Samarra


Tags: hip-hop

Des livres à emporter

par Aug Email

J'imagine que si vous aimez ce blog, vous aimez aussi lire ! Alors voici quelques livres que j'ai lus récemment et que je vous recommande vivement en cette période estivale.

 

  • Le rappeur/slammeur strasbourgeois Abd Al Malik dont je vous ai parlé régulièrement sur ce blog nous propose un ouvrage inclassable mêlant poésie, fiction et regard plein de lucidité et de tendresse sur le monde. En racontant l'histoire de jeunes tentés par la délinquance ou le mysticisme, le rappeur du Neuhof nous raconte un peu son histoire. Avant de se convertir à l'Islam soufi, il a connu le trafic drogue  puis s'est fait prêcheur intolérant (mais c'était de la faute aux "autres"...). Après Qu'Allah bénisse la France, paru en 2004, il propose donc un livre passionnant avec La guerre des banlieues n'aura pas lieu. C'est publié au Cherche Midi. Abd Al Malik est un passeur très précieux entre des mondes qui ont tendance à s'ignorer. Il connaît les codes de la banlieue comme ceux de la culture classique. Cela se sent dans sa langue comme dans son message.

 

Extrait : "Racisme : Attitude d'hostilité systématique à l'encontre d'une catégorie déterminée de personnes. Racisme envers les jeunes : anti-nous universel empêchant toute poussée dans les aigüs du champ lexical qui permettrait de ne plus dire "jeune de banlieue" mais "jeune" tout court, en sous-entendant "citoyen" et peut être même semblable, voire "être humain".

 

 

  • Comment les enfants des acteurs de l'agitation étudiante des années 1960 -1970 ont-ils vécu cette période ? C'est un peu la question à laquelle tente de répondre Virginie Linhart (née en 1966) dans un petit livre très personnel et très poignant. Elle est la fille de Robert Linhart, l'un des principaux dirigeants de l'extrême gauche maoïste (pour plus de détails sur ce courant, voir la série "68 racontée à mes petits-enfants"). Déjà victime d'un épisode maniaque pendant le mois de mai 1968, il a tenté de mettre fin à ces jours au début des années 1980 et est entré dans un mutisme mystérieux. Sa fille tente, avec Le jour où mon père s'est tu, de comprendre. Pour ce faire, elle a d'abord tenté d'interroger ceux qui avaient côtoyé son père du temps où il était "le meilleur". Puis, progressivement, elle a rencontré les enfants de sa génération qu'elle connaissait parfois. Au coeur de cette quête, la question de la transmission et de l'éducation. Sans donner dans la critique facile de l'héritage de 68 dont elle reconnait l'apport à la société, elle montre les souffrances que ces enfant ont pu connaître. L'engagement politique radical et permanent de leurs parents a pu en effet parfois les priver d'une certaine "normalité". Virginie se confronte avec beaucoup de tendresse et sans jugement péremptoire à cet héritage en abordant la question du féminisme, la vie en communauté, la nudité imposées aux enfants, l'héritage des silences de la génération précédente autour de la Shoah (plusieurs des dirigeants interrogés, dont son père, étaient en effet juifs). Le livre est paru au Seuil en 2008, il vient d'être réédité en poche (Points).

 

Extrait : "Je parle à des amis de ce projet. Certains sont réticents : est-il question de juger nos parents ? est-ce que je vais participer à ce grand mouvement de réaction qui, depuis quelques temps, voue les années 68 au pilori et les rend responsables de tous les maux de la société actuelle ? Je me rebiffe, je ne veux pas être enfermée dans une case, ça suffit ! J'ai été seule trop longtemps, je suis à la recherce de mon histoire collective."

