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Albums : quand la BD s'empare de l'histoire de l'immigration.

par vservat Email

Le 9ème ème art est partout  : Astérix entre ces jours-ci à la BNF (1), Gotlib sera bientôt au MAHJ (2) , la libération de la France en planches et en bulles est en cours d’installation au Musée de la résistance de Champigny-sur-Marne, la presse magazine inonde les kiosques de numéros spéciaux revus par Hugo Pratt ou le petit héros gaulois au casque ailé, les rayons Manga des librairies n’ont jamais été aussi fournis.
 
L’immigration est partout. C’est, paraît-il, un problème, une source de questionnement pour notre identité nationale dans un France qui serait livrée aux communautarismes. C’est un sujet qui sature l’espace public des résonnances de ses drames (le dernier en date eut lieu à Lampedusa). En convoquant des images de hordes d’envahisseurs en haillons ou de France voilée, c’est un terreau à fantasmes, et les instrumentalisations politiques qui y sèment les graines de la confusion sont parfois contestées en retour par des mobilisations citoyennes rappelant le caractère universel du droit à l’éducation ou de la liberté de circuler. Souvent réduit au caricatural à force de l’aborder toujours sous le même angle (celui de la menace, de la misère, de la délinquance), l’immigration est l’objet d’un discours hermétique néanmoins susceptible de constituer une réponse simple, voire simpliste, à des questions économiques et sociales complexes.
 
 
 
Il y a trois moins environ de cela, l’ancienne C.N.H.I. devenait le Musée de l’Histoire de l’Immigration. Ce changement de libellé a été accompagné d’une campagne publicitaire qui proposait un tout autre traitement du sujet (et non du problème) qui nous occupe. Ainsi, en 4 slogans efficaces, elle nous rappelait que la France est une terre d’immigration ancienne puisque 1 français sur 4 est issu de l’immigration, que le brassage des populations sur le sol français est un fait historique car nos ancêtres n’étaient pas tous des gaulois, qu’on considère d'ailleurs le fait migratoire du point de vue individuel en mettant ton grand père dans un musée ou collectif. Il s’agissait aussi de réaffirmer qu’il y a là un sujet passionnant, qui peut comme tout autre, susciter d’ardents débats, tout en renfermant une immense richesse fait de parcours individuels, de rencontres, de circulations et d’enrichissements mutuels : l’immigration ça fait toujours des histoires.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L’exposition temporaire Albums – des histoires dessinées entre ici et ailleurs 1913-2013 qui a ouvert ses portes à la mi-octobre au 2ème étage du musée vient répondre à ces deux préoccupations majeures : permettre à tous d’embrasser la richesse et la variété d’un siècle de bande-dessinée, donnant à cet art souvent considéré comme mineur toute sa consistance, et tordre le cou aux idées reçues et autres clichés pour entrer dans la complexité de la question des migrations. Qu’on s’y rende par goût du 9ème art, par intérêt pour le sujet dont il s’empare ici, ou pour les deux, on ressort conquis et rassasiés de cette exposition dense qui donne autant à voir qu’à penser.
 
 
 
Dans les pas des auteurs pour une BD sans frontières.
 
 
 
Dans la 1ère partie de l’exposition, les auteurs seront nos guides afin d’entrer dans le sujet. Bon nombre d’entre eux, connus ou d’une notoriété moindre, ont à voir avec l’histoire de l’immigration. En effet, certains ont expérimenté la mobilité (c’est le cas Goscinny né en France, qui grandit en Argentine et travailla une bonne partie de sa jeunesse aux Etats-Unis avant de revenir en France en 1958) ou ont mis en image et en bulles des parcours de migrants évoluant de surcroît dans territoires cosmopolites (Will Eisner avec New York). D’autres rendent compte de filiations car leurs parents furent migrants (Baru), ou sont des exilés si bien que le déracinement imprègne leurs œuvres (Munoz, Bilal, ou Satrapi). En creux de ces parcours individuels se dessinent bien d’autres choses : une histoire des migrations, une histoire des nations ainsi qu’une photographie du monde actuel.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Les migrations de Goscinny par lui même  (photo@Vservat)
 
