de l’édition française de Zeitoun de Dave Eggers (3ème couverture), on se demande ce qu’il pourrait bien y avoir d’inédit à dire sur Katrina. Mais pour ceux qui connaissent un peu l’auteur-éditeur, aux manettes de la revue The Believer, talentueux électron libre de la littérature américaine, on se dit que même si le sujet a déjà été épuisé, connaître son regard sur l’événement ne peut pas être inintéressant. L’avertissement en guise de prologue nous alerte sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une fiction qui aurait pour cadre la Nouvelle-Orléans lors du passage du cyclone. Il s’agit davantage de la mise en forme de témoignages, celui du couple formé par Abdulrahman Zeitoun et sa femme Kathy. Ce sont eux qui nous servent de guides dans ce moment apocalyptique. Le voyage auquel ils nous convient par l’intermédiaire de leur porte-voix, D. Eggers, est un véritable chemin de croix. Le livre refermé, la réponse à la question initiale est évidente, la portée de Zeitoun outrepasse très largement l’épisode cyclonique, c’est ce qui en rend la lecture si passionnante.
 
 
 
ETUDE DE CAS : KATRINA ET LA GESTION DU RISQUE.
 
Katrina est un cas d’école à plusieurs titres. Le cyclone affublé de ce joli prénom féminin s’abat sur la Floride à la fin du mois d’août 2005 puis, avec des forces décuplées, sur la Louisiane et en particulier sur la Nouvelle Orléans. Sous les bourrasques et les pluies torrentielles, la ville connue pour son carnaval et sa forte présence afro-américaine, est très vite enfouie sous les eaux. Construite en grande partie sous le niveau de la mer, enserrée par le  Mississippi et le lac Pontchartrain, la cité du jazz est rapidement submergée. Les digues qui la protègent, mal entretenues, cèdent ; le chaos se répand. L’évacuation ordonnée tardivement par le maire Nagin ajoute au drame. Des milliers de personnes prises au piège se réfugient sur les toits, au Convention Center ou au Superdome. Les secours sont débordés, les autorités totalement inopérantes à l’image du président Bush survolant la ville engloutie sous les eaux en hélicoptère sans dénier descendre sur la terre ferme afin de réconforter les sinistrés. D’aucuns disent qu’il a alors joué son avenir politique.
 
 
 
 
 
S’ensuivent des images de chaos, de pillage, de guerre et d’état de siège : l’armée, la garde nationale, les mercenaires s’emparent peu à peu des rues en une déferlante ultra sécuritaire motivée par un empilement confus de peurs relevant davantage du fantasme que de la réalité. De ce point de vue, l’action de la FEMA est très emblématique. Ce que l’épisode confirme c’est qu’en Amérique, depuis le 11 septembre, la peur est un outil de gouvernement qui justifie les exactions et légitime la violence d’état. Ce qu’il rappelle c’est que les inégalités sociales, les politiques d’abandon des plus démunis issues du désengagement de l’état tuent davantage que les catastrophes naturelles. On peut en faire un chapitre de géographie scolaire sur les risques et arriver aisément à cette conclusion implacable, en puisant notamment dans l’étude menée par R. Huret en 2010.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Caricature de Placide sur l'intervention des "secours" à la Nlle-Orléans.
 
 
 
APPROCHES DE L’ESPACE ET DU TEMPS : SOUS LES EAUX ET À CONTRE-COURANT.
 
Des médias aux universitaires en passant par les scénaristes (Zeitoun est en passe de devenir un film sous la direction de J. Demme), tous se sont emparés de cet évènement dramatique pour en identifier les causes, pointer les lacunes dans l’organisation des secours ou en étudier l’exploitation par les promoteurs immobiliers. La série Treme, sur 4 saisons, en a restitué avec une grande précision les enjeux et l’on sait, depuis The Wire, à quel point le travail de D. Simon relève de l’orfèvrerie quand il s’agit de documenter un sujet.
 
 On apprendra donc peu de choses inédites sur l’ouragan et ses suites en lisant Zeitoun. Et pourtant, quand on a déjà emmagasiné nombre d’informations sur le sujet, la lecture de ce livre ne laisse pas indemne. Indéniablement, il possède quelque chose de plus, une façon de dire autrement l’histoire. Les bavures politiques, les abus les plus révoltants et les plus emblématiques des dysfonctionnements à l’oeuvre sont mis à nus, à vif, par le talent de l’écrivain qui procède magistralement à la mise en intrigue. Entièrement au service de sa thèse et de ses personnages, le récit éclaire d’un jour nouveau l’événement dans son déroulement mais aussi dans ses résonnances spatiales et temporelles dont il se plait à briser les échelles. Zeitoun braque un miroir sur la Nouvelle Orléans au moment de Katrina qui renvoie en retour au pays un portrait effrayant de lui-même. À partir d’une construction ciselée, de témoignages étayés par une bibliographie attestant d’une enquête méthodique, Eggers nous étrille et nous offre une grille de lecture complexe et diversifiée de l’événement.
 
