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"Juger Eichmann" : exposition au mémorial de la Shoah de Paris

par vservat Email

Pas facile de réouvrir le dossier Eichmann après le travail d'autorité d'Hannah Arendt qui semblait constituer un horizon indépassable sur le sujet si bien que l'idée de "banalité du mal" est aujourd'hui quasi indéfectiblement attachée à cet autre Adolf. Pourtant, depuis plusieurs années les travaux de la recherche historique autour d'Eichmann, de sa personnalité, de son procès ou de ce qui y fit date légitiment, sans renier le travail d'Arendt ,de nouveaux regards et analyses qui rendent celles de la grande philosophe un peu datées (en France elles sont traduites depuis 1966, bien que parues en 1963). De ce fait l'exposition "Juger Eichmann" est l'occasion d'éclairer de nouvelles façons le dossier et de nuancer quelque peu, ce que les travaux d'Arendt avaient durablement installé dans le paysage.

 

 

Le dossier Eichmann.

 

Adolf Eichmann est né en 1906, il grandit en Autriche et revient en Allemagne en 1933 après avoir perdu son emploi au sein d'une compagnie pétrolière. Il fréquente très tôt des organisations de jeunesse d'extrême droite, antisémites et anti communistes, sans leur trouver en Autriche, ni la poigne, ni la force d'attraction du NSDAP (1). Il intègre la S.D.(2) en 1933, s'installe à Berlin, là où est localisé le siège de l'organisation  sous la férule de Reinhard Heydrich (3). Il y rencontre celui qui deviendra son mentor L. Elder von Middlestein, qui dirige la section juive de la SD. Il s'immerge alors complètement dans les théories raciales du nazisme, il en épouse totalement l'idéologie antisémite et nationaliste

 

 

De 1933 à 1938, Eichmann est encore un travailleur de l'ombre au sein de la SD. Il peaufine sa connaissance de l'histoire et de la société juives. Il effectue un voyage éclair en Palestine au cours de ces années. Considéré comme expert sur le sujet, il participe pleinement à cette phase de la politique nazie qui consiste à vouloir "résoudre le problème juif en Europe" par l'émigration des populations concernées hors du Reich. Affecté à Vienne en 1938, son travail est remarqué; il parvient, en effet à faire quitter l'Autriche à 150 000 Juifs en l'espace de quelques mois. Il revient en Allemagne après la nuit de Cristal (9/10 novembre 38), précédé d'une réputation de grande efficacité et paré du titre d'Oberstrurmführer. Sa carrière prend alors un tour nouveau puisque d'une part, avec la guerre, la politique d'émigration n'est plus à l'ordre du jour, et d'autre part l'ancienne SD fusionne avec la gestapo et la Kriminalpolizei dans un nouvel et gigantesque appareil : l'office central de sécurité du Reich, (RSHA). Eichmann dirige la section IVB4 chargé du sort des populations juives vivant sous la dominaition nazie. C'est là qu'il élabore le projet "Madagascar" (sans lendemains) visant à la déportation de 4 millions de Juifs vers cette île, au cours de l'été 1940.

 

 

Le cours de la guerre modifie alors grandement la donne. Depuis septembre 39, la population juive passée sous le contrôle du Reich s'est considérablement accrue. La Pologne, la Belgique, les Pays-Bas, une partie de la France sont, notamment, passées sous domination nazie. Le déclenchement de l'opération barberousse contre l'URSS en juin 41, nécessite de réévaluer la gestion initialement définie par les nazis du "problème juif". Alors que la Shoah par balle (4) expérimentée à l'est de la Pologne, constitue un premier pas vers l'extermination de masse, Eichmann assiste à Chelmno à des expériences de tuerie par le gaz au cours de l'hiver 41-42. En janvier, se tient la conférence de Wansee, qui dessine la "solution finale au problème juif en Europe". Eichmann est au coeur du dispositif, en tant qu'organisateur de la réunion d'abord, puis comme gestionnaire, organisateur, coordonnateur des décisions qu'elle implique. Pour résumer l'efficacité de l'entreprise on reprendra cette donnée "à la mi mai 42, 80% des victimes [désignées, donc juives] sont encore en vie ;  un an plus tard, la proportion s'est inversé" (5). Au cours de cette période, Eichmann supervise la déportation des Juifs du Reich, de France, des Pays Bas, de la Tchécoslovaquie ou encore de la Grèce et de l'Italie. Il y ajoutera en mars 44, la déportation des 437 000 juifs hongrois qui rejoindront les centres de mise à mort de Pologne ou leurs frères les ont précédés  : Treblinka, Sobibor, Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmö, Majdanek. 