 
 
En mettant nos pas dans ceux d’auteurs pionniers comme Mc Manus ou Eisner, on explore l’immigration du 1er XXème siècle. À destination du nouveau monde essentiellement les flux migratoires sont alors alimentés par l’Europe (émigration irlandaise suite à la Grande Famine en direction des métropoles de la côte Est des Etats-Unis, ou migrations des populations persécutées d’Europe centrale dont de nombreuses communautés juives que l’on retrouve dans le Brooklyn de Will Eisner).
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Eisner et Brooklyn (photo@Vservat)
 
On passe ensuite aux migrations du second XXème siècle liées à la décolonisation et à la recomposition de la géopolitique mondiale (accession aux indépendances, dictatures sud-américaines, guerres postcoloniales). On parvient, dans un 3ème temps, à l’ère des mobilités mondialisées (celles de la « planète nomade ») avec des œuvres et des auteurs qui font les succès actuels du 9ème art.
 
 
 
Bien sûr chacun d’entre eux aborde le sujet avec sa voix singulière et de façon plus ou moins frontale. Entre le Persepolis de Marjane Satrapi qui fait la part belle au récit de vie et ce que dit Enki Bilal des migrations ou la façon dont en parle Pahé il y a un éventail de nuances, de tons, et même de style graphique qui permet, en plus du reste, au visiteur de s’accrocher aux œuvres des uns et des autres en fonction des ses appétences personnelles. Il est à noter que Persépolis constitue en l’occurrence l’archétype de l’œuvre mondialisée puisque sont exposées une dizaine de versions traduites du récit graphique à succès de Marjane Satrapi.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le travail de Pahé (photo@Vservat) 
 
 
L’immigration dans le kaléidoscope du 9ème art.
 
Astucieuse approche pour la deuxième partie de l’exposition que celle de s’appuyer sur la variété des genres en bande dessinée pour y relever la façon dont le sujet des migrations et des mobilités y est traité. On s’aperçoit que la BD nous réserve bien des surprises. Si l’on s’attend à trouver dans cette section tout ce qui concerne les récits de vie souvent très sensibles car ils portent  en eux les douleurs du déracinement, la présence de planches de type western est plus inattendue. C’est aussi dans cette section qu’on trouve bon nombre d’illustrations du thème des mobilités dans des œuvres qui jouent sur l’anticipation ou la science-fiction. Là encore, l’exposition permet de laisser s’exprimer une grande variété de tons qui vont de l’irrévérence ironique de la Petite histoire des colonies françaises de G. Jarry et Otto T. aux récits graphiques militants comme Droit du sol de C. Masson ou à la BD-reportage dont Sacco est à la fois l’initiateur et le représentant emblématique.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Petite histoire des colonies françaises (photo@Vservat)
 
La place grandissante des Mook (contraction de magazine et de book) n’est pas ignorée ; un reportage de Stassen, que l’on connaît pour ses créations autour de l’Afrique des Grands Lacs et du génocide des Tutsis du Rwanda, paru dans la revue XXI vient illustrer le propos.
 
 
 
Permanences et ruptures du fait migratoire.
 
Travelling, c'est le nom de la dernière partie de l’exposition. Elle propose à partir de figures et de parcours de migrants de saisir les continuités des problématiques liées à l’immigration mais aussi d’en détecter les grandes évolutions, planches dessinées à l’appui. Les représentations du migrant dans la BD changent  de façon très nette au cours du siècle. Personnage typiquement masculin, souvent affublé de traits ou de comportements comiques, la représentation du migrant se fait progressivement plus solennelle et grave. Mais, puisqu’aujourd’hui 1 migrant sur deux est une femme, on retrouve ici des planches illustrant la féminisation du phénomène migratoire tirées par exemple du volume Immigrants : 13 récits d’immigration.
 