 

 

  • Un peu d'économie pour poursuivre. Laurent Cordonnier a choisi de nous expliquer le fonctionnement du capitalisme et de sa crise actuelle en nous racontant une fable intitulée L'économie des Toambopiks. Une fable qui n'a rien d'une fiction. Il nous narre l'histoire d'Happystone, un économiste frais émoulu du Massachussets Institute of Technology (M.I.T.) de Boston. Il est chargé d'une mission d'expertise sur une petite île du Pacifique jolimment nommée Cetouvou. Il entame son séjour par une période d'observation où il assiste émerveillé à une cérémonie du "walras" au cours de laquelle l'offre et la demande de travail se rencontrent pour déterminer le niveau de rémunération. Bref, tout semble confirmer la validité des concepts économiques appris au MIT. Happystone peut ainsi déclarer avec enthousiasme à son interprète Bougainville :

 

"Nous avons coutûme de dire que, par la force de la concurrence sur le marché du travail, l'économie est en quelque sorte guidée par la grâce d'une main invisible vers la réalisation spontanée du plein-emploi volontaire des resources (précisément de la terre et du travail dans notre cas). La main invisible, Bougainville ! C'est la main invisible du marché que nous venons de voir !"

 

Happystone propose donc un plan qui prévoit la création d'une banque centrale et l'introduction de la monnaie. C'est là que les ennuis commencent... Tous les ajustements apportés pour corriger les déséquilibres non prévus par le plan se révèlent encore plus déstabilisateurs. Le récit est passionnant, pas trop complexe, et permet de mieux cerner les mécanismes à l'oeuvre dans la récente crise financière. Le livre est publié par les éditions Raisons d'agir, autrefois une collection fondée par le sociologue Pierre Bourdieu.

 

 

  • Terminons par un livre que je n'ai pas lu, mais je vais certainement le faire dans les semaines qui viennent ! Il s'agit du livre d'Alex Ross The Rest is Noise. A l'écoute du XXème siècle (Actes Sud). L'auteur est journaliste au New Yorker et a mis sept ans pour écrire ce livre qui se penche sur le destin de la musique classique au XXème siècle, de Schöneberg à Messiaen en passant par Chostakovitch et Stravinsky et bien d'autres. Il insiste sur les rapports de cette musique à la société et à la politique tout en parlant de la dimension artistique. (Consultez le blog de l'auteur).  Bref à lire dès que vous aurez fini le magazine Books de cet été consacré au pouvoir de la musique.

 

 

 

Books : le pouvoir de la musique.

par vservat Email

C'est l'été, enfin du temps devant soi pour lire et donc bronzer intelligent. Une première piste : le magazine Books. Pour ceux qui ne l'auraient jamais feuilleté, le principe en est le suivant  :  réunir sur un thème une série d'articles parus dans la presse spécialisée traitant des meilleurs livres qui abordent le sujet choisi.

 

Ce numéro spécial aurait mérité de s'intituler  "Les pouvoirs de la musique" en raison du spectre très large que couvrent les articles réunis. La partie introductive est constituée d'un entretien avec Jacques Attali. L'expérience mené en 1952 par John Cage qui composa un morceau de 4"33' de silence, étudié par Kyle Gann, compositeur et musicologue, lui succède, prenant le sujet à contrepied. 

 

Les passionnés de sciences se plongeront dans la deuxième partie du dossier qui aborde successivement les liens entre la musique et l'évolution de l'homme, l'utilisation thérapeutique de la musique et la stimulation qu'elle provoque sur le cerveau humain.

 

En toute subjectivité, la troisième partie est LE morceau de choix du magazine. Elle débute par la traduction du premier chapitre d'un ouvrage du journaliste spécialiste du Gospel, Robert Darden. Son livre, "People Get ready ! A new history of Back Gospel Music", traite du pouvoir émancipateur des negro spirituals et de leur forme discographique : le Gospel. Travaillant sur des sources parfois étonnantes, tels les enregistrements de negro sprituals a cappella par le musicologue Lomax, en Alabama, dans les années 30, ce premier chapitre retrace la genèse, l'utilisation et la trasmission du patrimoine chanté des Afro Américains jusqu'au tube mondial de Moby "Trouble so hard". On y découvre comment certains spirituals permettaient aux esclaves de prendre la fuite en se constituant une carte chantée du parcours à suivre vers la liberté. On y lit aussi la retranscription de l'émouvant témoignange de Mme Brown, esclave de Nashville, dont le père s'est mis  à chanter "Trouble in Mind" après avoir été violemmet fouetté par son maitre. Le livre n'est pas encore traduit en français mais si le reste de son contenu est aussi riche que son premier chapitre, l'investissement risque d'être  icontournable.

