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"Les chroniques de Jérusalem" de Guy Delisle.

par vservat Email

L'annonce de la parution de nouvelles chroniques de Guy Delisle est toujours synonyme de grande excitation (autant que quand approche le Tour de France pour Blot, à dire vrai). Ce dessinateur québéquois, issu du monde de l'animation, suit depuis plusieurs années sa compagne qui intervient aux 4 coins de la planète humanitaire en tant que volontaire pour l'ONG Médecins Sans Frontières. Après Shenzhen en Chine  et Pyongyang en Corée du Nord, vinrent en 2007 les "Chroniques Birmanes".

 

Cette année, Guy Delisle pose avec sa femme, son fils et sa fille, ses valises pour une année à Jérusalem-Est, partie arabe de la ville de tous les dangers. Et là l'excitation n'en est que décuplée car chacun, en se procurant cette dernière livraison, se demande comment cet auteur aussi truculent que clairvoyant dans ses façons de croquer des situations humanitaires et géopolitiques vives va s'en sortir avec Jérusalem. La réponse est : mieux que tout à fait bien, merci, c'est, sans doute, son meilleur volume à ce jour.

 

 

Guy Delisle parviendrait presque à nous faire croire qu'il est totalement naïf dans cette affaire, mais on sent qu'il a l'oeil et l'esprit aiguisés sur l'analyse de situations internationales tendues, voire inextricables, qu'il questionne de façon souvent inattendue. Il arrive aussi bien à rendre le dramatique de certaines situations (l'expulsion des arabes par les colons), que leur côté totalement suréalistes (le père de famille qui se promène armé de son fusil dans le dos au Zoo, tout en poussant son gamin dans son landau).

 

Capable en quelques pages de restituer l'insupportable tension des checkpoints ou des contrôles à l'aéroport, de saisir la paranoïa ambiante autour du Mur, ou de traduire l'absurdité de certaines situations nées des préjugés et de l'invasion du religieux dans l'espace public, Guy Delisle dépeint aussi toute la complexité et la variété du territoire dans lequel il séjourne. Animé d'une insatiable curiosité et d'une générosité évidente, il parvient aussi bien à s'infilter dans  Mea Shaerim, le quartier ultra orthodoxe de Jérusalem, qu'à Tel Aviv, capitale moderne et progressiste de l'état tout en nous promenant, comme un bon guide touristique dans tous les lieux saints de la ville, rendant compte de son épaisseur historique, sans se départir d'un humour salutaire face aux diverses tracasseries qui font le quotidien d'un territoire en tension permanente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Soucieux de ne pas s'enfermer dans des schémas pré-établis il refait plusieurs fois le même parcours, (à Hébron par exemple, une fois avec les partisans des colons, l'autre fois avec d'ancien soldats qui devenus de l'organisation "Breaking The silence"), explore aussi bien  les traditions religieuses juives que les territoires palestiniens,  le tout avec quelques cartes rendues très lisibles en raison de leur simplification en croquis. A l'humanitaire et aux questionnements géopolitiques se mêle le quotidien d'un père de famille un peu débordé qui navigue assez facilement dans le milieu des expatriés, des ONG, ce qui insère des moments de légèreté dans ses chroniques. La partie centrale du livre s'arrête assez longuement sur l'opération "plomb durci" que l'auteur met en images. Lancée en décembre 2008 au motif de stopper les tirs de roquettes lancées depuis Gaza, elle consiste en une série de frappes aériennes menées par Tsahal (armée israëlienne) contre ce territoire enclavé au sud du pays qui se solde par 1400 morts. On comprend alors avec quelle rapidité les tensions peuvent s'exacerber et la situation s'envenimer en une escalade aussi incontrôlable qu'effrayante. 

 

 

 

 

En attendant la prochaine destination, faites un tour chez votre meilleur libraire et achetez lui un aller pour Jérusalem, façon chroniques de Guy Delisle, cela contribuera à renouveler passablement votre regard sur ces sacrés lieux.

 

 

 

"Juger Eichmann" : exposition au mémorial de la Shoah de Paris

par vservat Email

Pas facile de réouvrir le dossier Eichmann après le travail d'autorité d'Hannah Arendt qui semblait constituer un horizon indépassable sur le sujet si bien que l'idée de "banalité du mal" est aujourd'hui quasi indéfectiblement attachée à cet autre Adolf. Pourtant, depuis plusieurs années les travaux de la recherche historique autour d'Eichmann, de sa personnalité, de son procès ou de ce qui y fit date légitiment, sans renier le travail d'Arendt ,de nouveaux regards et analyses qui rendent celles de la grande philosophe un peu datées (en France elles sont traduites depuis 1966, bien que parues en 1963). De ce fait l'exposition "Juger Eichmann" est l'occasion d'éclairer de nouvelles façons le dossier et de nuancer quelque peu, ce que les travaux d'Arendt avaient durablement installé dans le paysage.