 
 Difficile dans cette section de contourner la figure du clandestin dans le paysage de la BD, figure très symbolique des fantasmes et des instrumentalisations du thème de l’immigration dans le discours public. Symbolique de ses drames et de la criminalisation des politiques actuelles à l’œuvre, on suit le clandestin lors des contrôles d’identité, dans les centres de rétention, sur le tarmac des aéroports, en partance sur un charter ; violences physiques et psychologiques s’affichent alors sur les murs en images et en bulles.
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
La figure des clandestins (photo@Vservat)
 
 
 
On nous amène également à évaluer la progressive complexification des flux migratoires à l’aide de planches qui illustrent les risques de la traversée de la Méditerranée ou d’autres encore traitant de la question de l’accueil, des circulations, et même des retours au pays. C’est ainsi qu’on peut percevoir l’épaisseur des questionnements qui s’imposent aux migrants et à leurs différents interlocuteurs (institutions, parentèle, associations, réseaux de migrations). Force est de constater que dans cette image du monde que nous renvoie la BD les migrants ne sont pas tous des hommes pauvres qui se dirigent vers les Nords économiques, enfermés dans l’identité politique et médiatique du clandestin pour si arrangeante qu’elle soit. L’exposition, sans le rappeler formellement, nous renvoie aux statistiques : 230 millions de personnes migrent chaque année (0,3% de la population mondiale rappelons-le), dont 52 % sont des femmes, les migrations Sud-Sud sont supérieures en termes d’individus concernés aux migrations Sud-Nord, sans compter les migrations Nord-Nord qui ont connu une hausse de 70% à l’intérieur de l’OCDE ces dix dernières années.(3)
 
 
 
 
Vers l’Universel.
 
Avant de quitter l’exposition, le visiteur a droit à un magnifique cadeau. Un espace entier dédié à l’œuvre de Shaun Tan Là où vont nos pères, récit graphique aussi fabuleux que singulier en ce qu’il est dénué de dialogues. Cette œuvre unique se joue des marqueurs de l’histoire des migrations (Ellis Island et New York, havres du monde) pour imaginer le parcours d’un père migrant qui quitte sa femme et sa fille pour un monde étranger avec lequel il va devoir se familiariser, qu’il lui faudra affronter, apprivoiser, comprendre jusqu’à s’y sentir moins étranger. D’une beauté graphique renversante, jouant de la poésie et de l’onirisme, ce récit graphique est le support idéal pour permettre à tous de s’approcher de l’universalité de la condition du migrant avec bienveillance et empathie. Par les temps qui courent, c’est déjà très précieux.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Ellis Island vu par Shaun Tan (Photo@Vservat)
 
 
 
Notes : 
1. L'exposition Astérix à la BNF.
2. L'exposition Gotlib au MAHJ.

Paris en guerre d'Algérie : une exposition à voir d'urgence.

par vservat Email

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Paris en guerre d'Algérie, une muséographie en transparence.
(photo @vservat) 
 
L’exposition ne dure que jusqu’au 10 janvier il faut donc se dépêcher car ce serait vraiment dommage de ne pas s’y rendre. Dans le frais enclos couvent des Cordeliers se déploie une muséographie très élégante, toute en courbe et transparence, évoquant Paris par les quelques f bancs publics qui invitent le visiteur à se poser un instant pour en goûter l’atmosphère. Paris est alors en guerre, en guerre d’Algérie.
 
Et alors c’était comment Paris pendant la guerre d’Algérie ?
 
L’exposition fait la part belle aux différents acteurs et aux différentes façons dont ils furent affectés par le conflit. Rappelant les conditions de vie des Algériens du département de la Seine, mais aussi des parisiens durant la guerre, l’exposition donne à voir la pluralité des parcours, des engagements des habitants de la capitale : travailleurs exilés en France, étudiants et intellectuels militants de la cause algérienne, policiers, spectateurs anonymes ou célèbres de la radicalisation du conflit, acteurs individuels ou collectifs du drame. Le foisonnement des documents de toute nature nous permet de saisir la situation dans toute sa polyphonie et sa complexité. La restitution proposée loin d’être linéaire, met en avant les aspérités, les détours, les paradoxes de la situation parisienne.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Contrôle de police dans le bidonville de Nanterre.
(photo @vservat)
 
 
 
 
(photo @vservat)
 