 

On trouvera également dans cette partie la chronique d'une biographe de Bob Marley publiée en 2006 par CJ Farley, dans la New york Review of Books. Elle est l'occasion de suivre le chemin de cet artiste fondamental du XX siècle, des faubourgs de Kingston à l'interprétation de "Redemption Song" à Pittsburg lors de son dernier concert. Un portrait très émouvant et éclairant qui cite des textes forts, ceux de "Slave driver", de "No woman, no cry" ou de "Get up, stand up" qui devint l'hyme d'Amesnesty international. Une biographie qui interroge aussi les trajectoires historiques et identitaires du peuple Noir.

 

On glisse ensuite doucement vers la fin des 70's et le début des années 80 pour une nouvelle démonstration de la force émancipatrice de la musique. Alice Echols publie en 2010  "Hot Stuff, disco and the remaking of american culture". Chroniqué dans le New York Times, on comprend, par son étude historique, comment le disco contribua à l'affirmation et la libération des identités gays à cette époque.

 

Avant de s'achever sur un portrait d'Eminen le rappeur blanc, le magazine reprend un article de The Nation s'interrogeant, à la faveur de la sortie du livre "Can't stop, won't stop" de Jeff Chang, sur l'évolution de la culture hip-hop, de son statut constestaire et menaçant l'ordre établi, à sa récupération et son intégration dans le business musical dans un pacte funeste avec "l'hypercapitalisme". Un papier aussi captivant que désolant sur la trajectoire d'une forme extremement riche et complexe de contre-culture qui s'est transformée et pervertie, au fil de sa pénétration par l'argent, et de la disparition tragique de ses figures emblématiques.

 

Le dernier volet du dossier est également assez convaincant, abordant les liens souvent forts et paradoxaux entre la musique et le pouvoir politique. Quelques articles retiennent particulièrement l'attention. Les relations entre Prokofiev et le pouvoir stalinien sont présentées dans toutes leur complexité par l'historien de la musique Simon Morrisson dans une étude intitulée "The People's artist. Prokofiev's soviet years" chroniquée dans la NY Review of Books. 3 articles abordent  les phénomènes d'instrumentalisation du 4° art dans le contexte des camps de concentration (à la fois moyen de survie et outil de propoagande et de d'asservissement pour les SS), dans le cadre des nouvelles conflictualités (Irak/Guantanamo) et dans celui des activités de Muzak Corporation, firme productrice de musiques d'ambiances destinées soit à stimuler (la production des vaches laitières ou la productivité des employés de Black et Decker!) soit à anesthésier (ce quon appelle la musique d'ascenseur ou de supermarché).

 

Au détour de ces questionnements éclairants, la chronique de la biographie de l'artiste Nigérian Fela par John Collins dans The Observer Music Monthly, est l'occasion de découvrir, (ou de se remémorrer), la personnalité à la fois provocante, iconoclaste, engagée et terriblement talentueuse de celui qui s'était autoproclamé "The Black President".

 

Bonne lecture!