 

 

Le dossier Eichmann.

 

Adolf Eichmann est né en 1906, il grandit en Autriche et revient en Allemagne en 1933 après avoir perdu son emploi au sein d'une compagnie pétrolière. Il fréquente très tôt des organisations de jeunesse d'extrême droite, antisémites et anti communistes, sans leur trouver en Autriche, ni la poigne, ni la force d'attraction du NSDAP (1). Il intègre la S.D.(2) en 1933, s'installe à Berlin, là où est localisé le siège de l'organisation  sous la férule de Reinhard Heydrich (3). Il y rencontre celui qui deviendra son mentor L. Elder von Middlestein, qui dirige la section juive de la SD. Il s'immerge alors complètement dans les théories raciales du nazisme, il en épouse totalement l'idéologie antisémite et nationaliste

 

 

De 1933 à 1938, Eichmann est encore un travailleur de l'ombre au sein de la SD. Il peaufine sa connaissance de l'histoire et de la société juives. Il effectue un voyage éclair en Palestine au cours de ces années. Considéré comme expert sur le sujet, il participe pleinement à cette phase de la politique nazie qui consiste à vouloir "résoudre le problème juif en Europe" par l'émigration des populations concernées hors du Reich. Affecté à Vienne en 1938, son travail est remarqué; il parvient, en effet à faire quitter l'Autriche à 150 000 Juifs en l'espace de quelques mois. Il revient en Allemagne après la nuit de Cristal (9/10 novembre 38), précédé d'une réputation de grande efficacité et paré du titre d'Oberstrurmführer. Sa carrière prend alors un tour nouveau puisque d'une part, avec la guerre, la politique d'émigration n'est plus à l'ordre du jour, et d'autre part l'ancienne SD fusionne avec la gestapo et la Kriminalpolizei dans un nouvel et gigantesque appareil : l'office central de sécurité du Reich, (RSHA). Eichmann dirige la section IVB4 chargé du sort des populations juives vivant sous la dominaition nazie. C'est là qu'il élabore le projet "Madagascar" (sans lendemains) visant à la déportation de 4 millions de Juifs vers cette île, au cours de l'été 1940.

 

 

Le cours de la guerre modifie alors grandement la donne. Depuis septembre 39, la population juive passée sous le contrôle du Reich s'est considérablement accrue. La Pologne, la Belgique, les Pays-Bas, une partie de la France sont, notamment, passées sous domination nazie. Le déclenchement de l'opération barberousse contre l'URSS en juin 41, nécessite de réévaluer la gestion initialement définie par les nazis du "problème juif". Alors que la Shoah par balle (4) expérimentée à l'est de la Pologne, constitue un premier pas vers l'extermination de masse, Eichmann assiste à Chelmno à des expériences de tuerie par le gaz au cours de l'hiver 41-42. En janvier, se tient la conférence de Wansee, qui dessine la "solution finale au problème juif en Europe". Eichmann est au coeur du dispositif, en tant qu'organisateur de la réunion d'abord, puis comme gestionnaire, organisateur, coordonnateur des décisions qu'elle implique. Pour résumer l'efficacité de l'entreprise on reprendra cette donnée "à la mi mai 42, 80% des victimes [désignées, donc juives] sont encore en vie ;  un an plus tard, la proportion s'est inversé" (5). Au cours de cette période, Eichmann supervise la déportation des Juifs du Reich, de France, des Pays Bas, de la Tchécoslovaquie ou encore de la Grèce et de l'Italie. Il y ajoutera en mars 44, la déportation des 437 000 juifs hongrois qui rejoindront les centres de mise à mort de Pologne ou leurs frères les ont précédés  : Treblinka, Sobibor, Auschwitz-Birkenau, Belzec, Chelmö, Majdanek. 

 

 

 

Monument commémoratif dans la cour du mémorial de la Shoah.

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le procès Eichmann : Jérusalem 1961. 

