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Regards sur l'Italie des années de plomb. (1)
Simonetta Greggio écrit ici une chronique très singulière de l’Italie contemporaine. Dans « Dolce Vita, 1959-1979 », elle louvoie, en effet, entre fiction et reconstitution historique pour livrer une œuvre poignante, originale et savante sur ces 20 ans d’une Italie qui bascule subitement dans la violence aveugle, le terrorisme et laisse ses démons (mafias, corruption, nostalgiques du Duce) tracer, en sous main, l'autoroute qu'empruntera le cavaliere S. Berlusconi, très récemment déchu.
Son livre est une broderie impressionniste autour d’un dialogue entre un homme aux portes de la mort et son confesseur. Sur Ischia, une des trois îles de la sublime baie de Naples, le prince Malo, aristocrate aussi flamboyant que décadent, livre à son confesseur Saverio, homme aux sentiments torturés, les secrets de sa vie dissolue. La vie du prince se mêle intimement à l’histoire de son pays, aux évolutions politiques, révélant la face sombre et les intrigues qui se trament dans l’ombre de la toute puissante Démocratie Chrétienne.
De tous les grands moments de la vie publique et surtout culturelle de l’Italie d’après guerre, homme à femmes, on le découvre à la première romaine de la « Dolce Vita » de Fellini. Le film marque un tournant dans l’histoire culturelle et cinématographique du pays ; il donne le la aux années qui vont suivre : un parfum de scandale, d’insouciance, une libération certaine des mœurs, un art de vivre aussi qui font qu’on se tourne vers l’Italie comme vers une référence qui donne le tempo, permet de sentir l’air du temps. La carrière du film jusqu'à son triomphe à Cannes, (marquée de quelques soubresauts et surprises) est un des fils rouges du récit de S. Greggio. Grace à lui elle nous emmène dans une Italie entrant, non sans tensions, dans la modernité avec des transformations sociales fortes, se traduisant par l’adoption de la loi autorisant le divorce, ou par des épisodes plus symboliques telle l’apparition de la mini jupe.
Autour de ce dialogue et de la « Dolce Vita » de Fellini, l’auteure, par touches successives et alternées, nous plonge également dans les affres d’une démocratie fragilisée, dans laquelle les pouvoirs traditionnels (l’Eglise) sentent le vent tourner et œuvrent en sous main pour récupérer la part d’influence qui leur échappe. On découvre également la lente décadence du pouvoir en place, qui sclérosé et usé cherche son salut dans les compromissions, la corruption et les scandales de mœurs, les financements douteux. Une Italie dans laquelle les forces politiques donnent naissanceà des mouvements violents (terrorisme noir des nostalgiques du fascisme, terrorisme rouge des organisations d’extrême gauche) qui plongent le pays dans un bain de sang jusqu’à l’épisode hautement traumatique de l’exécution d’Aldo Moro.
L’auteure par ce procédé un peu particulier, arrive à dépeindre la décomposition intérieure du monde politique italien, gangréné, gagné par la putréfaction, et s’en sert comme élément explicatif de l’Italie d’aujourd’hui dans laquelle le monde politique se vautre dans les scandales sexuels, financiers, et judicaires. Entre la lumière de la baie de Naples, les dialogues prononcés par Mastroianni, les errements des responsables politiques, Simonetta Greggio réveille nos mémoires, convoque des images familières, ravive nos imaginaires, suscite leur mise en réseau, en cohérence dans un exercice d’équilibriste qu’il est très méritant de tenir jusqu’au bout. Si celui-ci donne une vision des faits dont on peut discuter (comme pour tout travail historique), il restitue une atmosphère mi nostalgique, mi terrifiante en ce qu’elle porte d’éléments de compréhension du présent.
Pour qui souhaiterait une approche plus scientifique, on peut se procurer le très bon ouvrage de Philippe Foro édité chez les non moins remarquables éditions Vendémiaire. Professeur à l’université de Toulouse Le Mirail celui-ci propose «Une longue saison de douleur et de mort : l’affaire Aldo Moro ». En quelques 200 pages, il donne un récit aussi clair que passionnant et documenté sur cette période tourmentée de l’histoire de l’Italie contemporaine.