 
Du 1er mai 1953 aux années qui suivent les accords d’Evian (jusqu’en 1968 en fait puisque bon nombre d’activistes de mai se sont « formés » durant la guerre), la capitale vit pour partie au rythme du conflit. C’est ici, dans le département de la Seine, que vit la plus importante communauté algérienne exilée. Ses rangs ne cesseront, paradoxalement, de grossir au cours des années de guerre. Ces algériens de Paris, qu’ils soient installés à Nanterre ou à la Goutte d’or surnommée alors la Medina, nous les retrouvons au travail dans le bâtiment ou chez Renault, se politisant à l’ombre des activités de la CGT, dans les meublés et les cafés de l’est parisien, parfois même au cabaret. De la rue, au quartier puis à l’arrondissement, et pour finir à l’échelle de cette capitale d’un empire déjà sur le déclin, les algériens de Paris soutiennent le MNA ou le FLN et vivent la guerre suivant un tempo singulier.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pochette de disque de Slimane Azem.
(Photo @ vservat)
 
Avec l’ouverture des hostilités en novembre 54, Paris devient le théâtre d’affrontements politiques : les prises de positions parfois radicales et inédites (tel le refus d’aller combattre d’Alban Liechti) animent le débat public. Le quartier latin qui abrite aujourd’hui l’exposition est vraisemblablement un des endroits les plus actifs : intellectuels, étudiants, s’y retrouvent lors de meetings à la Mutualité par exemple, ou de manifestations contre la guerre, ou encore en soutien à la cause du peuple algérien. Cependant que les libraires relaient les publications anticolonialistes, d’autres descendent dans la rue pour protester contre le rappel du contingent. La guerre d’Algérie semble de plus en plus présente dans le paysage parisien.
 
 
Manifestation contre le rappel du contigent.                                                                               
Reconstitution de la vitrine du libraire "La joie de lire". 
(photos @vservat)
 
 
 
 
Pour les Algériens de Paris l’intensification du conflit signifie clairement un changement d’atmosphère qui pèse lourdement sur le quotidien. La suspicion s’installe, la répression s’étend aussi bien dans l’espace public, que sur les lieux de travail. Les contrôles sont plus systématiques, les centres d’enfermement se remplissent. En 1958, les gardiens de la paix manifestent sous les fenêtres de la préfecture de police de Paris réclamant les moyens de faire régner l’ordre dans la capitale. De Gaulle revenu au pouvoir, Maurice Papon prend les commandes de la police parisienne avec une carte blanche en main, main qui signera quelques unes des pages noires de l’histoire de Paris durant la guerre d’Algérie.
 
 
Page du journal l'Humanité sur le 17 octobre 61. (à gauche)

photo des obsèques des victimes de Charonne. (à droite)
 
 
(photos @vservat)
 
 
 
 
 
 
 
Avec l’ouverture du second front par le FLN en 58 dans la capitale, Paris se cale un temps sur le rythme des affrontements fratricides entre le FLN et le MNA. Les coups de feu retentissent dans les rues, dans les cafés fréquentés par les algériens de la capitale. La victoire du FLN acquise, celui ci mobilise ses partisans au soir du 17 octobre 1961. Désarmés, les manifestants seront nombreux à tomber sous les violences des hommes de Papon. Il faut croire d’ailleurs que le temps des manifestations réprimées dans le sang est venu. A celle du 17 octobre 1961, succèdera la violente répression de la manifestation anti-OAS du 8 février qui se solde tragiquement par 9 morts au métro Charonne. La guerre dans ces deux dernières années a gagné les territoires de la capitale. Il faut y ajouter les déchainements de violence de l’OAS et le climat de peur que l'organisation terroriste inssuffle partotu. On en retrouve la trace sous la forme de graffitis jusque sur la porte du domicile de B. Bardot.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
L'OAS impose sa marque sur la capitale (photo @vservat)
 