 

 

 

Monument commémoratif dans la cour du mémorial de la Shoah.

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le procès Eichmann : Jérusalem 1961. 

 

Eichmann quitte l'Europe pour l'Argentine après quelques années de clandestinité en Allemagne, puis en Italie, en 1950. Il y réside sous la fausse identité de Ricardo Klément. Il est enlevé en plein Buenos Aires par des agents des services secrets israeliens (MOSSAD), informés par une famille juive vivant dans la capitale, en  mai1960. Constitué de 8 rescapés du génocide, ce commando se saisit d'Eichmann/Klement, lui fait subir un interrogatoire rapide : Klement reconnait qu'il est Eichmann, il est exfiltré vers Israël par avion de la compagnie nationale El Al quelques jours plus tard, totalement drogué et se réveille en Israël.

 

Le procès s'ouvre le 11 avril 1961 dans la salle Beit Haam, la maison du peuple, à Jérusalem, après 1 an ou presque consacré à la recherche et la compilation de documents servant au procès par une unité de la police israelienne spécifiquement chargée de sa préparation. Avner Less, commissaire de police, interroge Eichmann, enregistre ses dépositions au magnétophone, l'accusé, ensuite, en contresigne les transcriptions, y apportant parfois des corrections. 

 

 

 

La transcription des interrogatoires d'Avner Less, corrigés, annotés et contresignés par Eichmann lors de la prépartion du procès. 

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le procès nécessite une organisation gigantesque puisque quelques 110 témoins doivent passer devant la barre. 450 places sont réservées à la presse, pour laquelle on met également à disposition une grande salle de presse en sous sol. Il faut également des places  pour les diplomates, les survivants, les représentants d'associations etc. Eichmann "bénéficie" d'un dispositif de sécurité exceptionnel permettant d'éviter qu'il puisse se soustraire à la justice suite à une agression : il est installé dans une cage de verre pare-balles construite pour l'occasion. C'est de là qu'il répondra des chefs d'accusation de "crime de guerre", "crime de génocide" et "crime contre l'humanité" (6) assisté de son avocat R. Servatius, sous la présidence de 3 juges M. Landau, Y. Halevi et Y. Raveh sous l'oeil des caméras de Léo Hurwitz, peu nombreuses mais judicieusement placées (1 derrière la cage de verre, 1 dans l'axe d'Eichmann, 1 à gauche du balcon et une au fond de la salle). Alors que le télé n'existe pas encore en Israël, Hurwitz filme le face-à-face pour l'histoire des victimes-témoins et de leur bourreau. Le procès Eichmann fut le "procès de la Shoah" (6), médiatisé, offrant la parole aux témoins dans une libération parfois douloureuse (l'écrivain Ka-tzenitk évoquant la "planète Auschwitz" pour tenter de formuler l'indicible s'évanouit en pleine salle d'audience). Il se clôt le 15 décembre 1961. Eichmann est condamné à mort, verdict qui lui est confirmé suite à son appel en mars 62, puis après son vain recours en grâce auprès du président de l'état d'Israël en mai 62. Il est pendu le 1er juin 1962 dans la cour de sa prison. Son corps brûlé, l'état d'Israel respecta le voeu d'Eichmann que ses cendres soient dispersées en Méditerranée, mais elles le furent au-delà des eaux territoirales de d'Israël.

 

 

 

 

Adolf Eichmann durant son procès, enfermé dans sa cage de verre.

[photo vservat, mémorial de la Shoah] 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le renouveau historiographique et l'exposition "Juger Eichmann".

 

Pourquoi aujourd'hui consacrer une exposition au procès Eichmann? La principale raison est sans doute de pouvoir rendre compte des avancées historiographiques récentes, importantes et issues de sources jusqu'alors inexploitées auprès du grand public. L'image de cet homme banal au service d'une machine qui ne semblait pas se rendre "compte de ce qu'il faisait" (8) est aujourd'hui datée. D'autant plus, il faut le rappeler, qu'Arendt en 1961, n'a assité que très peu de temps au procès (3 jours) avant de rentrer aux Etats-Unis, si bien qu'elle ne vit pas la confrontation témoin/bourreau, et porta de ce fait, un regard déformé sur l'homme, le procès et sa portée. 