 

Eichmann quitte l'Europe pour l'Argentine après quelques années de clandestinité en Allemagne, puis en Italie, en 1950. Il y réside sous la fausse identité de Ricardo Klément. Il est enlevé en plein Buenos Aires par des agents des services secrets israeliens (MOSSAD), informés par une famille juive vivant dans la capitale, en  mai1960. Constitué de 8 rescapés du génocide, ce commando se saisit d'Eichmann/Klement, lui fait subir un interrogatoire rapide : Klement reconnait qu'il est Eichmann, il est exfiltré vers Israël par avion de la compagnie nationale El Al quelques jours plus tard, totalement drogué et se réveille en Israël.

 

Le procès s'ouvre le 11 avril 1961 dans la salle Beit Haam, la maison du peuple, à Jérusalem, après 1 an ou presque consacré à la recherche et la compilation de documents servant au procès par une unité de la police israelienne spécifiquement chargée de sa préparation. Avner Less, commissaire de police, interroge Eichmann, enregistre ses dépositions au magnétophone, l'accusé, ensuite, en contresigne les transcriptions, y apportant parfois des corrections. 

 

 

 

La transcription des interrogatoires d'Avner Less, corrigés, annotés et contresignés par Eichmann lors de la prépartion du procès. 

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le procès nécessite une organisation gigantesque puisque quelques 110 témoins doivent passer devant la barre. 450 places sont réservées à la presse, pour laquelle on met également à disposition une grande salle de presse en sous sol. Il faut également des places  pour les diplomates, les survivants, les représentants d'associations etc. Eichmann "bénéficie" d'un dispositif de sécurité exceptionnel permettant d'éviter qu'il puisse se soustraire à la justice suite à une agression : il est installé dans une cage de verre pare-balles construite pour l'occasion. C'est de là qu'il répondra des chefs d'accusation de "crime de guerre", "crime de génocide" et "crime contre l'humanité" (6) assisté de son avocat R. Servatius, sous la présidence de 3 juges M. Landau, Y. Halevi et Y. Raveh sous l'oeil des caméras de Léo Hurwitz, peu nombreuses mais judicieusement placées (1 derrière la cage de verre, 1 dans l'axe d'Eichmann, 1 à gauche du balcon et une au fond de la salle). Alors que le télé n'existe pas encore en Israël, Hurwitz filme le face-à-face pour l'histoire des victimes-témoins et de leur bourreau. Le procès Eichmann fut le "procès de la Shoah" (6), médiatisé, offrant la parole aux témoins dans une libération parfois douloureuse (l'écrivain Ka-tzenitk évoquant la "planète Auschwitz" pour tenter de formuler l'indicible s'évanouit en pleine salle d'audience). Il se clôt le 15 décembre 1961. Eichmann est condamné à mort, verdict qui lui est confirmé suite à son appel en mars 62, puis après son vain recours en grâce auprès du président de l'état d'Israël en mai 62. Il est pendu le 1er juin 1962 dans la cour de sa prison. Son corps brûlé, l'état d'Israel respecta le voeu d'Eichmann que ses cendres soient dispersées en Méditerranée, mais elles le furent au-delà des eaux territoirales de d'Israël.

 

 

 

 

Adolf Eichmann durant son procès, enfermé dans sa cage de verre.

[photo vservat, mémorial de la Shoah] 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le renouveau historiographique et l'exposition "Juger Eichmann".

 

Pourquoi aujourd'hui consacrer une exposition au procès Eichmann? La principale raison est sans doute de pouvoir rendre compte des avancées historiographiques récentes, importantes et issues de sources jusqu'alors inexploitées auprès du grand public. L'image de cet homme banal au service d'une machine qui ne semblait pas se rendre "compte de ce qu'il faisait" (8) est aujourd'hui datée. D'autant plus, il faut le rappeler, qu'Arendt en 1961, n'a assité que très peu de temps au procès (3 jours) avant de rentrer aux Etats-Unis, si bien qu'elle ne vit pas la confrontation témoin/bourreau, et porta de ce fait, un regard déformé sur l'homme, le procès et sa portée. 

 

 

Mais ce n'est pas tout. D'abord depuis les travaux d'Arendt, il y a eu ceux de Raoul Hilberg dans les années 70, et les suites du procès Eichmann ont fait entrer l'historiographie de la Shoah dans "l'ère du témoin". Les champs de la recherche historiques se sont ouverts sur de multiples aspects de l'histoire du génocide : des travaux de Browning à ceux du père Desbois sur la Shoah par balle, ou la somme de Friedlander par exemple plus récemment. 