Afrika Bambaataa (+ Dee Nasty) en concert !

par Aug Email

 

 

 

 

Vous connaissez Afrika Bambaataa ? Allez, un petit effort. Si vous suivez ce blog, vous l'avez sûrement déjà croisé. Bambaataa est une figure essentielle du Hip-Hop qui est plutôt méconnue par les plus jeunes. Il fut, dans les années 1970, le fondateur de la Zulu Nation et le théoricien des "4 éléments" constitutifs du Hip-Hop (breakdance, deejaying, emceeing, graf). Avec DJ Kool Herc et Grandmaster Flash, il en est l'un des trois parrains. Si Herc se distinguait par la puissance de son sound system et Flash par son savoir-faire technique, Bam avait pour lui sa philosophie et sa connaissance des breaks les plus aptes à satisfaire l'envie de danser des b-boys. Il les dénichait dans des vyniles piochés dans des genres musicaux très différents (electro, funk, soul,...).

En résumé, une fois qu'on a vu Bam faire cracher ses platines entouré par deux jeunes MC pleins de talent, on se dit que désormais on peut mourir en paix... C'est un peu ce qui m'est arrivé il y a quelques jours à l'Autre Canal, scène nancéenne à la programmation très alléchante.

 

En première partie, l'histoire était également au rendez-vous puisque le DJ n'était autre que Dee Nasty, l'un des premiers à mixer du hip-hop en France au début des années 1980. Il fut d'ailleurs intronisé Zulu King par Bambaataa durant cette période. Il me semble qu' à cette occasion, j'ai réussi à "capturer" sur la pellicule l'esprit du Hip-Hop... Regardez plutôt la photo ci-dessus : Dee Nasty reçoit d'un autre DJ (grand amateur de A Tribe Called Quest et Guru) qui a démarré la soirée un casque. Non, rassurez-vous, je ne suis pas devenu mystique, mais la photo me plaît bien !

J'ai même été invité à monter sur scène, rassurez-vous encore, pas pour faire un cours d'histoire du Hip-Hop mais juste pour crier bien fort dans le micro !

 

Pour en savoir plus sur Afrika Bambaataa et écouter quelques uns de ses titres, retrouvez le premier épisode de la petite histoire du rap.

 Voici un petit aperçu de ce concert en photos (dont quelques unes fournies par Nath que je remercie) et vidéos :

 

 

 

 


Dee Nasty remixe R.E.S.P.E.C.T d'Aretha Franklin
envoyé par augris

 

 


Dee Nasty mixe sur fond de "Funky Drummer" de James Brown
envoyé par augris.

 


Afrika Bambaataa en concert à Nancy !
envoyé par augris.

 


Le Sex machine de James Brown revisité par Afrika Bambaataa
envoyé par augris. -

 


Afrika Bambaataa en concert à Nancy avec 2 MC !
envoyé par augris.

 


Afrika Bambaataa : "Planet Rock" version 2010
envoyé par augris.

 

 


Afrika Bambaataa et Dee Nasty en concert à Nancy !
envoyé par augris. - Regardez d'autres vidéos de musique.


 

 

Guru (1966-2010)

par Aug Email

Une figure originale du hip-hop, le rappeur Guru, vient de disparaître. Grandi à Boston dans le quartier noir de Roxbury, Keith Elam (son vrai nom)  est issu de la classe moyenne. Son père est juge et sa mère travaille dans le monde des bibliothèqyes. Après des études de commerce à Atlanta, il avait fait le choix de vivre à Brooklyn, New York,  pour s'adonner à sa passion, le rap. Il crée en 1987 un premier ensemble déjà appelé Gang Starr. A la fin des années des années 1980, alors que le rap est partagé entre la rage et le son brut de New York (à l'image de Public Enemy) et le G-Funk Gangsta de la Côte Ouest (à la manière de NWA), une troisième tendance émerge, celle d'un hip-hop qui puise sa source dans le jazz et la soul. Le mouvement Native Tongue, qui rassemble De La Soul et A Tribe Called Quest, inspire toute une génération de rappeurs et de producteurs dont Guru et DJ Premier.

