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Tags: fascisme

L'espace yougoslave en BD

par Aug Email

 Pour commencer 2013, nous vous proposons une sélection de BD et mangas sur un espace aujourd'hui éclaté mais qui conserve une certaine unité de culture et de langue. Parler "d'espace yougoslave" aujourd'hui (pour reprendre le titre d'un livre posthume d'Ivan Đurić) peut paraître dépassé. Pourtant, même si la Yougoslavie a disparu dans le sang et les larmes au cours des années 1990, de nombreux Ex-Yougoslaves conservent le souvenir de ce pays disparu dans lequel ils sont nés. Certains l'envisagent avec nostalgie, d'autres sans regret, mais il y a bien une histoire commune, pas seulement douloureuse, malgré la construction d'identités nationales souvent exclusives et mythifiées. La Bande dessinée, malgré ou à cause de son regard subjectif, nous semble un outil indispensable pour une première approche comme pour un approfondissement de l'hsitoire de l'espace yougoslave. Notre sélection rassemble des auteurs et des styles graphiques très différents. Certains ont des racines en Yougoslavie, d'autres y ont séjourné, quelques uns choisissent le réalisme, d'autres l'humour.

 

  • Fleur de pierre

 

 Commençons notre parcours par... le Japon. Fleur de pierre est une trilogie plutôt méconnue mais qui offre un regard original et décalé sur le passé de la Yougoslavie. La période abordée est celle de la Seconde Guerre mondiale. On pourrait penser qu'un Japonais se serait cassé les dents à restituer la complexité de la situation. Les lignes de fracture au sein des populations yougoslaves sont en effet nombreuses et confuses pendant le conflit : aux différends entre Serbes, Croates et Musulmans s'ajoutent en effet les tensions entre idéologies, notamment communistes et fascistes, et les divisions sur les moyens à utiliser (ou pas) dans la lutte contre les Nazis et les fascistes italiens qui se partagent le pays.

En choisissant de se placer à hauteur d'adolescents ballottés par la guerre, Sakaguchi parvient à restituer cette complexité et à échapper au piège du manichéisme, d'autant que les familles sont elles-mêmes divisées entre partisans et collaborateurs de l'occupant. Sans mettre toutes les violences sur le même plan, il évoque plusieurs aspects du conflit notamment la déportation des opposants et des tsiganes, le régime oustachi croate allié aux puissances de l'Axe, la lutte des partisans communistes derrière Tito et le combat parfois ambigu des Tchetniks serbes. L'auteur est plutôt bien documenté et fournit un manga prenant et donc historiquement très intéressant. Voici deux extraits :

 

 

 

 SIgnalons que ce manga n'a pas été réédité et qu'il peut être difficile à trouver.

 

>Hisashi Sakaguchi, Fleur de pierre, Vents d'Ouest 1997.

(3 tomes : 1-Partisan; 2-Résistance; 3-Engagement) Edition originale de 1984.

  

 

 

 

  • Les racines du chaos

 

Dans cette BD en deux tomes, les auteurs espagnols nous font voyager entre Londres, les Baléares et Barcelone. Mais le pays au coeur de l'intrigue, c'est la Yougoslavie des années 1930, 1940 et 1950. Sont ainsi évoqués la Yougoslavie monarchique de l'entre-deux-guerres, les déchirements de la Seconde Guerre mondiale et la Yougoslavie communiste dirigée par Tito. Le voyage de ce dernier à Londres en 1953 est l'occasion de réveiller, chez les expatriés yougoslaves au Royaume-Uni, les vieux démons des nationalismes concurrents. Il y a bien sûr les adeptes de l'idée yougoslave qui ne veulent pas choisir, mais aussi les nostalgiques d'une Yougoslavie dirigée par la dynastie serbe des Karađorđević et les anciens oustachis croates qui ont suivi le chemin de l'exil de leur chef Ante Pavelić en Espagne ou en Argentine. Au milieu de tout ça, le personnage principal ne sait plus trop à qui faire confiance parmi tous ces gens qui lui veulent du bien... ou du mal. En quête de ses origines et de sa véritable histoire, il doit démêler le vrai du faux dans ce champ de mines historique où chaque camp a sa propre version mythifiée du passé. Finalement, en examinant ces différents points de vue sur la Seconde Guerre mondiale présentés par les protagonistes de l'histoire, on se fait une idée assez précise des enjeux de cette période pour la Yougoslavie, germe de problèmes ultérieurs évoqués rapidement dans le deuxième tome. C'est également une belle histoire d'espionnage où l'on se perd logiquement, à l'image du héros...

