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13 mai 1958 : coup de force gaulliste ?

par Aug Email

 

[La  presse apprécie diversement les évènements d'Alger]

 

En 1946, de Gaulle démissionne de la tête du Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF). Il est en désaccord avec les principaux partis politiques sur les futures institutions de la France. Il expose alors ses convictions dans le discours de Bayeux. Mais il entame sa "traversée du désert". A partir de 1954, la Guerre d'Algérie se révèle un obstacle insurmontable pour la IVème République. La dégradation de la situation et la faiblesse des institutions aboutissent à la crise du 13-Mai et au retour au pouvoir du Général de Gaulle. Pour comprendre les enjeux de cette crise du printemps 1958, nous avons demandé à l'historien Jérôme Pozzi de nous éclairer sur les enjeux de l'évènement. Il a soutenu en 2009 une thèse de doctorat sur les mouvements gaullistes de 1958 à 1976. Il a participé en 2008 à un colloque dont les actes viennent d'être publiés aux Presses Universitaires de Rennes. Ce colloque faisait le point sur l'évènement et ses différentes lectures. Un grand merci à Jérôme Pozzi pour ses réponses à nos questions.

 

 

  • Que s’est-il passé ce 13 mai 1958 à Alger ?

 

Il faut bien distinguer les événements qui ont lieu à Paris de ceux qui se déroulent à Alger, même si les liens et les passerelles sont nombreux entre ce qui se trame de part et d’autre de la Méditerranée. A Paris, le 13 mai est le jour où Pierre Pflimlin (MRP, maire de Strasbourg) se présente devant l’Assemblée nationale pour être investi par les députés, conformément aux institutions politiques de la IVe République. Or, on sait dans les milieux politiques qu’il est partisan de négociations avec le FLN pour mettre un terme à la guerre d’Algérie, ce que les pieds-noirs (fFançais d’Algérie) refusent car ce serait la fin de l’Algérie française. Par conséquent, à Alger et à Paris, des manifestations sont organisées, afin que P. Pflimlin ne soit pas investi. La démarche est en quelque sorte la même que le 6 février 1934, lorsque les ligues manifestaient pour empêcher l’investiture du gouvernement Daladier.


A Alger, les pieds-noirs, les activistes (nationalistes proches de l’extrême droite) et les gaullistes organisent une manifestation pour rendre un hommage solennel à 3 militaires assassinés par le FLN, mais dans les faits il s’agit surtout de faire échec à la « constitution d’un gouvernement d’abandon » de l’Algérie. Après un dépôt de gerbe, 100 000 personnes se rassemblent sur le forum d’Alger avec des slogans comme « Algérie française ! », « Fusillez Ben Bella ! », « L’armée au pouvoir ! » (A la différence du gouvernement à Paris, l’armée d’Alger est perçue comme favorable aux pieds-noirs). Le bâtiment du gouvernement général (GG) est investi par la foule et un comité de salut public (CSP) est créé avec à sa tête le général Jacques Massu, commandant de la division d’Alger. Le CSP exige que Paris crée un gouvernement de salut public, seul capable à ses yeux de maintenir l’Algérie française.
Toutefois, le soulèvement d’Alger produit l’effet inverse puisque P. Pflimlin est investi dans la nuit du 13 au 14 mai par les députés, ce qui peut-être interprété comme une sorte de réflexe républicain et légaliste face à la pression de la rue. Toutefois, ce n’est que partie remise et la France est au bord de la guerre civile, dans la mesure où une partie du territoire vient de faire sécession de la République…

 

 

  • Quel rôle jouent les gaullistes dans l’enchaînement des événements ?