 

 

Associé au formidable producteur qu'est DJ Premier, (aka Chris Martin ou Primo, originaire de Houston), Guru lance alors Gang Starr sur de nouveaux rails. Les deux artistes  (en photo ci-dessus, Guru est à gauche) sortent leur premier album en 1990 sur le label Wild Pitch : No More Mr Nice Guy. Les productions de DJ Premier puisent dans le répertoire du jazz et fonctionnent admirablement avec le rap créatif de Guru qui parle de la rue et de ses travers sans valoriser les protagonistes de la violence. La voix particulière de Guru et son flow font mouche. Il donne à son nom de scène une signification précise en en faisant l'acronyme de Gifted Unlimited Rhymes Universal. En réalisant avec Branford Marsalis le titre "Jazz Thing" pour la bande originale du film de Spike Lee Mo'Better Blues, le duo lance une sorte de manifeste du jazz-rap qui a plus de succès que le film lui-même. Le succès se confirme avec l'album Step In The Arena (1991) qui les inscrit durablement dans le paysage du rap newyorkais. Daily Operation confirme cette place en 1992.

 

En parallèle, les deux artistes mènent plusieurs projets séparément. DJ Premier entame une brillante carrière de producteur pour de nombreux rappeurs (Nas, Common, Notorious BIG,...). Guru se lance de son côté dans le projet Jazzmatazz (un jeu de mot à partir du mot razzmatazz signifiant tape-à-l'oeil). Il y rappe sur des morceaux joués par des musiciens de jazz comme Roy Ayers et Donald Byrd. De nombreux invités se joignent à lui comme MC Solaar. (à écouter dans la playlist) Le premier volume de Jazzmatazz sort en 1993. Trois autres suivent en 1995 (The New Reality), 2000 (Streetsoul) et 2007.

Gang Starr se retrouve pour l'album Hard To Earn (1994) à  la tonalité moins jazz, , puis pour Moment of Truth (1998). Le début des années 2000 semble marquer un tournant dans leur collaboration et leur relation. Guru sort un album solo en 2001 (Baldhead Slick & Da Click) qui ne reste pas dans les annales. Leur dernier album commun remonte à 2003. Il s'intiltule The Ownerz. La tournée qui suit la sortie de l'album s'achève dans l'amertume et prématurément. DJ Premier décide de jeter l'éponge après un concert à Londres. A partir de cette date, les deux hommes entretiennent des relations compliquées. DJ Premier continue à être un des producteurs les plus demandés. De son côté, Guru continue à sortir des albums solos qui passent plus ou moins inaperçus. Il prête sa voix au jeu Grand Theft Auto (celle de 8-ball) et se rapproche d'un personnage quelque peu étrange, le DJ Solar. Celui-ci suscite la polémique en semblant avoir une emprise importante sur Guru, jusqu'à sa mort le 19 avril 2010 d'un cancer. Un message attribué à Guru est mis en ligne peu de temps après sa mort. Il refuse toute intervention de DJ Premier dans ses obsèques et la gestion de son oeuvre et accorde une place importante à Solar. Ce message sème le trouble, y compris dans la famille du rappeur, d'autant plus que Guru était probablement dans le coma depuis le mois de février.

 

Je vous ai sélectionné deux vidéos de Gang Starr et quelques titres emblématiques de Guru (en solo ou avec Gang Starr). Retrouvez une sélection de quelques titres de Guru sur l'excellent site abcdrduson. Pour lire le message "d'outre-tombe" de Guru (in english), c'est par ici. DJ Premier consacre un remix à son ancien partenaire sur son blog.

 

 

 

 

Découvrez la playlist Guru avec Gang Starr

 

Retrouvez l'ensemble du dossier sur l'histoire et la géographie du rap

 

Augmix # 13

par Aug Email

Voilà un moment que je vous prépare cet Augmix... Il a eu le temps de mijoter tout l'hiver !