 

 

>Segui & Cava, Les racines du chaos, Dargaud, 2011-2012 (2 tomes)

 

 

 

 

  • Ouya Pavlé-Les années Yougo

 

 L'humour et l'histoire de l'espace yougoslave, en particulier de la Serbie, sont les ingrédients de cette BD. Pour l'histoire, on passe sans transition de la défaite serbe (transformée en triomphe par le narrateur...) de Kosovo Polje en 1389 contre les Ottomans à la retraite serbe pendant la Première guerre mondiale en passant par le parcours de Mehmet Sokolović qui a fait construire le pont de Višegrad.

 

Pour l'humour, c'est plutôt noir et au 3e degré ! (tendance Petite histoire des colonies françaises). Le narrateur s'appelle Ouya Pavlé et franchit allègrement les barrières du temps. Marcel Couchaux s'inscrit volontairement dans la lignée de "L'oncle Paul" (traduction d'Oula Pavlé), personnage  imaginé par Charlier pour Spirou dans les années 1950. Plein de mauvaise foi, Pavlé vient tous les hivers raconter aux enfants les grandes heures de l'histoire serbe. Ces mêmes enfants sont rarement dupes comme lorsqu'ils persistent à le corriger lorsqu'il parle de Constantinople pour ne pas dire Istanbul...

Tout cela fonctionne la plupart du temps même si on est parfois un peu sceptiques. De nombreuses fautes d'orthographe viennent ternir l'ensemble ...

 

 Voici un extrait dans lequel Ouya Pavlé  franchit le pont de Višegrad, "personnage principal" du magnifique roman d'Ivo Andrić (prix Nobel de littérature 1961), Le pont sur la Drina.

 

 

 

 

 

 

 

  •  Vestiges du monde

 

Il s'agit d'un recueil des chroniques BD d'Aleksandar Zograf réalisées à partir de 2003 pour l'hebdomadaire indépendant Vreme. C'est une plongée passionnante dans l'univers graphique, littéraire et la vie quotidienne de la Yougoslavie au XXe siècle. L'auteur passe en effet beaucoup de temps sur les marchés et brocantes à récupérer des affiches, des lettres, des carnets dont il s'inspire pour ces chroniques. L'histoire de la Yougoslavie qui resort de ces chroniques est donc une histoire vue d'en bas, au plus près des habitants de ce pays disparu. C'est le portrait d'une Yougoslavie entre tradition et modernité, marquée par l'idéologie communiste mais ouverte sur l'extérieur. Zograf offre d'ailleurs souvent un regard intéressant sur les villes ou pays étrangers qu'il visite. Deux autres de ces ouvrages ont été publiés en français précédemment. Voyez ci-dessous deux de ces chroniques.

 

Un entretien avec l'auteur (de son vrai nom Saša Rakezic) sur le site actuaBD.

 

 

> Aleksandar Zograf, Vestiges du monde, L'Association, 2008

 

 

  • Sarajevo-Tango
 
Indigné par l'impuissance volontaire ou non de la "communauté internationale" pendant le siège de Sarajevo par les forces serbes de Bosnie, l'auteur de Bandes-dessinées Hermann a écrit en 1995 une BD-manifeste. Publiée peu de temps avant la fin du siège et les accords de Dayton mettant fin à la guerre, le livre a été envoyé par l'auteur à de nombreuses autorités pour les faire réagir (la liste est en début d'ouvrage.
Et en effet, l'ONU, rebaptisée pour l'occasion "Boutros Rallye" (du nom de son secrétaire-général d'alors, l'Egyptien Boutros-Ghali) n'a pas le beau rôle dans l'histoire racontée par Hermann. Entre cynisme et indifférence, l'organisation internationale ne semble être là que pour rassurer les médias avec son doigt menaçant pointé vers les forces serbes, métaphore des menaces sans effet. On pourra reprocher ce parti-pris à Hermann tant les moyens d'action de l'ONU, en Yougoslavie comme ailleurs, ont toujours dépendu de la volonté des Etats.