 
Les deux témoignages qui servent à construire l’étude sur Katrina, sont ceux de deux américains sans histoire ou presque. Une famille unie, heureuse, dont la réussite professionnelle est aussi indéniable qu’atypique dans la mesure où elle s’appuie non sur une exploitation outrancière d’autrui mais sur une gestion altruiste des ressources humaines. Abdulrahman Zeitoun est un entrepreneur en bâtiment de la Nouvelle-Orléans. Marié à une chrétienne convertie à l’Islam, Kathy, ils vivent avec leurs 4 enfants dans une coquette maison d’uppertown, assez éloignée du centre ville. Zeitoun est issu d’une famille syrienne de pêcheurs, dont les fils ont souvent côtoyé l’eau (l’un a été champion de natation, l’autre navigateur, Zeitoun lui même officia dans la marine avant de s’installer en Louisiane). Musulman pratiquant, il est totalement intégré dans son quartier, dans sa ville. Travailleur acharné, généreux et serviable, c’est un père modèle et un mari heureux. Sa femme Kathy participe avec lui à la gestion de l’entreprise. Sa famille accepte mal sa conversion, se focalisant évidemment sur le port du voile, mais elle vit bien mieux que ses proches son choix spirituel.
 
Kathy se résout à quitter la ville pour Bâton Rouge avec ses enfants à l’approche du cyclone. Son mari reste à la maison. Les vents se déchainent, l’eau monte. Réfugié sur le toit A. Zeitoun utilise son canoë pour porter secours aux gens du quartier isolés. Il va nourrir les chiens abandonnés dans les maisons avoisinantes, dirige les quelques patrouilles qui passent vers les nécessiteux. Cette première partie dessine pour nous une géographie nouvelle de la ville sous les eaux, devenue quasi silencieuse après le fracas de l’ouragan. Abdulrahman reste en contact avec sa famille grâce à une ligne fixe de téléphone encore en service dans une de ses propriétés moins sinistrée. Et puis soudain le silence. Kathy n’a plus de nouvelles de lui. S’ensuivent une dizaine de jours d’angoisse interminable à remuer ciel et terre pour retrouver sa trace. À la Nouvelle-Orléans, alors que le niveau de l’eau se stabilise, Zeitoun est arrêté avec quelques amis qui, comme lui, viennent en aide aux sinistrés. Accusés de pillage, ils sont incarcérés, humiliés, et maltraités par les différents dépositaires de l’autorité alors aux commandes : garde nationale, membres de l’appareil judiciaire et pénitentiaire, armée. Le salut de Zeitoun et sa libération tiennent à un fil. Quand sa femme le retrouve à sa sortie de prison, Eggers nous laisse entrevoir l’après et ses traumatismes. S’offre alors à nous un autre niveau de lecture qui, par emboîtement scalaire, replace l’épisode Katrina dans une géopolitique plus large et une histoire américaine.
 
 
MISE EN PERSPECTIVE : HISTOIRE ET GEOPOLITIQUE DES ETATS-UNIS.
 
Le livre se construit donc en trois parties qui sont comme un négatif de la temporalité propre au cyclone. Quand celui-ci se déchaine sur la ville, Zeitoun reste calme et serein. Alors que l’eau s’empare peu à peu de son quartier, lui s’organise ; il se met au service de la vie quand la mort rôde. Son choix de demeurer en ville reste incompréhensible pour ses proches, mais pour nous qui le suivons dans ce paysage dévasté et pourtant étrangement calme, sous l’eau, Zeitoun est un héros américain. Ordinaire, modeste, idéalisé sans doute, mais un héros comme seule l’industrie cinématographique hollywoodienne en produit.
 