 

  • Commençons par remonter le temps avec Yasmin Levy. A la première écoute, vous aurez l'impression d'entendre chanter espagnol, tendance flamenco. C'est presque ça. Il s'agit de ladino. Le ladino est un peu l'équivalent du yiddish pour les juifs séférades originaires de la péninsule ibérique. Après leur expulsion par les Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle en 1492, beaucoup ont traversé la Méditerranée et se sont rendus dans l'Empire Ottoman. Salonique, l'actuelle Thessalonique, est ainsi devenue l'une des villes comptant le plus de juifs au monde. La Shoah a quasiment fait disparaître cette communauté ladino dont la plupart des survivants ont alors gagné Israël. Dans ce pays neuf, les nombreuses langues parlées dans la diaspora ont dû s'effacer devant l'hébreu moderne. Le père de Yasmin Levy était chargé des programmes en ladino à la radio publique israélienne. Lorsqu'il est décédé, celle-ci n'avait qu'un an. Elle a décidé de reprendre le flambeau et de faire vivre cette langue en voie de disparition avec le vieillissement de ses locuteurs. Le résultat, une musique très plaisante bercée d'influences espagnoles et orientales. Je vous ai sélectionné deux chansons. La première s'appelle "Mi Korason". la deuxième est une version très réussie du "Hallelujah" de leonard Cohen dont je vous ai déjà parlé jadis. Vous pouvez écouter d'autres extraits de son dernier album Sentir sur son site.

 

 

  • Après la Méditerranée, traversons l'Atlantique, direction Cincinnati. C'est dans cette ville de l'Ohio que s'est formé en 1996 l'ensemble rap Iswhat ? Depuis une bonne dizaine d'années, il associe des sonorités jazz plutô free au hip-hop conscient et vif de Napoleon Maddox. Leur premier album Landmines, est sorti en 1999. Figure It Out a suivi en 2004, puis, en 2009, le très remarqué Big Appetite. Les artistes qui composent le groupe ne sont pas toujours les mêmes. Le dénominateur commun, c'est Napoleon Maddox qui se mue parfois en human beat box et le saxophoniste Jack Walker. Pour Big Appetite, Iswhat ? compte également le batteur Hamid Drake, le contrebassiste Joe Fonda, le saxophniste Cocheme’a Gastelum (à écouter ici avec N. Maddox dans le parking souterrain de Télérama... un vrai régal !) et Killa-O. Je vous ai choisi "Homestead", à mon avis de loin le meilleur titre de l'album.

 

 

  •  Restons dans le Nord-Est des Etats-Unis et dans un rap assez semblable qui a probablement inspiré Iswhat ? Je veux parler de The Roots, le groupe de Philadelphie. Autour du batteur et producteur ?uestlove (il a notamment produit quelques titres pour Al Green) et du rappeur Black Thought, ils ont contribué à développer la scène hip-hop de la métropole de Pennsylvanie. Depuis Organix en 1993, ils ont su produire un hip-hop très jazz et très soul en une dizaine d'albums dont le très réussi Game Theory en 2006. C'est un titre de cet album que je vous ai sélectionné. Il s'agit du magnifique "Don't Feel Right". Black Thought y rappe la difficulté d'être noir dans une grande métropole des Etats-Unis. Rien de très original sur le fond donc... mais la forme me plaît beaucoup ! The Roots devraient sortir un album intitulé How I Got Over en 2010. Depuis l'an dernier, ils sont le groupe invité dans le Late Night Show de Jimmy Fallon sur NBC. Je signale un excellent hors-série de Rap Mag paru en décembre 2009 sur la scène rap de la "cité de l'amour fraternel" aka Philadelphie. Le rôle de The Roots y est parfois critiqué. En-dessous je vous ai mis la troisième partie de cette trilogie au complet.

 

 

Continuons avec deux projets un peu semblables :

  • Rassemblez la fine fleur du hip-hop : Mos Def, RZA, Ludacris, Raekwon, Pharoahe Monch, Q-Tip., et même ODB (décédé en 2004...). Ajoutez des musiciens  plutôt rock, les Black Keys, cela donne le très beau projet Blackroc, sorti le jour du Black Friday. Au programme, beaucoup de spontanéité et des rappeurs qui prennent du plaisir. Les concepteurs du projet  sont  le rappeur Jim Jones et Damon Dash, ex-mentor de Jay-Z. Je vous ai d'abord choisi "Ain't Nothing Like You" (Hoochie Coo) Feat. Mos Def & Jim Jones puis un morceau interprété par RZA et Pharoahe Monch "Dollaz & Sense". Voyez comment Pharoahe Monch écrit son texte puis l'interprète avant d'écouter le titre.