PS : Un remerciement appuyé, amical et chaleureux à Genevieve R. qui m'a conseillé le livre de S. Greggio et qui a mis ainsi ma curiosité en éveil sur ce sujet.
Pinocchio version Requins Marteaux
La BD connaît depuis quelques années un renouveau car elle intéresse de nombreux graphistes et artistes.....qui publient sur des blogs ou des sites... Quant à l'édition qui connaît une crise ancienne, l'album de BD semble être épargné partiellement. En consultant le site des Requins marteaux, on ne peut que constater la santé éditoriale et créative de cet éditeur qui a connu les honneurs puisqu'en 2009, Pinocchio a été primé à Angoulême en recevant le Fauve d'Or.188 pages de pur bonheur, voilà ce que nous inspire cet album quand on l'a refermé. Alors pourquoi ?
D'abord parce que Winschluss (voir sa biographie) bouscule les codes de la BD pour écrire une œuvre déjantée, drôle, noire et incroyablement féroce....une sorte de Voyage au bout de la nuit de Pinocchio version BD (oui, j'ose la comparaison pour le pessimisme et l'anti-humanisme).
Commençons d'abord par la couverture de l'album qui donne le ton en quelque sorte : on voit un petit robot au nez de menteur autour un engrenage et un décor riche qui mélange les influences..... la richesse décorative de l'art nouveau mais en "noir"....où la nature s'immisce et envahit tout. Beurk....Quelques détails graphiques font penser aux tatouages des camionneurs ou des marins.....des roses, des glaives..... Quant au titre, Pinocchio, il a une police gothique non pas flamboyante mais enflammée....à la façon des vieux groupes de métal !!!
L'histoire se déroule autour de trois récits parallèles, tous très sombres : le destin de Gepetto, le créateur du petit robot, Pinocchio ce petit garçon-robot et enfin Jiminy, le cafard (écrivain raté en mal d'inspiration squattant dans la tête de Pinocchio).
Le récit s'entrecroise....les planches du cafard sont en noir et blanc et plutôt bavardes, il apparaît comme féroce, alcoolique, au langage cru.
Le début du récit de Geppeto est un exemple de virtuosité de la narration par la BD, on situe la maison, sa position sociale, son âge et on devine une activité d'invention qui se fait dans le plus grand secret... Très vite, ce Geppeto se démarque du bon vieux papy de Disney, il trouve que son petit robot pourrait être une "arme de destruction massive" (expression vouée à un grand succès par ailleurs !) et veut vendre ses plans à l'armée.
La femme de Geppeto meurt justement car elle a joué avec ce robot qui est une arme, en fait ! L'inventeur landruesque découpe sa femme (normal !) et l'enterre dans la forêt !
Quant au petit robot, il se perd dans la ville et tombe entre les mains d'un gros industriel qui fait travailler les enfants à la chaîne. Devenu employé de la semaine grâce à sa dextérité de robot super doué, il commence à fabriquer des jeux dangereux qui provoquent des accidents. L'industriel doit s'en séparer et le jette comme les autres enfants incompétents...dans le four, mais.....(à suivre)
Les périgrinations de ces trois personnages se poursuivent, toujours dans un climat sombre et on sourit de l'humour noir et déjanté.... Les trouvailles graphiques et narratives se multiplient et au détour d'une page, on devine des clins d'oeil graphiques comme par exemple la vague d'Hokusai....

(Convaincu ?...moi oui !)
Pour conclure ce qui séduit dans cet ouvrage, c'est qu'il s'agit d'une oeuvre graphique complète....dans laquelle on trouve autant de plaisir dans le récit que dans les dessins et la mise en page. La superposition des trois récits laisse à l'auteur la possibilité de s'exprimer avec des techniques de dessin différentes...couleur, NB, planche avec un unique dessin...comme une peinture...puis simple dessin crayonné.
La critique dithyrambique et les prix ne se sont pas trompés, c'est un album incontournable, réussi pour un public adulte (quelques scènes peuvent choquer....le viol collectif de Blanche neige par exemple brise l'icône Disneyesque)
JC Diedrich
Comprendre les mafias
- Le contrôle d'un territoire, que ce territoire soit un secteur économique ou un espace géographique. 70 % des Napolitains ont ainsi affirmé dans un sondage que la Camorra contrôlait la ville... Ce contrôle ne permet aucune contestation, même de la part de l'Etat.