Pourtant paradoxalement plus les violences durent et croissent et plus certains aspects de la guerre deviennent anodins. Le départ des appelés, leurs rares permissions, passent davantage inaperçu dans une France qui s’équipe, consomme, construit bref entre pleinement dans les trente glorieuses. Lorsque retentissent les cris de joie des algériens de Paris le 5 juillet 62, il est temps pour la capitale d’un empire désormais amputé de ses deux plus beaux fleurons qu’étaient l’Indochine et l’Algérie de penser à l’après guerre et pour nous de quitter l’exposition sous ces reproductions de panneaux indiquant des rues, des places parisiennes, rendant hommage aux victimes comme autant de traces de la présence de cette guerre à Paris.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Traces de la guerre d'Algérie dans Paris (@vservat)
 
 
 
 
 
 
Jour de liesse à Paris le 5 juillet 62
(photo@vservat)
 
 

Exposition Paris en guerre d'Agérie, au couvent des Cordeliers, rue de l'école de médecine jusqu'au 10 janvier  2013.

Le musée Carnavalet fait revivre le peuple de Paris au XIX siècle.

par vservat Email

Alors que l’histoire sociale est devenue le parent pauvre des programmes scolaires proposer une exposition sur le peuple de Paris au XIX siècle peut paraître un pari risqué. Il est pourtant tenu de fort belle façon par le le musée Carnavalet qui ne désemplit pas et qui nous confirme, si besoin en était que l’histoire sociale nous parle, et que les anonymes, qu’on les aborde individuellement ou collectivement, nous disent beaucoup du passé mais aussi de nous-mêmes, aujourd’hui.

 

Une tentative de définition :

 

Alors qu’il surgit en histoire dans le récit de Michelet le peuple reste un objet d’étude difficile à cerner, aux contours mouvants, aux visages multiples, et on apprécie que l’exposition s’ouvre par une tentative de définition. Aux deux extrêmités du grand écart qui en donne à un bout une image d’épinal pittoresque et à l’autre celle d’une populace dangereuse et vulgaire, quelques critères fédérateurs sont retenus pour définir le « peuple » : des travailleurs manuels, une faible éducation et des revenus modestes. C’est à partir de cette défintition que nous embarquons pour un voyage à travers le long XIX siècle de la Révolution Française à la Première Guerre Mondiale.

 

 

 

Un peuple en mouvement :

Le peuple de Paris au cours de ce long XIX siècle est affecté et accompagne de profondes mutations. En effet, du fait de la croissance démographique la population de la capitale s’accroit considérablement passant de 500 000 habitants en 1801 à 4 millions d'habitants en 1900. Cette montée en nombre est essentiellement dûe à l’apport de l’exode rural. Paris attire donc une population masculine dans la fleur de l’age, susceptible de vendre sa force de travail dans la capitale. Même si  les migrations ne sont que saisonnières, laissant certaines régions aux mains des femmes devenues temporairement célibataires, le mouvement de fond de croissance de la population urbaine est en marche. L’adage selon lequel le parisien est avant tout un provincial déraciné est déjà tout à fait valide à l’époque !

 

Le peuple de Paris est également contraint de s’adapter et de se déplacer au gré des tranformations de l’espace parisien. Celui-ci est en complète reconfiguration sous les effets cumulés de l’industrialisation, de l’arrivée du chemin de fer mais aussi des grands travaux voulus par le baron Haussmann. Les quartiers centraux les plus populaires sont rénovés, l’ancienne enceinte des fermiers généraux devient caduque, Paris étouffe sous la pression démographique. L’enceinte Thiers va en constituer les nouvelles limites. Autour de celle-ci se développe la zone, territoire à l’urbanisation mal contrôlée, qui accueille les déplacés du centre, entâchée par sa mauvaise réputation.

 

 

 

[source Wikipedia]

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin le Paris du XIX siècle n’est pas encore totalement le Paris ouvrier. C’est encore la ville  des petits métiers, ceux des ambulants, des journaliers, qui forment un main d’eouvre souple aux activités des plus variées : porteur d’eau (ci-contre), marchand de coco, cette eau de réglisse rafraichissante, mais aussi vitrier, fort des Halles, égoutier, balayeur de rue. Certains travaillent à la capitale de façon saisonnière et se spécialisent par région : des maçons creusois aux ramoneurs savoyards, toute une panoplie de professions est présente dans la capitale, même si certains secteurs dominent (comme celui du bâtiment avec ses tailleurs de pierre, ses charpentiers et surtout ses habitudes d’embauche corporatistes que la loi le Chapelier ne brisera que difficilement). Il y a aussi cette foule de domestiques dont une des figures emblématiques est la bonne, à qui l’on réserve l’escalier « honteux » des immeubles.