Reste que la plongée que nous offre Hermann dans Sarajevo en guerre montre bien l'enfer qu'ont vécu les civils, finalement les principales victimes de ce "jeu" de masacres. L'intrigue nous rappelle l'univers de la série Jeremiah qui fit le succès de l'auteur. Un univers où se croisent le monde du crime, celui du pouvoir, celui des médias. Des figures en émergent, jamais des saints, mais avec un bon fond. L'intrigue nous entraine sur les traces de Zvonko, un ex-légionnaire chargé de ramener en Suisse une petite fille.
Une critique virulente de la BD. Un portrait d'Hermann, auteur de la série Jeremiah. Son site officiel.



 

>Hermann, Sarajevo-Tango, Dupuis, 1995

 

 

  • Goražde de Joe Sacco
 
Pas facile de parler de l'éclatement violent de la Yougoslavie... Comment expliquer en effet que des voisins qui parlent la même langue et ont toujours vécu côte à côte, puissent, apparemment subitement, se vouer une haine que rien n'apaise, pas même le souvenir du passé.


Joe Sacco est reporter. Né à Malte en 1960, il est un véritable "citoyen du monde" ayant vécu en Australie, aux Etats-Unis (Portland dans l'Oregon et en Californie), à Berlin. A partir des années 1990, il parcourt le monde comme reporter, mais ces reportages ne sont pas classiques.
D'une part, il adopte une forme originale, celle de la BD en noir et blanc, d'autre part, il est un des personnages des histoires qu'il raconte. Rassurez-vous cependant, il se donne tout sauf le beau rôle (son autoportrait ci-dessous en témoigne...). Il réalise deux albums sur la Palestine juste avant les accords d'Oslo (publiés en France en 1996).



Il a vécu à Goražde la fin de la guerre en Bosnie, pendant l'année 1995. La ville est alors une "zone de sûreté" de l'ONU car elle est à majorité musulmane mais entourée de territoires majoritairement serbes. Elle est donc, avec Srebrenica et žepa, l'une des enclaves attaquée par les Serbes en Bosnie orientale. Des réfugiés des villages isolés et des autres enclaves tombées (Srebrenica de sinistre mémoire "malgré" les casques bleus en juillet 1995...) affluent à Goražde. La ville est quasiment coupée du monde, sinon par des itinéraires périlleux et temporaires. Elle est régulièrement attaquée et bombardée par les forces serbes.

Joe Sacco vit donc au milieu de ses populations en guerre. Il ne vise pas l'objectivité, mais il veut comprendre sans a priori. A l'occasion de ses rencontres avec les habitants, il dresse une galerie de portraits saisissants montrant comment chacun vit la guerre. Il reconstitue également, par touches, les étapes qui ont conduit à l'affrontement entre voisins. Evidemment, les "tchetniks" Serbes n'ont pas le beau rôle, mais Sacco n'hésite pas à parler de toutes les exactions commises, y compris par les forces bosniaques.
Dans l'album The Fixer, il revient d'ailleurs à Sarajevo pour développer un autre aspect de la guerre, les milices paramilitaires mises en place par le président bosniaque Izetbegović . On y voit des anciens criminels reconvertis dans la lutte patriotique mener la guerre à leur manière, peu respectueuse des conventions de Genève. Dans cet opus, Joe Sacco suit un type de personnage mieux connu de l'opinion depuis la guerre en Irak et l'enlèvement de certains d'entre eux avec les journalistes qu'ils accompagnaient : le fixer. Le fixer est à la fois traducteur, guide et homme à tout faire pour les journalistes. Celui auquel s'attache Sacco est serbe mais il a combattu avec ces fameuses milices bosniaques. Après la guerre, il tente de se réinsérer, difficilement, dans une société complètement déstructurée par la guerre.