- Une capacité d'ordre et de domination : "Une mafia représente un ordre juridique alternatif, parallèle et concurrent de celui de l'Etat"
- La hiérarchie et l'obéissance : "L'individu disparaît derrière l'organisation"
- L'ethnie et la "Famille" : chaque mafieux appartient à cette nouvelle "famille" que constitue la mafia et ses liens sont plus forts que les liens du sang. Le recrutement des mafias se fait dans un même groupe ethnique, gage de sécurité et de confiance.
- La poly-criminalité : Les mafias ne sont pas spécialisées dans une activité criminelle mais s'investissent dans les activités criminelles de leur époque. Racket d'activités légales; trafic de drogues, de cigarettes, d'êtres humains, d'organes, d'armes; usure; jeu; contrefaçon; industrie du sexe (prostitution, proxénétisme, pornographie).
- Les mythes et les légendes : Les mafias s'inventent un récit fondateur, "un passé glorieux de patriotisme, de résistance à l'oppression et de pratiques chevaleresques" pour se légitimer.
- L'ancienneté et la pérennité : Il s'agit de sa capacité à survivre quelles que soient les conditions économiques et les pouvoirs en place (démocratie, régime autoritaire, fascisme,...).
- Le secret et l'initiation : Silence, codes entre mafieux, rites initiatiques empreints de religiosité font parite de l'univers mafieux.
En dehors de ce G9, de nombreux groupes criminels organisés ont des points communs avec ces mafias sans pour autant en avoir toutes les caractéristiques (maras d'Amérique centrale, groupes criminels russes, colombiens, balkaniques, nigérians, albanais...).



Des livres :
- Toutes ces informations et les citations viennent de l'excellent ouvrage du commissaire Jean-François Gayraud, aujourd'hui disponible en poche : Le monde des mafias, Géopolitique du crime organisé, paru chez Odile Jacob en 2008.
- Pour comprendre l'origine de ces entités criminelles, il faut lire le livre de John Dickie, Cosa Nostra. La mafia sicilienne de 1860 à nos jours, paru en poche dans la collection Tempus chez Perrin en 2007.
- Un Atlas des mafias est paru fin 2009 chez Autrement. Ecrit par le géographe Fabrizio Maccaglia et l'historienne de l'Italie Marie-Anne Matard-Bonucci. Grand amateur des atlas Autrement, j'attendais avec impatience cet ouvrage. Pourtant, je dois avouer que je suis un peu déçu. Le livre parle plus de la criminalité transnationale organisée et de la face sombre et illégale de la mondialisation que des mafias elles-même. Les cartes en particulier me semblent décevantes dans leur forme comme par les thèmes qu'elles traitent. On ne perçoit pas vraiment la dimension locale de contrôle d'un territoire.


- Pour suivre l'implantation de Cosa Nostra aux Etats-Unis, je vous recommande la série de BD de Chauvel, Le Saëc et Scarlett intitulée Ce qui est à nous (ce qui est une manière de traduire Cosa Nostra), publiée chez Delcourt dans la collection Sang Froid depuis 2003. 10 tomes sont parus. Ils sont prolongés par la série Mafia Story depuis 2007.
- Un Américain d'origine chinoise, John Chinaman, tente d'échapper aux Triades de Hong Kong en Californie. L'occasion pour nous de retracer l'importance de l'imigration chinoise au moment de l'essor de la côte Pacifique des Etats-Unis, à partir de la ruée vers l'or de 1849.
Deux chansons sur l'histgeobox pour approfondir l'histoire de la mafia en Sicile et aux Etats-Unis :
- Pour avoir un aperçu rapide mais pertinent de l'histoire de Cosa Nostra, écoutez "La Cosca" d'Akhenaton. Je vous en parle en détail sur l'histgeobox où vous pourrez l'écouter.
- 98. Prince Buster : "Al Capone" Sur les traces du parrain de Chicago dans les années de la prohibition...