 
A mi-parcours, le changement de témoin, laisse le lecteur pétrifié d’angoisse, tout comme l’est Kathy restée sans nouvelle de son mari. La lecture devient éprouvante, le cyclone n’est pourtant plus une menace à ce moment là. Logiquement, on aurait du assister au sauvetage des sinistrés. Il n’en est rien, la porte des Enfers s’est entrebâillée, engloutissant ce que l’humanité a de meilleur. C’est finalement quand un retour à la normale devrait s’amorcer avec l’arrivée des sauveteurs  que l’univers de Zeitoun bascule et que l’ouragan s’abat sur lui. Ce n’est pas celui des forces de la nature mais celui qu’a déchainé le gouvernement américain en proie à un pic de paranoïa dont les racines sont à chercher du côté du 11 septembre, certes mais aussi dans le renouveau patriotique, le parasitage de l’état par les lobbies militaires et sécuritaires avec leurs cohortes d’officines étatiques ou mercantiles offrant des mercenaires à qui peut se les payer.
 
Le livre met à jour le racisme de plus en plus affirmé contre tout ce qui s’apparente de près ou de loin à un arabe ou un musulman devenu le nouvel ennemi intérieur et dévoile un portrait terrifiant des Etats-Unis. Eggers introduit puissamment la question de l’identité américaine dans son ouvrage. On l’a dit, les afro-américains de la ville, au moment de la catastrophe, se sont sentis étrangers dans leur propre cité. On assiste ici à un processus analogue. Les Zeitoun sont avant tout des Etats-Uniens mais la politique de gestion de crise aboutit à leur confisquer cette partie de leur identité pour les réduire à de potentiels terroristes extrémistes : ils deviennent la figure archétypale de l’ennemi intérieur. Zeitoun, tombé aux mains de la garde nationale, expérimente sur le territoire national et sur son lieu de vie a priori sanctuarisé ce que l’Amérique exporte d’ordinaire ailleurs de Guantanamo à Abou Ghraib. Le processus s’apparente à une forme de contagion provoquant un pourrissement intérieur : les Etats-Unis finissent par s’inoculer eux-mêmes le virus qu’ils diffusent d’ordinaire dans d’autres régions du monde. Les déboires de Zeitoun renvoient au pays dont il est le ressortissant (si bien qu’à sa libération le premier combat de sa femme sera de récupérer ses papiers pour que lui soit rendue cette identité bafouée), l’image la plus noire de son âme désormais pervertie.
 
 
On reste médusés par le parcours d’A. Zeitoun tombé aux mains des « autorités » dans la dernière partie du livre. Romancer son histoire s’avère totalement superflu tant la réalité décrite ici dépasse de loin ce que la fiction pourrait produire. Pour le couple, les suites de ce premier calvaire ont fonctionné comme une bombe à retardement. Eggers décrit une Kathy déboussolée en proie à des pertes de mémoire et à des troubles proches de ceux provoqués par la maladie d’Alzheimer. Livrer au public leur histoire durant Katrina n’a pas préservé les deux témoins : ils sont aujourd’hui séparés et ont à nouveau eu maille à partir avec la justice. Au bout du compte, il sera facile d’abattre le héros pour nier ce qu’il a représenté : la presse a eu beau jeu de se délecter du divorce houleux des Zeitoun et des accusations de violences du mari envers sa femme, accusations dont il est aujourd’hui blanchi. Et pour mieux dissimuler ce que son récit révélait l’endroit où il fut emprisonné et soumis à un régime d’exception le privant de tous ses droits élémentaires est devenu une attraction touristique en gare de la Nouvelle-Orléans.
 
 
 
 
 
Plus qu’un nouveau récit sur Katrina, Zeitoun vaut pour son regard acéré sur une Amérique en crise à l’aube du XXI siècle qui malmène les valeurs de la démocratie, dédouane ses politiques des règles du droit, et les livre aux intérêts mercantiles des inventeurs de menaces en tous genres. Sans débauche de pathos, sans verser dans la surenchère facile, Zeitoun donne à lire la chronique d’une ville sous les eaux, dans un pays qui se noie peu à peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A. & K. Zeitoun avec D. Eggers à la Tulane University.

 

 

"Searching For Sugar Man" un documentaire de M. Bendjelloul.

par vservat Email

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

The wandering spirit of Detroit.