 

Dans le cas Eichmann, en particulier, de nouvelles sources sont aujourd'hui exploitées et déplacent sensiblement la focale jusqu'alors fixée soit dans le sillage d'Arendt, soit dans la parole des témoin. Il est désormais possible de  la poser  sur l'accusé Eichmann et l'homme. En la matière, des matériaux abondants et riches sont entrain d'être étudiés dans le cadre de recherches de l'IHTP (Institut pour l'Histoire du Temps présent) . Aux travaux déjà publiés de D. Cesarini, pour ne citer que le plus célèbre des biographes d'Eichmann, viennent aussi s'ajouter des publications très récentes tel le livre de la philosophe allemande B. Stangneth intitulé "Eichmann avant Jérusalem". Ces travaux s'appuient sur des écrits d'Eichmann abondants, riches, et parfois totalement inédits qui datent soit de son exil argentin, et plus étonnant et crucial encore, du temps du procès. En effet , A. Eichmann a laissé dans son sillage quantité d'écrits, de notes et d'entretiens, de lettres (dont une adressée au chancelier Adenauer) en véritable "gratte papier", animé de la volonté de laisser pour la postérité une image positive, de soutenir le projet nazi tout en se soustrayant lui-même à ses responsabilités en tant qu'acteur de ce projet. Alors que B. Stangneth élabore ses travaux à partir des écrits d'Eichmann en Argentine (l'équivalent 8000 pages de rédaction diverses durant cette période) F. Théofilakis travaille sur le fond Servatius, les notes, billets et pages écrites par Eichmann pendant le procès même. Sur ces notes, Eichmann, en terrain hostile émet des réponses, des justifications, des contestations voire réécrit les faits relatés par les témoins. Découvert en février  2011,  le fond, une fois exploité risque de donner naissance à des conclusions nouvelles et des travaux qui vont considérablement rafraîchir l'historiographie sur la question. Comme le dit F. Théofilakis, ces documents vont permettre de connaître le chainon manquant entre "le Eichmann argentin et celui de la cage de verre".

 

 

 

Ecrits argentins d'Eichmann entre 53 et 56 :  "Mise au point concernant les "questions juives et les actions du national socialiste-allemand en vue d'une solution à cet ensemble durant les années 1933 et 1945".

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ecrits d'Eichmann en Israël à l'occasion de son procès en 1961.

[photo vservat, mémorial de la Shoah]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au mémorial de la Shoah, dans cette courte mais riche exposition, il est à la fois rappelé par une grande frise les principaux travaux des historiens sur la Shoah et les grandes lignes du procès (en chiffres, en images, sa portée, les témoins etc). Il est aussi possible de visionnier différents extraits du procès filmé par les caméras d'Hurwitz. Mais le clou de la visite, ce sont ces multiples documents, écrits avec application par Eichmann qui sont donnés à voir  ;  certains, à l'image de cet organnigramme alambiqué de la bureaucratie nazie  tracé de mémoire en 1961 par l'homme de la cage de verre, étant tout à fait subjugants et édifiants.

 

 

 

 organnigramme du RSHA restitué de mémoire par Eichmann en 1961. [photo vservat, mémorial de la Shoah] 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie :

L'histoire n° 362, mars 2011, "Eichmann , le procès" (dossier)

A. Wieworka , "L'ère du témoin", hachette pluriel, 2002.

H. Harrendt, "Eichmann à Jérusalem", Folio histoire, 1997

D. Cesarini, "Adolf Eichmann", Tallandier 2010

Notes sur la conférence de B. Stangneth, H. Rousso et F. Théofilakis, au mémorial de la Shoah dans le cadre de l'exposition "Juger Eichmann", 15/03/2011.

Dossier de presse de l'exposition "Juger Eichmann" éciter par le Mémorial de la Shoah.

L'exposition se tient jusqu'au 28/09/2011.

Pour plus de renseignements sur le site du Mémorial.

 

Notes :

(1) sigle du parti nazi.

(2) service de sécurité du parti nazi.

(3) Reinhard Heydrich dirige le service de sécurité du Reich qui deveindra le RSHA, il prépare la solution finale, il est assassiné par un commando de 3 résistants tchèques le 4 juin 42. Le terme Aktion Reinhard est une des terminologies euphémisantes utilisées par les nazis pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe, en hamooagne à l'un des plus précieux représentants de leurs rangs.

(4) Il s'agit d'opérations de tueries massives contre les populations juives d'Ukraine notamment à l'arrière de l'avancée de l'armée allemande dans le cadre de l'opération Barberousse. Elles sont menées par des unités mobiles de tuerie (Einsatzgruppen). On estime le bilan des tueries à plus d'1 million de victimes, sachant que le massacre le plus meurtrier s'effectua à Babi-Yar (Ukraine) en septembre 41 où 33 000 Juifs osnt exécutés. Sur ce sujet, lire C. Browning "Des hommes ordinaires", 1994. 

