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La Nouvelle-Orléans dans la BD francophone

par Aug Email

Dans le cadre de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans, VServat nous a récemment présenté le  4ème épisode de la série BD Blacksad, réalisée par des auteurs espagnols. Pour prolonger cet article, je voudrais vous donner un petit aperçu de quelques BD francophones plus ou moins récentes dont tout ou partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans. Ces BD se déroulent à différentes époques , je vous propose donc de suivre l'ordre chronologique.

 

 

 

 

La petite fille Bois-Caïman : La Nouvelle-Orléans française, espagnole.... et américaine

 

La série des Passagers du Vent, inaugurée par François Bourgeon en 1980, fait partie des BD qui donnent goùut à l'histoire. Les 5 premiers tomes, publiés entre 1980 et 1984, s'appuyant sur une documentation impressionnante, se déroulent au XVIIIème siècle. Isa, l'héroïne aux prises avec une histoire familiale troublée, navigue, au sens propre comme au sens figuré, entre l'Angleterre, la Bretagne, le Bénin et les Caraïbes. L'essentiel de l'action se déroule en effet sur mer, à bord des navires de la Royale, des négriers ou des pontons, ces navires-prisons si usités alors. Bourgeon nous fait parcourir les trajets du commerce que l'on dit aujourd'hui "triangulaire" c'est-à-dire  celui de la traite négrière transatlantique. C'est une aventure hors-pair qui s'était achevée à Saint-Domingue, alors perle française des Antilles (aujourd'hui partagée entre Haïti et Saint-Domingue) vers la fin du XVIIIème siècle.

L'aventure s'est prolongée en 2009 et 2010 par deux albums conçus comme deux tomes d'une même aventure intitulée La petite fille Bois-Caïman. Dans ces deux tomes, Bourgeon nous conduit cette fois-ci en Louisiane, sur les traces d'Isa et de son arrière-petite-fille, jusqu'aux années 1860 du XIXème siècle.

 

Lorsqu'Isa arrive à La Nouvelle-Orléans au début des années 1790, c'est pour fuir la révolte de Saint-Domingue qui va engendrer la proclamation de l'indépendance d'Haïti en 1804. De nombreux Créoles de l'île se réfugient ainsi en Louisiane. Ils rejoignent alors d'autres francophones, les Acadiens, chassés par les Anglais de leur Acadie natale au Nord-Est du Canada en 1755. La Nouvelle-Orléans, comme la Louisiane à l'Ouest du Mississippi est devenue espagnole après le Traité de Paris de 1763, mais la ville compte essentiellement une population de langue et de culture française. Les incendies que connait la ville sont évoqués par Bourgeon, en particulier celui de 1788. La reconstruction entraine une transformation progressive de la ville, sous l'influence espagnole. C'est à cette époque que le vieux centre ( actuel French Quarter) prend son aspect actuel (fer forgé sur les façades, patios à l'arrière,...), en fait véritablement espagnol. Les images de la ville dans la BD nous montrent en effet des échafaudages, en particulier sur la Cathédrale Saint-Louis sur la Place d'Armes (illustration ci-contre, sur la dernière image en arrière-plan).

 

 

La période de la Guerre de Sécession (Civil War) est l'autre période longuement abordée dans ce dyptique final mais je vous en parle à propos de la BD suivante. Entre temps, la ville a connu un essor important en entrant dans le giron des Etats-Unis. La population a augmenté et l'activité du port, montrée à presque un siècle d'intervalle, s'est développée.

 

[Deux planches qui montrent la Nouvelle-Orléans lors de la Guerre de Sécession]


 François Bourgeon, Les passagers du Vent

1. La fille sous la dunette, Glénat, 1980 (édition originale)

2. Le Ponton, Glénat, 1980 (édition originale)

3. Le comptoir de Juda, , Glénat, 1981 (édition originale)

4. L'heure du Serpent, Glénat, 1982 (édition originale)

5. Le Bois d'Ebène, Glénat, 1984 (édition originale)

6. La petite fille Bois-Caïman, Livre 1 (2009) et Livre 2 (2010), 12 bis

A lire également : Michel Thiébaut, Le chemin de l'Atchafalaya, 12 Bis, 2010. Michel Thiébault explique comment Bourgeon a travaillé et s'est documenté. Le compagnon indispensable à la lecture de la série.

 

 

Black Face, Les Tuniques Bleues au coeur du Sud

 

 La Guerre de Sécession est évidemment au coeur des aventures des Tuniques Bleues dessinnées par Willy Lambil et scénarisées par Raoul Cauvin. Black Face, publié en 1983, est le 20ème album des aventures de Blutch et Chesterfield et sans doute l'un des plus réussis de la série, par la complexité des personnages et des idées qu'ils défendent. Black Face, le "héros" éponyme, est un noir affranchi chargé par les Nordistes de susciter la révolte parmi les noirs du Sud, l'une des hantises des Sudistes. Mais désabusé par la position subalterne dans laquelle sont maintenus les noirs  au Nord malgré leur affranchissement, il décide de jouer son propre jeu. Il a le mérite de montrer les ambiguités de cette guerre où la question de l'abolition de l'esclavage n'est pas le seul enjeu. Ce n'est dailleurs qu'en 1863 que Lincoln décide, et de manière partielle, d'abolir l'esclavage.