C'est donc une oeuvre originale, passionnante et profondément humaine que nous propose Joe Sacco. La biographie de Joe Sacco sur Clair de bulle

 

 

 

 

 

>Les BD de Joe Sacco sur la Yougoslavie :

  • Soba : une histoire de Bosnie, Rackham, Montreuil, 2000
  • Goražde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995 (2 tomes), Rackham, Montreuil, 2004
  • The fixer : une histoire de Sarajevo, Rackham, Montreuil, 2005
  • Derniers jours de guerre : Bosnie 1995-1996, Rackham, Montreuil, 2006

 

 

 Nous n'avons pas (encore...) pu les lire :

 

 

  • Meilleurs voeux de Mostar

 

 Voici le "pitch" de la BD sur le site de Dargaud :

 

"Dans Les toits de Mostar, Petrusa raconte son histoire, celle d'un petit garçon yougoslave qui va voir, au nom de la religion, son pays déchiré par la guerre...

Les Toits de Mostar, c'est l'histoire de Frano, ce garçon qui, après la mort de sa mère et de sa grand-mère à Zagreb, en Croatie, est placé dans sa famille, à Mostar, en Bosnie. Il découvre une ville superbe peuplée de catholiques, d'orthodoxes et de musulmans. Quelques mois avant le début de la guerre, Frano et son copain serbe font les quatre cents coups, découvrent la vie, jouent au basket, tombent amoureux d'une jeune Bosniaque. Et ne comprennent pas ce qui est censé séparer les gens de religion différente... Quand la guerre commence...

Les toits de Mostar sont un récit autobiographique tout en finesse, une bande dessinée bouleversante, empreinte d'humanisme et d'amitié vraie.
"

Voyez le compte-rendu de la BD sur Mondomix

 

>Frano Petrusa, Meilleurs vœux de Mostar, Dargaud, 2012

 

 

 

  • La dernière image- Une traversée du Kosovo de l’après-guerre

 

Direction le Kosovo sur les traces des reporters de guerre. Une BD sur le Kosovo mais aussi une réflexion sur le journalisme. La présentation de l'éditeur :

 

"Juin 1999.
À la fin du conflit au Kosovo, un magazine propose à
Gani Jakupi – qui résidait alors en Espagne – de s’y rendre accompagné par un photographe, afin d’y faire un reportage sur son retour au pays. Une occasion inespérée pour lui de revoir ses proches.
Mais si son objectivité vis à vis de son pays natal sera constamment mise à l’épreuve, sa subjectivité, elle, maintiendra tous ses sens en éveil. N’étant pas journaliste professionnel (il n’a exercé que pendant quelques années), il a le double avantage de pouvoir observer le milieu de l’information à la fois de l’intérieur, et de l’extérieur.
Un pan de ce livre s’intéresse ainsi aux reporters-photographes. Si on est informés par les mots, ce sont les images qui modèlent nos sentiments. Elles ont le pouvoir de changer le cours de l’Histoire. Certains journalistes s’en servent en respectant une éthique pointue, et d’autres non.
Gani découvrira qu’il est justement escorté par un photographe avide de sensationnalisme."

Un entretien avec l'auteur à lire sur ActuaBD. Un reportage de France 24 avec Gani Jakupi au Kosovo.

 

>Gani Jakupi, La Dernière Image - Une traversée du Kosovo de l’après-guerre,  Ed. Noctambule-soleil, 2012

 

 

  • Passage en douce (carnet d’errance)

 

"Illustratrice et dessinatrice de bandes dessinées, Helena Klakocar V. est croate, mais ne le dit jamais. au printemps 1991 elle quitte Zagreb avec son mari et sa fille, et ils s’embarquent sur un petit catamaran pour quelques mois de cabotage sur les côtes adriatiques : de port en port, le croquis-minute pour les touristes leur permettra de survivre.

Mais au même moment la tension accumulée depuis des années se transforme en guerre ethnique, et la croisière de printemps devient peu à peu un exil maritime. Durant les semaines de navigation, la traversée de l’Adriatique, l’accueil à Corfou puis à Otrante, Helena tient un carnet de bord qui prend la forme d’un journal racontant la fuite — la fuite qui n’en est pas une, qui se découvre progressivement, qui réalise au fil des pages qu’elle est bien un exil de guerre et plus une villégiature prolongée." Lire la suite de l'article de Loleck sur Du9.

 

 

>Helena Klakocar, Passage en douce (carnet d’errance) , Fréon/L'atelier d'édition, 1999

 

 

 

Bénédicte Tratjnek nous signale plusieurs autres BD :

 

  • Gabriel Germain et Jean-Hugues Oppel, BROUILLARD AU PONT DE BIHAC, Casterman, 2004.
  • Tomaž Lavrič TBC, FABLES DE BOSNIE, Glénat, 1999.
  • Agic, Alic, Begic, Rokvic, SARAJEVO : HISTOIRES TRANSVERSALES, Gasp !, 2001.