 

 

Mais ce n'est pas tout. D'abord depuis les travaux d'Arendt, il y a eu ceux de Raoul Hilberg dans les années 70, et les suites du procès Eichmann ont fait entrer l'historiographie de la Shoah dans "l'ère du témoin". Les champs de la recherche historiques se sont ouverts sur de multiples aspects de l'histoire du génocide : des travaux de Browning à ceux du père Desbois sur la Shoah par balle, ou la somme de Friedlander par exemple plus récemment. 

 

Dans le cas Eichmann, en particulier, de nouvelles sources sont aujourd'hui exploitées et déplacent sensiblement la focale jusqu'alors fixée soit dans le sillage d'Arendt, soit dans la parole des témoin. Il est désormais possible de  la poser  sur l'accusé Eichmann et l'homme. En la matière, des matériaux abondants et riches sont entrain d'être étudiés dans le cadre de recherches de l'IHTP (Institut pour l'Histoire du Temps présent) . Aux travaux déjà publiés de D. Cesarini, pour ne citer que le plus célèbre des biographes d'Eichmann, viennent aussi s'ajouter des publications très récentes tel le livre de la philosophe allemande B. Stangneth intitulé "Eichmann avant Jérusalem". Ces travaux s'appuient sur des écrits d'Eichmann abondants, riches, et parfois totalement inédits qui datent soit de son exil argentin, et plus étonnant et crucial encore, du temps du procès. En effet , A. Eichmann a laissé dans son sillage quantité d'écrits, de notes et d'entretiens, de lettres (dont une adressée au chancelier Adenauer) en véritable "gratte papier", animé de la volonté de laisser pour la postérité une image positive, de soutenir le projet nazi tout en se soustrayant lui-même à ses responsabilités en tant qu'acteur de ce projet. Alors que B. Stangneth élabore ses travaux à partir des écrits d'Eichmann en Argentine (l'équivalent 8000 pages de rédaction diverses durant cette période) F. Théofilakis travaille sur le fond Servatius, les notes, billets et pages écrites par Eichmann pendant le procès même. Sur ces notes, Eichmann, en terrain hostile émet des réponses, des justifications, des contestations voire réécrit les faits relatés par les témoins. Découvert en février  2011,  le fond, une fois exploité risque de donner naissance à des conclusions nouvelles et des travaux qui vont considérablement rafraîchir l'historiographie sur la question. Comme le dit F. Théofilakis, ces documents vont permettre de connaître le chainon manquant entre "le Eichmann argentin et celui de la cage de verre".

 

 

 

Ecrits argentins d'Eichmann entre 53 et 56 :  "Mise au point concernant les "questions juives et les actions du national socialiste-allemand en vue d'une solution à cet ensemble durant les années 1933 et 1945".

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrits d'Eichmann en Israël à l'occasion de son procès en 1961.

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au mémorial de la Shoah, dans cette courte mais riche exposition, il est à la fois rappelé par une grande frise les principaux travaux des historiens sur la Shoah et les grandes lignes du procès (en chiffres, en images, sa portée, les témoins etc). Il est aussi possible de visionnier différents extraits du procès filmé par les caméras d'Hurwitz. Mais le clou de la visite, ce sont ces multiples documents, écrits avec application par Eichmann qui sont donnés à voir  ;  certains, à l'image de cet organnigramme alambiqué de la bureaucratie nazie  tracé de mémoire en 1961 par l'homme de la cage de verre, étant tout à fait subjugants et édifiants.

 

 

 

 organnigramme du RSHA restitué de mémoire par Eichmann en 1961. [photo vservat, mémorial de la Shoah] 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

L'histoire n° 362, mars 2011, "Eichmann , le procès" (dossier)

A. Wieworka , "L'ère du témoin", hachette pluriel, 2002.

H. Harrendt, "Eichmann à Jérusalem", Folio histoire, 1997

D. Cesarini, "Adolf Eichmann", Tallandier 2010

Notes sur la conférence de B. Stangneth, H. Rousso et F. Théofilakis, au mémorial de la Shoah dans le cadre de l'exposition "Juger Eichmann", 15/03/2011.