 

     


     

     

  • Music'All rassemble des musiciens, les Illuminés Black Stamp, des chanteurs (Karl The Voice et des rappeurs (Oxmo Puccino, Casey, Busta Flex, Soklak,...), des sonorités jazz, soul, bossa nova. Le résultat est inégal mais quelques morceaux tirent bien leur épingle du jeu comme ce "Vais-je grandir un jour" qui  rassemble "Un rappeur (Casey), un gratteux et un bassiste" . Voyez ensuite ce qu'en disent les participants eux-mêmes.

 

 

  • C'est dans Music'All que j'ai découvert pour la première fois Casey, une rappeuse à la voix si particulière, un peu androgyne. Son morceau "Dans nos histoires" (sorti en 2006) revisite l'histoire des fils d'immigrés :

 

Je voulais également vous parler des Sud-Africains Ben Sharpa et Tumi & The Volume, du Sénégalais Abass Abass, de Rocé et de Disiz, mais je garde ça sous le coude pour la prochaine fois... Bonne écoute !

"Des problèmes de mémoire"

par Aug Email

 

 
Pour fêter les deux ans de l'histgeobox et la 200ème chanson étudiée, nous vous proposons sur l'histgeobox une réflexion collective sur l'histoire et les identités.
 
  En effet, à l'heure où l'on débat beaucoup de la place de l'histoire et de son enseignement, il nous est revenu ce petit air lancinant rappé par Rocé en 2006 : "Des problèmes de mémoire" (Identité en crescendo). Nous ne sommes pas toujours d'accord avec Rocé, mais dans sa rage, il touche souvent juste, comme dans ce titre où il évoque les problèmes de mémoire en France.

 

Comprendre les mafias

par Aug Email

Les groupes mafieux jouent un rôle économique important à l'heure de la mondialisation. Certains flux illégaux, comme le trafic de drogue, sont en grande partie contrôlés par la Mafia. Pour mieux comprendre ce que recouvre ce terme, souvent utilisé de manière abusive, voici quelques précisions et des conseils de lecture, de films ou de musique sur ce titre. Au départ, l'activité mafieuse est basée sur une offre de protection contre rémunération, c'est le racket de protection imposé aux entrepreneurs et commerçants. Cette rémunération est appelée pizzo en Sicile. Le patronat italien a établi en 2007 une cartographie permettant de mesurer l'étendue géographique des activités des différentes mafias en Italie. Outre Cosa Nostra, pionnière en la matière, l'Italie abrite en effet trois autres groupes mafieux : la 'Ndrangetha calabraise, la Camorra napolitaine et la Sacra Corona Unita qui sévit dans les Pouilles. En dehors de ces quatres groupes, cinq autres organisations criminelles peuvent être qualifiées de mafia dans le monde. Il s'agit de la Cosa Nostra américaine, prolongation de la sicilienne, de la mafia albanaise (Albanie, Kososvo, Macédoine), de la maffya turque, des Triades chinoises et des Yakuzas du Japon. Ces groupes forment ainsi une sorte de "G9" évidemment non structuré même si des liens existent entre ses groupes.
 
