Samarra


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"L'art de voler" d'A. Altarriba, la fin des illusions.

par vservat Email

"L’art de voler" est un roman graphique qui retrace la vie du père d’A. Altarriba et par la même occasion un morceau de l’histoire de l’Espagne et de l’Europe au XXème siècle.
 
De la guerre civile à la résistance : un destin happé par l’histoire.
 
De nos jours, dans une maison de retraite, un vieil homme de 90 ans, échappant à la surveillance du personnel s’élance par la fenêtre et se suicide. Cet homme c’est Antonio Altarriba et sa vie a épousé l’histoire tourmentée de l’Europe au siècle dernier. Il est né à son début, à Penaflor, bourg reculé d’Aragon où la faim des terres pousse des paysans bourrus et mal dégrossis à élever des murs. Trop étouffant pour Antonio, qui mal aimé de ses parents, fuit vers la grande ville la plus proche : Saragosse. Fasciné par les automobiles, il apprend seul à les conduire.
 
Ses rêves d’un avenir vrombissant sont toutefois rapidement engloutis dans le chaos de la guerre civile qui suit l’établissement de la deuxième république espagnole et le gouvernement du Front Populaire lorsque le général Franco et ses phalanges débarquent au sud de l’Espagne et affrontent les républicains. Antonio fuit l’armée et rejoint les combattants anarchistes de la CNT au front. Avec l’avancée de la guerre civile et la déroute des républicains, il est exilé en France prenant part à cet exode massif de la Retirada. Il est donc de ceux qui connaissent les camps d’internement pour les réfugiés espagnols du sud de la France (Saint Cyprien dans son cas). A la guerre civile succède la guerre mondiale. Réfugié dans une famille en Creuse, il entre en résistance et rejoint Marseille la guerre finie. Dans ces temps incertains de l’immédiate après guerre, il trafique du charbon avec un ancien camarade. Peu satisfait des perspectives qui s’ouvrent à lui, il décide de rentrer au pays.
 
Une image de la Retirada : réfugiés fuyant la
guerre et passant le col du Perthus, début 1939.
 
 
 
Des idéaux au pragmatisme : une vie broyée.
 
Rentrer c’est accepter de mourrir un peu. Oubliées les alliances de plomb fondues dans le métal d’une balle et réparties entre ses compagnons de combat anarchistes, et couber l’échine devant l’ancien ennemi : le franquiste. C’est aussi accepter de travailler avec des verreux, faute de mieux et mettre un mouchoir sur ce pour quoi, plus jeune, on a vibrer et pris les armes. 
 
Le marriage pourrait constituer un nouveau départ. Mais l’épouse devenue mère, se plonge dans la bigotterie et la vie de couple devient ainsi une nouvelle prison de l’âme.  La paternité apporte bien à Antonio quelques joies furtives lorsqu’il consent enfin à confisquer à sa femme une part de l’éducation de son fils. Cependant, le temps passant, le face à face entre les deux époux devient insupportable et Antonio libère son fils du poids de sa vieilesse : il intègre une maison de retraite. Ultime enfermement, ultimes souffrances, ultimes pertes de repères (à l’image d’un pays qui doit se réadapter à la démocratie) et longue dépression jusqu’à cette libération qui sera définitive et qui nous ramène au départ de son histoire.
 
 
 
 
 

Trois lectures pour une même réussite.
 

 

On peut lire ce roman graphique de trois façons différentes, superposables et toutes satisfaisantes. 
 
Premièrement , cela va un peu de soi ici, on peut en goûter la trame historique. En particulier sur les deux  premiers chapitres, qui s’étirent de la Deuxième république espagnole à la fin du deuxième conflit mondial, Altarriba et son camparse Kim, au dessin, restituent avec précision des moments marquants, douloureux, mais aussi portés par de sincères engagements, de l’histoire de l’Espagne. Bien qu’ils soient engloutis dans le chaos des guerres successives, cela permet au lecteur de se replonger dans des enjeux moins "valorisés" (et pour cause) de l’histoire des Espagnols dans ce premier XXème siècle, en tous cas de ce côté des Pyrénées : c’est le cas en particulier de la Retirada, cet exil terrible des civils espagnols fuyant la guerre et le franquisme à qui la France offrit généreusement des camps d’internement honteux dans les provinces frontalières (actuelles pyrénées orientales ou Ariège par exemple). C’est aussi l’occasion de rappeler que l’histoire n’est jamais linéaire et manichéenne, que parmi les républicains il y eut de fortes dissensions entre communistes et anarchistes, et que certains combattants issus de leurs rangs se sont transformés en parfait franquistes ensuite, faisant bouger effrontement les lignes des stéréotypes.
 