Egalement deux BD/ouvrages, à la frontière entre la bande dessinée et l'ouvrage :

  • Jacques Ferrandez, LES TRAMWAYS DE SARAJEVO : VOYAGE EN BOSNIE-HERZÉGOVINE, Casterman, 2005.
  • ŠTA IMA ? EX-YOUGOSLAVIE, D'UN ÉTAT À D'AUTRES, Guernica Adpe, 2005.

 

 

 

Pour prolonger :

 

 

 

 

Vous connaissez d'autres BD ou mangas sur l'espace yougoslave ou vous souhaitez simplement réagir à cet article, n'hésitez pas à laisser un commentaire !

 

 

Liberté de Tony Gatlif : les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale

par Aug Email

Le réalisateur Tony Gatlif  a toujours célébré la liberté. C'est une sorte de fil conducteur dans les films qu'il réalise depuis plus de 30 ans. Certains ont contribué à sa célebrité comme Latcho Drom (1993), Gadjo Dilo (1999) ou Exils (2005).  Né d'un père kabyle et d'une mère gitane, Tony Gatlif a toujours eu à coeur de défendre la liberté et de dénoncer le sort réservé aux Tsiganes. 

 

Avec Liberté, il a décidé de faire oeuvre civique et de faire connaître un sujet difficile. Difficile parce que la persécution dont ont été victimes les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale a rarement suscité l'intérêt. Difficile parce qu'il réveille des souffrances que certains ont voulu oublier. Ne demandez pas à Tony Gatlif de vous faire un cours d'histoire, ce n'est pas son truc. Par contre, il excelle à faire un film qui célèbre la vie, la liberté et la musique pour parler d'une époque de souffrance et de mort.

 

 Pour incarner la liberté, Gatlif a imaginé le personnage de Talloche. Dans le film, il est un peu le "baromètre". Heureux lorsqu'il peut aller où bon lui semble, tourmenté et imprévisible lorsqu'il est sous la contrainte. C'est un peu l'ambassadeur du réalisateur. Contrairement aux apparences, Talloche n'est pas fou, c'est sans doute le personnage le plus lucide et le plus libre du film.  Comme pour les autres personages, Tony Gatlif et Eric Kannay (co-scénariste) se sont inspirés de personnes réelles. Pour Talloche, c'est Joseph Tolloche, un tsigane belge passé par le camp de Montreuil-Bellay avant d'être arrêté dans le Nord de la France puis déporté vers Auschwitz où il est mort (Voyez son histoire racontée par Jacques Sigot).Pour jouer le rôle, Gatlif a choisi un "gadjo" (un non-tsigane), le formidable acteur James Thiérée, qui a appris la langue des tsiganes et s'est initié à leur musique. Plusieurs "justes" ont également un rôle important dans le film, notamment ceux joués par Marie-José Croze, Marc Lavoine et Rufus.

J'ai eu l'occasion de voir Liberté lors d'une projection à Nancy en présence du réalisateur. Il n'était pas tellement intéressé par les discussions autour de ses choix artistiques. On sentait qu'il avait envie de réveiller les consciences sur cette amnésie partielle et sur la perpétuation de politiques d'exclusion vis-à-vis des Tsiganes, en France et en Europe. Car c'est l'autre objectif du film : dénoncer le racisme et l'intolérance dont sont aujourd'hui victimes les Rroms, Tsiganes, Sintis, Yéniches et autres Manouches. Une scène du film montre ainsi des voisins s'opposant à l'arrivée de ces tsiganes supposés voleurs et dangereux. La scène pourrait très bien se passer à notre époque et Gatlif a rappelé que des maires et des préfets en France ont récemment évoqué le "fléau" tsigane, reprenant ainsi (inconsciemment ?) les termes utilisés par les Nazis.

Bien sûr, le sort réservé aux Tsiganes entre 1940 et 1946, sur lequel nous reviendrons, dépasse de loin les persécutions ultérieures.