Quelles sont les caractéristiques de ces mafias ?
  1. Le contrôle d'un territoire, que ce territoire soit un secteur économique ou un espace géographique. 70 % des Napolitains ont ainsi affirmé dans un sondage que la Camorra contrôlait la ville... Ce contrôle ne permet aucune contestation, même de la part de l'Etat.
  2. Une capacité d'ordre et de domination : "Une mafia représente un ordre juridique alternatif, parallèle et concurrent de celui de l'Etat"
  3. La hiérarchie et l'obéissance : "L'individu disparaît derrière l'organisation"
  4. L'ethnie et la "Famille" : chaque mafieux appartient à cette nouvelle "famille" que constitue la mafia et ses liens sont plus forts que les liens du sang. Le recrutement des mafias se fait dans un même groupe ethnique, gage de sécurité et de confiance.
  5. La poly-criminalité : Les mafias ne sont pas spécialisées dans une activité criminelle mais s'investissent dans les activités criminelles de leur époque. Racket d'activités légales; trafic de drogues, de cigarettes, d'êtres humains, d'organes, d'armes; usure; jeu; contrefaçon; industrie du sexe (prostitution, proxénétisme, pornographie).
  6. Les mythes et les légendes : Les mafias s'inventent un récit fondateur, "un passé glorieux de patriotisme, de résistance à l'oppression et de pratiques chevaleresques" pour se légitimer.
  7. L'ancienneté et la pérennité : Il s'agit de sa capacité à survivre quelles que soient les conditions économiques et les pouvoirs en place (démocratie, régime autoritaire, fascisme,...).
  8. Le secret et l'initiation : Silence, codes entre mafieux, rites initiatiques empreints de religiosité font parite de l'univers mafieux.

En dehors de ce G9, de nombreux groupes criminels organisés ont des points communs avec ces mafias sans pour autant en avoir toutes les caractéristiques (maras d'Amérique centrale, groupes criminels russes, colombiens, balkaniques, nigérians, albanais...).

 

Des livres :

  • Toutes ces informations et les citations viennent de l'excellent ouvrage du commissaire Jean-François Gayraud, aujourd'hui disponible en poche : Le monde des mafias, Géopolitique du crime organisé, paru chez Odile Jacob en 2008.
  • Pour comprendre l'origine de ces entités criminelles, il faut lire le livre de John Dickie, Cosa Nostra. La mafia sicilienne de 1860 à nos jours, paru en poche dans la collection Tempus chez Perrin en 2007.
  • Un Atlas des mafias est paru fin 2009 chez Autrement. Ecrit par le géographe Fabrizio Maccaglia et l'historienne de l'Italie Marie-Anne Matard-Bonucci. Grand amateur des atlas Autrement, j'attendais avec impatience cet ouvrage. Pourtant, je dois avouer que je suis un peu déçu. Le livre parle plus de la criminalité transnationale organisée et de la face sombre et illégale de la mondialisation que des mafias elles-même. Les cartes en particulier me semblent décevantes dans leur forme comme par les thèmes qu'elles traitent. On ne perçoit pas vraiment la dimension locale de contrôle d'un territoire.
 
 
 Des BD :

 

Deux chansons sur l'histgeobox pour approfondir l'histoire de la mafia en Sicile et aux Etats-Unis :

  • Pour avoir un aperçu rapide mais pertinent de l'histoire de Cosa Nostra, écoutez "La Cosca" d'Akhenaton. Je vous en parle en détail sur l'histgeobox où vous pourrez l'écouter.
  • 98. Prince Buster : "Al Capone" Sur les traces du parrain de Chicago dans les années de la prohibition...

 

Des films :

  • Ne ratez pas le film Gomorra de Matteo Garrone. C'est une plongée passionnante dans la cité des Vele à Scampia dans la banlieue déshéritée de Naples, rongée par la drogue et la Camorra. Le film suit quelques uns des personnages du livre du même nom , écrit par Roberto Saviano. Saviano, originaire de Scampia, a écrit un livre magistral qui permet de comprendre les logiques économiques au coeur du fonctionnement de la Camorra. Il vit aujourd'hui sous protection policière. Voyez cet entretien qu'il a accordé à l'émission Métropolis sur Arte :
 

 

 

Une première version de cet article avait été publiée en 2008.

<< 1 2 3 4 5 6 7 8 >>