Dossier de presse de l'exposition "Juger Eichmann" éciter par le Mémorial de la Shoah.

L'exposition se tient jusqu'au 28/09/2011.

Pour plus de renseignements sur le site du Mémorial.

 

Notes :

(1) sigle du parti nazi.

(2) service de sécurité du parti nazi.

(3) Reinhard Heydrich dirige le service de sécurité du Reich qui deveindra le RSHA, il prépare la solution finale, il est assassiné par un commando de 3 résistants tchèques le 4 juin 42. Le terme Aktion Reinhard est une des terminologies euphémisantes utilisées par les nazis pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe, en hamooagne à l'un des plus précieux représentants de leurs rangs.

(4) Il s'agit d'opérations de tueries massives contre les populations juives d'Ukraine notamment à l'arrière de l'avancée de l'armée allemande dans le cadre de l'opération Barberousse. Elles sont menées par des unités mobiles de tuerie (Einsatzgruppen). On estime le bilan des tueries à plus d'1 million de victimes, sachant que le massacre le plus meurtrier s'effectua à Babi-Yar (Ukraine) en septembre 41 où 33 000 Juifs osnt exécutés. Sur ce sujet, lire C. Browning "Des hommes ordinaires", 1994. 

(5) "Qui a décidé le génocide et quand ? " l'Histoire n°362, mars 2011.

(6) en fait il y a quinze chefs d'accusation concernant des Juifs d'Europe (meutres, déportation spoliation), des noin juifs (déportation), et l'appartenance à des organisations jugées criminelles à Nuremberg (SD, SS, Gestapo). 

(7) A. Wieworka, in l'Histoire n°362

(8) H. Arendt," Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal", Quarto 2002.

Les Cahiers Ukrainiens, une fiction documentaire au coeur des enjeux mémoriels de l'ex-URSS.

par vservat Email

Une mise en image de destinées tragiques dans l'Ukraine du XXème siècle.

 

Bd parue récemment chez Futuropolis, les "Carnets Ukrainiens" mettent en image une série de témoignages sur l'histoire de ce pays devenu indépendant en 1991.

 

Igort, l'auteur, nous explique la genèse de son projet dans les premières pages de son ouvrage (qui sera suivi d'un deuxième tome portant sur l'URSS). A la faveur d'un voyage de deux ans en Ukraine, au moment particulier des commémorations des 20 ans de la chute du mur de Berlin, il dit "avoir tendu l'oreille pour écouter les histoires" du temps où l'Ukraine n'était qu'une des républiques de l'URSS

 

Au préalable, Il nous met en contact avec les lieux et les habitants tels qu'ils sont aujourd'hui et on comprend aisément que l'ère soviétique a profondément marqué les territoires (par exemple, Dniepropetrovsk, malgré son ouverture demeure Rocket City, la ville des missiles du temps de la guerre froide) aussi bien que les hommes (l'ancien officier de l'Armée Rouge qui continue de s'entrainer au stand de tir). Le pays est, encore aujourd'hui, marqué par la désorganisation issue de l'implosion de l'URSS et l'autre tragédie qui s'abattit  sur lui quelques années auparavant, en avril 1986, celle de l'explosion du réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

 

Puis, vient le temps des témoignages. Ils sont 4, des petites gens dont les destinées ont été marquées par l'histoire violente de ce siècle. Il y a Serafima Andreievna, Nikolaï Vassilievitch,Maria Ivanovna et Nikolaï Ivanovitch. Leur restitution picturale est entrecoupée de pages qui viennent historiquement les éclairer. Elles sont construites à partir des archives de la police secrète.

 

Serafima a connu la Grande Famine en 1932-1933, Nikolaï Vassilievitch se souvient de l'occupation allemande pendant le 2° conflit mondial puis des années d'après guerre de Staline à Brejnev. On suit Maria Ivanovna de la Grande Famine Ukrainienne du début des années 30, aux années 70, durant lesquelles sa fille et son gendre vont travailler sur des projets nucléaires nord-coréens pour en revenir irradiés. Le dernier témoin,Nicolaï Ivanovitch, relate sa nostalgie du kolkhoze et semble perdu dans l'Ukraine d'aujourd'hui. Des destinées accablantes, parfois presque insupportables tant  misère et injustice semblent s'être acharnées sur elles. La fiction documentaire montre aussi à "l'ère du témoin"(1) à quel point la mémoire peut être sélective (il n'y a aucune évocation de l'antisémitisme en Ukraine au début du siècle et encore moins de la complicité de certains ukrainiens dans l'accomplissement de l'extermination des juifs d'Europe). 