Des films :
- Ne ratez pas le film Gomorra de Matteo Garrone. C'est une plongée passionnante dans la cité des Vele à Scampia dans la banlieue déshéritée de Naples, rongée par la drogue et la Camorra. Le film suit quelques uns des personnages du livre du même nom , écrit par Roberto Saviano. Saviano, originaire de Scampia, a écrit un livre magistral qui permet de comprendre les logiques économiques au coeur du fonctionnement de la Camorra. Il vit aujourd'hui sous protection policière. Voyez cet entretien qu'il a accordé à l'émission Métropolis sur Arte :
Une première version de cet article avait été publiée en 2008.
Chansons autour du monde.
Cet inoxydable "Stand by me" de Ben E King est interprété par 37 musiciens originaires des cinq continents. Le chant commence en Californie, se poursuit à la Nouvelle Orléans, puis passe par l'Afrique du Sud, le Venezuela, le Mexique, les Pays Bas...
Autre chanson, "Don't worry", en version universelle. Le Nancéien, Pierre Minetti ouvre le bal depuis Barcelone, puis le morceau rebondit au Congo, avant des embardées au Népal et en Inde, un crochet à Amsterdam, puis Tel Aviv, la Louisiane...
Enfin, voici une petite playlist concoctée par Etienne Augris. Vous pouvez y entendre de nombreuses versions de Stand by me. Certaines versions sont très surprenantes. Jugez plutôt:
D'Annunzio à Fiume raconté par David B.
A l'occasion de la sortie du deuxième tome de la trilogie de David B. sur la prise de Fiume par D'Annunzio, voici quelques éclairages sur les évènements qui servent de toile de fond à cette BD.Qui est Gabriele D'Annunzio ?
- « Viennois !
- Apprenez à connaître les Italiens. Nous volons au-dessus de Vienne, nous pourrions larguer des tonnes de bombes. Nous ne vous lançons qu'un salut tricolore : les trois couleurs de la liberté. Nous autres Italiens ne faisons pas la guerre aux enfants, aux vieillards et aux femmes. Nous faisons la guerre à votre gouvernement, ennemi de la liberté des nations, à votre gouvernement aveugle, obstiné et cruel, qui ne parvient à vous donner ni la paix, ni le pain, et vous nourrit de haine et d'illusions. Viennois ! Vous êtes réputés être intelligents. Mais pourquoi donc avez-vous revêtu l'uniforme prussien ? Vous le voyez, désormais tout le monde est contre vous. Vous voulez continuer la guerre ? Continuez-la, c'est votre suicide. Qu'en attendez-vous ? La victoire décisive que promettent les généraux prussiens ? Leur victoire décisive, c'est comme le pain en Ukraine : on meurt en l'attendant. »
1919 : Le poète d'Annunzio s'empare de Fiume
La Grande Guerre s'est achevée, beaucoup d'Italiens ont le sentiment d'une "victoire mutilée". Le poète Gabriele d'Annunzio décide de s'emparer de la ville de Fiume en Istrie (Rijeka pour les Slaves), également revendiquée par le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes né sur les cendres de l'Empire Austro-Hongrois. Le 12 septembre 1919, il entre dans la ville et la contrôle. Il en chasse les troupes françaises,
britanniques et américaines et propose la ville au Royaume d'Italie qui la refuse. Il crée alors une régence avec une constitution qui, par certains côtés préfigure le fascisme. Un mélange d'anarchistes, de fascistes, de socialistes et d'aventuriers de tous poils le rejoint. C'est dans ce climat fait de violence et de liberté que David B. nous conduit sur les traces de bandes plus ou moins criminelles en quête de biens à récupérer. En lisant Par les chemins noirs, je trouve que l'on saisit bien le climat qui a pu conduire au fascisme. Il réussit à bien rendre compte de cet épisode très original de l'histoire européenne. Par la suite, D'Annunzio est obligé de quitter la ville attaquée par les troupes italiennes en décembre 1920. La ville est, jusqu'en 1924, le centre de l'Etat libre de Fiume (ou Rijeka) avant d'être annexée par l'Italie fasciste à cette date.





27.11.11 15:07:38, 


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