 

 

Detroit, entre aujourd’hui et hier. La brumeuse métropole de l’automobile triomphante, la capitale du travail à la chaine, l’antre des Big 3 (Ford, Chrysler et General Motors) n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle qui s’était enflammée aux rythmes de la Northern Soul, à jamais associée au label Motown, est devenue une cité fantôme anéantie par le chômage, la pauvreté, et la crise immobilière.

class="MsoNormal" style="margin-bottom:0cm;margin-bottom:.0001pt;text-align: justify;mso-pagination:none;mso-layout-grid-align:none;text-autospace:none">Il y a pourtant un brasero qui brûle encore dans une de ces bicoques à moitié bancales, une guitare et une voix qui entonne ces quelques rimes :

 

Sugar Man, won’t you hurry

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">'Cos I'm tired of these scenes

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">For a blue coin won't you bring back

"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">="font-size: medium; ">All those colours to my dreams"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">Silver magic ships you carry"MsoNoSpacing" style="text-align:justify">Jumpers, coke, sweet Mary Jane"MsoNoSpacing" style="text-align:justify"> 

 

 

 

 

Ce que l’on entend a l’intensité et la noirceur d’un titre de Johnny Cash, la rondeur des productions soul de chez Motown. Caffey et Théodore, deux producteurs dont le carnet de bal ferait pâlir n’importe quelle lycéenne en route pour la soirée de fin d’année, racontent l’histoire de leur rencontre avec l’auteur interprète de « Sugar Man » en 1969.  Dans le fond d’un bar enfumé baptisé « the sewer », près du fleuve,  dans ces quartiers ouvriers peuplés de travailleurs du bâtiment ou de l’automobile qui oublient là leur dure journée de travail. Pour eux, c’est la révélation : ce type est plus fort que Dylan, aucun superlatif n’est assez fort pour dire ce qu’ils ont ressenti dès la 1ère écoute.

C’est signé pour un album, « Cold Fact ». Un deuxième suivra « Coming From Reality ». La force et le génie de leur auteur, nous disent-ils, réside dans son authenticité bien supérieure à celle des chanteurs engagés des 70’s. L’écouter est une expérience quasi religieuse qui vous fait immédiatement plonger dans la réalité sociale de la ville. Il est l’inlassable arpenteur des rues de Detroit dont il a su capter l’âme en  déambulant dans ses bars, ses terrains vagues, à la sorties des usines. L’homme partage le sort de ses habitants qu’ils soient manœuvres, ouvriers aux mains calleuses ou employés des chaines de montage. Il en couche sur le papier la vie ordinaire qu’il réenchante à l’aide de quelques accords de guitare. Ce « wandering spirit of Detroit » s’appelle Rodriguez.

 

Ces deux albums ont été des échecs cuisants, ils n’ont eu aucun succès aux Etats Unis, Rodriguez est un nobody des charts, il n’a laissé qu’un trou noir dans l’univers de la musique. On dit qu’il s’est immolé par le feu sur scène de dépit suite à un concert raté et une carrière qui n’a jamais décollé. D’autres prétendent qu’il a préféré sortir une arme et se faire sauter la cervelle devant son public. Une 3ème  version évoque l’overdose. Rodriguez laisse derrière lui deux albums, des éloges, des larmes et un grand mystère pour ceux qui ont cru pouvoir le lancer sur la route du succès. Restent de lui ce patronyme qui l’identifie comme mexicain et quelques photos floues. On en sait finalement si peu.

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Music is a weapon.

 

 

 

 

Cape town, Afrique du Sud. Au volant de sa voiture, Sugarman suit la route qui serpente le long de la côte. Etrange surnom pour un disquaire qui vit à l’autre bout de la terre, sous un climat beaucoup plus clément que celui de Detroit. Lui aussi veut nous parler de Rodriguez dont il a écouté et dupliqué les vinyles et dont il diffuse maintenant les cd.

Nous sommes renvoyés dans les années 80. L’apartheid n’a jamais été aussi étouffant, et l’Afrique du Sud aussi isolée. P. Botha peut bien faire preuve d’autoritarisme à la tv, rayer les noires galettes gravées de musiques et surtout de textes subversifs pour en empêcher l’écoute, son mode de gouvernement raciste, ségrégationniste et meurtrier est dans l’impasse. Boycotts, manifestations, affrontements le prouvent. Des stades aux ambassades, l’apartheid se heurte à un mur de plus en plus épais et condamne l’Afrique du sud à l’enfermement.

Au hasard d’un voyage des Etats Unis vers l’Afrique du Sud, le disque de Rodriguez arrive en terre d’apartheid. Les jeunes afrikaners sont subjugués par le pouvoir de contestation qui émane des textes, par la liberté de ton et de choix des sujets qui abordent la drogue ou le sexe, et la malhonnêteté des politiciens. Le disque est dupliqué, diffusé clandestinement. Il circule dans les milieux de la musique (disquaires et groupes amateurs qui jouent sur les campus s’en emparent). Une jeunesse désespérée par un projet politique qui ne leur offrant d’autre perspective que la haine se saisit des chansons de Sixto Rodriguez comme d’une arme, y puise la force de s’opposer à l’oppression. Rodriguez est alors plus célèbre que les Stones !