Pour ma part, j'ignorais que les Tsiganes ne sont sortis des camps d'internement en France qu'en 1946, rare cas de continuité entre le gouvernement de Vichy et le G.P.R.F...

 

Tony Gatlif avec Marc Lavoine sur le tournage

Pour filmer la persécution des Tsiganes, Gatlif voulait éviter le voyeurisme qui caractérise les images prises par les bourreaux. Pour lui, la plupart des images des camps ont en effet été prises par eux et on y sent dans le regard des gens la honte d'être filmés ou photographiés sans pudeur. Les moments les plus durs ne sont donc pas montrés crûment, comme pour rendre leur dignité aux victimes. La gamelle encore chaude des Tsiganes  et leur campement dévasté par la gendarmerie suffissent ainsi  à évoquer leur déportation.

 

La musique est un des personnages principaux du film. Elle apaise, elle libère les coeurs et les corps. Elle désamorce les tensions comme dans ce moment magnifique où Gatlif réussit à enlever toute portée politique à  "Maréchal, nous voilà" en proposant une version tsigane.... Mais juste après, comme pour se laver les oreilles, il nous fait entendre un "Temps des cerises" beaucoup moins apprécié du gouvernement de Vichy ! La bande originale, composée en partie par Tony Gatlif lui-même et par Delphine Mantoulet est magnifique. Le titre "Les Bohémiens" chanté par Catherine Ringer résume superbement le message : "Si quelqu'un s'inquiète de notre absence, dîtes-lui qu'on a été jetés du ciel et de la lumière, nous les seigneurs de ce vaste univers..." Je vous ai établi la playlist des chansons du film ci-dessous :

 

Découvrez la playlist Liberté avec Valentin Dahmani

 

Voici un entretien accordé par Tony Gatlif à Mondomix :


Découvrez Découvrez Mondomix.com, le magazine des Musiques et Cultures dans le Monde!

 

Pour prolonger ce film, nécessaire et magnifique, je vous propose d'évoquer très bientôt sur ce blog la politique nazie à l'égard des Tsiganes en Europe puis leur situation dans la France de Vichy et au-delà.

 

 

3 films sinon rien !

par Aug Email

 

La Vague, un film choc

 

On ne sort pas indemne de ce film. Il nous offre un rappel salutaire : la démocratie est  le résultat d'un travail de construction permanente et est sans cesse en danger. C'est sans doute l'essentiel du message transmis par l'histoire. De quoi s'agit-il ?

Un professeur plutôt anarchiste dans ses idées comme son mode de vie est chargé par sa direction de traiter pendant toute une semaine du thème de l'autocratie. Malgré sa réticence initiale, il prend le sujet à bras le corps et décide de faire à ses élèves une démonstration par l'absurde. Pour cela, il met en pratique dans la classe certains principes comme la discipline, la solidarité du groupe, la cohésion qui passe parfois par l'exclusion ou la stigmatisation de ceux qui ne se conforment pas aux règles communes. Bien sûr, les élèves semblent tomber un peu naïvement dans le panneau, mais le mérite du film est de montrer comment ce groupe solidaire offre des repères aux plus paumés et un exutoire aux frustrations des adolescents. En analysant le processus de construction du mouvement de la vague (Die Welle), Dennis Gansel nous permet de mieux comprendre comment des circonstances historiques ont permis l'arrivée au pouvoir de régimes totalitaires. Les dialogues entre les jeunes pourraient avoir lieu dans n'importe quel pays pour l'essentiel. Il y a cependant des discussions intéressantes sur la possibilité du retour du nazisme en Allemagne et sur le poids de la responsabilité des générations actuelles dans les crimes du IIIème Reich.

Je ne vous raconte pas la suite pour ne rien gâcher et vous incite fortement à aller voir le film. Précisons qu'il est inspiré d'une expérience menée en 1967 en Californie par un professeur d'histoire. Un roman de Ted Strasser, publié en 1981, a relaté l'expérience. L'histoire est également disponible en BD (illustrée par Stefani Kampmann).Le livre et la BD sont publiés chez JC Gawsewitch éditeur, ou en poche chez Pocket.

En savoir plus ici (infos, dossier de presse) et sur le blog Zéro de conduite.

  

 

Welcome, bienvenu ?