(5) "Qui a décidé le génocide et quand ? " l'Histoire n°362, mars 2011.

(6) en fait il y a quinze chefs d'accusation concernant des Juifs d'Europe (meutres, déportation spoliation), des noin juifs (déportation), et l'appartenance à des organisations jugées criminelles à Nuremberg (SD, SS, Gestapo). 

(7) A. Wieworka, in l'Histoire n°362

(8) H. Arendt," Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal", Quarto 2002.

Le jeu des hirondelles, une BD sur Beyrouth en guerre et bien plus encore

par died Email

BEYROUTH, 1984

C'est un peu dans la lignée de Persepolis de Marjane Satrapi que Zeina Abirached a publié en 2007, son magnifique album, Le jeu des hirondelles, mourir, partir, revenir. Le parallèle est bien sûr trop évident entre ces deux femmes : elles dessinent en N/B, une BD sur la guerre et le Moyen-Orient. Pour autant, il me semble que sur la forme et le dessin, il y a bien des différences que nous allons essayer de mettre en exergue ici.


Le point de départ de cette BD est un reportage télévisé datant de 1984 consultable sur le site de l'INA où l'auteur, Zeina Abirached reconnaît sa grand-mère interviewée par un journaliste où elle dit :

" Vous savez, je pense qu'on est quand même, peut-être, plus ou moins, en sécurité, ici". Au moment, où elle prononce ces mots, on entend des déflagrations de mitraillettes.

"Ici", c'est en fait à Beyrouth pendant la guerre civile (1975-1990), il n'est pas question de présenter l'histoire très complexe du Liban. Rappelons, de manière très synthétique que le Liban est un ancien protectorat français et que depuis longtemps, il existe une communauté francophone importante. Indépendant en 1926, le Liban est un Etat où cohabitent principalement quatre communautés : les Chrétiens maronites, les musulmans sunnites, les chiites et les Druzes (musulmans hétérodoxes) qui vont se déchirer pendant quinze longues années. La présence de camps palestiniens et l'intervention des deux grands pays voisins (la Syrie et Israël) n'ont pas arrangé la situation.

 

Le récit de cette BD propose telle une tragédie classique, une unité de lieu et une unité de temps : le lieu est l'appartement à Beyrouth dans lequel, un soir, une petite fille et sa famille attendent le retour de leurs parents partis rendre visite aux grands-parents.

 

L'intérêt de cette BD est de décrire le quotidien d'une ville en guerre dans les années 80, le bruit des bombes, les difficultés quotidiennes (l'absence d'eau courante et de nourriture par exemple), la peur, l'attente, la destruction....
Sans jamais entrer dans le conflit, il se dégage au fil des pages, une universalité du quotidien des civils subissant la guerre qui nous amène à partager et à deviner de l'intérieur d'un appartement ce conflit sans jamais le représenter réellement.


 

 

Si le récit est une sorte de chronique, un peu à la Anne Franck.....la forme en est bien différente : Abirached prend le parti d'une stylisation du dessin : les personnages sont assez naïfs, avec une touche rétro dans leurs traits et des formes simples et géométriques (la chevelure des personnages est particulièrement stylisée). Elle utilise et abuse du noir qui est omniprésent sur les pages et surtout elle multiplie les effets visuels narratifs par des zooms, des gros plans d'objets, des répétitions ....on en arrive parfois à se rapprocher de l'abstraction par le biais de formes géométriques.....un vrai jeu visuel...


En cherchant à comparer, le style de ces personnages....J'ai enfin trouvé une comparaison (qui vaut ce qu'elle vaut) : les personnages me font, en effet, penser au générique d'une vieille émission des années 70 : histoire sans parole....dont voici un extrait.... hélas, je n'ai pas réussi à mettre la main sur le nom du dessinateur.



 

Enfin, je n'ai pas résisté à la mise en illustration de la tirade la plus célèbre de Cyrano...

 
Ainsi Zeina Abirached réussit à nous raconter une histoire avec beaucoup de poésie et de naïveté feinte qui dépeint de l'intérieur le conflit inextricable du Liban comme pour en exhorter tous ses vieux fantômes. D'ailleurs, elle a poursuivi dans ce sens en publiant également : Je me souviens, (Beyrouth) Catharsis et 38 rue Youssef Semaani qui sont présentés sur ce site.




JC Diedrich

 

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