Lorsque l’apartheid disparait, l’œuvre de Sixto Rodriguez peut enfin être librement éditée. On est alors entré dans l’air du CD et notre disquaire Sugarman (de son vrai nom S. Segerman) écrit un petit texte pour le  livret d’accompagnement de l’album « Cold Fact ». Il se rend alors compte qu’il ne sait rien de Rodriguez (même pas son prénom les crédits des chansons en mentionnant 3 différents). Craig Bartholomew-Strydom journaliste local qui se sent une âme de détective, l’aide à ouvrir un site internet et, tous deux  se lancent à la recherche de l’auteur de Sugarman. On est au début de nos surprises…

 

Working class hero.

 

 

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La suite du documentaire n’est pas sans évoquer Cendrillon. Sixto Rodriguez est vivant, sa fille l’atteste par un message sur le site internet de nos deux enquêteurs sud africains. Rencontre, découverte pudique du musicien père de 3 filles qui confirment son identité, départ pour l’Afrique du Sud, limousines à la descente de l’avion, concerts à guichets fermés devant des foules nombreuses, galvanisées, dont les visages expriment une béatitude totale. La citrouille s’est transformée en carrosse, on a trouvé à qui appartenait la pantoufle de vair.

 

On en resterait là que cet émouvant et sincère travail relèverait de la mise en image d’un conte de fée sur fond de contexte politique et historique tendu. Ce ne serait d’ailleurs pas déshonorant, loin de là. Certains trouveront sans doute de quoi ironiser sur les turpitudes ridicules et la vanité de l’industrie musicale actuelle qui arrive à refourguer massivement et à bon prix des compositions formatées, aussi inanimées musicalement qu’aseptisées politiquement, tout en se plaignant du téléchargement illégal. Le documentaire, en creux, nous permet d’y réfléchir.

D’autres vont frémir à l’idée que Sixto Rodriguez, désormais sous le feu des projecteurs, se retrouve subitement happé par la bête, devenant la proie d’une industrie musicale qui l’a spolié des fruits de son succès sud africain mais qui pourrait voir en lui, le storytelling fabuleux de son récent parcours aidant, la prochaine poule aux œufs d’or. C’est légitime.

D’aucuns, à l’instar de Libération (1) dont il est toujours plaisant de noter les grandes préoccupations artistiques, vont aussi déplorer sur un ton acide que le documentaire ne pose pas les questions irrévérencieuses dont le quotidien français se serait sans aucun doute saisit : où sont passés les droits d’auteur de Sixto Rodriguez liés aux ventes sud africaines ? Il serait temps de s’en préoccuper non ? There’s no business like Show business.

Pourtant, tout ceci peut être rapidement balayé d’un revers de la main. En effet, hormis la découverte musicale que constituent les superbes compositions de Sixto Rodriguez, c’est surtout lui, qui illumine le film. Pas grâce aux paillettes de ses costumes de scène, pas du clinquant des robinets en or de sa maison, et encore moins du reflet des pare chocs rutilants de sa voiture ;  pas plus par  son verbe d’ailleurs qui reste hésitant, discret, simple.

Sixto Rodriguez vit dans une maison vétuste et inconfortable de Détroit, dans un quartier fantôme battu par les vents. Son bien le plus cher (en valeur monétaire autant qu’affective) est une guitare. Emmitouflé dans son manteau il peine à marcher dans les rues enneigées. Ombre qui déambule dans une ville fantomatique il est pour ses voisins un homme simple,  de labeur, apprécié des maçons et travailleurs du bâtiment du quartier à qui il inspire respect et sympathie, admiré par ses filles pour son humilité, sa générosité, son abnégation dans le travail. Ce que le récent succès lui a apporté, il le redistribue. Son mode de vie  frugal est resté aussi intact que son altruisme. S’il a rencontré tardivement le succès, il a déjoué tous les attendus du monde de l’industrie musicale. Il est resté cet âme errante de Detroit, porte parole des sans noms et des sans grades, et surtout l’un des leurs. Un working class hero, dont l’intégrité et l’humanité alimentent une création artistique troublante d’intensité.

Une braise toujours incandescente dans une ville à l'agonie.

  

 

 

Je dois remercier Olivier F. de m'avoir signalé ce documentaire qui lui a autant plus que moi et Laurence DC qui m'a persuadée d'aller user quelques kleenex dans une salle obscure.

 

Notes : 

(1) Lire l'article du supplément Next du journal.

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