 

Aucun lien avec le film précédent ? Pas si sûr.... Une polémique a d'ailleurs opposé le nouveau ministre de l'immigration Eric Besson et le réalisateur Philippe Lioret  sur le parallèle établi par ce dernier entre la situation des Juifs sous l'occupation et celle des clandestins en transit vers le Royaume-Uni dans la ville de Calais. L'histoire : Un jeune kurde irakien de 17 ans (superbement interprété par Firat Ayverdi) tente de passer en Angleterre pour rejoindre la fille qu'il aime. Il est décidé à traverser la Manche à la nage. Pour cela, il prend des leçons auprès d'un maître-nageur de Calais interprété par Vincent Lindon qui se prend de sympathie pour lui. Le mérite du film est de nous rendre concrêt et humain ce que les journaux télévisés évoquent périodiquement. Pas de chiffres mais les histoires personnelles bouleversantes de ces parias des temps modernes que sont les migrants, refoulés des magasins, causant des ennuis judiciaires à tous ceux qui tentent de les aider au nom de la solidarité humaine la plus élémentaire. Je ne sais pas si ce film peut changer quelque chose au débat français sur l'immigration, mais il apporte sa contribution et elle me semble fondamentale. Vincent Lindon, d'ordinaire assez peu engagé, a dit avoir été personnellement choqué par ces lois qui condamnent tous ceux qui tentent d'aider les migrants. Espérons qu'il en sera de même pour beaucoup d'autres.

En savoir plus sur le blog zéro de conduite.

 

Les Trois Royaumes, dans la Chine du IIIème siècle

 

Tout autre style avec le film de John Woo inspiré d'un classique chinois du XIV ème siècle écrit par Luo Guanzhong. L'histoire (d'après le site du film) :

"En 208 de notre ère, l'Empereur Han Xiandi règne sur la Chine pourtant divisée en trois royaumes rivaux [Wei, Shu et Wu]. L'ambitieux Premier Ministre Cao Cao rpeve de s'installer sur le trône d'un empire unifié, et se sert de Han Xiandi pour mener une guerre sans merci contre Shu, le royaume du Sud-Ouest dirigé par l'oncle de l'Empereur Liu Bei. Celui-ci dépêche Zhuge Liang, son conseiller militaire, comme émissaire au royaume de Wu pour tenter de convaincre le roi Sun Quan d'unir leurs forces. A Wu, Zhuge Liang rencontre le Vice-Roi Zhou Yu, celui-ci est marié à la belle Xiao Qiao, également convoitée par Cao Cao... Très vite, les deux hommes deviennent amis et concluent une alliance. Furieux d'apprendre que les deux royaumes se sont alliés, Cao Cao envoie une force de 800 000 hommes et 2000 bâteaux pour les écraser. L'armée campe dans la forêt du corbeau, de l'autre côté du fleuve Yangtzé, dans le camp de la falaise rouge, sont installés les alliés. Face à l'écrasante supériorité de Cao Cao, le combat semble joué d'avance, mais Zhou Yu et Zhuge Liang ne sont pas décidés à se laisser faire."

 

[Les Trois royaumes, source]

 C'est un film de guerriers mélomanes, capables des pires violences dans la journée puis de conter fleurette à leur épouse le soir venu. Quelques acteurs sortent du lot comme le japonais Takeshi Kaneshiro et le remarquable Tony Leung, l'une des plus belles gueules du cinéma asiatique. Il figure toujours en bonne place dans les films de Wong Kar-Waï. Je vous en avais parlé pour son rôle dans le passionnant Lust Caution qui se déroulait pendant la Seconde Guerre mondiale à Shanghaï.

Deux scènes mémorables, celle où deux des guerriers font une sorte de "boeuf" en jouant sur des instruments à cordes de l'époque. On a l'impression d'entendre deux bluesmen du delta du Mississippi... Et puis une partie de ballon assez étrange, un sport qui ressemble un peu à du football mais avec plusieurs buts.

Vous pouvez prolonger par la lecture du livre (chez plusieurs éditeurs) ou des différents manhuas  et mangas qu'il a inspiré :

  • Li Zhiqing, Les trois Royaumes, Toki, 2008 (5 tomes parus en français). Un manhua chinois.
  • Buronson et Ryōichi Ikegami, Lord, Pika éditions, 2008 (5 tomes parus en français). Une vision japonaise.

 

 

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