 

 

Une fiction documentaire dont la Grande Famine de 33 constitue le fil rouge.

 

Novembre 1929, Staline décrète la collectivisation des terres agricoles. Dans les mois qui suivent des détachements ouvriers appuyés par la police politique font entrer des millions de paysans dans des kolkhozes et des sovkhozes (2). Les terres et les moyens de production (semences, outils manuels ou mécaniques) y sont regroupés dans ce qui forme de vastes fermes collectives. L'Etat soviétique y effectue des prélèvements sur la production destinés à financer l'industrialisation de l'URSS. (voir croquis ci dessous). Les paysans qui s'opposent à cette réforme sont qualifiés de koulaks (3). Malheureusement pour eux, en même temps que fut décrétée la collectivisation des terres, était prévue simultanément, l'élimination des koulaks en tant que classe.

 

 

 

Ci-contre : Augmentation des prélèvements effectués par l'Etat sur les récoltes alors que les exportations augmentent et que la part laissée aux paysans pour vivre se réduit.

 

 

 

 

 

 

La résistance des paysans à la mise en commun des terres et moyens de production est quasi immédiate et désorganise dès 1930 les productions dans les campagnes. C'est le cas en Ukraine, dans le Kouban, au Kazakhstan , dans les régions de la Volga où des famines sévissent entre 1931 et 1933.

 

L'Ukraine dans ce contexte global se retrouve au coeur d'une double menace. D'une part, c'est un des greniers à blé de l'URSS, donc elle sera soumise à la collectivisation. En 1931, elle doit céder au gouvernement 42% de sa récolte globale (4). La suivante est déjà passablement remise en cause par le fait que, dès cette date, les kolkhozes doivent, pour remplir les objectifs du plan, céder une partie des semences destinées à la future récolte. Dès lors la famine menace.

D'autre part, la paysannerie ukrainienne est à l'origine de très nombreuses émeutes contre la collectivisation et le pays est jugé peu loyal dans son adhésion à la fédération soviétique (il avait proclamé son indépendance en 1918) ; il va s'agir pour Staline de faire d'une pierre deux coups : la famine va être utilisée comme une arme pour mater la paysannerie ukrainienne et lui imposer aussi bien l'autorité centrale du parti que la collectivisation. Ainsi, dans les districts qui ne livrent pas le quota de récoltes, les magasins sont fermés, les importations alimentaires interdites. Les Ukrainiens ne peuvent même pas migrer vers les villes puisque, sur ordre du gouvernement soviétique la vente des billets de train est proscrite, l'armée se chargeant de surveiller, d'empêcher les déplacements des affamés en fermant et surveillant les routes.

 

L'ouverture des archives et les tensions mémorielles qui l'accompagne :

 

Ci contre : Commémoration du 70ème anniversaire de la Grande famine à Kiev, Ukraine.

 

 

 

 

"Holodomor" (5) est le terme qui désigne aujourd'hui en Ukraine cet épisode dramatique  évoqué dans les carnets d'Igort par les témoins et les archives de la police politique. C'est un néologisme composé à partir de golod (la faim) et moryty (affamer, épuiser tuer par privations). La famine de 1933 a longtemps fait l'objet d'une omerta en URSS et dans l'Ukraine communiste. Toutefois, la chute du mur de Berlin en 1989, suivie de l'implosion de l'URSS dans la foulée, a permis l'ouverture de nombreuses archives que les historiens continuent d'étudier et exploitent pour rattraper le retard  (télégrammes des plénipotentiares de Staline en Ukraine, journal de voyage de Kaganovitch).

 

L'état ukrainien devenu indépendant en 1991, va lui aussi profiter de la levée du secret des archives pour instrumentaliser le drame et lui donner, finalement le rôle d'un véritable "totem" (6), pour renouveler et renforcer l'identité et la citoyenneté ukrainienne d'après l'ère soviétique.