Une partie de l'action se déroule à proximité de la Nouvelle-Orléans, ville située sur le flanc ouest des Confédérés. La ville et l'axe du Mississippi sont très disputés : La Nouvelle-Orléans est prise par les Nordistes dès avril 1862. Le 29, une escadre commandée par Farragut prend ce qui est alors la ville la plus peuplée des Confédérés. La victoire lui vaut le grade d'Amiral, alors jamais donné à un officier américain. A partir de là, les troupes nordistes remontent vers le Nord et opèrent la jonction avec les forces de Grant venues du Nord à Vicksburg (Mississippi) prise le 4 juillet 1863. Le Sud est dès lors coupé du Texas.

 

Lambil et Cauvin, Les Tuniques Bleues. n°20 : "Black Face", Dupuis, 1984

  

 

 

Quand Lucky Luke remonte le Mississippi

 

 En 1961, Morris et Goscinny faisaient du cavalier solitaire un marin d'eau douce... Mettant aux prises deux capitaines de bateaux à roues à aube (les paddle steamers), cette aventure de Lucky Luke sortait en effet un peu de l'ordinaire. Même si l'intrigue démarre dans un lieu de boisson, il  ne s'agit pas d'un saloon traditionnel de l'Ouest mais d'un "Café Créole" de la Nouvelle-Orléans. La ville de Louisiane ne sert pourtant pas de décor principal à l'album. La première page évoque rapidement l'atmosphère de la ville et montre le French Quarter à la fin du XIXème siècle, tel que transformé à l'époque espagnole. Pour Goscinny et Morris, la Nouvelle-Orléans est une "ville étrange, conservant ses origines françaises, peuplée d'habitants cosmopolites : vieux colons, noirs affranchis  par la guerre entre les Etats [l'esclavage a été officiellement aboli suite à  la Guerre de Sécession], aventuriers venus du Nord [dont les fameux carpetbaggers], métisses, Indiens..."

Les auteurs parlent de "La Nouvelle-Orléans capitale de la Louisiane". On peut donc penser que l'action se déroule à un moment où c'est encore le cas, donc avant 1880 (et après la guerre de Sécession). Après cette date et jusqu'à aujourd'hui, c'est Bâton Rouge qui remplit en effet cette fonction.

L'intrigue tourne donc autour d'un duel opposant deux capitaines de bateau qui veulent s'aroger le monopole de la ligne Nouvelle-Orléans-Minneapolis sur le cours supérieur du fleuve. Signalons d'ailleurs qu'une carte me semble comporter une erreur, corrigée dans une carte identique quelques pages plus loin. La carte du cours du Mississippi de la page 6 semble indiquer que le fleuve prend sa source dans le Lac Supérieur et relie Duluth sur les rives de ce lac à Minneapolis. Or le Mississippi prend sa source plus à l'Ouest. Il n'existe d'ailleurs pas de canal reliant le Supérieur au fleuve. La liaison entre les Grands Lacs et l'"Old Man River" se fait  à  partir du Lac Michigan par l'intermédiare de la Chicago River (dont le cours a été inversé en 1900) et l'Illinois & Michigan Canal construit entre 1836 et 1848. (Je ne suis par ailleurs pas très sûr qu'il y ait des alligators au nord de Saint-Louis comme dans la BD....).

Le bateau qui rallie en premier Minneapolis en s'arrêtant aux étapes prévues (Bâton Rouge, Vicksburg, Memphis, Saint-Louis,...) obtiendra le monopole de la ligne. Coups tordus et imprévus se multiplient, notamment une inondation assez fréquente qui fait sortir le lit de son fleuve de manière impressionnannte.

 

Morris et Goscinny, En remontant le Mississippi, Dupuis, 1961

 

 

 

"L'homme de la Nouvelle-Orléans" (Charlier-Giraud-Rossi)

 

Jim Cutlass est un héros de BD créé par Jean-Michel Charlier (également créateur de Blueberry avec Giraud). Il apparait pour la première fois dans un hors-série de Pilote intitulé "Western" en 1976. Il s'agissait alors du premier épisode de "Mississippi River". Jean Giraud est le dessinateur. Quand Charlier décède en 1989, une suite est entamée, Giraud poursuit le scénario, le dessin est confié à Christian Rossi. "L'homme de la Nouvelle-Orléans" sort en feuilleton dans la revue A suivre (Casterman) à partir de 1990. [Plus d'infos sur la série]

 