Des hommes au travail donc, en nombre, mais aussi des femmes qui se spécialisent dans les métiers du textile et de linge : modistes, repasseuses, lingères dont la nature des activités se modifie avec l’emprise des exigences de la fabrication à la pièce dans le cadre de la révolution industrielle.

 

Dans l’intimité du peuple de Paris :

L’exposition, s’appuyant notamment sur les travaux de Georges Vigarello, nous propose de pénétrer dans l’intimité du peuple de Paris. Y sont présentés à la fois ses habitudes et codes vestimentaires, mais aussi l’étude de ses postures (les manches retroussées et le torse nu sont des signes d’appartenance au monde du peuple de la capitale qui aime à montrer sa force physique),  de ses manières parfois groosières à l’image de celles de la « poissarde » (ci-contre, mains sur les hanches), l’évolution de son hygiène corporelle ou son goût très spécifique pour le tatouage.

 

 

 

 

Nous suivons le peuple de Paris dans ses logements souvent caractérisés par ce qu’on appelle la misère domiciliaire : des garnis dans lesquels règne la promiscuité, aux logements ateliers qui mêlent activité professionnelle et vie familiale dans un espace unique, souvent étriqué et malsain, en passant par les taudis, foyers à tuberculose, le logement est bien un des points noirs de la vie du peuple de Paris.

Ce peuple besogneux nous est aussi présenté dans ces moments de loisirs dont le cabaret est le point de ralliement du moins pour les hommes. On s’y retrouve pour jouer aux cartes, fumer la pipe et boire de l’absinthe. Une trilogie qui nous est familière. Il y a aussi les promenades du dimanche sur les Champs-Elysées, la pêche aux abords du Pont Neuf, le théatre et le spectacle de rue, la fête foraine. La vie du peupleparisien n’est donc pas que misère et labeur et comporte quelques compensations que l’exposition décline dans toute leur variété.

 

 

 

 

 

 

[Daumier, croquis pris au théatre, 1864]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Classes laborieuses, classes dangereuses :

L’exposition ne délaisse pas pour autant les figures fantasmées et violentes du peuple de Paris. Son apparition dans l’histoire reste associée à la période révolutionnaire et pour partie aux sans-culotte qui en sont l’incarnation la plus galvaudée. De ces classes dangereuses qui dressent des barricades à plusieurs reprises dans les rues de la capitale au cours de ce long XIX siècle, et dont la cosncience de classe est en formation sont extraites quelques figures emblématiques qui catalysent les peurs et par contre coup, les volontés de contrôle ou de repression du reste de la société : parmi elles le tsigane, figure de l’étranger, le gamin de Paris, les Apaches qui sèment la pagaille en bandes organisées au tournant du siècle ou encore les anarchistes. On peut constater que le goût conjugué du public et de la presse pourles hauts faits des malfrats permet déjà d’alimenter allègrement les rubriques faits divers des journaux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au milieu du bruit et de la fureur du peuple, certains font le pari d’en extraire ou de fabriquer des « bons pauvres ». De l’hospice au livret ouvrier en passant par le développement de la prophylaxie morale sont autant d’indicateurs identifiés comme des moyens de remettre les brebis égarées dans le droit chemin. L’Eglise tente également un retour en force sur le contrôle des consciences et de la vie familiale en dépit du développement d’un anticléricalisme de plus en plus affirmé.

 

 

Des guinguettes aux barricades, voici donc une passionnante exposition sur le peuple de Pairs qui s’accompagne d’un catalogue qui est une mise au point scientifique remarquable avec des contributions aussi prestigieuses que pointues de G. Vigarello, F. Jarrige, N. Jacobwicz ou D. Kalifa.

Une recommandation pour finir : y aller le matin de préférence à l’ouverture pour en profiter pleinement, ne pas souffrir de la foule et faire la queue, l’exposition rencontrant un grand succès.

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