Initialement, les principaux leaders de l’insurrection algéroise ne sont pas des admirateurs zélés du général de Gaulle, c’est le moins qu’on puisse dire, même s’ils reconnaissent en lui l’homme du 18 juin et de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Tout l’art des gaullistes va être de canaliser les énergies à Alger et à Paris pour montrer que le retour au pouvoir du Général est la seule solution qui permette de maintenir l’Algérie française. Ainsi, des proches du Général (Lucien Neuwirth, Léon Delbecque, Jacques Soustelle) font d’incessants allers-retours entre Alger et Paris en avril-mai 1958 pour persuader les activistes et l’armée d’Algérie de la nécessité de faire appel au Général. Le 15 mai, le général Raoul Salan (chef du pouvoir civil et militaire en Algérie depuis novembre 1956) s’adresse à la foule massée sur le forum et termine son allocution par un « Vive de Gaulle ! » (Pour la petite histoire, on raconte que Léon Delbecque, qui se trouvait juste derrière lui, avait un revolver sous sa veste pointé dans sa direction, ce qui peut expliquer qu’il ait lancé cet appel, alors qu’il n’était pas gaulliste…). Intimidation ou pas, une majorité de Français se rallient en mai à l’idée du recours au général de Gaulle.

Le 15 mai, celui-ci se déclare prêt à « assumer les pouvoirs de la République ». Le 28 mai, P. Pflimlin démissionne et le 1er juin, de Gaulle est investi Président du Conseil de la IVe République. Le 2 juin, il obtient les pouvoirs spéciaux en Algérie. Toutefois, on ne sait pas encore officiellement ce qu’il compte faire en Algérie : gagner la guerre ou se diriger vers l’indépendance. Bref, il n’a  pas encore dévoilé ses intentions, mais les pieds-noirs sont persuadés qu’il va maintenir l’Algérie française.

 

  • Comment les historiens analysent-ils aujourd’hui la prise du pouvoir par de Gaulle ?


Mai 1958 a donné lieu à la publication d’un certain nombre d’ouvrages d’historiens, mais aussi de témoignages de personnalités politiques ou militaires qui ont été au cœur de ces événements. En 1998, le livre du journaliste Christophe Nick a relancé le débat sur l’existence d’un coup d’Etat gaulliste, thèse qu’il démontre avec des arguments convaincants. En fait, tout le problème réside dans l’attitude du principal intéressé, à savoir le Général. En d’autres termes, à qui profite le crime ? En l’occurrence ici la chute de la IVe République. Certes, les guerres coloniales (Indochine puis Algérie), tout comme l’instabilité gouvernementale, ont considérablement affaibli cette République née en 1946, mais dans les faits, le fruit n’est pas tombé tout seul et l’arbre de la IVe a bel et bien été secoué, notamment par les gaullistes. Ils ont réactivé leurs réseaux, nés au temps de la Résistance et ont su se rassembler autour d’un objectif commun, à savoir favoriser le retour au pouvoir du Général. Les historiens sont en fait divisés sur une question : de Gaulle était-il régulièrement tenu informé des agissements de ses proches en métropole et à Alger pour permettre son retour sur la scène politique. En fait, même si tout pousse à croire que oui, rien ne semble démontrer que le Général ait donné son feu vert à un coup d’Etat. Au contraire, il tenait à revenir au pouvoir dans la légalité, tout au moins dans les formes. En d’autres termes, il fallait faire pression sur le système, qui était déjà moribond depuis quelques mois, mais ne pas franchir la ligne jaune qui était celle d’un putsch. Ainsi, comme a pu l’écrire l’historien Maurice Agulhon, le « coup d’Etat comme spectre ou comme mythe a figuré activement dans l’épisode » (Coup d’Etat et République, Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 79), même s’il ne s’agit pas d’un véritable coup d’Etat.

 

[Caricature de Jean Effel parue dans L'Express en 1958. Le général Massu, avec la mitraillette, joue le rôle du Maire. Marianne est la mariée, de Gaulle le marié. Les témoins sont deux anciens présidents du conseil de la IVème République qui se sont ralliés à de Gaulle : Félix Gaillard et le socialiste Guy Mollet]

 

Pour aller plus loin :

 

 

 

Voici le récit de l'enchaînement des évènements dans les actualités de l'époque :