Cutlass est un officier originaire du Sud des Etats-Unis mais engagé au côté des Nordistes pendant la Guerre de Sécession. Dans "Mississippi River", on le voit brièvement juste avant la guerre, au début de l'année 1861. Se rendant à la Nouvelle-Orléans pour toucher un héritage, il est déjà fermement opposé aux idées des hommes du Sud dont il est pourtant originaire. Il a été formé pendant quelques années à l'école militaire de West Point près de New York. Il est alors affecté au fort Sumter (en Caroline du Sud près de Charleston), pensant y être tranquille... C'est pourtant là qu'a lieu le premier incident qui conduit à la guerre en avril 1861. Le fort est bombardé par les Confédérés suite au refus de la garnison de l'évacuer. Mais c'est surtout l'après-guerre et la Reconstruction qui sont au coeur des aventures de Jim Cutlass. La propriété dont il avait hérité est en difficulté et en proie aux carpetbaggers, qui veulent racheter à bas prix son domaine (le terme désigne les Nordistes qui viennent s'installer au Sud après la guerre pour y faire fortune).

 

 

La ville de la Nouvelle-Orléans y est montrée conformément à la représentation habituelle de la ville de cette époque. On y trouve des bars, des prostituées, des juges véreux, de vieilles familles très aristocratiques. On y croise également le Ku Klux Klan qui n'en est qu'à ces débuts et qui incarne le désir de ravanche de nombreux sudistes.

 

 Charlier, Giraud et Rossi, Jim Cutlass. L'homme de la Nouvelle-Orléans, Casterman, 1991

 

 

 

 

Amerikkka, au coeur de l'Amérique raciste

 

On retrouve le Ku Klux Klan bien des années après, au début du XXIème siècle. La série Amerikkka raconte les aventures d'agents spéciaux chargés de repérer et lutter contre les milices d'extrême droite. Les héros, Angela Freeman et Steve Ryan prennent des risques énormes, en particulier lorsque Steve s'infiltre parmi des groupuscules. Ils ont d'ailleurs une facilité un peu déconcertante à survivre malgré les balles... Inspiré des livres de Stetson Kennedy, lui-même infiltré dans le Klan dans les années 1950, ces aventures  nous conduisent tour à tour à Philadelphie, Atlanta ou Chicago.

Le tome 2 a pour cadre les "bayous", ces cours d'eau au coeur des marécages du Sud des Etats-Unis. Pourtant il ne s'agit pas de la Louisiane mais des bayous de la Floride occidentale, non loin de la Nouvelle-Orléans. La scène finale du tome 6 de la série,  "Objectif Obama", réalisé après l'élection historique de Barack Obama, se déroule à la Nouvelle-Orléans, dans une ville en reconstruction après Katrina.

Le tout est scénarisé par Roger Martin, spécialiste du Klan et mis en dessin par Nicolas Otéro.

 

  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 2 : "Les Bayous de la Haine", Editions Hors Collection, 2002
  • Otéro et Martin, Amerikkka tome 6 : "Opération Obama", Emmanuel Proust Editions, 2010

 

 

 

 

 Enfin signalons la BD O' Boys réalisée par Philippe Thirault et Steve Cuzor (Dargaud, 2 tomes parus en  2009). Si l'action ne se déroule pas à la Nouvelle-Orléans, elle a pour cadre ses environs et la vallée du Mississippi. Les auteurs se sont inspirés de l'histoire de Huckleberry Finn, roman de Mark Twain. Au prgramme, la fuite d'un garçon blanc et d'un jeune noir, de la musique, les inondations du Mississippi, la Dépression des années 1930.

 

Autre BD dont une partie de l'action se déroule à la Nouvelle-Orléans : Frenchman de Patrick Prugne (chez DM en 2011). La ville n'apparaît que de manière très impressionniste. L'histoire met en scène deux jeunes hommes de Normandie en 1803, au moment de la cession de la Louisiane aux Etats-Unis. L'un des deux est tiré au sort pour faire partie des troupes de Napoléon, l'autre non. Après un passage par la ville, les personnages remontent le long du Mississipi jusqu'à Saint-Louis en compagnie de coureurs des bois et des Indiens Pawnee. Plus ici.

 

Vous connaissez d'autres BD dont l'action se passe à la Nouvelle-Orléans, n'hésitez-pas à nous le signaler en commentaire !

 

Les autres articles de notre dossier sur la Nouvelle-Orléans : 
 

John Brown ou la guerre à l'esclavage.

par blot Email


                                                                              Portrait de John Brown.

 

La guerre de Sécession éclata il y a exactement 150 ans. Une bonne occasion de nous intéresser à ce conflit. Le morceau John Brown's body reste l'une des chansons contestataires les plus célèbres, toujours chantée dans les manifestations contre la peine de mort aux Etats-Unis. Elle nous permet de revenir sur l'épopée de cet abolitionniste acharné qui tenta d'éradiquer l'esclavage par la force. Les prémices de la guerre sont en germe dès les années 1850 et son expédition s'inscrit dans un contexte de tension croissante entre les deux sections du pays.


L'article est à lire sur l'histgeobox.