 

La famine fut d'abord reconnue par le parti communiste ukrainien en 1987. Puis, la question est convoquée dans le débat public lors de l'élection présidentielle de 1999 à laquelle se présente un candidat communiste. Son adversaire, futur élu, utilise  la famine de 1933 pour priver de voix son adversaire. Il se lancera, une fois élu dans une campagne mémorielle tous azimuts concernant la grande famine : demande d'une reconnaissance officielle de la famine par l'ONU (2003), vote d'une loi en Ukraine reconnaissant le caractère génocidaire de la famine et condamnant sa réfutation (2006) etc. La surenchère mémorielle provoque de fortes variations du chiffre global des victimes qui oscille de 2.2 millions à 12 millions ! Les historiens ainsi que les démographes arrivent à un accord sur 3 à 3.5 millions de victimes, ce qui est déjà extrêmement lourd. 

 

Une meilleure connaissance des faits ne conduit pas pour autant à une pacification sur le front des analyses historiques. Si la surenchère est parfois de mise d'un côté, de l'autre, côté russe donc, la négation des actes criminels de Staline n'a pas disparu, négation qui provoque automatiquement celle du drame ukrainien, le réduisant à une sorte de dommage collatéral nécessaire à la réalisation de la modernisation de l'URSS.

 

Le travail des historiens continue : 

 

Du fait de ces tensions, on va trouver différents courants historiographiques pour qualifier la Grande famine ukrainienne du début des années 30. Un premier courant replace le cas ukrainien dans une série de famines qui touche les régions de céréaliculture soviétiques (Kouban, Kazakhstan) s'étalant sur la période 31-33. Ce courant réfute le qualificatif de génocide sans pour autant nier les intentions et les actes criminels de Staline dans la politique de collectivisation forcée. Ils prennent en compte d'autres causalités qui concernent l'Ukraine et d'autres régions, écartant ainsi la spécificité du cas ukrainien.

 

Un autre courant valide le terme génocide voyant dans la famine de 1933  le résultat de la politique organisée par l'état central soviétique dans le but de briser la paysannerie et le sentiment national ukrainien. 

 

Une synthèse s'opère peut être autour des travaux de Nicolas Werth, historien spécialiste de l'URSS, qui concède que la famine ukrainienne reste identique à celle des autres régions de production de blé soviétiques jusqu'à l'été 32. Pour lui il s'opère ensuite un tournant car "Staline décide d'utiliser l'arme de la faim, d'aggraver la faminbe qui commençait, de l'instrumentaliser, de l'amplifier intentionnellement pour punir les paysans ukrainiens"(7) . A ce moment, la répression policière s'ajoute à l'emploi de l'arme alimentaire, et s'abat à la fois sur les responsables locaux (remplacés par des hommes du parti non-ukrainiens)  et les intellectuels, ce qui brise, de fait, le nationalisme local. 

 

 

Notes :

(1) A. Wieviorka," L'ère du témoin", Hachette pluriel 2002.

 

(2) Kolkhozes : fermes collectives, sovkhozes : fermes d'Etat.

 

(3) Le koulak est du temps de la Russie tsariste un paysan aisé. Puis, du temps du communisme et de l'URSS, il devient celui qui s'était enrichi à l'époque de la NEP, au cours de laquelle la propriété privée fut temporairement réintroduite, bien que de façon limitée, dans les campagnes. Avec la collectivisation, tous les paysans qui s'opposent à Staline sont assimilés à des koulaks. D'ailleurs, les campagnes sont dékoulakisées.

 

(4) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 117.

 

(5) Ce terme est au coeur des tensions sur "le front de l'histoire" comme le rappelle N. Werth. Il est utilisé en Ukraine comme synonyme de génocide du peuple arménien et ne qualifie pas seulement la Grande famine.

 

(6) L'expression est utilisée par E. Aunoble, dans son article sur le site du CVUH. Se reporter à la bibliographie.

 

(7) N. Werth : "La terreur et le désarroi", Tempus, Perrin, 2007 p 133.

 

Bibliographie : 

N. Werth, "La terreur et le desarroi", Tempus, Perrin, 2007.

 

N. Werth : articles publiés dans le magazine "L'histoire" 

 

- "Déportations,Goulag, Famines .... L'URSS où le règne de la Terreur" , n°247, octobre 2001.