On peut aussi, en se documentant un peu (1) si necessaire, essayer de mesurer ce que ce récit imagé peut avoir comme écho dans l’Espagne d’aujourd’hui. Couvert de récompenses, et auréolé d’un succès important, "L’art de voler" rend compte, par cette jauge, d’une des grandes préoccupations actuelles de l’Espagne qui reste la gestion de l’après franquisme, celle de la mémoire, et de la reconnaissance des victimes. La loi d’amnestie des crimes franquistes votée en 1977 a été secouée par l’adoption en 2007 de la loi dite "de la mémoire historique" permettant aux descendants des victimes d’entreprendre des recherches. C’est à partir de cette loi que les fosses communes où étaient entassées les victimes du franquisme ont été ouvertes, et que s’est déchainée la polémique autour des démarches entreprises par le juge Garzon. Celui-ci s’appuyant sur le principe de "compétence universelle" qui permet de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité quelle que soit leur nationalité ou celle de leurs victimes (arrêt du 5/10/2005 du tribunal constitutionnel) entendait s’en servir pour juger les crimes et criminels  franquistes. Alors que les fosses  s’ouvraient (dont celle du poète martyr F. Garcia Lorca) et que la figure du petit fils de républicain envahissait l’espace public espagnol, les démarches du juge Garzon ouvraient la boîte de Pandore en Espagne pour les familles de combattants ou de victimes du franquisme qui n’avaient jusqu’alors jamais obtenu droit de cité ou réparation. Il n’est pas ininteressant donc, de parcourrir "L’art de voler" avec cette grille de lecture à l’esprit, même si ce n’est pas totalement le coeur du sujet, cette thématique est présente en creux.
 
Fosse commune de Monte de la Andaya près de Burgos,
ouverte en 2006 à la demande de l’ARMH (association pour
la Récupération de la Mémoire Hsitorique) contenant les 
corps de 70 républicains fusillés par les franquistes en aout
et septembre 36. 
 
En dernier lieu, on peut aussi prendre "L’art de voler" comme le témoignage à deux voies amalgamées (celle du père, celle du fils) rendant compte de la vie d’un homme dont les illusions vont exploser au contact de l’histoire, que ses choix plus ou moins contraints et lucides vont conduire à une lente extinction, bien plus morale que physique, ravageant les fondements même de sa vie. Réflexion sur une vie tourmentée et sur les relations qui en ont découlé, sur les rendez vous manqués avec un fils investi d’une tâche insurmontable qui trouve finalement une rédemption ou une absolution en nous livrant la vie de son père telle qu’il l’a ressentie et comprise, aidé par un dessinateur dont les métaphores graphiques sont puissantes et porteuses.
 
(1) Sur ce thème et ses enjeux je vous renvoie aux articles de Mari Carmen Rodriguez aux adresses suivantes :
 
 
 
 Merci à Céline de m’avoir conseillé et prêter ce roman graphique. 
 
 

Des BD pour comprendre le monde (2)

par Aug Email

 

  • L'Allemand Reinhard Kleist, dans Johnny Cash, Une vie (1932-2003) nous retrace la vie mouvementée, pleine de moments de gloire comme de désespoir du chanteur américain Johnny Cash. Paru chez Dargaud.
  • En rendant hommage à l'engagement des auteurs de BD républicains de l'après-guerre en Espagne, le scénario de Felipe H. Cava et le dessin de Federico del Barrio tentent de mettre fin au "pacte de silence" qui a permis la transition en douceur de la dictature de Franco à la démocratie. Dans leur BD, ils tentent de restituer l'atmosphère de l'Espagne franquiste qui a suivi la défaite des Républicains lors de la guerre civile (1936-1939). Bref, un des ouvrages qui contribue à sa manière à la réémergence de la mémoire douloureuse du XXème siècle espagnol. Le Piège est publié chez Actes Sud-l'an 2.
  • Dans les années 1980, deux adolescents bretons vont à l'étranger pour apprendre l'anglais. Rien que de très banal en somme. Sauf qu'ils se rendent pour cela en Irlande du Nord, alors en pleine guerre civile entre unionistes protestants et nationalistes catholiques. Entre activités habituelles des adolescents livrés à eux-mêmes et éducation politique, Kris et Vincent Bailly nous livrent avec Coupures irlandaises un récit très personnel (en grande partie autobiographique) à hauteur d'adolescent. Comme à son habitude (dans le remarquable Un homme est mort avec Etienne Davodeau), Kris nous fait découvrir à la fin de l'ouvrage les coulisses du projet et des éclairages historiques très pertinents. C'est publié chez Futuropolis.
  • L'un des auteurs de BD israéliens les plus connus, Uri FInk, livre régulièrement ses chroniques. Il raconte dans Israël-Palestine entre guerre et paix (Berg International) la vie d'un Israélien qui veut la paix mais "qui est entrainé dans des logiques qui le dépassent".
  • Israël toujours avec la publication en BD du travail remarquable d'Ari Folman et de David Polonsky (dessin) Valse avec Bashir. C'est l'histoire d'un ancien soldat israélien qui tente de se remémorer la part qu'il a prise ou non lors du massacre de Palestiniens à Sabra et Chatila perpétré par les phalanges libanaise avec la complicité de l'armée israélienne pendant l'invasion par celle-ci du Liban en 1982. Je vous avait longuement parlé du contexte de cet évènement lors de la sortie du film (Quelle est la situation du Liban en 1982 ?, Qui est Bachir ?, Que font les Israéliens au Liban?, Que s'est-il passé à Sabra et Chatila ?). Retrouvez plus de détails en lisant l'article.