 

- "Famine : la malédiction? ", n°344, juillet 2009.

 

- "Y a-t-il eu génocide en Ukraine ?", n°350, février 2010.

 

E. Aunoble, "La famine en Ukraine : du tabou au totem.", site du Comité de Vigilance face aux Usages publics de l'Histoire (CVUH), octobre2008. 

http://cvuh.free.fr/spip.php?article208.

 

A consulter également les articles de l'étude de cas sur

l'Ukraine et a Grande famine sur le site Online Encyclopedia of mass violencehttp://www.massviolence.org/The-1932-1933-Great-Famine-in-Ukraine

 

Le grand mal, Medz Yeghern, une BD sur le génocide arménien

par died Email

Ceux qui pensent que la BD est un art mineur, réservée essentiellement aux enfants, je vous invite à lire ce livre, Medz Yeghern, le Grand mal de Paolo Cossi.






En effet, il aborde un sujet assez original pour ce type de support, le génocide arménien. Bien sûr, le dossier spécial de l'Histoire d'avril dernier, la pétition sur Internet émanant de Turcs demandant pardon au peuple arménien, les travaux d'historiens turcs décrivant ce génocide (Fuat Dündar, Taner Akçam) semblent  contribuer à faire sortir progressivement de l'oubli ce génocide encore méconnu du grand public.
Il n'en demeure pas moins que le sujet reste encore très sensible pour les autorités turques (plus particulièrement ches les nationalistes).
Surtout quand l'Assemblée nationale de la France a reconnu officiellement le génocide arménien par une loi dite  mémorielle (octobre 2006). Cela a fortement déplu aux autorités turques. Bref, encore beaucoup de crispations autour de cet événement historique.
 



Cette BD a pour grande vertu de présenter dans une histoire courte, la réalité de cet "épisode" de la 1ère GM. Le dessin est un peu austère, car en noir et blanc mais ce qui saisit immédiatement le lecteur c'est le réalisme des scènes et des attitudes des personnages. Sans tomber, certes,  dans un "hyper réalisme," Paolo Cossi n'hésite pas à montrer les actes les plus violents de cette extermination du peuple arménien. Il s'inspire, comme il le signale en note, de véritables photographies prises lors des massacres. Mais parfois le dessinateur prend une certaine liberté à représenter ces massacres par quelques déformations qui évoquent des images de cauchemar. A d'autres moments, ce sont de gros plans sur les visages ou sur les regards qui ne sont pas sans rappeler certains plans de films du cinéma expressionniste.
L'histoire raconte comment une jeune arménien du nom d'Aram, soldat de l'armée turque est éloigné du front pour être exécuté avec d'autres jeunes arméniens. Par chance, il survit et trouve de l'aide auprès d'un Turc qui n'accepte pas cette épuration ethnique (voilà une petite trouvaille scénaristique qui évite tout manichéisme). Par ailleurs, des témoins extérieurs, en particulier Allemands, alliés des Turcs dans cette guerre, tentent de dénoncer ces crimes. 


Dans la préface de cette belle BD, Antonia Arslan déplore que ce génocide ne soit  toujours pas abordé dans nos programmes scolaires : qu'il se rassure. Désormais, il se trouve en bonne place dans les programmes : en classe de 3è et en 1ère. II est  d'ailleurs, le 1er génocide du 20è siècle qui est étudié dans la perspective d'un second, plus connu, celui des juifs. Il n'en demeure pas moins que la question peut être sensible encore dans des classes où nous avons des jeunes d'origine turque mais que cela ne nous empêche pas de rechercher une certaine vérité historique, la plus objective possible. La multiplication des travaux, des supports et des approches peut nous faciliter la tâche. Cette BD trouvera donc bientôt sa place dans notre CDI.



Après une rapide recherche sur Youtube, je constate que certains documents mis en ligne proviennent de la propagande turque (sans doute nationaliste). Eh, oui, le Net est également un moyen de diffuser une histoire revue et corrigée voire de la pure désinformation...Rien de neuf sous le soleil, ce qui nécessite sur le sujet (Arménien) un certain sens critique.

En attendant, voici un petit reportage extrait de Soir 3 (résumant rapidement le génocide et donnant la parole aux témoins du massacre).




JC Diedrich

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